M. Mignet
avec la cohue des gentilshommes; mais il n’y montre guère plus qu'eux de désintéressement, ni d’intelligence politique; on le voit tour à tour se laisser enchaîner par d’étroits scrupules de légalité et emporter par réchauffement de l’esprit de corps, et s’il entreprend la réforme de 1 État, c’est pour agrandir la place qu’il y occupe. La seule chose sérieuse dans ce mouvement désordonné, dans ce bruit semblable à celui qui commence les révolutions, c’est la souffrance du peuple, souffrance portée à l’excès et capable en certains jours d’inspirer les résolutions les plus désespérées. Mais il ne faut pas prendre cette explosion du mécontentement public, quelle qu’en soit la violence, pour un élan vers la liberté, pour une aspiration révolutionnaire; le peuple, en réalité, artisans comme bourgeois, n'aspire qu’à cesser de souffrir ; fatigué de l’ostentation hautaine du pouvoir ministériel et de ses continuelles et maladroites expériences en matière fiscale, il ne demande qu’à payer des tailles régulièrement assises et à vivre dans l’ordre à l’ombre de la protection royale. Là se bornent ses vœux, alors même qu’ils s’expriment de la façon la plus tumultueuse. Aussi le beau rôle, s’il y en a un, dans ce drame mesquin appartient-il au pouvoir, rôle assez bien joué, quoique souvent sans dignité et parfois même sans adresse par Mazarin, rôle dans lequel Anne d Autriche, malgré ses défauts et ses torts, a l'avantage sur tout ce qui l’entoure de montrer presque continuellement du bon sens et du courage. Et si, après ce tumulte apaisé, on promène autour de soi ses regards pour rechercher ce qui en reste, on voit
les fruits glorieux des cinq premières années de la régence presque entièrement perdus durant ees cinq autres années de trouble et d’impuissance, on voit la royauté victorieuse trouver désormais la voie aplanie devant elle pour briser les dernières barrières qui contenaient le despotisme.
L'orage qui s'amassait au sein du Parlement commença à éclater à l’occasion d’une mesure, la plus raisonnable peut-être et la plus juste de toute l’administration d’Emery. Par un édit, appelé Edit du tarif. il avait établi à Paris, pour l’établir ensuite dans les autres villes du royaume, un droit général d’entrée sur toutes les marchandises. L’avantage de cet impôt était de se proportionner naturellement au degré d’aisance des consommateurs, et de remplacer avec équité les accroissements de tailles devenus impossibles par l’extrême misère du peuple des campagnes, les perpétuelles créations de nouveaux offices préjudiciables aux anciens titulaires, et ces emprunts forcés, ces taxes arbitrairement imposées aux traitants et aux aisés , qui ruinaient le commerce et le crédit de l’État. Le Parlement contesta d’abord le droit de vérifier cet édit à la cour des aides à laquelle il appartenait; puis, quand il eut amené à lui l’affaire, il ne songea dans son mesquin égoïsme et son ignorance financière, qu’à réduire à rien le nouvel impôt et à en réclamer la perception pour ses officiers. L année 1 647 avait été remplie par ce débat. Au commencement de 1648, Emery, créé surintendant, se mit à l’œuvre pour faire exécuter un autre édit, enregistré trois ans auparavant, qui obligeait tous les posses-
seurs de terres et de maisons, redevables d’un cens annuel au domaine royal, à racheter ce cens au prix d’une année de revenu. Il n’y eut pas seulement agitation, il y eut émeute dans les quartiers de Paris où les officiers de justica et de finances procédèrent à l’exécution de Y Edit du rachat ; aux bourgeois que la mesure atteignait se joignit le bas peuple souffrant et irrité, faisant entendre des menaces contre le surintendant dont les voleries étaient connues, et contre Mazarin qui, au milieu de la détresse publique, avait su trouver cinq cent mille écus pour construire l’Opéra au Palais-Royal. La régente, en se rendant à Notre-Dame, entendit les noms de Naples et de Masaniello retentir à ses oreilles. Elle ne s’en décida pas moins à mettre fin par un lit de justice à l’opposition tracassière que toutes les mesures de finances rencontraient dans le Parlement. L'enregistrement de cinq édits bursaux fut ordonné par le jeune monarque, comme de coutume, séance tenante et sans discussion (15 janvier 1648). L'avocat général Talon, en vertu de sa charge, prit seul la parole pour requérir l'obéissance de la cour à la volonté royale. Mais les derniers ■ mots de son discours témoignent assez de l’état des esprits : « Madame, dit-il à la régente, ce soir, dans la solitude de votre oratoire, considérez quelle doit être la douleur, l'amertume et la consternation de tous les officiers du royaume , qui peuvent voir aujourd’hui confisquer tout leur bien, sans avoir commis aucun crime. Ajoutez à cette pensée la calamité des provinces, dans lesquelles l’espérance de la paix, l’honneur des batailles gagnées, la gloire des pro- IV 20
vinces acquises ne peuvent nourrir ceux qui n’ont pas de pain. » Ce qui se passa le surlendemain eut plus de gravité encore : sur la requête de quelques magistrats, lésés dans leurs intérêts par une nouvelle création d’offices, le Parlement se crut permis de mettre en délibération ce que le roi, dans son lit de justice, avait ordonné souverainement, et Anne d’Autriche, à qui, selon l'expression de Mme de Motteville,
« le sang de Charles-Quint donnait de la hauteur, » envoya aussitôt le chancelier demander aux magistrats s’ils prétendaient avoir le droit de borner les volontés du roi. Le Parlement, par l’organe d’Omer Talon , protesta « qu’il ne voulait ni entrer en jugement et en discussion avec son souverain, ni ouvrir les sceaux et les cachets de la royauté et pénétrer le secret de la majesté du mystère de l’empire ; » mais bientôt le renouvellement de la Paulette ou droit annuel, dont le terme venait d’expirer, amena la coalition des quatre cours souveraines, le Parlement, la cour des aides, la chambre des comptes et le grand conseil contre le gouvernement royal : le fameux arrêt d'union fut rendu, premier signal des troubles de la France (13 mai 1048).
C’était chose grave pour la royauté de voir les quatre grands corps des officiers de justice et de finance mettre ainsi en commun leurs intérêts et leur résistance. La reine, « vaillante, au dire de Mazarin, comme un soldat qui ne connaît pas le danger, » ne parlait que de châtier les auteurs de celte rébellion : le ministre, plus prudent, recourut à des tentatives de conciliation qui furent sans succès. Il fallut essayer
de la rigueur; plusieurs membres du grand conseil, de la cour des aides et de la chambre des comptes furent enlevés de leurs maisons, et l’arrêt d'union cassé par le conseil du roi (10 juin). Le Parlement répondit à ces coups d’autorité en choisissant dans son sein des députés, auxquels il ordonna de se réunir dans la chambre de Saint-Louis à ceux des trois autres compagnies souveraines. Le défi était ouvertement porté au pouvoir royal. Anne fit casser ce dernier arrêt avec plus d éclat encore que le premier, et elle manda pour le lendemain le Parlement auprès d’elle. Mais les menaces qu’elle fit entendre aux magistrats les touchèrent moins que les cris du peuple amassé sur leur chemin et les suppliant de prendre en main sa cause contre l’oppression sous laquelle il gémissait. On ne tint pas plus de compte des paroles de la régente que des arrêts de son conseil, et les assemblées des chambres qu’elle avait interdites continuèrent plus bruyantes , plus animées que jamais « avec des discours, dit un contemporain, qui avaient quelque chose de l’ancienne Home. » Il n’était plus question du droit annuel, autrement dit du privilège de la transmission héréditaire de leurs offices, cause primitive des colères intéressées des quatre compagnies ; les esprits s’étaient échauffés jusqu a prétendre « à la réforme des désordres de l’État, » et ils étaient allés si vite et si loin dans cette prétention, que Mathieu Mole, dévoué à la cour, mais organe toujours fidèle du corps qu’il présidait, député vers la reine pour justifier l’arrêt d’union, ne désavoua rien de ce qui s’était fait, et se borna à dire que l’assemblée
qui allait se faire dans la chambre de Saint-Louis « prouverait la sincérité des actions de la compagnie (2G juin). » Anne seule, en ce moment critique, eût voulu tout hasarder pour reprendre sur ces magistrats, usurpateurs de l’autorité de son fils, le terrain qui leur avait été abandonné ; Mazarin, qui était entré déjà dans la voie des concessions et avait sacrifié Emery, craignait de voir un arrêt du Parlement tarir toutes les sources du revenu public; il obtint, avec l’aide du duc d’Orléans, que la reine ne s’opposât plus à l’union des quatre compagnies, et autorisât les conférences de leurs députés jusqu à la fin de la semaine (30 juin).
Elles durèrent pendant tout le mois de juillet, et ce fut chose étrange de voir ces magistrats, sans autre mandat que celui qu’ils s'étaient donné à eux-mêmes, discuter et voter une série d’articles qui n’allaient à rien moins qu’à diminuer la prérogative royale au profit de celle du Parlement et qui, après avoir été soumis à la délibération de ce grand corps, devaient être proposés, c’est-à-dire imposés à la régente. A plusieurs reprises, le duc d’Orléans, que son beau langage et l’agrément de ses manières rendaient apte au rôle de conciliateur, essaya de calmer l’ardeur de ces têtes effervescentes : il y parvenait pour un moment, et le feu de la discussion se modérait en sa présence. Mais, dès qu’il s’était retiré, les emportements recommençaient, et de là la comparaison plaisante de ces magistrats ameutés avec les écoliers de Paris, qui, s’attaquant à coup de fronde dans les fossés de la ville, se dispersaient à la vue du lieutenant civil, et sitôt
qu'il avait disparu, revenaient à la charge les uns contre les autres. La forlune de ce mot fut prompte et universelle : on l’honora du nom de frondeur.
11 n’y aurait nul intérêt à reproduire ici les vingt-sept articles délibérés et votés dans la chambre de Saint- Louis. Le seul de ces articles, qui fût véritablement inspiré par l’amour du bien public et qui dût profiter au peuple, était celui qui remettait tout l’arriéré des tailles et les réduisait au quart. Les autres, dont on a prétendu de nos jours faire autant de garanties constitutionnelles, n’étaient qu’un accroissement d importance et de pouvoir que la magistrature s’attribuait à elle-même. C’était à leur profit que les quatre compagnies souveraines, dont six membres venaient d’être arrêtés, statuaient que nul sujet du roi ne pût être détenu plus de vingt-quatre heures sans être interrogé et soumis à son juge naturel; c’était également dans leur intérêt qu’elles supprimaient les intendants de provinces dont elles jalousaient l’autorité, qu’elles défendaient toute levée de deniers faite sur le peuple sans que les édits eussent été dûment vérifiés par elles, qu’elles instituaient une chambre de justice, prise dans leur sein, « pour juger souverainement des abus et malversations faites dans les finances. » Il était tout simple que ces mesures, quoique le principe en fût si peu désintéressé, trouvassent faveur auprès des rentiers et des marchands de Paris, qui espéraient y trouver une protection pour leur bourse toujours menacée; plus que jamais la cause du Parlement devait être celle de la bourgeoisie, et il n’y a pas à s’étonner que pendant les troubles, il l’ait eue jusqu’au bout pour
alliée fidèle; mais il faut bien se garder de supposer pour cela chez les bourgeois, non plus que chez les magistrats, des idées arrêtées de réforme politique, pas même celle du vote libre et constitutionnel de l’impôt. Cette idée, nous osons le dire, avait été bien mieux comprise, dans quelques assemblées des états généraux, aux siècles qui avaient précédé.
Les compagnies lancées dans ces discussions qui les passionnaient, refusaient de s’en détourner, et s inquiétaient peu de l’état où elles laissaient le trésor, supprimant volontiers des impôts, mais ne proposant rien pour y suppléer. Le maréchal de la Meilleraie, en remplaçant Emery dans la surintendance, avait trouvé les coffres entièrement vides. Le prince de Condé, qui faisait face à grand peine à l'archiduc Léopold, était venu à Paris se plaindre du dénûment de son armée, et la cour elle-même, toujours la dernière à souffrir de la détresse publique, était réduite aux expédients. La patience d' Anne d Au triche se lassa; elle résolut de couper court par un lit de justice à ces atteintes journalières portées au poux oir absolu de son fils. Docile aux influences réunies de Mazarin, du duc d Orléans et de Condé même, elle consentit à accorder aux compagnies une partie de ce qu’elles prétendaient, mais avec la ferme décision de leur refuser le reste : elle allait disait-elle « leur jeter des roses à la tête, mais, après cela, s’ils n’étaient sages, elle saurait bien les punir. » Le lit de justice eut lieu le 31 juillet, et le chancelier y lut une déclaration du roi, qui « de sa certaine science, pleine puissance et autorité royale, » confirmait plusieurs des articles votés dans la cbam-
bre de Saint-Louis, non compris toutefois celui de la sûreté publique, mais interdisait formellement à cette chambre la continuation de ses assemblées. 11 était trop tard ; ces concessions partielles ne pouvaient plus suffire à des gens devant qui l'on reculait continuellement depuis deux mois, et il n’était pas facile do ramener un corps qui s'était mis à trancher du sénat romain à sa tâche routinière déjuger les procès entre particuliers. Mathieu Molé, quoique secondé par la présence et l’autorité du duc d’Orléans, n’y parvint pas, il fut moins écouté que le vieux Broussel, conseiller à la Grand Chambre, qui demanda qu’un rapport fût fait sur la déclaration royale. Les discussions furent ainsi rouvertes, et la déclaration, défaite pièce à pièce, ne fut convertie en arrêt, qu’avec amendements et remontrances, et sans la formule ordinaire : « sous le bon plaisir du roi » (lîaoût). Anne d Autriche était outrée, et accusait de lâcheté Mazarin, qui, par l’entremise du duc d Orléans, continuait à négocier avec les meneurs du Parlement, lorsque la nouvelle de la victoire de Lens arriva à Paris (22 août). Le jeune roi s’écria tout haut que le Parlement en serait bien fâché; la régente jugea le moment venu pour elle de remporter une autre victoire qu’elle ne croyait pas moins utile au royaume.
Le 26 août, elle se rendit avec ses deux fils en grande pompe à Notre-Dame pour remercier Dieu de l’éclatant succès des armes françaises. Le chant solennel du Te Deum et la vue des soixante-treize drapeaux espagnols déposés devant l’autel, émurent la foule d’un sentiment de joie patriotique. Cependant les
troupes qui formaient la haie du Palais-Royal à la cathédrale, avaient reçu le commandement de rester sous les armes, et Anne, au sortir de l’église, dit tout bas à Coinminges lieutenant de ses gardes : « Allez et Dieu veuille vous assister. » Comminges était l’exécuteur principal d’un ordre de la régente, en vertu duquel trois conseillers du Parlement étaient, par lettres de cachet, envoyés en exil, en même temps que Broussel et les présidents Charton et Potier de Blancménil devaient être arrêtés. Charton s'échappa, Potier fut saisi dans son logis, et Comminges alla lui-même mettre la main sur Broussel. II le trouva à table, au milieu de sa famille, et le fit monter violemment dans un carosse. Broussel était un vieillard de peu de sens, entêtéd’un fol esprit d'opposition, mais c’était « un bon homme, » comme l’appelle Retz, et un magistrat intègre, et sa charité envers les pauvres, non moins que sa persévérante hostilité contre la cour, lui avaient acquis dans le quartier de la Cité, où il logeait, une immense popularité. Aussi les cris de sa servante ameutèrent-ils en un instant les bateliers et les portefaix des bords de la Seine, et au milieu de ce mouvement qui gagnait de proche en proche, ce fut à grand’ peine qu’on put transporter le prisonnier au château de Saint -Germain. Anne rentrée triomphante au Palais-Royal, fut grandement surprise lorsqu’on lui vint annoncer que Paris se levait tout entier pour réclamer la liberté de Broussel, et que les gardes du roi étaient contraints de se replier devant l’émeute, de moment en moment plus menaçante. Avec le maréchal de la Meilleraie, commandant des gardes, qui lui
apportait ces nouvelles, entra chez elle l’abbé de Gondi, coadjuteur de Paris, investi parla faiblesse et l'indolence de l’archevêque, son oncle, de l’entier gouvernement du diocèse. 11 avait traversé en rocbetet en camail les flots de la multitude, et venait s’offrir à la reine pour aider, selon son pouvoir, à les apaiser. Comme il insinuait plutôt qu'il ne donnait le conseil de rendre Broussel aux vœux du peuple : « Je l’étranglerais plutôt de ces mains, » cria Anne avec emportement, et la violence de son geste alla jusqu'à menacer le coadjuteur lui-même. On ne tarda pas cependant à reconnaître la nécessité de suivre son avis, au moins en apparence, et on l'envoya avec le maréchal porter aux séditieux la promesse de relâcher celui qu'ils appelaient avec des cris furieux leur protecteur. 11 ne fallut rien moins que toute 1 habileté et le sang-froid du prélat, joints au crédit dont il jouissait auprès du peuple, pour faire poser les armes à ces bandes forcenées, et la Meilleraie, en revenant avec lui pour rassurer la cour, s'empressa de lui rendre le loyal témoignage, « qu'il lui devait la vie, et que la reine elle-même, lui devait le salut de sa garde, et peut-être, celui du Palais-Royal. » Anne d’Autriche ne trouva pour le remercier que ces paroles ironiques : « Allez vous reposer, monsieur, vous avez bien travaillé. » Gondi était ambitieux, mais il avait plus d'orgueil encore que d’ambition, et il sortit a enragé, » comme il le dit lui-même, d’avoir été pris pour dupe. Il apprit bientôt, que la cour ne croyant plus à un péril qui s’était si promptement dissipé, préparait un coup d’Élat pour le lendemain et qu’iL en devait être une
des victimes. Sa détermination fut aussitôt arrêtée. Attaché à la régente par le lien de la reconnaissance, il n’avait attendu jusque-là que d’elle et de la confiance qu’il lui inspirerait la première place dans le gouvernement de l’État; le rôle de grand conspirateur, qui avait séduit su jeunesse, lui apparut alors dauB tout son charme, et il se résolut à arriver au pouvoir par la faction. Doué au plus haut degré du génie de l’intrigue qu’il prenait trop aisément pour celui de la politique, audacieux et n’étant retenu par aucun scrupule, joignant à un esprit inépuisable en ressources une parole vive et éloquente, prodigue, suivant l’expression de l’historien latin, de sa fortune et de celle d’autrui, sachant' user de son caractère sacré au profit de ses vues factieuses, mais sentant en même temps le besoin de diminuer l’éclat de ses scandales et de faire a des vices d’un archevêque, les vertus d un chef de parti, » il embrassa ce dernier rôle avec une soudaine passion et ne retarda pas d’un moment sa vengeance contre la cour. On peut douter de la vérité de quelques-uns des détails dont il a embelli son récit pour se donner une souveraine initiative dans la journée des barricades de 1048; ce qu’il y a de certain, c’est que la régente et Mazarin ne s abusèrent pas sur la puissante main qui venait de déchaîner l’ouragan populaire, et qu’ils s adressèrent à elle poulie calmer, dés qu’ils en eurent reconnu toute la gravité. Mais le coadjuteur n'en avait plus la volonté, ni même peut-être le pouvoir.
Le chancelier Séguier, sorti de son hôtel dans la matinée pour se rendre au Parlement et en interdire les
assemblées, ne put arriver jusqu’au Palais, et faillit être égorgé parla populace. Paris, dès le point du jour, s’était soulevé tout entier; les compagnies bourgeoises, sur lesquelles la cour avait compté pour se joindre aux gardes du roi, avaient au contraire renforcé l’insurrection : il n’y avait pas dans les rues moins do cent mille hommes et de douze cents barricades, selon les récits contemporains, et tout cela s'était accompli avec un ordre, une régularité bien autrement menaçante que les tumultueux emportements de la veille. Ce qu’il y eut de plus grave, ce fut de voir le Parlement, qui venait de rendre arrêt non contre la sédition. mais contre Comminges et pour l'élargissement de Broussel, sortir du Palais « en corps avec robes et bonnets, les huissiers en tête, » et s'acheminer vers la demeure rovale, à travers les barricades et au bruit des mousquets et des cris frénétiques de la multitude. Anne d’Autriche, semblant toujours ignorer le péril, reçut les magistrats avec colère, ne leur épargnant pas le reproche de complicité dans ce qui se passait, et il en coûta les derniers efforts à Mazarin, au chancelier et à Mathieu Molé pour lui arracher la promesse de rendre les prisonniers, si le Parlement renonçait à ses assemblées. Il n’y avait dans l’opinion de la compagnie, ni convenance ni dignité à ce que celte proposition fût mise en délibération ailleurs que dans la Grand Chambre, et I on reprit la roule du Palais. Mais à peine les magistrats avaient- ils fait quelques pas, que le passage leur fut refusé avec de si furieuses menaces, qu’une partie d’entre eux, s’enfuit dispersée par l'épouvante. Mathieu Molé, avec une calme intré-
pidité, ramena la majorité de la compagnie au Palais- Royal, et signala dans les termes les plus énergiques à la régente l'imminent danger qu’il y avait pour elle et pour le roi lui-même. La fière Anne refusait encore d’y croire, et il fallut que sa belle-sœur, l’infortunée Henriette-Marie, qui siégeait alors dans son cercle, lui attestât que les troubles d’Angleterre n’avaient point commencé d’une manière aussi redoutable. L’orgueil du sang de Charles-Quint fléchit devant cette vivante leçon du malheur; « que messieurs du Parlement voient donc ce qu’il y a à faire pour la sûreté de l’État, » dit tristement la reine, et ils allèrent dans la galerie préparée pour les recevoir, rédiger un arrêt par lequel ils déclaraient jusqu'au 7 septembre, époque des vacances, surseoir à toute autre discussion que celle du tarif de Paris et du payement des rentes de l’hôtel de ville. Anne d’Autriche délivra en retour, des lettres de cachet, pour la liberté des prisonniers et le retour des exilés. Cette victoire de l’émeute, proclamée par les membres du Parlement, ne désarma pas toutefois la multitude; les barricades restèrent debout avec ceux qui les gardaient, pendant toute la nuit, et l’agitation menaçante des rues ne cessa que le lendemain (22 août), à la vue de Broussel, ramené dans un carrosse du roi, attelé de six chevaux. Tous les mousquets furent alors déchargés en signe d'allégresse, les cloches sonnèrent en joyeuses volées, et le populaire magistral fut reconduit chez lui en triomphe. Le Parlement, empressé de le voir reparaître dans son sein, l'envoya chercher, on le trouva seul, et en prière, à Notre-Dame.
Un arrêt, rendu sur-le-champ, ordonna que « chacun rouvrît ses boutiques et retournât à scs exercices ordinaires. » On obéit, et les traces de cet immense désordre disparurent le jour même. Mais le calme ne rentra point aussi aisément dans les esprits, et la discussion des affaires publiques continua au Parlement, malgré les vacances ; on avait seulement consenti, comme par grâce, â solliciter de la régente la permission qu'on la savait hors d’état de refuser. Mazarin, qui parmi tout cela commençait à s’inquiéter pour lui-même, crut détourner le péril en frappant deux hommes dont il redoutait l’inimitié : Châteauneuf fut exilé en Berry, et Chavigny enfermé dans la forteresse de Vincennes dont il était gouverneur. Ce petit coup d’État eut lieu pendant un court séjour qu’Anne et le jeune roi étaient allés faire à Ruel, chez la duchesse d' Aiguillon (13 septembre). C’était une faute. Les deux personnages si rigoureusement frappés, Chavigny surtout, avaient de nombreux amis dans le Parlement, et l’arrestation de ce dernier était un argument en faveur des garanties de la sûreté publique, réclamées dans la chambre de Saint-Louis. Le prince de Condé revint à la cour sur ces entrefaites (28 septembre). Mazarin espérait en lui, et le craignait tout ensemble. Il savait M. le Prince dévoué à l’autorité royale, et très-irrité contre le Parlement, dont les résistances factieuses, en le laissant sans argent, avaient rendu la victoire de Lens inutile ; mais il le savait en même temps hautain, emporté et peu disposé à abaisser sa qualité de premier prince du sang devant la robe rouge et le minislériat. L’arrivée de Condé
fut suivie presque aussitôtcl’une démarche qui prouva l’étrange échauffement des télés parlementaires (23 septembre). La régente, qui s’était transportée de Ruel à Saint-Germain, fut i nv itée à ramener le roi à Paris, et sur son refus, un arrêt fut rendu, enjoignant au prévôt des marchands d’aviser à la défense de la capitale. 11 semblait que l’orgueilleuse susceptibilité de M. le Prince dût s irriter de ce singulier défi porté sans motif à la royauté. Il n'en fut rien. M. le Prince avait vu secrètement le coadjuteur, et ce malicieux conseiller lui avait montré l’occasion bonne pour renverser, d’accord avec le duc d Orléans, le cardinal Mazarin, objet de leur commune aversion. Au lieu d’éclater contre le Parlement, Coudé manda à la compagnie, au nom de Gaston et au sien, qu’elle envoyât à Saint-Germain une députation chargée de conférer avec eux, le cardinal deiail être exclu de cette conférence. M. le Prince ne sut pas maîtriser d'abord son humeur violente et son altier mépris pour les gens de robe; mais il n en finit pas moins comme son cousin, le duc d’Orléans, par sacrifier les i ntt' rôts de la couronne à son mauvais vouloir contre Mazarin, et par céder aux exigences impérieuses des magistrats (27 septembre, 4 octobre). Abandonnée des deux princes, Anne d’Autriche plia à son tour, et permit au Parlement de dresser une déclaration royale, contenant tous les articles qu i 1 avait votés. Après que cet acte eut été adopté en assemblée générale dans la Grand’Chambre, une députation solennelle le porta à Saint-Germain et le remit à la régente, en présence du roi, des princes et des seigneurs de la cour (22 octobre). Anne ne put se
décider tout d’abord à signer ce qu’elle appelait « F assassinat de l'autorité royale ; » elle invoqua encore une lois, niais en vain, l’épée de Condé et l'officieuse entremise du duc d’Orléans; Mazarin lui -même fit effort sans plus de succès pour obtenir au moins la modification de quelques articles, lesquels entraîneraient, disait- il, « la ruine du royaume. » Mathieu Mole resta l’inflexible organe du corps qu’il présidait, et la régente, les yeux pleins de larmes, se résigna à mettre son nom au bas de celte capitulation imposée à la royauté par la magistrature (23 octobre'. Le lendemain, Paris tressaillit de joie en entendant publier la déclaration, conquête bien peu durable de l’émeute triomphante. En ce même jour, le traité de Westphalic était signé à Munster, et ce grand acte de la diplomatie française trouva les esprits presque indifférents à côté de la victoire de la chambre de Saint-Louis.
Cette victoire ne ramena point la paix pour longtemps. La régente rentrée à Paris avec le jeune monarque, y fut très-bien accueillie : mais à peine les vacances furent -elles terminées, que l’agitation des esprits recommença (14 novembre). Le mot d’ordre de la Fronde, donné par le coadjuteur, était « d’aller au Mazarin, » et une foule de pamphlets, de vers satiriques et de chansons désignaient chaque jour le ministre à la haine et au mépris populaires. On le haïssait moins, mais on le méprisait tout autantà la cour; ou y oubliait la supériorité de son esprit et l’éclat de ses services pour ne voir que le peu de dignité de son caractère, sa mauvaise foi, son cynique égoïsme, et les ridicules que lui donnaient ses façons et ses liabi-
tudes de langage étrangères. Une seule amitié lui était assurée, et il la trouva jusqu’au bout fidèle et inviolable : c’était celle de la reine; il craignait toutefois qu'elle ne suffît pas alors pour le protéger contre l’orage qui se formait contre lui dans le Parlement. Il résolut donc de faire les derniers sacrifices pour gagner l’appui de Condé. Mais à cette heure même, Gondi livrait à l’esprit indécis de M. le Prince les plus violents assauts, afin de l’attirer dans la Fronde. Il y aurait erreur à croire que le héros delant de batailles portât dans sa conduite politique la ferme détermination et les lumières, en quelque sorte surnaturelles, qu'il trouvait sous le feu de l’ennemi. L’étendue de son intelligence ne servait qu'à le rendre plus irrésolu; n'ayant point un but fixe devant les yeux, il cédait trop souvent aux impressions de sa nature mobile et passionnée, aux emportements déréglés ou aux défaillances soudaines de son caractère. Nous en verrons assez de preuves. Après un long combat, le devoir et l'intérêt le décidèrent cette fois pour Mazarin. 11 voua son épée à la défense de la couronne, et en reçut le domaine utile de Stenay, de Jametz, de Dun et de Clermont en Argonne. Sortir de Paris et profiter de l’hiver qui suspendait les opérations militaires, pour faire venir toutes les troupes disponibles de l’armée de Flandre, fut dès lors le projet arrêté d’Anne d’Autriche. Son départ fut préparé avec autant de secret que de promptitude : dans la nuit du 5 au 6 janvier 1649, elle quitta le Palais- Royal avec ses fils, et se rendit précipitamment à Saint-Germain, où rien n'avait été préparé pour la
recevoir, on se trouva heureux de coucher sur des bottes de paille. Les princes et les princesses de la maison royale, sauf la duchesse de Longueville, y arrivèrent en même temps que la reine.
Paris, au lever du jour, fut ému mais non effrayé de cette nouvelle. Le Parlement avait fait trop de pas hors de ses vieilles habitudes de loyauté monarchique pour reculer devant la guerre civile, o Ce fut une résolution nécessaire à prendre, a écrit Mathieu Molé, que d’armer pour obliger le roi à prendre d’autres pensées. » On refusa d’ouvrir un ordre cacheté de la régente, qui exilait la compagnie à Montargis, et une assemblée fut convoquée pour le lendemain dans la chambre de Saint- Louis, à l’effet de pourvoir aux moyens de mettre en défense la capitale. L’archevêque et le gouverneur de Paris, le prévôt des marchands et les échevins étaient invités à y siéger avec les députés des cours souveraines. Pour rester toutefois dans les termes d’une soumission apparente envers la royauté, le Parlement, la cour des aides et la chambre des comptes, envoyèrent quelques-uns de leurs membres à Saint-Germain, avec mission de protester de leur fidélité et de requérir le châtiment de ceux qui les avaient calomniés auprès de la régente. La seule réponse qu’ils reçurent, fut que dans vingt -quatre heures trente mille hommes seraient réunis autour de Paris. Le Parlement se prépara alors résolument à soutenir la lutte; tout l’argent en dépôt dans les caisses royales fut saisi, une taxe de guerre fut mise sur les maisous et les boutiques et acquittée avec empressement; les compagnies bourgeoises prirent leurs mousiv 21
quels et leurs piques, et occupèrent les postes militaires à l'intérieur et aux portes de la ville. Mais les armes n’étaient le fait ordinaire ni des magistrats, ni des boutiquiers de Paris, et il leur fallait des généraux. On y avait pensé pour eux. Ce n’était pas pour rien que la belle duchesse de Longueville, prétextant sa grossesse, avait refusé de suivre la reine; brouillée avec Condé, l’aîné de ses frères, et enchaînée par la passion aux intérêts du prince de Marsillac ennemi de la cour, elle cherchait des recrues pour la Fronde dans la noblesse et dans sa famille même. Le coadjuteur n’y travaillait pas moins activement qu’elle; il se trouvait dans la faction, comme dans son élément, et en même temps qu'il mettait au service du Parlement l’influence considérable exercée par les curés sur la bourgeoisie, il intriguait à Saint -Germain pour y procurer des officiers à l’armée parisienne. Le 10 janvier, le prince de Conti, attiré par sa sœur, Mme de Longueville, entra à Paris, et vint donner un prince du sang pour chef à la Fronde; bientôt après, le duc de Longueville, qui répondait de Rouen et de la Normandie, le duc d’Elbeuf, prince lorrain, ruiné et décrié, le due de Bouillon, qui promettait l’épée de son frère Turenne, le duc de Beaufort, petit-fils de Henri IV, excellant à parler le langage des halles, le maréchal de la Motte Houdancourt, qui avait à venger son emprisonnement, et nombre d’autres gentilshommes apportèrent leuradhésion à la cause populaire. Une scène préparée par le coadjuteur excita parmi le peuple des transports d’enthousiasme. Mmes de Longueville et de Bouillon, toutes deux d’une éclatante beauté, toutes deux portant
un de leurs enfants entre leurs bras, se rendirent à pied à l'Hôtel de ville, « où elles venaient loger, disaient-elles, sous la garde des bourgeois, comme otages de la fidélité de messieurs leurs maris et de leur zèle pour le service de la ville et du Parlement. »
Condé s'aperçut qu’il s’était trompé, en imaginant que les bourgeois de Paris ne pourraient « se passer huit jours du pain de Gonesse. * Les vivres avaient renchéri, mais pas assez pour que la souffrance fût grande et Messieurs du Parlement donnaient l’exemple à tous de ne se point laisser intimider et de pousser la guerre à outrance. Un arrêt avait été rendu qui bannissait Mazarin du royaume, et, s’il n’en était sorti sous huitaine, ordonnait aux sujets du roi de lui courre sus. Deux autres arrêts suivirent, d’une audace plus extraordinaire encore : le Parlement de Paris, en proclamant sa jonction avec ceux de Rouen et d’Aix, ne prétendait rien moins qu’entraîner dans sa prise d’armes la Normandie et la Provence. Pendant ce temps, de continuelles escarmouches avaient lieu aux portes de la capitale; Condé, avec ses douze ou quinze mille soldats, ne pouvait se trouver partout, et si là où il était sa présence assurait la victoire, sur d’autres points l’armée parisienne avait de temps en temps sa revanche. La guerre de plume n’était pas moins animée de part et d'autre, quoique au fond la bouffonnerie de la plupart des Mazarinades témoigne, ainsi qu’on l'a très-justement remarqué, du peu de profondeur des sentiments et des intérêts qui étaient alors enjeu. Les pamphlets de la Ligue avaient un bien autre ton. II manquait à cette
levée de boucliers contre le minislériat un trait de ressemblance avec celle du règne précédent, l’appel à l’étranger. Gondi, avec sa hautaine effronterie, réclame l'initiative de cet acte criminel pour lui et pour le duc de Bouillon. Ce n 'était pas assez pour ce dernier d’avoir débauché Turenne et de lui avoir préparé la honte de s’enfuir abandonné de son armée; la duchesse sa femme, née sujette espagnole, le mena plus loin, et le poussa dans les bras de l’archiduc Léopold et du comte de Fuensaldana. Un moine bernardin, sous l’habit d'un cavalier et sous le faux nom de I). Joseph Illescas, fut envoyé de Bruxelles à Paris, porteur d'un blanc-seing de l’archiduc, qui fut rempli par la proposition faite au Parlement de traiter avec lui de la paix. Lorsque le prince de Conti émit devant la compagnie l avis de recevoir ce prétendu ambassadeur, « Eh quoi ! s’écria les larmes aux yeux le président de Mesmes, est-il possible qu’un prince du sang de France propose de donner séance sur les fleurs de lis au plus cruel ennemi des fleurs de lis? » C’était là l’expression loyale du vieil esprit parlementaire; mais cent dix-neuf voix contre soixante-treize n’en décidèrent pas moins qu’on donnerait audience à l’envoyé espagnol. Ce personnage ayant été introduit et entendu, restait à prononcer si le Parlement entrerait avec lui en négociation. On n’osa franchir ce pas, et un arrêt rendu à l’unanimité ordonna que a des députés porteraient à la reine la lettre de créance de l’archiduc, avec les propositions faites par son émissaire. » Mathieu Molé et de Mesmes furent ces députés. C’étaient de tous les magistrats les mieux
faits pour être écoutés de la régente : en eux se personnifiaient les dispositions d’une partie considérable de la bourgeoisie, qui commençait à s’inquiéter d'être depuis si longtemps en guerre avec son roi, et qui craignait de voir les troubles de la France aboutir au tragique résultat de la révolution d’Angleterre. Les esprits, en effet, étaient remplis du récit de l'exécution toute récente de Charles 1er (30 janvier vieux style, 9 février) , et le coadjuteur, plus que tout autre, se croyait obligé à ne parler de Cromwell qu’avec horreur.
Les deux présidents reçurent à Saint-Germain un accueil froid, mais convenable, et en revinrent avec la proposition, faite par le duc d'Orléans et le prince de Condé, d’une conférence à laquelle le Parlement enverrait une nouvelle députation (26 février). Ce fut alors qu’en rentrant à Paris, Mathieu Molé., menacé de mort par la populace ameutée, montra ce calme héroïque auquel Retz a rendu un si bel hommage : a Si quelqu'un, dit-il, dans ce siècle, a été plus intrépide que le grand Gustave et M. le Prince, c’a été le premier président Molé. » Avec sa merveilleuse clairvoyance, le coadjuteur comgrit que le Parlement, une fois en négociation avec la cour, devait échapper à la Fronde : il eut pu l’empêcher en suivant l’avis du maréchal de Bouillon et lâchant le peuple contre la compagnie; mais c’eût été renouveler la faute des Seize, qui, par le supplice du président Brisson. s’étaient livrés à l’Espagne et avaient amené leur ruine. « 11 voulait demeurer archevêque de Paris, et non se faire chapelain du comte de Penaranda. » Il
laissa donc les députés du Parlement partir sans obstacle pour Ruel, où devaient se tenir les conférences (4 mars); les généraux seulement affectèrent de rester en dehors de la transaction qui se préparait, pour être libres d’achever à Bruxelles celle qui devait leur procurer le secours d’une armée espagnole.
Dès le début des pourparlers, le choc fut violent entre les prétentions contraires de la cour et du Parlement. 11 fallut qu’Anne d'Autriche subît en frémissant la blessante exclusion donnée à Mazarin par Mathieu Mole, organe toujours fidèle de sa compagnie ; il fallut qu’elle s'entendît proposer le retour du roi à Paris et la désignation immédiate de plénipotentiaires, en partie choisis dans le Parlement, pour traiter de la paix avec l'Espagne, tandis que sa prétention était de mander le Parlement à Saint-Germain, et de l’y traiter en rebelle et en vaincu. Comment de semblables conditions eussent-elles pu être acceptées, alors que la Fronde gagnait chaque jour du terrain dans les provinces, et que de tous côtés l’action affaiblie du gouvernement royal cédait la place à l'anarchie ; alors que l’archiduc, avec le marquis de Noirmoutiers qui le conduisait par la main, venait de franchir la frontière? Heureusement, cette situation menaçante n’alarmait pas moins les deux chefs de la députation parlementaire que les conseillers de la régente eux-mêmes. Mathieu Molé et de Mesmes embrassèrent la patriotique et périlleuse résolution de terminer brusquement les conférences par un accord, quel qu'il fût, plutôt que de laisser s’accomplir la perle du royaume. Ils ne se refusèrent plus à traiter
avec Mazarin, et reçurent ses conditions plutôt qu’ils ne lui imposèrent les leurs. Lÿ paix de Ruel fut signée le i 1 mars. Elle devait être publiée, sous forme de déclaration royale, dans un lit de justice tenu à Saint-Germain ; le Parlement s’engageait, pendant le cours de la présente année, à ne plus se réunir en assemblée générale ; la Bastille et l’Arsenal devaient être restitués au roi, et l’armée parisienne licenciée. D’autre part, la régente s’obligeait à renvoyer dans leurs garnisons les régiments de l’armée de Flandre, à observer fidèlement les articles votés dans la chambre de Saint-Louis, à ramener aussitôt qu’il se pourrait le roi à Paris, et à choisir dans le Parlement quelques-uns des plénipotentiaires chargés de traiter * avec l’Espagne. Les arrêts rendus par le Parlement, comme ceux qui avaient été rendus par le conseil du roi depuis le 6 janvier, étant également annulés, il s'ensuivait que la sentence de bannissement portée contre le cardinal Mazarin n’existait plus.
Tout autre que Mathieu Molé eût reculé d’effroi devant la pensée d’apporter ce traité à Paris. Ici encore son ennemi le coadjuteur ne peut se défendre de l’admirer. Au milieu delà tempête populaire fondant autour de lui, « on ne vit, dit Retz, pas un mouvement sur son visage qui ne marquât une fermeté inébranlable et une présence d’esprit presque surnaturelle. » Un autre orage l'accueillit au sein du Parlement, lorsqu’il voulut lire les articles de Ruel : ce n’étaient que protestations violentes contre sa trahison, parties surtout des bancs des enquêtes. Les généraux s’y joignirent, et le prince de Conti se plaignit en leur nom
qu’on eût conclu sans eux. Mole, dominant le tumulte de sa grande voix, lui répondit : « C’est vous qui en êtes la cause. » Et il lui demanda si lui et leB autres seigneurs avaient consulté les députés à la conférence et le Parlement lui-même pour signer leur traité avec l’archiduc. « Plusieurs de ces Messieurs furent surpris en entendant ces mots, dit le Journal du Parlement, et le bruit que faisaient les généraux fut fort adouci.» Molé acheva de les calmer en leur offrant de faire valoir à Saint-Germain leurs prétentions particulières. Mais, pendant qu'on délibérait ainsi dans la Grand’Chambre, les portes en étaient assiégées par une foule furieuse hurlant plutôt que criant : « Point de paix! point de Mazarin! » et brandissant des couteaux et toutes sortes d’armes. Le tumulte était si * effroyable, qu’au moment où fut levée la séance, il n’y eut personne qui ne tremblât pour les jours du premier président, s’il allait s'offrir à ces forcenés.
On lui conseilla de sortir par derrière et de regagner ainsi son logis. « La cour ne se cache jamais, » répondit-il. Et comme le coadjuteur, subjugué par l’admiration, le pressait d’attendre au moins pour sortir qu’il eût fait ses efforts « pour adoucir le peuple, » « Ha! mon bon seigneur, dites le bon mot, » repartit Molé avec une calme ironie. Gondi, et le duc de Beaufort avec lui, parvinrent à empêcher toute violence, et le Parlement en corps traversa tranquillement les flots émus de la multitude. Le lendemain, Molé fit lecture du traité qui n’avait point été entendu la veille, et qui fut accepté par la compagnie, sauf quelques articles dont la suppression
lut exigée, ceux, entre autres, du lit de justice et de l’interdiction des assemblées générales. Avec le texte de l’accommodement ainsi modifié, fut portée à Saint- Germain la longue liste des prétentions des généraux, plus exorbitantes les unes que les autres. Il suffit au gouvernement de rendre ces prétentions publiques pour se dispenser d y satisfaire, tant elles couvrirent de ridicule ceux qui les avaient élevées. Ils essayèrent de se relever du juste mépris qu’ils avaient encouru, en affirmant n’avoir porté si haut leurs exigences que pour chercher des garanties contre Mazarin maintenu en possession du pouvoir, et en déclarant s’abstenir de rien demander s'il se retirait. Ils obtinrent même que le Parlement enjoignît à ses députés de tenter un dernier effort pour arracher à la régente le renvoi du ministre. Effort inutile ! A cette heure même, plusieurs des seigneurs qui dirigeaient cette attaque contre le cardinal négociaient secrètement avec lui. Tout fut conclu à Saint-Germain le 30 mars; la déclaration royale fut vérifiée et enregistrée le lendemain; puis, le 2 avril, la paix fut publiée dans les carrefours et dans les faubourgs à son de trompe, le canon fut tiré à l’Arsenal et à la Bastille, des feux de joie même furent allumés, quoiqu’il n’y eût guère de joie dans les cœurs. Il ne manqua bientôt plus que le retour du roi pour que la capitale eût repris son aspect accoutumé.
Mathieu Molé et de Mesmes, en brusquant ainsi la conclusion de la paix au péril de leurs têtes, avaient fait un acte de grands citoyens; mais leur œuvre ne pouvait durer; tous les éléments de trouble subsis-
taient encore, et l’humeur inégale et violente de M. le Prince en allait ajouter un de plus. La vérité oblige à le dire, si la querelle mal assoupie de la Fronde se réveilla, le tort en est surtout à Condé et à l’influence exercée sur lui par Mme de Longueville, livrée ellemême à l’ascendant de l’égoïste et intrigant Marsillac. Condé, qui pendant la guerre de Paris avait dignement rempli le rôle que lui assignait sa naissance, celui de champion de la royauté, qui avait ensuite apporté dans les négociations avec le Parlement les dispositions les plus raisonnables et les plus conciliantes, semble, la paix une fois faite, changer de personnage. S’il protège encore quelque temps Mazarin, c’est pour l’humilier de ses hauteurs et de ses caprices; s’il continue d’afleeter une déférence respectueuse envers la régente, c’est pour la fatiguer de ses intolérables exigences. Nulle tenue dans sa conduite, nulle mesure dans son langage, nul ménagement pour les personnes, nul sérieux dans ses ruptures, non plus que dans ses réconciliations : on dirait qu'il n’a d’autre idée dans la tête que celle de semer le trouble autour de lui et le mécontentement contre lui. Sa place, au lendemain du traité de Ruel, était marquée à la tête de son armée de Flandre : il y avait à demander compte à l’archiduc Léopold de l’invasion de la Champagne et de la prise de Saint- Venant et d’Ypres; il y avait à exécuter l’importante opération du siège de Cambrai, pour laquelle Mazarin était parvenu à rassembler plus de trente mille hommes avec une puissante artillerie. Dans un de ses accès d’humeur contre le cardinal, il refusa le commandement
de cette armée, et l’abandonna au comte d'Harcourt, qui échoua dans l’entreprise (3 juillet). C’était là un échec considérable dans un moment où le pouvoir royal avait si grand besoin de se relever de ses abaissements, et où il se soutenait à grand’ peine contre la rébellion en Guyenne et en Provence. Paris même ne se montrait qu’à moitié soumis, et la licence des écrits diffamatoires contre Mazarin et contre la régente n’y était guère moindre que pendant le siège. On s’y enhardissait jusqu’à emprunter à l’Angleterre l'idée et le mot de république. Il était temps qu’Ànne d’Autriche surmontât sa répugnance à ramener son fils dans la capitale, et à y exposer son ministre aux insultes populaires. Elle eut lieu d’être surprise de l’accueil qui lui fut fait lorsqu’elle y rentra : nonseulement le peuple, au témoignage de Retz luimême, reçut le jeune monarque et sa mère « avec acclamation, » mais il n’eut que bon visage et bonnes paroles pour le Mazarin, placé avec M. le Prince à l’une des portières de la voiture royale (18 août). Une fête magnifique fut donnée quelques jours après par le corps de ville (5 septembre), et Louis XIY, en traversant la ville pour s’y rendre, excita, par les grâces de sa personne et son air de majesté précoce, des transports d’enthousiasme parmi la foule qui se pressait sur son passage. Le cardinal fut luimême entouré d’hommages dans cet Hôtel de ville de Paris où naguère siégeaient en reines les duchesses de Longueville et de Bouillon. U crut trop à sa puissance, et cessa de montrer à M. le Prince les égards obséquieux par lesquels il avait répondu jusque-là à
ses duretés. II lui refusa péremptoirement le gouvernement du Pont-de-l'Arche, qu’il lui avait laissé espérer pour le duc de Longueville. Condé affecta de prendre ce refus pour une déclaration de guerre. « Adieu, Mars, » dit-il au cardinal, en accompagnant d'un geste insultant cette parole ironique dont « il alla se van teren suite dans sa famille, comme si elleeù télé digne de l’immortaliser » (10 septembre). Le lendemain, toute la noblesse, y compris celle de la Fronde, alla s’offrir à M. le Prince dans la querelle qu’il venait d’engager si résolument avec le ministre; mais quel fut l’étonnement universel, lorsqu'on apprit, trois semaines après, que Condé et Mazarin étaient réconciliés, que le duc de Longueville avait obtenu le Pont-de-l’Arche, et que les engagements matrimoniaux pris par le cardinal avec la maison de Vendôme pour une de ses nièces étaient rompus! M. le Prince venait du même coup d'irriter les frondeurs, dont il avait rejeté l’alliance, et de blesser Anne d’Autriche , en dictant d’aussi humiliantes conditions à son ministre. Il la blessa bien plus profondément encore en la contraignant de recevoir en grâce le marquis de Jarzé, qu elle avait chassé de sa présence pour avoir élevé jusqu’à elle les prétentions d un amour extravagant. Anne ne songea plus dès lors qu’à faire sentir à Condé le poids de sa vengeance. L’occasion s’en offrit bientôt à elle. Les petits rentiers de Paris, mécontents d’être mal payés de leurs revenus, avaient formé un syndicat chargé de veillera leurs intérêts, et Mathieu Molé avait fait casser ce syndicat par un arrêt de laGrand’Cbambre, comme contraire aux lois et à
l’ordre public. Les syndics n’en continuèrent pas moins à se réunir, et l’un d’eux, Guy Joly, imagina, pour émouvoir le peuple en leur faveur, de se faire tirer un coup de pistolet qui ne l’atteignit pas, et qu’on prétendit dirigé contre lui par les ordres de Mazarin. Le peuple resta immobile; mais d’autres décharges d’armes à feu s’étant succédé dans les rues pendant la soirée, y produisirent une certaine agitation qui aboutit à un autre résultat que celui auquel on pensait. Le cardinal Mazarin prétendit qu’il y avait un guet-apens préparé contre M. le Prince, et celui-ci ayant envoyé, pour s’en assurer, son carrosse sur le Pont-Neuf, un de ses laquais y fut atteint d’un coup de feu. Condé ne douta pas que les frondeurs n’en voulussent à ses jours, et il alla porter plainte au Parlement de l'assassinat tenté contre sa personne (14 décembre). Il en accusait nommément le duc de Beaufort, le coadjuteur et Broussel. Gondi, en quelques paroles prononcées avec un sang-froid dédaigneux, mit aisément à néant une accusation qui n’avait nul fondement; il déclara toutefois ne vouloir pas se prévaloir de son caractère épiscopal pour décliner la juridiction de la cour, et pendant plusieurs jours on le vit, avec quelques-uns des seigneurs de la Fronde et une foule nombreuse de bourgeois, affronter l’armée de gentilshommes qui accompagnait au Palais M. le Prince. Peu s’en fallut que le sanctuaire do Injustice ne devînt un champ de bataille. Les emportements de Condé contre les frondeurs n’avaient plus de bornes, et, chose singulière, au même temps il ne ménageait guère davantage Mazarin et la régente.
C’étaient tous les jours nouvelles bravades, nouveaux affronts laits à l'autorité royale; il y mit le comble en mariant à Mme de Pons le duc de Richelieu encore mineur, malgré la duchesse d Aiguillon, sa tante et sa tutrice, et malgré la reine elle-même. Ce qu’il prétendait par là était de s’assurer de la place du Havre, dont le gouvernement appartenait à ce jeune seigneur. Anne d Autriche n hésita plus dès lors à donner cours à ses pensées de vengeance : elle ne doutait pas du complaisant appui que les chefs de la Fronde lui prêteraient contre leur violent ennemi.
Un billet qu’elle écrivit au coadjuteur, une entrevue secrète qu’elle eut avec lui, suffirent à tout arranger. Gondi lui promit qu elle pourrait faire arrêter les princes de Condé et de Conti, et leur beau-frère le duc de Longueville, sans que Paris remuât. Il fallut seulement que la reine restituât l’amirauté à la maisôn de Vendôme, et quelle s’engageât à donner des gouvernements de provinces ou de villes, et l’entrée même du conseil, à plusieurs des chefs de la Fronde. Tout étant ainsi convenu, le jour et l'heure furent fixés pour frapper le coup qui la devait délivrer d’une « insolente domination, » et abattre « cette grandeur si formidable, qui pouvait devenir dangereuse à l’État. » Le 1 8 janvier 1 650, les trois princes, venus au Palais -Royal pour siéger au conseil, furent arrêtés par Guitaut, capitaine des gardes de la reine, et conduits à Vincerines. Le peuple, toujours tenu en émoi par le procès qui se jugeait au Parlement, apprit cette nouvelle dans la soirée, et des feux de joie furent allumés dans les rues et les places publiques. Tant les
fautes du héros de Rocroy et de Lens avaient fait oublier ses victoires 1 Anne tint fidèlement les promesses faites à ses nouveaux alliés, et leur partagea les dépouilles de la maison de Condé. Le chancelier Séguier reçut l’ordre de remettre les sceaux à Châteauneuf, que l’âge n’avait rendu ni moins avide du pouvoir, ni moins capable de l’exercer. Si le peu de sérieux des fameuses délibérations de la chambre de Saint- Louis avait besoin d’être prouvé, le silence que garda alors le Parlement en serait une démonstration suffisante. La compagnie n’eut garde de protester contre la violation flagrante de l'article de la sûreté publique, et l’intègre Broussel vit son fils maintenu dans le gouvernement de la Bastille, pour prix de son consentement à un acte aussi arbitraire que celui dont il avait été lui-même un instant la victime.
Cette seconde époque de la Fronde, dans laquelle nous venons d'entrer, est celle où les femmes jouent leur plus grand rôle. Mme de Chevreuse, revenue à Paris pour se joindre à la faction, puis rentrée à la cour, n’avait pas peu contribué à la décision hardie que venait de prendre Anne d'Autriche. Alors aussi la duchesse de Longueville commence les romanesques équipées, grâce auxquelles, selon le juste et sévère jugement de Retz, « d’héroïne d'un grand parti elle en devint l’aventurière. » Dès le lendemain de l’arrestation de ses frères et de son mari, elle part avec le prince de Marsillac pour soulever la Normandie; mais ni à Rouen, ni au Havre, elle ne trouve les portes ouvertes, et, reçue pendant quelques jours dans le château de Dieppe, elle est forcée d’en sortir à l ap-
proche des troupes conduites par la régente et le jeune roi lui-même. Après avoir erré quinze jours sur la côte et failli se noyer dans la mer, où elle était tombée, elle est recueillie par des pêcheurs, qui la mènent à bord d'un navire anglais avec lequel elle gagne la Hollande. De là elle se rend à Stenay, place forte appartenant à son frère. Elle y trouve Turenne, qui déjà a pris parti pour M. le Prince, et qu’elle ne tarde pas par la séduction de son esprit et de sa beauté à précipiter dans une démarche bien autrement criminelle, lis traitèrent en commun avec le comte de Fuensaldana pour introduire les Espagnols dans le royaume (20 avril). On souffre de voir pour la seconde fois trébucher ainsi la vertu de Turenne; mais il n’y avait pas seulement pour lui engagement de parti; il se croyait obligé, par une sorte d'allégeance féodale, à suivre dans la révolte le chef de sa maison. Le duc de Bouillon, poursuivant toujours le chimérique espoir de recouvrer Sedan, venait de se rendre dans sa seigneurie, en Limousin, pour essayer d’y soulever ses vassaux, pendant que Marsillac, devenu par la mort de son père duc de la Rochefoucauld, tentait un effort semblable dans l’Angoumois, et le duc de la Trémoille en Poitou. Ces démonstrations factieuses inquiétèrent Anne et Mazarin, qui avaient promptement enlevé à M. le Prince ses places de Champagne et de Lorraine, et étouffé la rébellion tentée par les seigneurs ses amis dans son gouvernement de Bourgogne. Stenay, occupé par Turenne, et le château de Montrond en Berry, étaient les seuls restes des fortes positions que Coudé s’était as-
surées dans le royaume. Le péril vint pour le triomphant ministre d’où il l'attendait le moins.
La seule rigueur d’Anne d’Autriche envers la mère et l'épouse de Condé avait été de les exiler à Chantilly. Elle ne craignait ni l’une ni l’autre. La princesse douairière, qu elle avait toujours traitée avec amitié, lui était connue pour une âme faible et timorée; et quant à Clémence de Maillé, dédaignée et ignorée de son mari, elle l’était également de la cour.
• Mais auprès d’elle se trouvait un serviteur fidèle, homme de tête et de cœur, capable de diriger les affaires d’un parti par les ressources de son active et ferme intelligence. C’était Lenet, conseiller d’État et procureur général au parlement de Bourgogne. Persuadé que Chantilly, dans un pays ouvert et entouré de garnisons royales, était un asile mal sûr pour les princesses, il se préparait à les en tirer, et avait résolu de rallier autour du duc d’Engbien, enfant de sept ans, tous ceux qui en France oseraient se déclarer pour son père. En s'ouvrant de ce dessein à Mme la princesse, il s’étonna de trouver chez cette jeune femme, si étrangement méconnue, un courage et une résolution que l’amour conjugal et maternel devait porter jusqu’à l'héroïsme. Ses plans étaientarrêlés, lorsqu'il fut soudainement informé qu’un gentilhomme, chargé d’un message de la régente, allait arriver au château. 11 en devina aisément lo motif, et en deux heures tout fut combiné pour l’exécution de son projet. La princesse douairière se mit au lit, comme si elle eût été malade, et s’excusa de ne pouvoir immédiatement obéir à l’ordre de ifépart pour le iv 22
Berry qui lui était intimé par la lettre de cachet. Elle devait attendre le moment où elle pourrait se mettre en route à la dérobée pour Paris, afin d'y présenter requête au Parlement en faveur de la liberté de |son fils. Pendant ce temps, une scène de comédie habilement préparée par Lenet, n'était pas jouée moins habilement par une des filles d'honneur de la jeune princesse, et donnait à celle-ci le temps de sortir du château avec son fils (12 avril) et de gagner, par une course aussi rapide que hardie, le château de Montrond. C'était là que la lettre de cachet l’exilait; mais, au lieu d'y arriver sous escorte royale, comme une prisonnière, elle s’y vit entourée d’une foule de gentilshommes venus pour lui offrir leur épée, et empressés à mettre la forteresse en un état de défense inexpugnable. Elle y séjourna tout un mois, feignant l'obéissance aux ordres de la cour, mais n’ayant d’autre idée que de commencer la guerre contre elle. Si elle n'eût écouté que le pressant appel des ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld et sa propre impatience, elle eût couru se mettre à la tête de la brave noblesse réunie dans le Limousin et le Périgord, et n’attendant qu elle pour entrer en campagne. Mais l’expérience avait appris au sage Lenet ce qu’étaient ces armées de gentilshommes et de paysans, leurs vassaux, sans ordre, sans discipline, sans moyens de subsistance assurés, images trop fidèles des anciennes armées féodales, aussi promptes à se disperser qu’à se rassembler. Lenet ne voyait de force réelle et de chance de succès pour la cause de M. le Prince que dans l’alliance d’une grande ville, d'un
nombreux corps de bourgeoisie, d’un parlement. 11 avait échoué auprès de ceux de Rouen et de Dijon; il négociait alors avec celui de Bordeaux. Bordeaux, naguère soulevée contre l'indigne tyrannie du duc d’Épernon, gouverneur de la province, était encore agitée par un sourd mécontentement qu’on espérait changer en une nouvelle rébellion. Ce fut donc pour qu’elle s’acheminât vers cette ville, et non pour qu elle se mît aux champs avec les deux ducs, que Lenet fit partir de Montrond Mme la Princesse (13 mai). Il faut lire, dans ses intéressants Mémoires, le tableau vif et animé qu’il a tracé de l’accueil fait à la femme et au fils de Condé par le duc de Bouillon dans la vicomté de Turenne ; il faut assister à cette revue de cent vingt paroisses fournissant cinq mille combattants à leur seigneur; il faut se donner le spectacle, si curieux au milieu du dix-septième siècle, de cette puissance et de cette opulence féodale, avec son hospitalité somptueuse, avec ses tables servies le jour et la nuit, avec l’enchantement perpétuel de ses fêtes, où l’appareil des armes, se mêlant aux scènes de la galanterie, évoque sous les yeux du lecteur l’ombre des temps chevaleresques. L’imagination ne peut s’empêcher de sourire au charme de ces peintures : c’est Froissart rajeuni, c'est Walter Scott devancé; on regrette seulement qu’il y ait pour revers à cette brillante médaille la guerre civile, la misère et l’abaissement de la France.
Un ordre de la reine était arrivé à Bordeaux défendant d’y recevoir aucun des adhérents de M. le. Prince, et le parlement, ainsi que le corps de ville,
malgré leurs griefs contre d'Épernon, semblaient disposés à obéir. La princesse de Condé n’en fut que plus pressée de se porter sur la Dordogne, avec une escorte de deux mille hommes de pied et de quinze cents chevaux (25 mai), et elle s’embarqua sur cette rivière, pendant que sa petite armée allait livrer bataille aux troupes royales. Lorsqu’elle parut devant Bordeaux, un mouvement violent éclata parmi le peuple, et les portes brisées lui furent ouvertes en dépit de la loyale résistance du colonel d’AIvimar. Dès le lendemain, elle alla avec son (ils au parlement; on était au moment d’y rendre arrêt contre elle, lorsqu’elle se précipita dans la grand’chambre, et tombant à genoux, d'une voix entrecoupée par les larmes et les sanglots, elle supplia les magistrats de lui faire justice contre la violence du cardinal Mazarin. « Servez-moi de père, messieurs, ajouta le duc d Enghien, le cardinal Mazarin m’a ôté le mien. » L’émotion fut vive et profonde; la compagnie toutefois ne transigea qu'à demi avec son devoir et Mme la Princesse obtint de séjourner à Bordeaux avec son fils, mais après s’être engagée par écrit à empêcher qu’il ne s’y passât rien contre le service du roi, et à n’y pas faire entrer les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld, ni la noblesse de leur suite, il ne dépendit pas d’elle de tenir son engagement; dès le lendemain, le duc de Bouillon, qui ne reculait jamais devant la violence, souleva la populace contre, le parlement, et obtint de la compagnie mutilée et tremblante un arrêt d’union avec ceux qu elle avait exclus la veille (1" juin).
La situation de la régente et de son ministre devenait critique. Au même temps où Bordeaux s’engageait dans la rébellion, Turenne, joint à l'archiduc Léopold, envahissait la Picardie. La petite ville du Catelet tomba entre leurs mains, et Guise, place bien plus importante, eût eu le même sort, sans l’énergie du brave Bridieu qui y commandait (1" juillet). Ainsi menacé au nord et au midi du royaume, Mazarin s'en remit du soin de faire tête aux Espagnols à la fidélité et à l'expérience militaire du maréchal du Plessis-Praslin, et il se décida à conduire Anned'Autriche et le roi devant Bordeaux. Rien de plus hardi et de mieux calculé que cette résolution, si le cardinal n’eût laissé derrière lui Paris aux mains mal sûres du duc d’Orléans. Ce faible prince était passé sous la domination du coadjuteur, et celui-ci n’était pas un allié bien fidèle pour le ministre, resté lui-même eu défiance de la Fronde et de son habile chef. Mazarin jouait alors le jeu toujours périlleux de vouloir gouverner entre deux puissants partis, sans s’appuyer franchement sur l’un ni sur l’autre.
L’armée royale aux ordres du maréchal de laMcilleraie s’était déjà mise en marche vers la Guyenne; le roi la suivit de près avec sa mère et le cardinal (4 juillet). Bordeaux était tombé de plus en plus au pouvoir des deux ducs et de la populace leur alliée; un envoyé de D. Louis de Haro avait été reçu par la princesse de Coudé, et trois frégates espagnoles, mais sans secours d’hommes, ni d’argent, étaient entrées dans la Gironde. Les hostilités, engagées depuis le mois de uin avec d’Épernon.ne furent pas soutenues
moins résolument contre la Meilleraie, et l'on était arrivé au mois de septembre sans que la grande cité parlât de se rendre. La paix fut l’ouvrage de Gaston, ou plutôt de Gondi, qui le détermina à offrir aux Bordelais sa médiation et celle du parlement de Paris (1er octobre). Les conditions principales furent la faculté laissée à la princesse de Condé et à son fils de se retirer dans celle de leurs maisons qui leur conviendrait et une amnistie générale accordée aux habitants de Bordeaux, ainsi qu’aux ducs de Bouillon, de la Rochefoucauld et de la Force, lesquels étaient rétablis dans tous leurs biens et dignités; la révocation du duc d’Épernon y fut ajoutée, mais rien ne’fut stipulé en faveur des princes captifs. Clémence de Maillé, devenue l’objet des respects et de l’admiration de toute la cour, fut reçue par Anne d’Autriche avec les dehors d’une froide bienveillance, mais sans obtenir aucune promesse. Mazarin eut avec Lenet un long et pressant entretien, dans lequel le lidèle serviteur de M. le Prince lui fit entrevoir le péril prochain qui le menaçait, s’il ne rendait pas la liberté aux prisonniers, en même temps qu’il lui représenta tous les avantages d'une réconciliation complète et sincère avec des princes, alliés naturels et défenseurs nécessaires de l’autorité royale. Pour gage de celte réconciliation, Lenet alla jusqu’à olTrir au cardinal le mariage de trois de ses nièces avec le prince «le Conti et les fils aînés des ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld. Cette offre si brillante fut éludée; Mazarin se croyait assez fort pour ne lier la royauté ni avec les princes, ni avec la
Fronde par d’aussi étroits engagements. Il appréciait mal sa situation .
Le cours des événements ne lui avait pas été favorable pendant qu'il était devant Bordeaux. Turenne, avec l’archiduc, avait pris la Capelle, Vervins, Rethel, Château-Porcien, et arrivé aux bords de l'Oise, il allait se porter sur Vincennes, si le duc d’Orléans ne sc tût hâté de transférer les prisonniers sur l’autre rive de la Seine, dans son château de Marcoussis (28 août). Au dehors, Philippe IV avait reconquis les présides de Toscane, et tout annonçait qu’il ne tarderait pas à redevenir maître de sa grande province de la Catalogne. A Paris, le péril était plus menaçant encore pour la fortune du cardinal. Les frondeurs étaient au moment de lui échapper; Anne d’Autriche ne leur pouvait pardonner la paix de Bordeaux qu’ils lui avaient imposée, et se plaignait qu’ils l'eussent traitée comme une chambrière; elle n’était pas moins irritée de voir les princes captifs hors de ses mains et redoutait l’influence exercée sur le faible esprit de Gaston par le coadjuteur. A peine arrivée à Fontainebleau (7 novembre), elle y manda le duc d’Orléans, et, à force de prières et de menaces, elle lui fit. signer l’ordre de remettre les trois prisonniers au comte d’Harcourt, qui en toute bâte les conduisit au château du Havre. Ressaisis de ce gage précieux , Anne et son ministre cessèrent de ménager Gondi , qui réclamait l’exécution de la promesse naguère faite de demander pour lui le chapeau de cardinal. La duchesse de Cbevreuse, son * ambassadrice, lui porta le refus formel de Ma-
zarin. Le hautain prélat ne différa pas d'un moment 6a vengeance.
Ici se montre sur la scène une nouvelle héroïne du drame de la Fronde, non pas sous le costume guerrier, mais dans le rôle mieux assorti à son sexe d'habile négociatrice. Anne de Gonzague avait commencé par mal édifier le monde par les galanteries de sa première jeunesse; mariée ensuite au prince Édouard, frère de l’électeur palatin, elle vivait à Paris, trèsrecherchée pour son esprit qui égalait sa beauté, et pour l'agrément et la sûreté de son commerce. Dévouée généreusement au prince de Condé, elle se faisait un devoir de travailler par tous les moyens à sa liberté. A la première apparence de refroidissement entre la cour et les frondeurs , elle conçut la pensée d'unir ceux-ci aux adhérents des princes en un grand parti contre Mazarin, et elle ne craignit pas de confier son Eecret à la loyauté du coadjuteur. Gondi avait moins de haine pour M. le Prince que pour le cardinal; mais il sentait tout ce que perd la considération d’un chef de parti au changement trop fréquent d’alliances, et après avoir compromis sa popularité dans celle de la cour, il tenait à y rester fidèle aussi longtemps que sa sûreté et son honneur le lui permettraient. Il ne trahit donc pas la confiance de la princesse Palatine, mais ne voulut point s’engager avec elle. Il en fut autrement après qu'il eut essuyé le refus offensant du cardinalat. Il retourna tout aussitôt près d’Anne de Gonzague, et ils arrêtèrent en- * semble le projet d’un traité entre la vieille et la nouvelle Fronde. Ii fut convenu qu’ils agiraient d’abord
au sein du Parlement. La requête présentée au mois d’avril précédent par la princesse douairière de Condé n’avait été de nul effet, et la mère infortunée était morte peu après sans avoir revu ses fils prisonniers, non plus que sa fille errante sur la terre étrangère. Tout fut arrangé pour que Clémence de Maillé, en tentant la même démarche, eût un autre succès. Le Parlement n’hésita pas à admettre la requête dans laquelle cette noble princesse, si justement respectée et admirée, se présentait devant les magistrats en humble suppliante. Anne d’Autriche manda inutilement les gens du roi pour leur signifier que la détention des princes était un acte de l’autorité royale dont il était interdit à la compagnie de prendre connaissance ; on passa outre, et Mathieu Molé, favorable aux prisonniers, mit en délibération la proposition faite d’adresser à la régente des remontrances touchant leur liberté.
Mazarin avait laissé Anne d’Autriche seule à Paris en face de ce grave embarras : il faut dire à son honneur que c’était pour courir au-devant d'un autre péril et chasser l ennemi du royaume. La ville de Rethel, en Champagne, était restée aux mains de Turenne, qui s y tenait dans une attitude menaçante. Le cardinal, prenant avec lui quelques-uns des régiments revenus de l'expédition de Guyenne, les mena au maréchal du Plessis-Praslin pour recouvrer la ville perdue. Turenne absent alors de Rethel et croyant la place en étal de faire une assez longue défense, ne se hâta pas de la secourir : elle fut enlevée en quatre jours (9-f3 décembre), et lui-même poursuivi par
l’armée française à laquelle il essaya de se dérober en gagnant les bois de l’Argonne. Il fut atteint et forcé d’accepter la bataille, à quelques lieues de Retbel, entre les villages de Sunide et de Sommepy. Une fausse manœuvre lui fit perdre l'avantage de sa position, et après une lutte opiniâtre, sa petite armée fut complètement défaite. Il ne perdit pas moins de cinq mille hommes tués ou prisonniers (15 décembre), et ce fut à grand’peinc qu’il s’échappa avec quelques cavaliers. L'honneur de cette victoire appartenait en grande partie au cardinal Mazarin, qui avait dirigé l’entreprise, et gagné même l’estime des soldats en marchant, malgré sa goutte, à la tête du régiment des gardes. Il ne revint cependant à Paris que pour trouver un formidable orage amassé sur sa tête.
Au premier moment, la nouvelle d'un succès aussi glorieux et aussi inespéré alors pour les armes françaises, troubla la manœuvre habilement concertée dans le Parlement entre les anciens et les nouveaux frondeurs pour faire triompher les intérêts des princes. Ce fut Mathieu Molé qui, étranger à cette intrigue, rallia par son autorité les opinions incertaines à la cause qu’il croyait être celle de la justice, et entraîna le vote des remontrances (30 décembre). Mazarin arriva le lendemain à Paris. L’éclat du service qu'il venait de rendre à la France et quelques applaudissements qu’il reçut de la multitude lui firent illusion sans doute sur sa position ; ce qu’il y a do certain, c’est qu'il ne fit rien pour détourner le coup qui le menaçait. Trois semaines se passèrent pendant lesquelles la Rochefoucauld, ennemi du coadjuteur avec
qui il allait s'allier, ne cessa de presser le cardinal de prévenir les remontrances du Parlement, en rendant la liberté aux prisonniers et s'unissant à eux contre les frondeurs. Mazarin, croyant toujours que le temps était pour lui, ne faisait que des réponses évasives. 11 fut enfin sommé de déclarer sur l’heure s’il .acceptait ou rejetait « l'amitié des princes et le secours de leur parti qui lui étaient offerts pour la dernière fois ; » il refusa encore de s’expliquer nettement, et la Rochefoucauld courut sans tarder chez la princesse Palatine, où il signa le pacte entre la vieille et la nouvelle Fronde, tant en son nom qu'en celui de Mm* de Longueville. Les clauses principales étaient le mariage du prince de Conti avec Mlle de Chevreuse, celui du duc d'Enghien avec Mlle d’Alençon, fille de Gaston , le chapeau de cardinal assuré au coadjuteur et l'amirauté confirmée au duc de Beaufort. On obtint que le duc d’Orléans signât lui-même ce traité.
Le jour étant arrivé (23 janvier 1 651 ), où les remontrances du Parlement devaient être portées à la reine, Mathieu Molé fut loin d’en atténuer la force par sa harangue ; son ton et son langage furent tels que le jeune monarque, blessé dans son orgueil royal, demanda à sa mère qu’elle lui permît de le faire taire et de le chasser de sa présence : Anne d’Autriche comprit qu’il fallait céder, et fit annoncer à la compagnie que les princes seraient mis en liberté, dès que la duchesse de Longueville et le maréchal de Turcnne auraient posé les armes. En même temps, le due de Gramont fut envoyé au Havre pour traiter d’un accommodement avec M. le Prince. Mais ce n’était
plus assez pour les deux partis ligués contre Mazariu ; ils axaient juré sa ruine, et pour Ja consommer profitèrent de quelques paroles qu’il prononça [>eu de jours après au Palais-Royal, dans le cercle de la reine. Le cardinal ayant comparé fort à tort le Parlement de Paris à celui d’Angleterre et le coadjuteur à Cromwell , le duc d’Orléans alla rapporter ce propos à Gondi, qui le lendemain le dénonça solennellement à la grand’chambre. Un violent orage éclata alors, et tous les efforts du premier president ne purent empêcher qu’un arrêt ne fût rendu par lequel « Sa Majesté serait suppliée d'éloigner le cardinal Mazarin de sa personne et de ses conseils (7 février). » Tout ce que Paris contenait de seigneurs et de gentilshommes dévoués aux princes s’unit en même temps par un acte d’alliance, qui devait venir eu aide à la grande résolution du Parlement. le peuple lui-même, en allumant des feux de joie dans les rues, se joignit à l'irrésistible mouvement qui renversait le ministre. Mazarin renonça à lutter plus longtemps, et le soir même, prit congé de la reine en présence de toute la cour. le Parlement, pour compléter et assurer sa victoire, ordonna le surlendemain « au cardinal et à tous ses parents et domestiques de quitter sous quinze jours le royaume de France, permettant aux communes de leur courir sus après le dit temps passé. » Les graves organes de la loi qui portaient cet arrêt, sans y songer sans doute, faisaient un acte tout aussi irrégulier et aussi inique que celui de 1 arrestation des princes contre lequel ils protestaient si violemment; l’aveugle emportement de l’esprit de parti leur
Taisait oublier que bannir un homme, sans l’avoir fait comparaître et ouï dans ses défenses, n’est pas juger, mais proscrire.
C'était le duc d'Orléans, qui, en abandonnant la reine et son ministre, avait amené cette crise. Anne d’Autriche se flattait qu’une fois le cardinal parti, Gaston reviendrait auprès d’elle et retomberait sous son ascendant. Mais le misérable prince se mit au lit, pour être mieux en garde contre sa propre faiblesse, et refusa de voir la régente soit au Palais-Royal, soit chez lui au Luxembourg. Anne s’était réservé pour dernière ressource de quitter secrètement Paris avec ses fils, et de se rendre au Havre, où rejointe par Mazarin, elle traiterait elle-même avec les princes de leur liberté. Tout était préparé pour l’accomplissement de ce projet ; mais le secret en fut livré par Châteauneuf, ministre déloyal, qui espérait la succession de Mazarin pour prix de sa trahison. En "un instant l'audacieux coadjuteur, en faisant battre le tambour, mit tout le peuple dans les rues et sous les armes, le Palais- Royal fut entouré par une foule tumultueuse, et Anne d’Autriche, ayant fait recoucher le jeune roi prêt à monter à cheval, fut contrainte de le montrer endormi à la populace qui avait envahi les appartements, afin de la rassurer contre son projet de départ. Ce fut un ancien laquais, officier de la garde bourgeoise, qui veilla toute cette nuit sur les jours de Louis XIV. Le lendemain (1 0 février), Gaston, délivré de ses frayeurs, alla annoncer au Parlement que les lettres de cachet pour la liberté des princes venaient d’être expédiées.
« Oui , lui répondit Molé avec une profonde et patrio-
tique tristesse, M. le Prince est en liberté, et le roi, le roi notre maître est prisonnier ! » Cette fatale nuit avait ruiné les dernières espérances de Mazarin. Il n’en poursuivit pas moins sa route vers le Havre, résolu à ouvrir lui-mème aux princes leur prison, et à faire un suprême effort pour les rattacher à la cause royale « contre la Fronde et les maximes républicaines. » Le temps était passé pour lui d’être écouté; les princes délivrés prirent la route de Paris (13 février), où les attendait un accueil triomphal, tandis qu’il gagnait la frontière, ne trouvant devant lui que des portes fermées, et reçu seulement à Sedan par le brave et loyal Fabert. Il quitta cette ville pour se rendre à Bouillon, et de là alla s’établir à Brühl, à quelques lieues de Cologne.
Condé rentra à Paris en maître ; la reine était prisonnière dans son palais, Mazarin banni, les deux Frondes en apparence unies dans un même sentiment pour le héros dont l’injuste captivité n’avait fait que rehausser la gloire. La duchesse de Longueville avait part à l'éclatante popularité de son frère; elle n’était pas pour le monde, ce qu’elle avait été naguère pour sa mère mourante et ce qu elle fut un peu plus tard à ses propres yeux, « une pauvre misérable, » égarée dans les \oies de la trahison et du déshonneur; elle était une héroïne, qui avait soutenu noblement les intérêts de sa maison, à travers les plus périlleuses aventures. Telle fut pendant un moment la puissance de M. le Prince, qu’il eût pu usurper la régence, le trône peutrêtre. On le lui conseillait. Il n’eut pas cette criminelle ambition ; il n’en eut aucune, à vrai dire.
Pour le mal, non plus que pour le bien, il n’alla jusqu’où il pouvait aller; ne sut se donner ni à la eour, ni à la Fronde, et perdit, au bout de peu de temps, tous les avantages de l’incomparable situation qui lui avait été faite.
Les gentilshommes assemblés à l’hôtel de Nemours avaient été des plus empressés à saluer son retour ; leur nombre s’éleva bientôt jusqu’à huit cents, et la pensée leur vint de se constituer en une sorte de chambre de la noblesse et d entreprendre à leur profit la réforme du royaume. Ils invitèrent l'assemblée générale du clergé, siégeant alors au couvent des Augustins, à s’unir à eux dans un commun effort pour déposséder le Parlement de l’autorité qu’il avait usurpée et qui n'appartenait qu’aux états généraux. Ils eussent voulu même entraîner avec eux la bourgeoisie parisienne, et former ainsi une image des trois états de France ligués contre la magistrature ; mais les bourgeois demeurèrent fidèles au Parlement, qui se défendit à coup d’arrêts, ordonnant la dissolution des illégales assemblées de la noblesse et interdisant à perpétuité aux cardinaux français ou étrangers l’entrée des conseils du roi. Ni le duc d’Orléans, ni Condé n’osant prêter leur appui aux prétentions chaque jour plus factieuses des gentilshommes, il fut facile à la régente de se débarrasser d'eux par la promesse illusoire de la réunion des états généraux. Elle les convoqua pour le 8 septembre trois jours après celui où Louis XIV, entré dans l’âge de sa majorité, serait libre d’annuler les volontés de sa mère (23 mars 1651).
Cette querelle avait eu l’inévitable effet de relâcher
le lien de la redoutable coalition qui avait poussé Mazarin hors du royaume; Anne d’Autriche, toujours dirigée par lui du fond de son exil, ne négligea rien pour achever la rupture de l’ancienne et de la nouvelle Fronde. Le premier usage qu’elle fit de son pouvoir raffermi fut d’oter les sceaux à l’infidèle Châ.teauneuf, quelle remplaça par Mathieu Molé, et de placer Chavigny, au lieu deMazarin, à la tête du conseil. Chavigny, ami dévoué de Condé, se mit aussitôt à l’œuvre pour cimenter la réconciliation de ce prince avec la reine, en lui faisant accorder tout ce qu’il réclamait. Ce n’était rien moins que le gouvernement de la Guyenne pour lui, et pour le prince de Conti celui de la Provence, sans que l’un ni l’autre renonçassent à la possession de leurs places fortes en Bourgogne et en Champagne; les régiments d’infanterie et de cavalerie, appartenant à Condé, devaient en outre être remis sur pied, et des sommes considérables lui être payées pour l arriéré de ses pensions. Moyennant ces conditions, et d’autres non moins exorbitantes stipulées pour ses amis, Condé ne s’opposait point à la rentrée en France du cardinal. Mazarin, consulté parla reine, lui écrivit une lettre, justement admirée de Retz, par laquelle il refusait d’acheter à un tel prix son retour. « I! ne restait plus après cela, disait-il, qu’à a conduire M. le Prince ù Reims, et à lui mettre la « couronne sur la tête. » Il conseillait toutefois de continuer la négociation, jusqu’à ce que Condé eût été engagé dans quelque démarche qui le brouillât irrévocablement avec le coadjuteur. Anne profita ha-
bilement de cet avis; elle mitM. le Prince en possession immédiate de la Guyenne, ne lui demandant en retour que de rompre le mariage projeté entre le prince de Conti et Mlle de Chevreuse. C’était déchirer le pacte conclu entre les deux Frondes. Condé donna dans le piège avec une étrange facilité; le peu d’honneur qu'il trouvait pour son frère dans cette union et le déplaisir mortel qu’elle causait à Mme de Longueville 1 l’aveuglèrent sans doute sur le péril de la démarche où l’engageait Anne d’Autriche; la parole donnée à la duchesse de Chevreuse fut retirée avec un éclat offensant pour elle et pour sa fille. L’artificieuse politique du cardinal venait, à ce coup, d’obtenir un signalé triomphe ; la guerre était allumée, guerre a mort, entre le coadjuteur et M. le Prince. Anne était libre de choisir entre les deux alliances ; elle n’hésita pas à se retourner vers les anciens frondeurs. Elle manda Gondi de nuit au Palais-Royal, lui offrit leministère, et, sur son refus de l’accepter, lui donna la solennelle assurance du cardinalat; Gondi, de son coté, s’engagea à tout faire contre M. le Prince, mais rien pour Mazarin (juin). Au sortir de cet entretien, le premier soin du coadjuteur fut de couvrir Paris d’un flot d écrits satiriques où, aux invectives ordinaires contre le ministre exilé, s’en mêlait beaucoup plus contre le prince de Condé; divers projets furent après cela agités soit devant la reine, soit hors de sa présence, sur les moyens de se délivrer de ce
1. Voir dans M. Cousin {Mme de Longueville pendant la Fronde ) l’éclaircissement de ce fait resté obscur et qui eut alors tant d’importance.
redoutable ennemi. Iæ vérité est ici difficile à démêler parmi les contradictions des récits du temps. Il fut question certainement de tuer M. le Prince ; l’avis en fut ouvert par le maréchal d’Hocquincourt, on ne sait qui empêcha de donner suite. La résolution de l'arrêter fut prise peu après; mais on ne s’accorda pas sur le lieu où elle devait s'exécuter. Gondi voulait qu’on se saisît du prince au Luxembourg, et il y eut un moment où Mlle de Chevreuse était prête, si Gaston l’eût permis, « à aller donner un tour de clef » pour consommer cette grande affaire. « Ce sera une belle chose, disait-elle, qu’une fille arrête un gagneur de batailles. » Mais la reine se souciait peu de mettre un tel prisonnier aux mains mal sûres du duc d'Orléans. Il résulta de ces hésitations queM. le Prince fut averti des desseins formés contre lui, et quitta Paris pour se rendre à sa maison de Saint-Maur, près Yincennes (5 juillet). Le lendemain il écrivit au Parlement pour expliquer les motifs de son départ; mais la reine ayant fait savoir à la compagnie que les alarmes du prince étaient sans fondement, et le duc d'Orléans étant allé l'inviter à revenir, la réponse de Condé fut qu’il ne le ferait qu’après l’expulsion des ministres Letellier, Servien et Lionne, créatures de Mazarin et auteurs des sinistres conseils donnés contre sa personne. Sous peine de perdre l’appui du coadjuteur et du Parlement, Anne fut contraintede congédier ces trois ministres, mais elle s’en vengea en renvoyant avec eux Chavigny, l’ami de Condé, et en rappelant Châteauneuf, son ennemi. M. le Prince n’ayant plus de prétexte pour rester hors de Paris y rentra, mais sans
retourner au Palais-Royal, et il ne fallut rien moins qu’un arrêt du Parlement pour le déterminer à faire une courte visite à la régente (3 août).
L’irritation était des deux côtés trop vive et trop profonde pour qu'une crise ne fût pas imminente; Anne d’Autriche ne craignit pas de la précipiter. Le 14 août, elle convoque au Palais-Royal les princes, les grands du royaume, les députés des cours souveraines et ceux du corps de ville de Paris, et fait lire devant celte assemblée un écrit dans lequel, après avoir renouvelé rengagement de tenir le cardinal Mazarin à perpétuité hors du royaume, elle dénonce une correspondance criminelle entretenue par M. le Prince avec l’archiduc et le comte de Fuensaldana. Elle disait vrai. Condé ne se prétendit pas moins calomnié et en appela au Parlement. Étant parvenu à arracher à la faiblesse du duc d Orléans une attestation de son innocence, il se rendit au Palais nanti de cette pièce et entouré d’un nombreux cortège de gentilshommes. Là, il accusa hautement Gondi d’êire l’auteur du manifeste attentatoire à son honneur lu devant la reine, aussi bien que des projets formés contre sa personne. Le coadjuteur ne lui répondit que par un sarcasme qui faisait allusion au manque de foi du prince envers les frondeurs. Condé porta la main à la garde de son épée, et s’il n’eût contenu ce premier mouvement, la grand’chambre fût devenue le théâtre d'une mêlée sanglante. Le lendemain deux armées furent en présence au palais de justice, et le coadjuteur, avide de toutes les émotions que sa robe lui interdisait, souriait à l'idée de livrer
bataille au vainqueur de Rocroy. Il l alTronta tout haut en lui déclarant qu'il croyait de son honneur et de son devoir de ne céder le pavé qu’au roi. Condé fut assez sage pour mettre son honneur et son devoir à prévenir une horrible scène de carnage; il ordonna au duc de la Rochefoucauld de congédier sa suite. Gondi sortit pour en faire autant, et c'est alors que la Rochefoucauld lui serrant traîtreusement la tète entre les deux battants d’une porte, appela pour le poignarder laide d'une main amie, qui s’y refusa. Gondi reçut l ordre de la reine de ne pas retourner au Parlement, et un arrêt fut rendu qui, après avoir enjoint la suppression de tous les écrits publiés de part et d'autre dans l’affaire, « suppliait Sa Majesté de pacifier ce différend. » Mais la paix n était plus possible; la funeste pensée de la guerre civile fermentait dans l'àmc ulcérée de M. le Prince. Quelque répugnance qu’elle lui inspirât, il avait commencé à s’y préparer; Lcnet avait été envoyé à Madrid pour s'assurer les secours du roi catholique; Ta vannes avait reçu Tordre de retirer de l’armée royale les régiments de Condé, deConti et d'Enghien, appartenant aux princes dont ils portaient le nom ; des officiers dévoués avaient été envoyés dans les deux places de Stenay et de Bellegarde; Mme la Princesse était allée s'enfermer à Montrond ; Condé enfin avait fait, mais sans succès, les plus pressantes démarches auprès de son beau-frère, le duc de Longueville, aussi bien qu’auprès du duc de Bouillon et de Turenne, pour les maintenir dans son alliance Au même temps, il est vrai, il permettait encore à quelques-uns de ses amis, au duc de
Nemours entre autres et au duc de la Rochefoucauld, de négocier en son nom avec la cour.
Anne d’Autriche cependant avait laissé se faire, quoique non sans tumulte, les élections pour les états généraux, bien assurée que l’appui du Parlement ne manquerait pas à l’autorité royale pour empêcher la réunion de cette assemblée. Elle voyait d’ailleurs approcher avec confiance et avec joie le jour où la majorité du roi, solennellement proclamée, donnerait au pouvoir une indépendance et une fermeté qu'il lie pouvait avoir aux mains d’une régente. Il fut résolu que Louis XIV, entré dans sa quatorzième année le 5 septembre, irait le lendemain tenir au Parlement son lit de justice. La cérémonie eut un grand éclat, et le jeune monarque y lit admirer sa grâce et sa dignité. Après les édits lus d’ordinaire en cette circonstance contre les duels et les blasphémateurs, lecture fut faite d’une déclaration en faveur de l’innocence de Condé. Seul de tous les princes du sang royal il manquait à cette solennité, et s’en excusa par une lettre qu’Anne d’Autriche refusa de recevoir. Elle était décidée à ne le plus ménager, et donna l'ordre au maréchal d’Aumont de licencier les régiments des princes dont Tavannes était allé prendre le commandement. Cet ordre ne s’accomplit pas sans rencontrer de résistance; le sang coula, et Tavannes ne conduisit à Stenay que les débris des huit mille soldats qui faisaient la force principale de M. le Prince.
La guerre civile était de fait commencée; Condé toutefois, avant de s’y engager, voulut tenter un dernier effort de conciliation et il s'adressa au duc d’Or-
léanspour obtenir qu’en face d'un ministère composé de ses ennemis, on lui donnât des garanties suffisantes pour sa sûreté. On ne sait si Gaston fut bien empressé et bien sincère dans cette négociation ; ce qu’il y a de certain, c’est que le conseiller au Parlement Fouquet de Croissy, chargé de porter à M. le Prince la réponse de la iégente, et attendu par lui à Angerville, y arriva trop tard pour le rencontrer, et fut obligé d'aller le chercher à Bourges, où il le trouva entouré de sa famille et de ses amis. Ce fut là, ou plutôt au château de Montrond, dans le voisinage, qu’eut lieu la délibération solennelle et suprême « sur la grande affaire » de la guerre civile. Condé inclinait à accepter les propositions de la reine; c’était encore l’avis des ducs de Nemours et de la Rochefoucauld; mais tout dut céder à la souveraine et fatale influence exercée par Mme de Longueville, et il est triste de le dire, c’était pour n’être point obligée d’aller rejoindre son mari quelle trompait et quelle redoutait, que cette princesse poussa son frère à la résolution extrême de prendre les armes : a Vous le voulez, répon- « dit tristement Condé, mais souvenez - vous que « je tire l’épée, malgré moi, et que je serai peut-être « le dernier à la remettre dans le fourreau. » Et dès le lendemain il partit pour la Guyepne. Il arriva à B.ordeaux le 22 septembre.
La troisième période de la Fronde, qui commence ici, offre tout entière un affligeant spectacle. Les trois partis, qui jusqu alors s’étaient combinés diversement l’un avec 1 autre, celui de la cour, de Condé et du Parlement, marchent maintenant séparés, et
leurs forces sont trop inégales pour que la victoire ne reste pas à la royauté. Mais cette victoire est tristement achetée par les maux incalculables que la guerre civile, jointe à la guerre étrangère, déchaîne sur le pays! On s’est trop accoutumé à ne voir dans la Fronde qu’une longue comédie d’intrigue, avec de romanesques aventures, quelques brillants faits d’armes, beaucoup de scandales et force épigrammes et chansons. L histoire ne doit pas taire les souffrances inouïes que ces cinq années de désordre, les deux dernières surtout, infligèrent aux peuples. Ce fut alors que la charité infatigable de saint Vincent de Paul eut à lutter, trop souvent impuissante, contre des misères dont le récit passe toute croyance. Il faut se représenter, d’après plus d'un document contemporain, les terres tombées en friche sur une foule de points du royaume et des villages entiers abandonnés de leurs habitants, les routes couvertes de milliers de malheureux expirant de faim, l’infection répandue partout dans les campagnes par des cadavres sans sépulture, les pillages, les meurtres, les horreurs de tous genres commises par la violence impunie de la soldatesque , les plus sacrés asiles violés et des troupes de religieuses venant de toutes parts chercher à Paris du pain et un abri pour leur pudeur; Paris affamé lui-même par la dévastation du pays qui l’entoure et ensanglanté par des scènes d’anarchie ; la France enfin, revoyant des jours qui rappelaient ceux des grandes compagnies et de l’invasion anglaise aux quatorzième et quinzième siècles , et descendue si bas, qu’elle ne savait plus se défendre contre l’Es-
pagne. C est seulement en envisageant sous ce sérieux aspect le dernier acte de la Fronde qu'on jugera sainement dans son ensemble cet épisode de notre histoire.
Il est impossible de ne pas enregistrer parmi les calamités de ces tristes années le rôle qu’y joua le grand Condé, « devenu le plus criminel des hommes, » suivant le noble aveu qu'il en faisait à une autre époque de sa vie. 11 n’avait plus à compter sur Turenne, non plus que sur les régiments de sa maison qu'il se proposait de confier à l'illustre capitaine pour agir en Champagne et en Picardie , pendant qu'il agirait luimême en Guyenne. Turenne, avec la droiture de son esprit et de son cœur, n’était pas né pour la faction, et sa place l’attendait à la tète des troupes royales. Ce fut donc presque uniquement avec les milices seigneuriales du Poitou, de la Saintonge, de l’Angoumois et de son gouvernement de Guyenne que M. le Prince entra en campagne coutre l’armée du roi. Les secours qu’il reçut alors de Madrid se réduisirent à quelques compagnies de soldats et à de médiocres subsides, qui portèrent autant de préjudice peut-être que de profit à sa cause : car, à la vue du pavillon espagnol flottant dans la Gironde, nombre de bourgeois les plus notables de Bordeaux et trente magistrats du jiarlement protestèrent, en quittant la ville, contre l'alliance avec les ennemis du royaume. M. le Prince ne s'en hâta pas moins de se mettre aux champs avec les troupes peu aguerries et peu nombreuses qu’il avait sous la main, et on le reconnut tout d'abord à la foudroyante rapidité de ses coups. Eu quelques semaines il fut maître d'Agen, de Bergerac, de Périgueux, puis
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de Sainte», de Taillebourg et de Tonnay-Charente ; ses succès s'arrêtèrent devant Cognac, où il rencontra l’armée royale sous les ordres du comte d’Harcourt (14 novembre).
La reine, toujours dirigée de loin par Mazarin, n’avait pas été moins prompte que Condé à commencer la guerre. Elle était partie pour le Berry le 2 octobre, et a\ait chassé de Bourges le prince de Conli et M"** de Longueville. Ce fut de Bourges que furent envoyées au Parlement les lettres patentes par lesquelles les princes et leurs adhérents étaient déclarés criminels de lèse-majesté (8 octobre). laissant derrière elle le Berry soumis, Anne d'Autriche marcha sur Poitiers, et s’y arrêta avec la cour (31 octobre), pendant que le comte d’Harcourt allait secourir Cognac qu’assiégeait M. le Prince. D’Harcourt, après avoir délivré cette ville, courut à la Rochelle, où l’appelait le vœu des habitants, impatients d’échapper aux mains infidèles du comte du Dognon (6 décembre). Ce fut un grave échec pour M. le Prince, qui arriva pour voir cette place importante livrée à l’ennemi, et ses troupes forcées de reculer devant le nombre et la ferme discipline des troupes royales. Dans plus d’une rencontre, il suppléa à cette infériorité par son génie ; maintefois même son nom suffit à rendre circonspect et timide son habile adversaire et à l’empêcher de profiter de tous ses avantages ; mais il n’en fut pas moins réduit pendant quatre mois à une obscure défensive, ne faisant rien de grand qui relevât sa cause, et rencontrant sans cesse, comme un obstacle insurmontable qui se dressait devant lui, le prestige
exercé par le nom du roi majeur. Faut-il croire au témoignage de l’historien anglais 1 qui rapporte que, dans l’embarras de sa situation, Condé alla jusqu'à mendier l’assistance de Cromwell, et lui offrit de la payer en relev ant dans le midi du royaume le drapeau du calvinisme ?
Alors survint un événement qui ajouta à la guerre civile la bruyante explosion des colères parlementaires, Mazarin rentra en France à la tête d’une armée. Châteauneuf, qui n'avait été rappelé par la reine dans le conseil qu’à condition qu’il y rappelerait luimême le cardinal, ne se pressait point de remplir cet engagement, se fondant au reste sur des motifs de prudence très-plausibles. Mazarin , tout assuré qu'il fût du fidèle attachement d’Anne d’Autriche, craignit de voir sa place trop longtemps occupée par un homme d’état capable de la bien tenir. Persuadé qu’une fois l’épée tirée, son retour, au lieu d’être un péril pour la cause royale, ne ferait que la fortifier, il leva des troupes à ses frais, et leur donna pour chef le maréchal d Hocquincourt, pour officiers quelques gentilshommes attachés à sa fortune. Le 24 décembre, il franchit résolument la frontière de Champagne. 11 ne rencontra point sur son passage la petite armée que le duc de Nemours venait de former avec les débris des régiments de Condé et quelques recrues faites aux
1. Bumet, Histoire de mon temps. — Il est surabondamment prouvé qu’il y eut des relations échangées entre Condé et Cromwell ; mais qu’à cette date précise fin de 1651) Condé ait fait à Cromwell cette ouverture, nous ne croyons pas permis de l’affirmer, comme l’ont fait MM. de Sainte-Aulaire et Sismondi, sur une autorité aussi peu sûre que celle de Bumet.
Pays-Bas; les seuls ennemis qui s’opposèrent à sa marche furent deux commissaires du Parlement envoyés avec leurs plumes et leurs écritoires pour verbaliser contre lui et ses soldats. Il s’inquiéta peu de leurs formalités menaçantes, et arriva le 30 janvier 1652 devant Poitiers. Le roi alla hors de la ville à sa rencontre, et Anne d’Autriche lui fit le plus affectueux accueil. Mazarin reprit aussitôt la direction des affaires : Châteauneuf, pour avoir osé la lui disputer, sortit du conseil.
Rien ne saurait donner une idée des violences auxquelles s'emporta le Parlement, en apprenant le retour du ministre qu’il avait frappé d’une sentence de bannissement. Cette compagnie, qui n avait enregistré qu'après une longue résistance la déclaration royale de lèse-majesté contre les princes rebelles, n’admit ni délai, ni ménagement pour venger l’autorité méconnue de son arrêt : elle enjoignit à toutes les communes du royaume de courir sus au cardinal et à ses adhérents; ordonna que tous ses biens fussent vendus, et que sur le prix de la vente fût prélevée la somme de cent cinquante mille livres pour récompenser « celui ou ceux qui représenteraient le dit cardinal mort ou vif à justice (29 décembre 1051). » Et ce fut au mi lieu de cris et de trépignements furieux que fut délibéré cet arrêt, l'un des plus tristes monuments des folies de l’esprit de parti. Mathieu Molé, en vertu de ses fonctions de garde des sceaux, reçut à Poitiers la députation chargée de présenter au roi les remontrances, ou plutôt de lui signifier les résolutions du Parlement. 11 répondit au président Bellièvre que le
retour du cardinal Mazarin était légitime, et que Leurs Majestés feraient connaître à la compagnie leurs volontés. » 11 n’y avait pas à douter du sens de la réponse royale : le Parlement dès lors se trouva dans une situation étrange et difficile à tenir entre les princes dont il désavouait la rébellion et la cour qu’il regardait comme complice du retour de Mazarin. Le coadjuteur eut un moment la pensée de former avec les compagnies souveraines et les bonnes villes du royaume un tiers parti dont il serait le chef réel et Gaston le chef apparent; mais le Parlement, affaibli par l’excès même de sa violence, et voyant chanceler la bourgeoisie sur laquelle il s'appuyait, n’avait plus d autre politique que de rester neutre, et Gaston se laissa bientôt entraîner par la peur, mobile le plus ordinaire de sa conduite, dans le parti de Condé. Le coadjuteur, devenu le cardinal de Retz, est destiné à un rôle purement secondaire dans le dénoûment prochain du drame de la Fronde.
Turenne avait suivi de près le cardinal à Poitiers (2 février), et s’était empressé de prendre l’écharpe verte que portait l’armée Mazarine. On délibéra sur le plan de campagne à suivre, et il fut résolu que le comte d’Harcourt resterait en Guyenne avec Bes forces suffisantes pour tenir en échec M. le prince, tandis que, sous la protection des maréchaux de Turenne et d’Hocquincourt, le roi se rapprocherait de Paris et de l’armée des ducs de Nemours et de Beaufort. Il fallut mettre le siège devant Angers, où le duc de Rohan, malgré les habitants, tenait pour M. le Prince. Cette ville prise (1" mars), les chefs de l’armée royale se
dirigèrent sur Toûrs, puis sur Blois, avec l'espoir d’entrer avec la même facilité dans Orléans. Cette ville était moins dévouée au roi que beaucoup d’autres ; c’élait le chef lieu de l’apanage de Gaston, qui ne pouvait manquer d’y avoir une nombreuse clientèle, et qui pour la conserver était prêt à tout faire, hormis de l’aller défendre lui-même. Sa fille, la fameuse Mlle de Montpensier, brigua, au contraire, avec empressement cet honneur. Celte altière princesse qui joignait à une fantasque originalité dans l’esprit, beaucoup de hardiesse dans le caractère, se portait volontiers aux choses extraordinaires; elle tressaillit d’aise à l’idée de devenir la première des héroïnes de la Fronde par la vaillance, comme elle l’était par le rang. Accompagnée « de ses deux maréchales de camp » les comtesses de Fiesque et de Frontenac, elle monta à cheval, et conduisit jusqu’à une petite distance d’Orléans les troupes de son père, mises sous son commandement. Pendant quelques heures la ville se trouva dans une étrange situation ; à l’une de ses portes, la fille de Gaston sommait les habitants, avec hauteur et menace, de la recevoir dans l’apanage paternel; à une autre porte, le garde des sceaux Mathieu Molé, commandait qu'on lui ouvrît au nom du roi. On n’écoutait ni la princesse, ni le ministre. Mademoiselle avisant alors une ancienne entrée mal bouchée qu’on ne gardait plus, y fait faire brèche par des bateliers, qui la hissent et l’introduisent seule dans l’enceinte des murs. Cet acte d’audace et de généreuse confiance touche le peuple, qui la conduit en triomphe à l’hôtel de ville. IA elle harangue les magistrats, les entraîne, et de-
vient maîtresse d'Orléans, à la seule condition de n’y point faire entrer l’armée de9 princes (‘25 mars).
Cette armée , que la jonction de Nemours et de Beaufort avait rendue plus nombreuse que celle du roi, trouvait un avantage de plus à n’avoir pas à défendre Orléans. Elle se porta sur Montargis, afin d’y prendre position entre Paris et les troupes royales. Turenne et d’Hocquincourt de leur côté, ayant passé la Loire sur le pont de Gien, établirent leurs quartiers, sur la rive droite du fleuve, l’un à Briare, l’autre à Bleneau et dans les villages environnants. Vainement Turenne fit-il remarquer à son collègue le péril que couraient ses troupes trop dispersées : Hocquincourt ne tint aucun compte de cet avis, ne songeant qu’à procurer plus aisément des fourrages à sa cavalerie. Il paya bien vite et bien chèrement sa faute. Dans la nuit du 3 avril, ses quartiers sont attaqués avec une rapidité et une vigueur qui ne lui laissent pas le temps de la résistance : en un instant tout est mis en déroute, pillé, brûlé, et les fuyards courent jusqu’à Briare en porter la nouvelle à Turenne. Dès que celui-ci, du haut d’une éminence qui dominait la plaine, reconnut cette scène de désordre : « M. le Prince est arrivé, dit-il, c’est lui qui commande cette armée. » Le coup d’œil du grand capitaine ne le trompait pas. Condé, appelé à Paris par ses amis et ennuyé de sa stérile campagne de Guyenne, venait en dix jours de franchir un espace de cent cinquante lieues, et à peine à la tète de son armée, il avait frappé sur l'imprudent d’Hocquincourt ce coup redoutable. Sans le sangfroid, sans la fermeté et le9 habiles dispositions de
Turenne, l’armée royale était perdue, et Louis XIV devenait le prisonnier de M. le Prince. « Le roi peut demeurer à Gien sans rien craindre, affirma Turenne à Anne d'Autriche, » et répondant ensuite à quelquesuns de ses meilleurs officiers qui voulaient l’effrayer de sa responsabilité; « si Orléans, leur dit-il, a fermé ses portes au roi lorsque son armée n’avait point encore éprouve d’échec, aucune ville ne voudra le recevoir vaincu. Vous le voyez, messieurs, il faut vaincre ou périr ici. » 11 est curieux de lire après cela les termes dans lesquels le victorieux Condé rend compte de la fin de cette journée moins brillante pour lui que le commencement. « Nous allumes à M. de Turenne, mais nous le trouvâmes posté si avantageusement, et nos gens si las de la grande traite et si chargés du butin qu'ils avaient fait, que nous ne le crûmes pas devoir attaquer. Cela se passa en coups de canon, et il se retira. » Condé se retira aussi, n’ayant pas recueilli le principal fruit qu’il pouvait attendre de sa victoire. Pour son malheur, il alla tristement obscurcir à Paris la gloire qu’il venait de retrouver sur le champ de bataille.
S'il en eût cru la plupart de ceux qui venaient de vaincre avec lui, il fut resté à leur.tête, et eût poursuivi la destruction des forces rovales. Il aima mieux s’en rapporter à Chavigny, qui lui remontrait la nécessité de conquérir par sa présence le duc d'Orléans, le Parlement et la bourgeoisie parisienne. Chavigny oubliait que M. le Prince n’avait rien en lui de ce qu'il fallait pour ce genre de conquêtes. S il lui fut facile de gagner sur Gaston un empire momentané, il ne trouva
que répulsion pour sa cause auprès des cours souveraines et du corps de ville, et son orgueil fut étrangement confondu en entendant le président Bailleul lui reprocher de venir « siéger sur les fleurs de lis les mains encore lâchées du sang des troupes royales; » en entendant Amelot, qui présidait la cour des aides, lui tenir un langage plus sévère encore, « Votre honneur! lui dit ce dernier; ah! si vous aviez été jaloux de le conserver, vous n’auriez pas fait ce que vous faites. » La conséquence légitime de cette conduite de la magistrature, eût été de retourner au roi et de lui rendre une complète allégeance ; au lieu de cela, les compagnies souveraines persistant dans leur attitude indécise, qu’elles coloraient du nom de neutralité, envoyèrent au jeune monarque des députations pour requérir l'éloignement de Mazarin et la paix générale. « Retirez-vous, messieurs, retirez-vous, » dit Louis XIV avec colère aux envoyés du Parlement, et il arracha des mains du président de Nesmond les remontrances que ce magistrat allait lui lire (23 avril) La cour cependant était venue s’établir à Saint-Germain, et ce ne fut pas la faute de Turenne s’il ne conduisit point dès lors le roi dans Paris. Mazarin n’osa risquer ce coup d’audace.
Condé reconnaissait trop tard la faute qu’il avait faite en quittant son armée. Il y avait si peu de fixité dans ses vues, l'esprit politique lui était à ce point étranger, qu’on le voit à la fois travailler à soulever le bas peuple de Paris et rentrer en négociation avec la cour. Le cardinal de Retz, enfermé dans son archevêché, et néanmoins toujours influent sur la bour-
geoisie, l’empêchait de se déclarer pour M. le Prince; mais le duc de Beaufort était toujours le héros des halles, et ce fut lui qui, allié de Condé, se chargea de déchaîner contre le Parlement et les bourgeois les fureurs de la populace. Les souffrances étaient grandes; le pain cher et le travail nul pour les artisans : Paris, en de telles circonstances, a toujours des bras prêts pour l’émeute, et les journées des 6 et 7 mai la virent éclater avec ses plus dégoûtantes horreurs. Le Parlement n’en montra que plus d’éloignement pour une cause réduite à employer de tels moyens. Il ne put toutefois empêcher Beaufort de recruter dans les rues un ramas de misérables, qui le suivirent hors de la ville, pour attaquer Saint-Denys avec M. le Prince, et qui, au retour de cette expédition , envahirent brutalementlagrand’chambre. Le lendemain (12 mai), le duc d’Orléans, appelé au sein de la compagnie, s'y rendit, et après avoir déploré fort éloquemment les maux de la capitale, déclara n’y connaître d’autre remède que la remise de l autorité absolue entre ses mains et celles de son cousin le prince de Condé. Le Parlement se refusa à cet acte de félonie : « Non est tanti vivere1, » s’écria Orner Talon en terminant la harangue par laquelle il encourageait Messieurs à mourir plutôt que de trahir leurs devoirs.
Les deux princes virent alors arriver à Paris un auxiliaire, sur lequel ils comptaient pour décider les événements en leur faveur. Le duc de Lorraine, Charles IV, soldé par l’Espagne, était entré en France,