Il n’importe pas tant de vivre
et leur apportait le secours de sa petite armée, seul débris de sa puissance détruite. Cet étrange et versatile personnage, rebuté par la faiblesse du due d’Orléans, son beau frère, et peu disposé à s'entendre avec Condé, qui lui détenait quatre de ses places, ne tarda pas à négocier secrètement avec la cour, et quitta Paris pour retournera son camp de Villeneuve-Saint- Georges. Comme il continuait à donner des paroles aux deux partis, et que du poste qu’il occupait, il menaçait les derrières de l’armée royale, Turenne ne voulut pas lui permettre de jouer plus longtemps ce double jeu, et lui signifia qu’il allait l’attaquer, s’il ne le voyait commencer sur l’heure même sa retraite. L’illustre condottiere, n’ayant pas besoin de faire ses preuves à la guerre, se soucia peu de hasarder avec son armée toute sa fortune dans une bataille contre un capitaine tel que Turenne; il décampa, chargé des imprécations de ceux qui avaient espéré en son assistance (14 juin).
Tel était cependant l’effet de la fatigue qui gagnait tous les esprits, que l’ascendant de la royauté croissait chaque jour, sans que la fortune des armes eût encore rien décidé pour elle. C’était sous l’empire de cette lassitude que les ducs de Nemours et de la Rochefoucauld, en même temps que la belle duchesse de Châtillon, avaient entraîné Condé « dans un abîme de négociations dont on n’a jamais bien vu le fond, » et d’où rien ne sortit, ainsi que nous le verrons tout à l’heure. Les dispositions du Parlement étaient les mêmes, et bien plus prononcées encore. II ne cachait plus son désir de traiter avec la cour, mettant seulement son
honneur à réclamer toujours l’éloignement de Mazarin. La réponse du roi à cette exigence obstinée ne fut pas cette fois un refus péremptoire ; il annonça qu'il « se résoudrait à éloigner de ses conseils et à renvoyer hors de France le cardinal Mazarin, pourvu que cette condescendance eût pour effet de faire rentrer les princes dans le devoir, et de rompre les associations formées tant au dedans qu’au dehors du royaume. » Mazarin se sacrifiait à la paix, comptant bien que le sacrifice ne serait pas de longue durée; ce furent les princes qui se refusèrent à un accord fait sans eux, et qui, pour porter un dernier coup à 1 autorité du Parlement, dirigèrent contre lui une émeute plus furieuse qu aucune des précédentes. « Union avec les priuces ! « fut le cri de guerre de la populace, mêlée de gentilshommes et de soldats déguisés qui envahit la grand chambre et qui la rougit du sang de quatre des magistrats grièvement blessés. Vingt-cinq personnes périrent dans ce désordre effroyable ; le Parlement déclara ses séances suspendues « jusqu à ce qu une assemblée de ville eût avisé aux moyens de garantir la sûreté de la justice. » C’était proclamer la fin de son rôle politique (23 juin). La cour ne laissa pas échapper cette occasion de ramener vers elle les esprits troublés de la bourgeoisie parisienne.
Pendant ce temps le maréchal de la Ferté Senneterre avait amené quelques renforts à l'armée royale, et Turenne ayant passé la Seine sur un pont de bateaux jeté à Épinay, s était porté sur Saint-Cloud, avec des forces doubles de celles de Condé, pour lui enlever 'celte position. Condé repassa aussitôt la ri-
vière, et s'efforça par une marche rapide de gagner Charenton, pour s’y retrancher au confluent de la Seine et de la Marne ({"juillet). Mais son mouvement ne put être ni assez secret ni assez prompt pour échapper à Turenne, qui se mit à sa poursuite, et à la hauteur de la porte Saint-Martin, dispersa quelques-uns des escadrons de son arrière-garde. N’espérant plus d’atteindre Charenton, M. le Prince s’arrêta au faubourg Saint-Antoine derrière des retranchements naguère construits par les bourgeois pour se défendre contre les bandes pillardes du duc de Lorraine. Des barricades furent construites à la hâte pour former une seconde ligne de défense, les troupes furent distribuées à l'entrée des trois grandes rues aboutissant à la porte de la ville, et placé lui-même au point central de la position, pour se porter partout où sa présence serait nécessaire, Condé y attendit l'ennemi. A la vue de ces formidables dispositions, Turenne, qui n’avait presque avec lui que de la cavalerie, voulait attendre son canon et le reste de l’armée aux ordres du maréchal de la Ferté. Mais limpérieuse volonté du jeune roi ne permit pas que le châtiment des rebelles fût différé d’un instant, et Turenne, averti que ses sages retardements étaient imputés à la trahison, donna le signal de l'attaque. Elle fut conduite avec habileté et vigueur, mais sans moyens suffisants, et le sang des troupes royales coula à flots sur les barricades qu elles emportèrent. C était le 2 juillet, et il y eut un moment, au milieu du jour, où l’excès de la chaleur interrompit le combat; Turenne et Condé, rivaux de constance et d’audace, avaient
HISTOIRE DK FRANCE.
chargé et combattu de leur personne aussi bien que leurs soldats, et, comme eux, ils avaient besoin de reprendre haleine. Quand l'action recommença, les troupes du maréchal de la Ferlé étaient arrivées, avec l’artillerie, et malgré l’infatigable héroïsme de M. le Prince qui semblait se rendre présent partoutà la fois, les débris de sa petite armée poussée de front par Turenne, en même temps qu elle était enveloppée sur scs deux flancs, allaient être anéantis, lorsque soudain la porte Saint-Antoine s’ouvrit pour les recueillir. Le roi, le matin même, en avait fait la défense expresse au prévôt des marchands ; ce fut Mlle de Montpensier qui, dans son chevaleresque enthousiasme pour Condc, arracha à son père, au gouverneur et aux magistrats de la ville, en dépit de leur résistance, un ordre contraire. Elle entraîna à sa suite une foule de bourgeois armés sur le rempart, et avec eux protégea l’entrée de ce qui restait de l’armée de M. le Prince. Mademoiselle osa davantage, elle tourna contre les troupes du roi les canons de la Bastille. Les fruits de cette sanglante journée échappaient ainsi à Turenne et à la cour. Condé, au contraire, malgré les pertes cruelles qu'il avait faites, avait relevé sa fortune. Paris l’avait vu dans l’incomparable éclat que lui donnait le champ de bataille, joignant la vaillance héroïque des anciens preux à l’art consommé des grands capitaines; rentré dans la ville, avec son armure brisée et le visage couvert de sang et de poussière, il avait été admiré de ceux mêmes qui étaient le moins disposés à s'émouvoir en sa faveur; ce qui était plus que tout cela, la capitale du royaume, en dépit d’elle-inême,
avait fait un premier pas pour s'engager dans sa cause. Ce ne fut pas assez pour lui ; il prétendit dès le surlendemain qu elle s’y engageât complètement et sans retour; dans la fiévreuse impatience qui le dévorait, il voulut tout obtenir par la force, et il perdit tout. Le héros ne fut plus qu’un chef d’émeute sanguinaire.
Il avait hâte de renforcer son armée, que le dernier combat venait encore de réduire, et ne pouvait lever d’argent ni d'hommes dans Paris qu’en contraignant le Parlement et l’hôtel de ville à décréter cette union avec les princes, à laquelle leur conscience s'était refusée jusqu’alors. De concert avec le duc d'Orléans, le duc de Beaufort et quelques autres seigneurs à qui répugnait aussi peu qu’à lui l’emploi de la violence, il prépara contre l’assemblée de ville, qui avait été convoquée le lendemain des désordres du 23 juin [tour en connaître, une sorte de coup d’état populaire. Dans cette assemblée siégeaient le maréchal de l’Hôpital, gouverneur pour le roi, le prévôt des marchands, les échevins et avec eux trois ou quatre cents personnes, magistrats des cours souveraines, curés des paroisses, membres notables de la bourgeoisie. Elle se réunit dans l’après-midi de lajournée du 4 juillet. Le duc d’Orléans et Condé s'y rendirent, et remercièrent l’assistance du passage accordé lav ant-veille aux troupes des princes, sans ajouter un mot pour indiquer ce qu'ils attendaient de plus. On n'eut point l’air de deviner leur pensée, elle procureur du roi près le bureau de la ville conclut à ce qu’une députation ffit envoyée vers Leurs Majestés pour les supplier de revenir dans la capitale, sans le cardinal Mazarin. Les deux princes se levèrent
alors brusquement et sortirent. Une foule tumultueuse et menaçante se pressait aux abords de l’hôtel de ville. Condé, arrivé au haut du perron, s’écria, diton : « Ces gens- là ne veulent rien faire pour nous.... ce sont des Mazarins; faites-en ce que vous voudrez, » et il s’éloigna. Le signal était donné : plusieurs centaines de soldats, avec leurs officiers, s'étaient déguisés et mêlés au peuple. Au cri mille fois répété de « l’union! l'union! » des décharges de mousqueterie furent dirigées contre les fenêtres de la salle où délibérait rassemblée. Bientôt l’incendie vint en aide au massacre; des amas de bois goudronné apportés auprès des portes y mirent le feu, et la longue résistance des archers de la ville qui s’étaient fortement barricadés ne put empêcher l’hôtel d être à la fin envahi. Plus de trente notables bourgeois périrent, beaucoup d’autres furent blessés, et le nombre des victimes eût été plus grand, si quelques-uns des assaillants, moins avides de sang que d'or, n’eussent admis à rançon ceux qu’ils allaient égorger. A minuit cette scène effroyable durait encore; ni le duc d'Orléans, ni M. le Prince ne firent l ien pour y mettre un terme; le duc de Bcaufort qui, dans les premiers moments avait encouragé ces horreurs par sa présence, contribua seul avec Mlle de Monlpensier à faire éteindre le feu et échapper quelques bourgeois qui n’a- ^ aient point été découverts dans leurs cachettes.
Un moment Condé put se faire l'illusion de croire què cette journée néfaste l’avait rendu maître de Paris. 11 obtint sans peine la démission du maréchal de l’Hôpital et du prévôt des marchands Lefebvre, qu’il
remplaça par le duc de Beaufort et par Broussel ; le corps de ville mutilé proclama l’union avec les princes, et vota même plus tard des levées d’hommes et d’argent en leur faveur. Le Parlement, dont les membres les plus considérables avaient quitté Paris, consentit à se réunir, et il vit le duc d’Orléans et Condé venir prendre dans son sein leur place accoutumée (13 juillet). Il s’agissait de recevoir un message envoyé, au nom du roi, par le garde des sceaux Molé à la compagnie. Anne d’Autriche, trompée dans ses espérances par l'issue du combat de la porte Saint-Antoine, et persuadée que Paris était définitivement entraîné dans la cause des rebelles, faisait savoir que le roi avait permis au cardinal Mazarin de se retirer, dès que Sa Majesté, les princes et le Parlement se seraient entendus sur les moyens de rétablir le calme dans le royaume. Si Condé eût offert à la cour des conditions raisonnables, elles les eût subies alors; mais ses prétentions pour lui et les siens étaient si hautaines et si exorbitantes que la négociation, à peine commencée, fut rompue. Son espoir était d’obtenir du Parlement une mesure qui ne mît pas seulement entre ses mains Paris, mais tout le royaume. Le 19 juillet, la compagnie, au nombre de cent quarante-trois membres, se réunit pour entendre Broussel prononcer un arrêt qui, « vu la captivité du roi entre les mains du cardinal Mazarin et de ses adhérents, déclarait le duc d’Orléans lieutenant général du royaume et le prince de Condé lieutenant général et chef suprême des armées. » Tout démembré et tout assailli qu’il était par la séduction et la terreur,
le Parlement résista généreusement à cet acte de félonie, et ne le vota qu'à cinq voix de majorité. Les deux princes touchaient à l’objet suprême de leurs vœux ; ils avaient notifié aux autres parlements et aux bonnes villes du royaume la grande résolution que Paris venait de prendre ; ils avaient obtenu de l'assemblée de ville tous les votes de subsides qu’ils avaient demandés; le chancelier Séguier, irrité de n'avoir plus les sceaux, avait consenti à présider leur conseil de gouvernement ; la cour venait de quitter Saint-Denys, d'où elle menaçait Paris, et de reculer jusqu'à Pontoise; les Espagnols enfin, sous le comte de Fuensaldana, avaient passé la Somme, et apportaient à la rébellion leur puissant secours. Ce moment cependant était celui même où la faction allait recevoir le coup de la mort.
Quoiqu’il en coûtât beaucoup à Anne d’Autriche et plus encore peut-être au jeune monarque de s’avouer vaincus, en sacrifiant temporairement Mazarin à la clameur publique, le cardinal fut le premier à leur en faire sentir l'absolue nécessité. En présence des Espagnols qui venaient de prendre Gravelines et Mardyck, assiégeaient Dunkerque, et poussaient leurs avant-postes jusque sur l'Oise, il importait d oter au plus vite à Paris l’unique prétexte qui l’empêchât de rendre au roi son obéissance. Turenne, avec son sens politique aussi sûr que son coup d’œil militaire, avait obtenu que le roi ne quittât pas Pontoise, et s'était engagé à tenir en échec Fuensaldana et le duc de Lorraine, mais c ctait à condition qu'il n’aurait point derrière lui la capitale fournissant à M. le Prince
toutes ses ressources pour l’écraser. Le départ de Mazarin, définitivement annoncé, fut la première démarche faite pour regagner Paris. En même temps, tous les actes du Parlement et du corps de ville postérieurs au 23 juin furent cassés par des arrêts du conseil, et le Parlement lui-même fut sommé de se transporter à Pontoise, à peine de lèse-majesté pour les contrevenants (31 juillet). Cinq présidents et quinze conseillers, avec le procureur général Nicolas Fouquet, étaient déjà réunis dans cette ville, et ce fut sur leur requête, convenue avec Mazarin lui-même, que celui-ci supplia le roi qu’il lui permît de se retirer (12-19 août). Ces habiles mesures hâtèrent une révolulion qui déjà se faisait d’clle-même. Les princes, malgré les votes qu’ils avaient extorqués à l'hôtel de ville, ne trouvaient ni hommes, ni argent; le corps entier de la bourgeoisie s'était retiré d eux depuis leur odieux coup d’état, et le peuple lui-même, qui leur avait fourni ses bras pour ce crime, en était venu à les désavouer; l’insigne séditieux de la paille commençait à faire place à l’emblème royaliste de la cocarde de papier. Gaston et Coudé, dans le délaissement où ils se trouvaient, sentirent qu’il n’y avait plus pour eux qu’à négocier; ils déclarèrent à l'assemblée de ville n'attendre qu’une amnistie en bonne forme pour poser les armes. Cette amnistie fut donnée par le roi à Compïègne et enregistrée par le Parlement de Pontoise (26 août) : les auteurs des attentats du 23 juin et du 4 juillet en étaient seuls exceptés. Elle ne satisfit pas les deux princes, qui demandèrent des passe ports pour envoyer au roi leurs députés. La
fîère Anne d’Autriche, rentrée dans son rôle naturel, les leur refusa avec dureté, « s’étonnant qu’ils osassent prétendre quelque chose avant d’avoir posé les armes, renoncé à toute association criminelle et fait retirer les étrangers. » Le pusillanime Gaston trembla; Condé protesta, au contraire, qu’il ne sc livrerait pas sans garantie, tant qu’il lui resterait une épée. Il était fatigué des ménagements qu’il était obligé de garder, et ne gardait pas toujours avec la magistrature et la bourgeoisie; « il séchait d’ennui, disait-il, à Paris, » et alla se mettre à la tête de sa petite armée, pour donner la main au duc de Lorraine. Ce prince, laissant Fuensaldanha rétrograder vers Dunkerque, avait manœuvré, à travers la vallée de la Marne, des bords de l’Oise à ceux de la Seine, dans la pensée d'échapper à Turenne, et de reprendre possession de son ancien camp de Yilleneuve-Saint-Georges. 11 y trouva Turenne arrivé avant lui (4 septembre) et si avantageusement posté, que ni lui, ni M. le Prince qui l’avait rejoint ne purent rien entreprendre. Condé retourna à Paris, malade et témoin impuissant des événements dont le cours se précipitait.
Les ravages que la présence des armées avait ramenés autour de la capitale firent éclater si énergiquement le vœu public pour le retour du roi et pour la paix, qu’il fallut y céder : des envoyés du Parlement et de rhôtel de ville se rendirent auprès de Louis XIV à Compïègne, mais ne furent point reçus; la royauté n’admettait plus désormais de pacte avec la réliellion. Le cardinal de Retz, qui, depuis trois mois enfermé à l’archevêché, ne voyait plus de place pour son in-
fluence au milieu du règue brutal de la force, saisit l’occasion qui se présentait à lui de rentrer en scène avec un rôle assorti à son caractère. 11 mena à Compiègne une grande députation du clergé de Paris, pour supplier le roi de venir par sa présence rendre la paix à sa capitale et à son royaume (14 septembre). Le roi et sa mère entendirent avec une froide solennité l’éloquente harangue du prélat; une réponse écrite y fut faite le lendemain, « honnête mais générale, » et ce fut en vain que le cardinal de Retz s’efforça, soit auprès de la reine, soit auprès des ministres Letellier et Servien, de négocier en faveur du duc d'Orléans; le temps des négociations était passé; pour l’oncle du roi, comme pour le dernier de ses sujets, il n’y avait qu’à se soumettre. Il ne paraît pas que la moindre hésitation se soit élevée dans l’esprit de Gondé sur ce qu’il avait à faire en cette circonstance; le démon de l’orgueil et celui de la guerre semblaient posséder seuls cette âme altière et violente; il en était venu à envier la vie aventureuse de condottiere que s'était faite le duc de Lorraine; pourvu qu’il guerroyât, il s'inquiétait peu de guerroyer contre son pays ; il oubliait le nom laissé par le connétable de Bourbon à la postérité. Le 13 octobre, il abandonna Paris au roi, et, « pour aller respirer un meilleur air dans un camp ', » courut se joindre au duc Charles et au comte de Fuensaldaûa.
Tout marchait à grands pas vers le dénoûinent, et le duc d'Orléans, avec la majorité des membres du