M. Bazin, Histoire de Louis XIII
retracée avec une vive éloquence; il faut surtout recueillir le dernier cri qui s’échappa de lame oppressée de ces hommes indignés d’être congédiés avec tant de mauvaise foi et de mépris : « Sommes-nous autres que ceux qui entrèrent hier dans la salle de Bourbon? » On est saisi tout d’abord de la ressemblance étrange de cette parole avec celle de Sieyes dans la fameuse séance du jeu de Paume : « Nous sommes aujourd’hui ce que nous étions hier; délibérons. » Mais ce qui en 1789 fut la menace d’une révolution, n’était qu’une plainte impuissante dans la bouche des députés de 1614. On les renvoya chez eux avec la promesse illusoire de l’abolition de la Paulette, du retranchement des pensions et de la poursuite judiciaire des financiers (24 mars).
Marie de Médicis et ses conseillers, délivrés des états généraux, croyaient l'être de tous leurs embarras : leur illusion fut courte. A la place de l’assemblée qui se retirait, entra aussitôt en scène le Parlement, qui se souvenait d’avoir par un de ses arrêts disposé de la régence, et se sentait autorisé par là à intervenir dans les affaires publiques. L’abolition du droit annuel fournit un premier prétexte à des délibérations assez tumultueuses et à un projet de remontrances ; puis les esprits, de proche en proche, s’échauffèrent jusqu’à arrêter « que les princes, ducs, pairs et officiers de la couronne seraient invités, sous le plaisir du roi, pour, avec le chancelier et toutes les chambres assemblées du Parlement, aviser sur les propositions faites pour le service du roi, le soulagement de ses sujets et le bien de l’État (28 mars). »
C 'était attirer hardiment dans le sein de la compagnie le gouvernement du royaume. Le conseil du roi cassa l’arrêt du Parlement; mais l’opiniâtre esprit de la magistrature prévalut contre les molles résolutions d’un pouvoir sans force et sans dignité, et le Parlement obtint d’aller au Louvre lire à Louis XIII ses remontrances (22 mai). Elles étaient très-vives, rappelaient plusieurs des griefs contenus dans le cahier du tiers, et demandaient formellement que le gouvernement des provinces et des places, les charges et les dignités militaires, non plus que les prélatures, ne pussent être commis à des étrangers. La conclusion était une respectueuse prière adressée au roi de permettre que l’arrêt du 28 mars reçût son exécution. Le chancelier nia le droit du Parlement de contrôler • les actes souverains de la royauté, et fit casser de nouveau l'arrêt, mais sans obtenir qu’il fût biffé des registres de la cour, et qu’elle désavouât ses remontrances. Il était aisé de voir que les magistrats se sentaient soutenus dans une lutte où ils s’engageaient avec tant d’obstination. On venait d’apprendre en effet que Condé, ainsi que les ducs de Longueville, de Bouillon et de Mayenne, avaient quitté Paris, et que, réunis dans la petite ville de Coucy-le-Château, ces princes préparaient une manifestation hostile contre le gouvernement de la reine-mère. C était aussi l’époque où les réformés allaient tenir à Grenoble leur assemblée triennale (1 5 juillet), et l'on ne pouvait douter que les mariages d’Espagne ne devinssent le thème commun des réclamations de tous les mécontents. Marie de Médicis n’en eut que plus d’empressement de
consommer la double union contre laquelle s élevait une opposition factieuse, et elle ordonna le départ de la cour pour Bordeaux, afin de se porter au-devant de la future reine de France. Elle ne le fit toutefois qu'après avoir instamment pressé le prince de Coude de revenir auprès du roi, pour l’accompagner dans ce voyage. Condé, après quelques tergiversations, refusa d’obéir, tant que les remontrances du Parlement n’auraient pas été écoutées, le conseil du roi réformé, et l’exclusion donnée au maréchal d’ Ancre, au chancelier Sillery et à d’autres conseillers de moindre importance, (27 juillet). C’était une déclaration de guerre; elle fut prise pour telle, et malgré les suggestions pusillanimes des Concini, tremblants de voir dans le choc se briser leur fortune, Marie de Médicis se détermina à marcher vers Bordeaux sous la protection d’une armée, tandis’ qu’une autre armée couvrirait Paris contre les factieux. Alors parut le manifeste du prince de Condé (9 août), longue invective contre le mépris qui avait été fait du vœu des états généraux , contre le refus de rechercher le détestable parricide commis sur le feu roi, contre la faveur scandaleuse du maréchal d’Ancre et l’introduction dans Paris des Juifs, magiciens et empoisonneurs, à la suite de cet étranger, contre la précipitation enfin avec laquelle les conseillers du roi achevaient son mariage, « afin de s’acquérir la bonne grâce et protection de la reine future contre la haine universelle et la malédiction de toute la France. » Après quelques paroles d’un intérêt hypocrite pour les huguenots, « qui ne désiraient que le repos et prévoyaient qu’on les voulait exterminer, » Condé
finissait par un appel aux princes, pairs, seigneurs et gentilshommes, aux parlements, villes et communautés de France aussi bien qu’aux princes et États alliés, pour obtenir qu’ils lui vinssent en aide dans son entreprise. Le danger eût été réel pour le gouvernement royal, si Henri de Bourbon eût eu, pour soutenir une démarche aussi hasardeuse, l’audace d’esprit et les qualités guerrières de son aïeul. Le corps presque entier des huguenots s'ébranla pour lui ; le duc de Bouillon mit à son service son expérience dans la guerre et dans les factions; le duc de Rohan, trop sensible à des mécontentements privés, s’engagea dans une querelle étrangère aux vrais intérêts de son parti, et son beau-père Sully eut le tort de s’y engager à sa suite. Vainement une déclaration royale, enregistrée à la majorité de trois voix par le Parlement, sommat-elle le prince rebelle de poser les armes, sous peine d’être poursuivi comme criminel de lèse-majesté (10 septembre). Cette déclaration fut retournée dans les mêmes termes par Condé et ses adhérents contre les conseillers du jeune monarque, abusant de son nom et de son bas âge pour usurper son autorité souveraine; injonction leur fut laite, s’ils ne voulaient être traités en criminels de lèse- majesté, « de se départir des armées levées au nom du roi. » (14 octobre.) Quelques succès parurent d’abord donner raison à cette insolente bravade : ni le maréchal d’Ancre, ni le maréchal de Bois-Dauphin ne surent empêcher l’armée des princes d’arriver jusque sur la Loire; mais les forces réunies autour de Louis XIII à Poitiers étaient telles qu’ils n’osèrent les affronter, non plus que le
duc de Rohan ne se sentit en état de leur fermer la route de Bordeaux. Celle de Bayonne ayant été bientôt rendue libre par les troupes royales, tout se prépara, de l'un et l’autre côté des Pyrénées, pour l’échange des deux princesses. Le duc de Guise, au nom de l’infant I). Philippe, épousa par procuration à Bordeaux la princesse Élisabeth, et le duc d’Uceda à Burgos l'infante Anne, au nom du roi de France (18 octobre); puis les deux cours s'acheminèrent, chacune de son côté, vers la Bidassoa, où l’échange s accomplit avec la rigueur pointilleuse d’une étiquette, jalouse de maintenir en toute chose l’égalité des deux couronnes. Anne d’Autriche entra à Bordeaux, avec toute une armée pour escorte, et le 25 novembre le mariage royal fut célébré en grande pompe. La jeune reine, avant de quitter sa patrie, avait renoncé par un acte solennel à l’héritage de sa famille.
L’acte politique, voulu par Marie de Médicis avec tant de persévérance, était consommé ; mais la faction des princes n’en restait pas moins sous les armes, et il n’était pas sûr que le roi n’eût pas une bataille à livrer sur le chemin de sa capitale. Cette bataille n était heureusement désirée de part ni d’autre, et la reine- mère, son but principal une fois atteint, était disposée, comme toujours, à faire bon marché des intérêts et de la dignité de la couronne. Le duc de Nevers, et avec lui l’ambassadeur d’Angleterre, intervinrent officieusement entre la cour et les rebelles, et leur firent signer une suspension d’armes (25 janvier 16IG). Des conférences s’ouvrirent ensuite à Loudun, en Poitou, et durèrent près de trois mois. Les com-
misBaires royaux accordèrent aisément les nouvelles recherches réclamées par les princes sur la mort du feu roi, le rétablissement dans le cahier général des états de l'article relatif à l’indépendance de la couronne, et l'interdiction de publier les décrets du concile de Trente. Mais ils se refusèrent aux concessions exorbitantes exigées par les réformés, et débattirent a\ec la même obstination, quoique avec moins de succès, les questions de personnes. II fallut sacrifier le vieux chancelier de Sillery et le commandeur, son frère, ainsi que le conseiller d’État Bullion, dénoncés à la haine publique dans le manifeste de la rébellion ; le maréchal d’Ancre, désigné avec eux, échappa à leur sort en abandonnant ses places de Picardie au due de Longueville. Restait à en finir avec les prétentions de l’intraitable assemblée de la Rochelle, lorsque le prince de Condé tomba malade, et se crut à l’heure delà mort. Au premier retour de ses forces, il se fit apporter le traité et le signa (3 mai) sans le lire, en disant : « Ceux qui m’aiment feront comme moi ; et pour ceux qui ne le feront, on le leur fera faire. » Après quoi, il demanda qu’on le laissât seul, joignit les mains pour prier, et remercia Dieu de lui avoir accordé assez de vie pour rendre la paix à la France. Force fut aux députés de la Rochelle de signer à leur tour, et le traité fut publié sous forme « d édit perpétuel et irrévocable pour la pacification des troubles du royaume. » Hormis les huguenots qui ne firent que garder ce qu'ils avaient déjà, tous les rebelles gagnèrent à ce traité de Loudun, véritable capitulation de la royauté. Condé reçut quinze cent mille livres pour iv • 3
les frais de son expédition, et, en échange du gouvernement de la Guyenne, celui du Berry qui lui donnait des forteresses; il obtint en outre le titre de chef du conseil du roi, avec le droit d’en signer tous les arrêts. Ses alliés ne furent pas moins bien payés ; a on bailla son faità chacun, » soit par des concessions de places fortes, soit par des gratifications pécuniaires, et les mémoires de Richelieu estiment à six millions ce que coûta au roi cette paix d'un si funeste exemple. Elle n’en fut pas moins reçue comme un bienfait par le peuple de la capitale, à qui la guerre civile avait remis le harnois sur le dos pour la garde de ses murs, et les compagnies de la milice parisienne se rangèrent joyeusement sur le passage du couple royal, qui, avec le charme innocent de l'adolescence, semblait apporter la promesse d’un meilleur avenir. (16 mai.)
Ces espérances s'évanouirent promptement, lorsque, contre l'attente universelle, on vit le maréchal d’Àncre reparaître au Louvre plus puissant et plus insolent que jamais. Il eut le crédit de faire sortir du ministère le vieux Jeannin et le secrétaire d État l’uisieux, qui furent remplacés par Barbin et Mangot, tous deux ses créatures. Un moment, il parut en intime union avec Coudé, qui était rentré, comme en triomphe, à Paris (20 juillet); mais Condé reconnut bientôt I impopularité et le danger de cette alliance, et signifia à Concini ne pouvoir le protéger davantage contre la haine des grands et du peuple également déchaînés contre lui. Le favori quitta prudemment la capitale (15 août), et laissa M. le Prince seul maître à la cour. Les mémoires de Richelieu représentent alors
Condé « partageant l’autorité que la reine avait aux affaires, et quasi l’en dépouillant pour s’en revêtir. Le Louvre était une solitude; sa maison était le Louvre ancien ; on ne pouvait approcher de sa porte, pour la multitude de monde qui y abondait. » Dans les orgies où il trahissait librement sa pensée avec les seigneurs ses familiers, il avait parlé maintefois de reléguer Marie de Médicis dans un couvent ou à Florence; on prétendait même que le cri Rarre-à-bas , sorte de plaisanterie qui était devenu comme le mot d’ordre de sa faction, annonçait chez M. le Prince le projet d’effacer de ses armoiries la barre qui seule les distinguait de 1 écusson royal, et d’usurper la couronne. Ce n’étaient là que de vagues et sans doute d’infidèles rumeurs ; mais elles n’en étaient pas moins alarmantes pour la reine mère, dont le pouvoir n’avait jamais été aussi sérieusement menacé. On l’engageait (c'était Sully) à quitter le Louvre, et à se mettre aux champs avec le roi « au milieu de douze cents chevaux; « c’eût été recommencer la guerre civile. Il se trouva d’autres conseillers auprès d’elle pour lui donner un avis plus énergique et plus sur. Barbin, son ancien intendant, qu elle avait fait contrôleur général des finances, le secrétaire d’Etat Mangot., et, à ce qu’on croit, l’évêque de Luçon, récemment nommé consedler d’État et premier aumônier d’Anne d Autriche, opinèrent pour qu’on se saisît de la personne de M. le Prince et des ducs de Vendôme, de Bouillon et de Mayenne, ses principaux adhérents. Tout, dans le Louvre, était tellement soumis à Condé, qu’il fallut apporter à cet acte d’autorité les mêmes précautions et le même
mystère qu’avait apportés Henri III au meurtre du duc de Guise. Ce fut le jeune roi lui-même qui mit les pertuisanes aux mains de vingt gentilshommes chargés d’arrêter le prince, au sortir du conseil des finances. (1er septembre.) Il suffit d’un mot que le due de Thémines lui dit à l'oreille pour qu’il rendît son épée, et se laissât docilement conduire à la Bastille. Les trois ducs, qu’on devait saisir avec lui, s’échappèrent. Il y eut un moment de vive émotion parmi le peuple ; l’hôtel du maréchal d’Ancre, qui était alors en Normandie, fut pillé de fond en comble; mais l’orage se dissipa promptement; la noblesse se porta en foule au Louvre pour féliciter Marie de Médicis du coup heureux qu elle avait frappé ; Thémines fut créé maréchal de France, et Concini revint à la cour.
11 y revint averti du péril de sa fortune et regrettant de n être point allé l’abriter en Italie, aussi soigneux désormais de dissimuler que d'agrandir son influence, ne cherchant plus à s’étaler au milieu des grands du royaume, mais à exercer une action secrète et décisive sur le gouvernement. II n’en resta pas moins toutefois sous le poids de la haine publique, et c’est à cette époque même que le nonce Bentivoglio, à peine arrivé à Paris, écrit à la cour pontificale : « La faveur de Concini est montée à un tel excès, qu’on ne l'appelle plus faveur, mais tyrannie ; la femme a en main la volonté de la reine, et le mari le sceptre du royaume. » Et, en observateur attentif et clairvoyant, Bentivoglio prévoit la fin prochaine d un pouvoir ainsi détesté. Cependant les trois grands complices de Condé, et avec eux le duc de Longueville et le duc
de Guise avaient peu tardé à s’accommoder avec la cour, moyennant quelques nouvelles concessions; le duc de Nevers seul, entré le dernier dans la révolte, y persistait les armes à la main, et se fortifiait dans son gouvernement de Champagne. Ce fut alors que le maréchal d’Ancre lit l'usage le plus profitable à la France de son ascendant sur l’esprit de Marie de Médicis, en faisant entrer l’évêque de Luçon dans le conseil, avec le titre de secrétaire d État. (30 novembre 161 G.)
Armand du Plessis de Richelieu, depuis que la tenue des états généraux l’avait amené à Paris, ne cessait de pousser sa fortune à la cour, sans beaucoup de scrupule sur les moyens qu il y employait. Bentivoglio lui reproche de s’être abaissé jusqu’à écrire à Concini , « vos officiers, vos soldats, » comme si Concini eût été le roi de France. Fut-il ou ne fut-il pas d abord favorable à la politique espagnole de la reine mère ? On len a accusé de son temps et il s’en est défendu ; on l’en accuse encore aujourd'hui, et quelques-uns de nos historiens ont cru devoir à sa mémoire de l en disculper comme d un crime. C’est, selon nous, un débat oiseux ; quels sont les grands ambitieux qui, au début de leur carrière, n’ont pas mis un masque sur leur visage? Ce qu’il importe de constater, c’est que, du jour où il entra dans le gouvernement, Richelieu posa d’une main assurée la limite au delà de laquelle les alliances de famille conclues avec l'Espagne ne devaient jamais entraîner la France. « Ces mariages, a-t-il écrit, justifiés par tant d’exemples, ne pouvaient rien changer aux alliances
de la couronne, qui étaient soigneusement conservées, la diversité des religions pouvant bien créer de la division dans l’autre monde, mais non dans celuici. » En même temps qu’avec ce nouveau ministre les instructions données aux agents français près des cours étrangères portent l’empreinte d’une raison plus haute et d’un plus ferme caractère, on s’aperçoit au dedans que la révolte du duc de Nevers et de ses alliés n'a pluB à attendre du pouvoir royal de lâches concessions. Des armements se font avec activité, des arrêts de confiscation sont lancés par le Parlement contre les biens des rebelles ; des écrits, habilement rédigés, sont répandus par toute la France pour éclairer l’opinion publique sur les prétextes mensongers dont se couvre la rébellion. Le roi lui-même, par la plume de Richelieu, s'adresse à ses sujets, et leur annonce qu’il a est obligé de prendre les armes pour empêcher la dissipation de l'État et l’établissement d une tyrannie particulière dans chaque province. » (18 février 1617.) Et lorsqu’après ces préliminaires énergiques, les opérations de la guerre commencent, elles sont conduites avec une vigueur qu’accompagne presque partout le succès. (Mars et avril )
Mais au moment où la crise avançait ainsi vers son terme, le dénoûment en fut précipité d’une manière inattendue par une main dont Faction se faisait pour la première fois sentir dans le gouvernement, par celle du roi.
Louis XIII, âgé de quinze ans et demi, s'impatientait de n être roi que de nom. Jusqu alors les combats d’animaux, la chasse et Famusement guerrier de
forger des armures et de construire de petits forts en terre avaient suffi à sa timide adolescence. Mais il y eut un jour où dans cette âme sombre et mélancolique, dans cet esprit inquiet et ombrageux, la jalousie et l’orgueil blessé éveillèrent le sentiment longtemps endormi de sa souveraine autorité. 11 s’indigna de n'être que l’esclave de sa mère, esclave elle-même d un favori étranger; il ne s’indigna pas moins de voir son jeune frère Gaston, objet de toutes les prédilections maternelles, offert par Marie de Médicis à l’idolâtrie de la cour, tandis qu’on ne respectait en lui que le simulacre couronné de la royauté. Un homme se rencontra pour envenimer habilement la plaie de son cœur, et le déterminer à sortir de tutelle par un crime.
Charles Albert de Luyncs s’était avancé dans la faveur de Louis XIII par son habileté à dresser à la chasse les oiseaux de proie, et l’on avait créé pour lui la charge assez étrange de « maître de la volerie du cabinet. » Beau, bien fait et insinuant dans son langage, il se rendit bientôt nécessaire au jeune monarque, et excita la jalousie du maréchal d’Ancre, d’abord son protecteur. Louis XIII l’avait envoyé, au mois de novembre 1615, porter son premier message à Anne d’Autriche, et à cette marque signalée de la bienveillance royale se joignirent pour lui dans l’année sui\ante les charges de conseiller d’État, de gentilhomme de la chambre et de grand fauconnier de France. La lutte devint dès lors sourde, mais continue, entre le favori du roi et celui de la reine mère, et les choses en vinrent à ce point que Luynes crut ne
pouvoir plus se sauver qu’en perdant son ennemi. Il ne lui fut pas difficile de porter Louis XIII aux plus violentes résolutions contre Concini, qui, depuis les derniers succès des armes royales, avait repris toute sa folle présomption et sa jactance. On l'entendait chaque jour faire un pompeux étalage des troupes qu’il avait levées à ses frais et de leurs victoires dont il réclamait pour lui l’honneur, ne se doutant pas que c 'était là une des offenses les moins faites pour être pardonnées par l’esprit jaloux et soupçonneux de Louis XIII. Comme si ce n’était pas assez d’inquiéter le roi pour son autorité, Luynes voulut l’inquiéter pour sa vie ; une prétendue lettre du contrôleur général Barbin lui fut présentée» pleine de desseins contre sa personne. » Ce fut l’arrêt de mort du maréchal d’ Ancre, et il ne resta plus qu’à décider de quelle manière on s’en déferait. Le Louvre vit alors, pendant plusieurs nuits consécutives, une des scènes les plus étranges; c’était le roi de France, avec d’obscurs complices, parmi lesquels un commis des finances, un jardinier des Tuileries et un soldat aux gardes, complotant la mort d’un aventurier italien, qu’il n’osait livrer à la justice. Lorsqu’on se fut entendu sur les moyens d’exécution, on chercha le bras par qui le coup devait être frappé. Le maréchal d’Ancre ne se rendait jamais au Louvre qu’avec une escorte nombreuse de gentilshommes ; il fallait donc au meurtrier, avec l aveugle dévouement de la féauté, le cœur d’un soldat. Le baron de Vitry, capitaine des gardes du roi, accepta les hasards de l’entreprise, après s’être fait donner de la bouche de Louis XIII l’ordre d’arrê-
ter Concini, et de le tuer au moindre signe de résistance. Le 24 avril.au matin, comme le maréchal venait d’entrer au palais et que la grande porte s’en était refermée sur lui : *< Je vous arrête, lui dit brusquement Vitry. » A moi ! » crie Concini à ses gentilshommes ; mais à ce cri répondent aussitôt cinq coups de pistolet tirés à la fois sur lui. H tombe sur ses genoux. « C'est par ordre du roi, » reprend Vitry, et l’escorte immobile laisse achever et dépouiller la victime. Déjà le colonel corse Ornano avait couru à l’appartement royal, et annonçait l’événement à Louis XIII, en lui disant : « Sire, à cette heure vous êtes roi. » En entendant ces mots, le jeune roi est saisi d’une joie qui tient du délire; il demande ses armes, comme pour marcher au combat; porté dans les bras d’Ornano sur une haute fenêtre d’où il aperçoit les exécuteurs du meurtre : « Merci, merci à vous, leur crie-t-il, je suis roi maintenant ; le tyran est mort. » Et, pour faire sur le champ acte d’autorité, il envoie quérir les anciens ministres du Vair, Villeroy, Jeannin et Puisieux, congédiés par sa mère. En un instant, le Louvre fut plein de ce flot de courtisans , naguère, accourus pour complimenter Marie de Médicis de l'arrestation de M. le Prince ; ils se pressaient autour du jeune monarque pour exalter le grand coup qu’il venait de frapper, et il fallut qu’on le plaçât « sur une table de billard, comme sur un pavois, » pour qu’ils ne l’étouffassent pas dans l'empressement de leurs félicitations. Pendant ce temps, Marie de Médicis, retenue dans son appartement, voyait sa garde remplacée par celle du roi, et recevait avec une pusillanimité misé-
rable la signification qui lui était faite de la fin de son pouvoir; la Galigaï, arrachée de son lit, où elle avait couvert ses pierreries de son corps, était emmenée prisonnière , et les restes sanglants de son malheureux époux étaient enterrés obscurément à Saint-Germain l’Auxerrois, pour en être exhumés le lendemain par des laquais, et livrés, comme ceux de Ravaillac, à tous les excès de la fureur populaire. La plus éclatante victoire remportée sur les ennemis de la France n’eût pas causé üne plus grande ivresse que ne le fit ce lâche assassinat. On y voyait la fin de la guerre civile ; on en espérait toute une révolution dans le gouvernement. Illusion bien vite démentie ! Tout le changement fut d’un favori italien à un favori français : la riche dépouille du mort récompensa Luynes de l’odieuse résolution qu’il avait inspirée à son maître, et le bâton de maréchal de France passa des indignes mains de Concini aux mains non moins indignes de Vitry, son assassin. Louis XIII gagna à ce meurtre le surnom de Juste , que la flatterie du peuple, aussi bien que celle de la cour, lui décerna alors, et qui lui a été conservé par 1 historiographie officielle des deux derniers siècles.