CHAPITRE XIII
DEPUIS L’ASSASSINAT DU MARECHAL D’ANCRE JUSQU'A L'aVÉNEMENT AU POUVOIR DU CARDINAL DE RICHELIEU.
Le cardinal Bentivoglio, dans sa correspondance diplomatique, si pleine de curieux détails , rapporte ces paroles de Louis XIII après le coup qui l’avait rendu roi : « La paix est faite à présent: les princes et les autres seront mes serviteurs, et viendront me trouver. » Il en arriva, comme l’avait prédit le jeune monarque ; les clefs de Mézières, de Soissons et de Nevers, places d'armes des rebelles, lui furent aussitôt envoyées, en signe de leur soumission, et tous s’apprêtèrent à reparaître à la cour. 11 eût été dans l’ordre que Condé, leur chef, tiré de sa prison, y reparût avec eux : mais Luynes n’entendait pas avoir semé pour qu’un autre recueillît, et il laissa les portes de la Bastille fermées sur M. le Prince. On lui rendit seulement sa captivité moins dure en le transportant au donjon de Vincennes , où sa jeune et belle épouse alla le rejoindre. Le triomphe de Luynes était cependant incomplet, tant que Marie de Médicis restait au Louvre, et qu elle pouvait, dans un entretien avec son fils, reprendre sur lui tout son empire. On
sut, à force de procédés injurieux, la contraindre à demander elle-même son élo:gnement : Blois lui fut assigné pour résidence. L’évêque de Luçon l’accompagna : ménagé dés l’abord et caressé même par Luynes, il comprit qu'il ne pouvait y avoir pour lui auprès du nouveau favori qu’un poste subalterne et peu honorable, et il aima mieux prendre vers le pouvoir un chemin plus détourné et plus sûr en attachant sa fortune à celle de sa protectrice exilée (3 mai). Une dernière victime restait à frapper pour consommer cette révolution de palais, et séparer plus profondément encore le fils de sa mère : la malheureuse Léonora Galigaï fut livrée à la justice du Parlement. Le seul crime de cette femme était le scandale de ses immenses richesses ; c’était de cela même que Luynes voulait la punir, et afin d’obtenir contre elle un arrêt de mort et de confiscation, il lui fit intenter un procès de sorcellerie. Sur ce ridicule et odieux fondement, la Galigaï fut déclarée par des juges lâchement complaisants coupable de lèsc-majesté divine et humaine, et malgré la promesse faite au procureur général de ne pas exécuter la sentence, elle eut la tête tranchée en place de Grève (8 juillet). La courageuse résignation qu elle montra sur l’échafaud fit succéder la pitié à l’indignation populaire d'abord excitée contre elle.
Tout dans ces premiers jours n’en paraissait pas moins prospérer au gouvernement de Louis XIII. Luynes n'avait pas le travers de Concini de faire étalage de son pouvoir; il s'effacait devant le roi, et en lui dictant toutes ses résolutions, mettait un art infini à lui en laisser l’apparente initiative. Ce fut là le secret
de l’ascendant qu’il exerça sur lui tant qu’il vécut. Une occasion cependant se présenta pour lui de faire croire à la France qu’il allait revenir à la sage et forte politique de HenrilV. Le duc de Savoie, Charles Emmanuel, venait d’entrer en querelle ouverte avec l’Espagne. Depuis sept ans que le couteau de Ravaillac avait fait avorter le grand dessein , la situation 4e ce prince était devenue étrangement difficile. Abandonné par Marie de Médicis aux ressentiments du roi catholique, il n'y avait échappé qu’en envoyant son fils à Madrid pour y demander pardon à genoux de son alliance d'un moment avec la France. Le lendemain de cette humiliation , d’autres blessures également sensibles lui avaient été faites par la régente : elle avait sauvé Genève des coups d’une armée savoyarde (1611), elle avait marié à l infant D. Philippe Élisabeth de France promise par Henri IV au prince de Piémont (1612), elle s’était enfin unie à Philippe III pour faire échouer les prétentions de la maison de Savoie sur le Montferrat (1613). Charles Emmanuel, en cette dernière circonstance, avait cédé à la menace, mais sans poser les armes, malgré les injonctions répétées du cabinet de Madrid. Son orgueil se révolta en entendant le duc de Lerme, lui signifier, au nom de son maître, qu’il eût « à obéir» (1614), et il ne songea plus qu’à chercher des alliances pour affranchir l ltalie de la domination espagnole. Sans attendre même de se les être assurées, il entra en campagne contre Hinojosa et D. Pedro de Tolède, tour à tour gouverneurs du Milanais, et leur tint tète quelque temps avec des forces inférieures (1615-1616). 11 eût fini toutefois par succomber, si
son voisin le maréchal de Lesdiguières, qui depuis vingt-cinq ans gouvernait le Dauphiné en maître presque indépendant, ne lui eût à plusieurs reprises envoyé ou apporté lui-même des secours. Au commencement d’avril 1017, Richelieu, comme secrétaire d’État des affaires étrangères, fut obligé d’arrêter l’intervention trop décisive du vieux capitaine huguenot en faveur du duc de Savoie. D. Pedro de Tolède en profita pour assiéger et pour prendre Vérceil (juillet). C estalorsque, sous l’inspiration de Luynes, Louis XIII tint une conduite digne de son père. Par ses ordres Lesdiguières repassa les Alpes, à la tête d'une armée, menaçant le Milanais, si Verceil n’était sur le champ restitué à Charles Emmanuel. L orgueil castillan fut conlraintde plier sous cette menace : Verceil fut rendue, le désarmement opéré des deux parts, et lTtalie pacifiée (octobre 1618). Peu après, la seconde des sœurs du roi, Christine de France, fut accordée au prince de Piémont, sorte de contre-poids donné aux mariages espagnols auprès de l’opinion publique qu’ils avaient mécontentée.
Nous ne pouvons nous associer au sentiment d’un éminent écrivain de nos jours', pour qui ces actes de Luynes ne sont rien moins que la restauration de la politique toute nationale de Henri IV et la préparation de celle de Richelieu. La seule pensée sérieuse que nous trouvions dans l'esprit de ce favori est celle de rester maître des volontés de Louis XIII. S'il lui arrive, en tendant à ce but unique, d’en rencontrer par