‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 9 sur 51 · La célèbre mademoiselle de Monlponsier · texte numérisé non relu

La célèbre mademoiselle de Monlponsier

deuxième duel. H fut arrêté, condamné à mort par le Parlement, et, malgré les plus «hautes intercessions, eut la tête tranchée (21 juin 1627). En voyant un Montmorency monter sur l’échafaud , nul dans le royaume ne se regarda plus comme assez haut place pour braver impunément les lois.

Buckingham, dans ses négociations secrètes avec le duc de Rohan, lui avait promis de débarquer à la fois trois corps d’armée sur la côte occidentale du royaume; il ne put accomplir qu’une partie de cette promesse. Le 20 juillet, une flotte anglaise de quatrevingt-dix voiles, portant dix mille soldats, dont trois mille huguenots français, parut devant l’île de Ré, poste important d’où il était aisé de donner la main à la Rochelle. Pour toute déclaration de guerre, le duc lança sur le rivage un manifeste par lequel il annonçait, au nom de son maître, venir sans aucune vue de conquête et pour l’unique défense des églises opprimées ; puis, après un court et sanglant combat, les troupes anglaises prirent terre. La petite île fut bientôt toute en leur pouvoir, sauf le fort de la Prée et celui de Saint-Martin, où le gouverneur Toiras, retranché avec une garnison de trois mille hommes, leur opposa une vaillante résistance. Louis XIII, cependant, parti de Paris le 28 juin, était tombé malade en route, et près de trois mois se passèrent durant lesquels Richelieu, dévoré d’inquiétude, eut à la fois à veiller de près sur le lit du monarque, et à porter de loin son regard sur des opérations d’une suprême importance pour la France, comme pour lui. 11 fit venir en toute hâte de Hollande sept grands vaisseaux

qu’il y avait fait construire, en même temps qu’il ordonnait, dans tous les ports du royaume, l'armement en guerre des plus forts navires du commerce; des renforts de troupes furent envoyés avec la même activité dans l’île d’Oleron ; leur organisation, leur approvisionnement, leur solde, tout fut l’œuvre de la prévoyance du cardinal, et une partie s’en fit à ses frais. Lorsqu’enfin, le 12 octobre, il arriva, avec le roi rétabli, au camp rassemblé devant la Rochelle , Toiras et son intrépide garnison, réduits aux dernières extrémités, pouvaient encore être sauvés. Deux circonstances y avaient aidé, l’incapacité de Buckingham, égale à son orgueil, et les hésitations patriotiques des Rochellois à se jeter dans l’alliance de l' Angleterre. Ce n’était qu’au commencement de septembre, qu’ayant vu toutes leurs propositions d’accommodement repoussées, ils s’étaient décidés à trafter avec Buckingham, et avaient publié, eux aussi leur manifeste, singulier monument d’indépendance républicaine. Ils déclaraient accepter pour allié le roi de la Grande-Bretagne, et s’apprêtaient à lui envoyer une ambassade pour le remercier de ses secours.

Quatrejours avant l’arrivée du roi, la garnison du fort Saint-Martin avait été ravitaillée par une escadrille de barques de Bayonne et des Sables , qui, parties, au cri de « passer ou mourir, » avaient avec autant de bonheur que d’audace, traversé la flotte anglaise. Mais, maintenant que le roi était là avec toutes ses forces, il y avait quelque chose de plus à faire que d'empêcher cette brave garnison de mourir de faim ; il fallait chasser les Anglais de l’île, et punir

ensuite la Rochelle de l’audacieux défi qu’elle venait de jeter à la royauté. Louis XIII, particulièrement affectionné à Toiras, n’eut rien de plus pressé que de le secourir, malgré les hasards de l’entreprise; il choisit lui-même soldat à soldat dans chaque régiment les troupes destinées à débarquer au fort de la Prée, pour se porter de là contre les lignes anglaises. Buckingham, avant d’avoir à les combattre, ordonna contre la citadelle de Saint-Martin un assaut, que les hommes exténués de Toiras repoussèrent avec une vigueur héroïque (F> novembre). Lorsque le surlendemain, le maréchal de Schomberg rejoignit à la Prée la petite avant-garde qui y avait déjà pris terre, et marcha pour donner la main à Toiras, le siège était levé ; pendant la nuit le duc s’était retiré dans l’île d’Oie, langue de terre située à l’une des extrémités de Ré, afin de s’y rembarquer. Les Français le poursuivirent sur l’étroite chaussée qui, à travers des marais, conduisait à cet îlot, et y livrèrent un furieux combat à l’arrière-garde anglaise qu'ils détruisirent. Quatre canons, plus de quarante drapeaux et de nombreux prisonniers restèrent entre leurs mains comme trophées de leur victoire. Buckingham, qui avait bravement payé de sa personne, eût été pris lui-même « si ses soldats ne l’eussent enlevé en l’air et passé de main en main au delà du pont de l’Oie. » Avec la supériorité de ses forces navales, il pouvait encore bloquer et affamer l’île : les Hochellois le pressaient de le faire; mais le superbe favori était pressé de quitter le théâtre de sa honte, et il courut en Angleterre au-devant de sa tragique destinée.

Les deux principaux alliés qui s’étaient engagés à le soutenir dans la lutte, les ducs de Savoie et de Lorraine, étaient restés pendant ce temps immobiles : ils attendaient son succès pour se déclarer. Même attitude chez ceux qui, au dedans du royaume, ne demandaient qu'un revers du cardinal pour éclater contre lui. Le duc de Ruban seul avait pris les armes, Adèle jusqu’au bout à sa cause, qu’il n’espérait plus de faire triompher. Le trouble que causait à sa conscience son alliance avec l’étranger se trahit dans son manifeste, qui est tout entier sur le ton de l’apologie. Les dernières paroles de ce document, aussi remarquable par la forme que par le fond, étaient celles-ci : « Seul et abandonné de tous, je n’en serais pas moins déterminé à poursuivre celte sainte cause jusqu’à la dernière goutte de mon sang et au dernier soupir de ma vie. » Quelque noble que fût ce langage, c’était, dans la bouche d’un chef aussi résolu, l’aveu de la dissolution de son parti et de son impuissance à lui rendre la force et le courage. Il y perdit en elTct tous ses efforts; vainement usa-t-il d’un détour habile pour réunir autour de lui des députés de la plupart des églises, qui l'invitèrent à reprendre les fonctions de général; vainement ‘lit-il décréter par celte assemblée un nouveau serment d’union, que tous les réformés devaient prêter sous peine de désertion et d’apostasie; il ne rencontra presque partout qu’hésitation ou refus même de le suivre : « On avait plus de peine, écrit-il avec amertume dans ses mémoires, à combattre la lâcheté, l’iniidéiité et l’irréligion des réformés, que la mauvaise volonté de leurs ennemis. » Il ne parvint pas à ras-

sembler sous son drapean plus de cinq ou six mille combattants, avec lesquels il tint en échec le duc de Montmorency, gouverneur du Languedoc, mais sans rien faire qui inquiétât l’armée royale campée devant la Rochelle. Avant de commencer ses grandes et décisives opérations contre cette ville, le cardinal reconnut la nécessité d’opposer à Rohan un général, non pas son égal en talents militaires, mais qui, à aucun prix, ne pût se mettre avec lui d’intelligence. M. le Prince, retiré de la cour à la suite du traité de Montpellier, n’avait cessé de pfotester de son dévouement à la politique royale, et en effet, sa main n’avait été trouvée dans aucune des intrigues ourdies depuis trois ans. On connaissait en outre la haine violente que lui portaient les huguenots. Ce fut à lui que le cardinal confia le commandement de l’armée du Languedoc : les ducs tic Montmorency et d’Épernon devaient agir comme ses lieutenants.

Buckingham en se retirant avait laissé la Rochelle face à face avec Richelieu. La lutte allait commencer entre l’opiniâtre énergie de la cité calviniste et le génie non moins opiniâtre du redoutable homme d’État, lutte qui présente des deux cotés un caractère imposant de grandeur, et qui est un des plus émouvants spectacles de notre histoire.

On apprécierait mal les forces respectives des combattants, si du point de vue de notre époque on se représentait une ville de moins de trente mille âmes seule aux prises avec la puissance militaire du royaume. La Rochelle était très -bien fortifiée, et l’attaque des places n’avait pas alors la supériorité qu’elle a

depuis acquise sur la défense. La Rochelle, en outre, • ne pouvait être réduite, tant que la mer lui resterait libre, et ses nombreux et hardis matelots étaient en état de tenir tête à la flotte royale encore imparfaitement organisée. 11 ne faut pas oublier d’ailleurs que Buckingham, en partant, avait promis aux Rochellois le retour d’une escadre et d’une armée anglaises, qu’ils avaient droit d’espérer qu’une résistance prolongée donnerait à d’autres alliés le temps et le courage de se déclarer en leur faveur, qu’il leur était enfin permis do croire qu’ils en trouveraient dans l’armée assiégeante elle-même. « Nous serons si fols que de prendre la Rochelle, » dit alors spirituellement Bassompierre, fidèle organe du sentiment de la noblesse française. Et si tous pensaient comme lui, tous n’étaient pas, comme lui, décidés à faire passer leur devoir de soldats avant leurs intérêts de gentilshommes. Nul doute que le mauvais vouloir, que la trahison même ne fussent prêts à éclater contre Richelieu au premier revers et an premier signe de faiblesse de sa part. 11 le savait, et tout le temps que dura le 9iége, il eut l’œil aussi bien ouvert sur amis que sur ennemis. Force lui fut de tout voir et de tout faire par lui-même pour échapper aux funestes hasards que des agents infidèles ou inhabiles pouvaient faire courir à sa grande entreprise.

Sous son infatigable surveillance, un ordre et une discipline jusqu’alors sans exemple s’établirent dans le camp. Le soldat, dont la paye était régulièrement acquittée, ne connut plus la maraude et le pillage; les campagnes nourrirent l’armée, dont le voisinage était iv 7

pour elles un profit plutôt qu’un fardeau; les villes fournirent des vêtements pour protéger les troupes contre les rigueurs de l’hiver. Le cardinal, dans son testament, compare, avec un juste sentiment d’orgueil, le camp devant la Rochelle à un couvent bien réglé. Ce qui aidait à la ressemblance était le nombre considérable de moines franciscains venus, pour le service religieux de l’armée, à la suite de son confident le P. Joseph. Lui-même, pour parler comme on parlerait de nos jours, était entouré d’un état-major tout ecclésiastique : l’évêque de Maillezais, Henri de Sourdis, qu’il fit peu après archevêque de Bordeaux, les évêques de Nîmes et de Mende, l’abbé de Marcillac, étaient les principaux lieutenants à l’aide desquels Richelieu exerçait dans l’armée sa haute influence, à côté et l’on pourrait dire au-dessus du commandement militaire qui appartenait au roi.

Deux grands travaux furent entrepris à la fois pour séparer la Rochelle de la terre et de la mer. On traça une ligne de circonvallation, qui n’avait pas moins de trois lieues d’étendue, sorte de ville forte qui enveloppait la ville assiégée; le duc d’Angoulême et les maréchaux de Sehomberg et de Bassompierre dirigèrent cette opération. Le cardinal se réserva l’autre, bien autrement difficile, celle de fermer la mer aux Rochellois. On était à la fin du mois de novembre, à l’époque de l’année où la mer commence à battre le plus violemment les côtes, lorsque fut entamée la construction de la fameuse digue, dont l’idée appartenait à l’architecte du roi,Mélezeau,et à Tir iot, maître maçon de Paris. Marillac, frère du garde des sceaux, fut

chargé de présider à ce travail; soit mauvais vouloir, soit présomptueuse impéritie, il ordonna que la digue fût construite droite et non en talus, selon la pensée des inventeurs; il en résulta que l’Océan en une nuit emporta l’ouvrage de trois mois. Il fallut se remettre à l’œuvre, au plus fort de l’hiver, et en luttant chaque jour contre l’élément furieux qui menaçait de tout détruire. Richelieu sut communiquer sa patience invincible aux soldats qui travaillaient sous son regard, et la digue au printemps fut assez avancée pour n’avoir rien à craindre de la mer, ni des Anglais.

Un grave souci vint cependant troubler le cardinal dans le cours de ce labeur gigantesque. Louis XIII, que nulle émotion guerrière ne venait distraire des ennuis d’un long siège, lui annonça sa résolution de quitter l’armée pour retourner à Paris (février 1628). 11 y allait de toute la fortune du grand ministre à ne pas accompagner le maître capricieux, que, loin de lui, mille influences ennemies allaient entourer; mais, à partir avec lui, il y allait de tout le succès du siège. Richelieu n’hésita pas à rester. Mais il resta avec la plus haute marque de la confiance royale, avec la patente de « lieutenant général du roi en son armée , enjoignant à tous généraux et officiers de le reconnaître et lui obéir, comme à sa propre personne. » Les opérations ne furent que plus activement poussées, quand le cardinal, maître unique et absolu, de droit aussi bien que de fait, fit sentir partout, sur terre comme sur mer, sa puissante volonté. Il commençait à se tenir pour assuré que sa proie ne lui échapperait pas, lorsque survint an dehors un événement «pii risquait

de mettre à néant toutes ses espérances. L’empereur Ferdinand II refusait de reconnaître les droits du duc de Nevers à la succession de la maison de Gonzague, et tandis que le gouverneur du Milanais, avec des troupes espagnoles, envahissait le Man touan, Charles- Emmanuel s’était jeté sur le Montferrat, autre moitié de l’héritage, qu’il prétendait lui appartenir. La capitale de cette dernière province, Casai, tenait seule encore pour le duc de Nevers, et ce prince suppliait son puissant allié, le roi de France, de sauver cette place des mains avides de l’Espagne, à qui le duc de Savoie en avait fait la cession. Or Casai ne pouvait être sauvée qu’en abandonnant la Rochelle, et c’était là le calcul de Philippe IV, qui, après avoir fait semblant d’exécuter le dernier traité par la jonction momentanée de sa flotte aux vaisseaux français, fournissait alors de l'argent à Rohan et secondait de ses vœux la résistance des Rochellois. Ce qui ajoutait pour le cardinal à la gravité de cette embarrassante affaire, c’était l’absence du roi. II le savait assailli par les suggestions de Marie de Médicis, qui voulait à tout prix le garder sous sa main, et il craignait qu’elle ne lui dictât de funestes résolutions. Aussi adressa-t-il à Louis XIII lettre sur lettre pour le rappeler. Louis XIII trouva la force de briser les mille liens par lesquels sa mère s’efforçait de le retenir, et fît ce qu’exigeaient de lui la parole donnée et l’honneur de sa couronne. Il était le 24 avril de retour au camp devant la Rochelle. Il fut bientôt convenu entre lui et son ministre de laisser Mantoue et Casai se défendre par la force de leurs murs et par quelques secours indirects qu’on leur pro-

curerait : la grande entreprise du siège commencé devait avant tout s’accomplir.

Dès le lendemain de son arrivée, le roi fit sommer la place par un héraut qu’on refusa de recevoir. Plus le danger de\enait pressant pour les Rochellois, plus s’exaltait chez eux le fanatisme. Ils s’étaient engagés à ne point traiter sans l’aveu du roi d’Angleterre, et ils \enaient d’élire pour maire leur ancien amiral Jean Guiton, homme d’une énergie farouche, qui, le jour de son installation, avait jeté son poignard sur la table de l’hôtel de ville, annonçant qu’il en frapperait quiconque parlerait de se rendre. Ni lui cependant, ni personne dans la ville ne se croyait encore à cette extrémité : l’arrivée d’une flotte anglaise, partie de Portsmouth, sous les ordres du comte de Denbigh, était annoncée, et les assiégés en espéraient leur délivrance. Denbigh, en effet, parut le 1 1 mai devant l’île de Ré, avec onze vaisseaux de guerre, plusieurs brûlots et de nombreux transports armés et chargés de vivres; des salves d’artillerie et des cris de joie partis des remparts saluèrent son approche. Mais à la vue des bâtiments français rangés en bataille à l’ouverture de la rade, à la vue de la digue presque terminée et couverte de batteries formidables et d’une dernière barrière formée par des navires enchaînés les uns aux autres et obstruant l’entrée du canal, l’amiral anglais désespéra de faire pénétrer son convoi de vivres dans le port, et après avoir lancé sans effet quelques brûlots et fait feu de son artillerie, il donna à son escadre le signal de la retraite (18 mai).

Cette retraite fut prise en Europe pour l’arrêt de

mort <le la Rochelle. On vit arriver de Savoie au camp royal le comte de Soissons, rebelle découragé, qui venait implorer son pardon; on vit peu après Henri de la Trémoille, duc de Thouars, huguenot converti par l’intérêt, se présenter au cardinal pour abjurer l’hérésie à ses genoux. Mais rien de pareil ne se manifesta dans la ville assiégée : la main de fer de Guiton y étouffait les plaintes, et les ardentes prédications du ministre Salbert y entretenaient le fanatisme. Vers les derniers jours de juin cependant les angoisses de la faim commencèrent à se faire sentir; les femmes, les enfants et les vieillards, mis hors de la place, avaient été contraints d’y rentrer par les troupes royales; quelques légumes, semés au pied des remparts, avaient été impitoyablement arrachés par la main des assiégeants, et le canon ennemi ne permettait plus même aux plus affamés d’aller chercher sur la grève, à marée liasse, les coquillages devenus leur unique nourriture. Ce ne fut pas vers leur roi, ce fut vers le roi d’Angleterre que les Rocheilois tendirent alors leurs mains suppliantes: « Que nous trouvions au moins en votre justice, lui écrivaient-ils, ce que nous n’avons plus moyen de recouvrer en la clémence de notre souverain. Dieu nous conserve encore assez de vie et de vigueur, en ces blessures toutes fraîches, pour attendre votre renfort un bon mois. Que Votre Majesté seconde ce miracle (23 juillet). » Noble et touchant langage, digne de celui que tenait en même temps la vieille duchesse de Rohan, qui, enfermée dans la Rochelle, recommandait à son (ils de rester fidèle à la devise de Jeanne d’AIbret : « Paix assurée, victoire entière, ou mort hon-

nête. » Mais Rohan, avec tout son dévouement à la cause, ne pouvait rien pour les assiégés, et Charles 1" lui-méme, tout en leur engageant sa parole de hasarder, s’il le fallait, ses trois royaumes pour les délivrer, n’était plus en état d’obtenir autre chose pour eux qu’une capitulation honorable.

Tel fut le sens des instructions données à Buckingham, lorsqu’il partit de Londres pour aller prendre le commandement de la nouvelle flotte rassemblée à Portsmouth. Le grand armement de l’Angleterre n’était destiné qu’à appuyer une négociation. On sait comment le soin de la conduire échappa à Buckingham : le poignard d’un assassin donna satisfaction à la haine publique trop longtemps bravée par l’imprudent favori (23 août 1628). Lord Lindsay, qui le remplaça dans le commandement de la flotte, mit à la voile le 17 septembre, et le dernier jour du même mois fut en vue de la Rochelle. Il y était attendu avec une fiévreuse impatience. Guiton avait fait rejeter une uouvelle sommation faite par le roi à la place : insensible à la souffrance et aux menaces de la mort pour les autres comme pour lui-même : « 11 faudra bien que nous en venions tous là, disait-il à la vue d’un malheureux expirant de faim; et il ajoutait : il suffira qu’il en reste un pour fermer les portes. » Qu’on juge de l’émotion avec laquelle ce peuple, défaillant sous l’effort surhumain d’une si longue résistance, vit se déployer à l’entrée de la rade les cent voiles anglaises dont il attendait son salut. La position prise par lord Lindsay était la même que celle de Denbigh quatre mois auparavant. II eut bien vite reconnu la force in-

loti

expugnable de l’ennemi. La digue était achevée et hérissée de canons; les quarante-cinq navires de guerre du commandeur de Valençay remplissaient le canal; les forts étaient tous armés et prêts à faire feu; ce n’étaient partout qu’armes et soldats. Louis XIII était allé se poster au quartier du maréchal de Bassompierre, là où on s'attendait que l’attaque serait la plus vive, et le cardinal suivait tout de l’œil, placé sur la digue qui était son ouvrage. Trois jours se passèrent durant lesquels, les vents refusant, lord Lindsay ne put que lancer sans succès contre les navires français des machines d'artifice pour les incendier. Ce ne fut que le 3 et le 4 octobre qu'une action ou plutôt un simulacre d’action s’engagea : dans chacune de ces deux journées, la flotte anglaise se contenta de décharger sa puissante artillerie, mais de trop loin pour que les effets en fussent bien redoutables; après quoi, elle se retira à l’île d’Aix pour y commencer sa mission véritable, celle de négocier.

Ce n'était pas là ce qu'avaient espéré les Rochellois, et lorsqu’ils apprirent, par les réfugiés huguenots embarqués sur les navires britanniques, qu’ils n’avaient à attendre de l’Angleterre autre chose que les articles d’une capitulation, ils se décidèrent, Guiton comme les autres, à traiter eux-mêmes avec le roi. Leurs députés se firent une suprême obligation de conscience de réclamer du monarque la conservation des vieilles franchises de leur patrie; ils ne furent point écoutés. Richelieu crut faire assez en leur accordant amnistie entière, avec le maintien du culte reformé dans leurs murs (28 octobre 1628); et il fut entendu que le nom

du maréchal de camp Marillac serait seul mis au bas de cet acte de pardon. Le lendemain, Louis XIII vit venir à lui douze habitants de la ville, ou plutôt douze spectres affamés qui se traînèrent à ses genoux : il leur promit de leur être bon roi, s’ils lui étaient fidèles sujets; puis les portes furent livrées à l’armée victorieuse. Lorsque le cardinal fit son entrée dans la ville, dont les rues lui offrirent l’aspect désolé d’un cimetière, Guiton se porta à sa rencontre dans l'appareil de sa dignité municipale : « Le roi seul est désormais maire et maître de la Rochelle, » lui dit impérieusement Richelieu, et il lui ordonna de congédier ses archers. Le 1" novembre, jour de la Toussaint, après que la principale église eut été purifiée par l’archevêque de Bordeaux, le cardinal y célébra solennellement la messe, se plaisant à donner à l’auguste sacrifice un pompeux air de victoire; puis il alla au-devant du roi pour lui porter les clefs de la ville, marchant seul achevai devant lui dans son entrée triomphale. Dix jours après, une déclaration royale fut publiée, qui confirmait et expliquait les articles de la capitulation. Après avoir reconnu qu’il devait la conquête de la Rochelle « aux conseils et laborieux services du cardinal de Richelieu, » Louis XIII ordonnait le rétablissement du culte catholique, en même temps qu'il autorisait le libre exercice du culte réformé; il déclarait éteints et abolis tous les anciens privilèges de la ville, prescrivait la démolition de toutes les fortifications du côté de la terre, amnistiait enfin tous les habitants, mais avec défense d’avoir en leur possession à l’avenir aucune arme ou provision de guerre. Un intendant

de justice, établi à la Rochelle, devait répondre de l’exécution de toutes ces mesures.

Richelieu triomphait; il avait détruit, selon son propre et énergique langage, « le nid d’où avaient accoutumé d’éclore tous les desseins de rébellion. » S’il avait eu les bras libres, il eût sans retard marché au duc de Rohan, et achevé le parti huguenot. Mais l’affaire de Casai, laissée en suspens, réclamait alors toute son attention, et il ne vit .aucun péril à ajourner la défaite de Rohan, qu’il regardait comme l’irrésistible conséquence de la prise de la Rochelle.

Arrivé à Paris, où le roi l’avait devancé, il y trouva ce prince prévenu par sa mère contre ce qu’il venait lui suggérer. Marie de Médicis haïssait les Gonzagues, et son penchant l’inclinait toujours vers l’Espagne. Chaque jour en outre elle s’éloignait davantage de Richelieu, oublieux, disait-elle, de ce qu’il lui devait, et maître trop absolu de l’esprit du roi. Le cardinal se vit contraint alors de faire de la petite politique pour assurer le succès de la grande, et il sut amener d’abord Louis XIII à lui proposer, comme de son propre mouvement, l’expédition au delà des Alpes. Puis, en lui conseillant d’en donner le commandement au duc d’Orléans, son frère, il fit naître chez le jaloux monarque la pensée de prendre ce commandement pour lui-même. Restait à écarter le soupçon de prétendre attirer à soi tout le pouvoir. Richelieu arrangea, à cet effet, une scène, dont il raconte le détail dans ses mémoires avec une singulière complaisance. En présence de la reine mère et du P. Suffrcn, confesseur du roi, il adressa à ce prince une allocution solen-

HISTOIRK DE FRANCE.

nelle, qui était plutôt celle d'un pédagogue à son élève que d’un ministre à son souverain. Ses premières paroles présentèrent un tableau raccourci de ce que Louis XIII avait à faire pour le bien de son État; la politique intérieure et extérieure de la France, telle que la concevait Richelieu, était résumée à grands traits avec une force et une netteté saisissantes. Venaient ensuite les conseils donnés au monarque, pour qu’il pût accomplir la tâche glorieuse qui lui était proposée, et c’est là, qu’avec une hardiesse sans exemple, le cardinal mettait sous les yeux de Louis XIII comme un miroir, où lui étaient montrés dans leur laide vérité tous les défauts de son caractère. Marie de Médicis avait à y reconnaître quelques-uns des siens, et à prendre pour elle une partie de la leçon faite à son fds. Richelieu finissait en parlant de lui-même, et en confessant ses torts, dont le plus grave était sa débile santé. Aussi, priait-il le roi de le décharger du poids trop accablant des affaires, et de lui permettre la retraite, alors qu’il y emporterait encore l'estime de ses maîtres. Que si on le jugeait bon pour le conseil, il ne refusait pas de rester à ce titre et de donner cette dernière preuve de son dévouement. La réponse qu’il attendait lui fut faite; Louis XIII accepta la remontrance et non la démission de son ministre; et Richelieu, affermi dans sa domination, n’eut plus qu’à hâter les préparatifs de la campagne d’Italie.

Avant de partir, le roi se rendit au Parlement pour y faire enregistrer l’ordonnance par laquelle il conférait, pendant son absence, à sa mère la régence des provinces du royaume au nord de la Loire (15 janvier

1 629). Par une autre ordonnance, le pardon royal était offert à tous ceux des huguenots encore en armes qui se soumettraient dans le terme de quinze jours. Le garde des sceaux Marillac lut ensuite un long édit qui donnait force de loi à plusieurs des mesures proposées par les états généraux de 1614 et les assemblées des notables de 1617 et 1626, et qui introduisait d’utiles réformes dans l'administration. Cet édit, ouvrage d'un magistrat intègre et habile, n’eut pas le sort qu’il méritait, et au lieu de prendre sa place à côté des grandes ordonnances d’Orléans et de Moulins, il a gardé le nom dérisoire de Code Michau. C’est que Michel de Marillac, qui commençait à n’entrer qu’à demi dans la politique de Richelieu, ne trouva auprès de lui nulle protection contre les chicanes obstinées que le Parlement opposa à son œuvre.

Le roi et le cardinal, arrivés à Grenoble (14 février), y apprirent que ni Philippe IV n’acceptait dans la succession de Gonzague l'arbitrage pontifical, ni le duc de Savoie ne consentait à se séparer de l’Espagne, qui lui garantissait sa part de l’héritage. Le passage des Alpes fut aussitôt résolu, et le 3 mars, malgré les neiges et les glaces, l’avant-garde française campait au village de Chaumont, sur le versant méridional du mont Genèvre. On fit demander au duc de Savoie si l’on serait reçu par lui en ami ou en ennemi, et sur la réponse d’un de ses généraux, le comte de Verrue, que les armes décideraient l'affaire, le roi donna l’ordre d’attaquer le pas de Suze (6 mars). C’était une gorge étroite et sinueuse, en avant de la \ille de ce nom, défendue à la fois par trois fortes barri-

cades et par des postes de soldats embusqués sur les hauteurs environnantes. Ces hauteurs furent escaladées impétueusement par les mousquetaires, pendant que le gros de l’armée assaillait de front les barricades, et l’obstacle qu’on s’était flatté de rendre insurmontable, céda en un moment à la furie française. Louis XIII, dont le courage avait été un exemple pour l’armée, entra le lendemain dans Suze, et le prince de Piémont vint trois jours après, au nom de son père, subir les conditions que lui dicta le cardinal. Le duc de Savoie s’engageait à ouvrir ses États aux troupes françaises, à ravitailler Casai, et à ne plus élever de prétentions sur le Montferrat; à ce prix, le roi lui garantissait de la part du duc de Mantoue la cession de la place de Tpino, avec une rente de quinze mille écus d’or. La ville de Suze et sa citadelle devaient rester aux mains des Français, comme gage de l’exécution du traité ( 1 1 mars). Richelieu eût voulu prendre de plus fortes sûretés contre l’Espagne, en formant une ligue défensive entre le pape Urbain VIII, Venise, le duc de Mantoue, le duc de Savoie et la France; mais cette ligue resta en projet, et il fallut se contenter de la foi mal sûre de Charles-Emmanuel, en le faisant surveiller par une petite armée laissée en Montferrat sous les ordres de Toiras. Louis XIII était encore à Suze lorsqu’il signa un autre traité dont la conclusion n’importait pas moins à l’accomplissement des grands desseins de son ministre (24 avril 1629). Charles I", en guerre avec son parlement, ne pouvait continuer à être en guerre avec la France; il s’inquiéta

peu du retentissement qu'allaient avoir parmi sespeu-

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pies les malédictions des huguenots qu il abandonnait; il rentra en paix et amitié avec le roi son beaufrère, et acquit ainsi la funeste liberté de régner pendant dix ans en roi absolu.

Quoique Charles-Emmanuel, non plus que Gonzalès Cordova, gouverneur du Milanais, ne se hâtassent de consommer l’évacuation du Montferrat, Richelieu crut pouvoir s'en remettre au maréchal de Créquy, qu’il laissa à Suze avec six mille hommes, du soin d’obtenir ce résultat. Le moment était venu de porter le dernier coup aux huguenots , et le roi, bientôt suivi du cardinal, entra en Languedoc au commencement du mois du mai, pour y chercher le duc de Rohan. Rohan, qui, depuis la prise de la Rochelle, pressentait l’abandon de l’Angleterre, avait cherché un autre appui, et traité avec Philippe IV. Triste et trop ordinaire destinée des chefs de parti, d’être, à bout de voie, jetés dans de monstrueuses alliances 1 Le conseil de conscience du roi catholique et les ministres réformés s’étaient unis dans le commun espoir de faire le plus de mal possible à la France. On ne leur en laissa pas le temps. Quatre corps d’armée s’étaient mis à la fois en mouvement pour écraser l’insurrection protestante, et le ravage était promené autour de toutes les villes dont on prévoyait le siège, pour leur ôter les moyens de s’approvisionner. Privas, capitale du Vivarais, essuya le premier effort des armes royales (19 mai). La résistance y fut vive, mais courte, et les exécutions qu’elle provoqua, impitoyables. La terreur qu’elles inspirèrent eut du moins pour effet de faire tomber presque partout les armes de la main des rebelles. Mais

fut la dernière place qui essaya de se défendre. Rohan comprit le péril qu’il y avait pour les réformés de France à voir leurs villes contraintes de se rendre sans condition les unes après les autres : il crut plus honorable et plus sûr d’obtenir un acte d’amnistie pour le corps entier des églises, et l’assemblée générale d'Anduze l’autorisa à la solliciter. Le roi et le cardinal ne firent aucune difficulté de l’accorder, exigeant seulement que sous trois mois, toutes les villes eussent rasé leurs fortifications (28 juin). Louis X1U entra à Nîmes, où sa présence fit taire les derniers murmures de l’esprit de révolte, et ce fut là qu’il publia l’édit qui, en constatant solennellement la fin de l’existence politique du parti huguenot, couvrait du pardon royal tous les actes de rébellion, restituait à chacun ses biens, et renouvelait la promesse déjà faite à plusieurs reprises de la fidèle exécution de l’édit de Nantes. Le duc de Rohan n’accepta point pour lui le bénéfice de l'amnistie qu’il avait réclamée pour ses coreligionnaires; il s’exila volontairement de sa patrié, et se retira à Venise. Le malheur de ce grand esprit et de ce grand cœur avait été de se croire en un autre temps que le sien, et de s'ètre fait illusion sur la justice de sa cause, même après qu’il avait cessé de s en faire sur le succès. 11 se plaint continuellement dans ses mémoires de 1 indifférence et de la lâcheté de son parti, et ne voit pas que son parti était dans le vrai et lui dans le faux. La liberté religieuse pour laquelle avaient combattu les huguenots leur était acquise depuis Henri IV, et les levées de boucliers de leurs chefs ne pouvaient plus être que des entreprises factieuses. De là la différence

morale entre les deux rôles de Coligny et de Rohan. Celui de Rohan n’était pas toutefois terminé : il lui était réservé de sortir de sa studieuse retraite pour mettre son épée au service d’un peuple allié de la France.

Pendant que Louis XIII reprenait la route de Paris, le cardinal de Richelieu resta dans le midi du royaume pour aller soumettre Montauban, qui avait refusé d’ouvrir ses portes au duc d’Épernon. Avant d'arriver devant cette ville, il fit publier un édit qu’il avait dicté au roi, et par lequel le privilège de la répartition et de la levée de l'impôt dans leur province était enlevé aux états de Languedoc. Les états, assemblés alors à Pézenas, refusèrent de recevoir l’édit; mais l’heure de la résistance était mal choisie, quand Richelieu, vainqueur des huguenots, avait derrière lui Bassompierre et une armée. Il fallut que la province subît, pour le moment au moins, le régime des élus royaux substitué à celui des commissaires des états, et renonçât entre les mains du tout-puissant ministre à la prérogative si chère, et qu’elle possédait depuis des siècles, de s’administrer elle-même. Le cardinal cependant s’était fait précédera Montauban parGuron, défenseur de Casai, et l’habile diplomate avait à grand’peine fait accepter aux habitants la démolition de leurs remparts, contre lesquels une armée royale avait échoué huit ans auparavant. Leur orgueil fléchit néanmoins devant l’approche de Bassompierre, et ils envoyèrent une députation à Richelieu pour le prier de venir luimême recevoir leur soumission. Il se rendit à leurs vœux, mais avec son armée pour cortège, et eut à

s’étonner des acclamations enthousiastes qui l’accueillirent. Les vaincus s’honoraient de la grandeur de leur vainqueur. Le cardinal répondit à ces témoignages de leur admiration par la plus courtoise affabilité, et il ne refusa même pas son audience au corps des ministres réformés, « que le roi, disait-il, en tant que ses sujets, ne distinguait point des catholiques. » Il ne quitta toutefois Montauban qu’après y avoir solennellement célébré la messe et avoir entendu les premiers coups du marteau qui démolissait les fortifications. Son voyage fut un long triomphe jusqu’à Fontainebleau, où il rejoignit le roi. (13 septembre 1 629. j

S’il est un acte du gouvernement de Richelieu que le blâme ne puisse atteindre, c’est assurément celui qu’il venait alors d’accomplir. Il s'est trouvé cependant quelques-uns de nos historiens pour le regretter, sinon pour le condamner, et, chose étrange, ces historiens sont de ceux qui se prosternent en admiration devant le grand cardinal comme devant l’un des plus puissants inilialeun de la démocratie moderne. La raison d'État justifieà leurs yeux les échafauds dressés contre ce qu’il y avait de plus haut placé dans le royaume; le triomphe de l’unité française et du futur dogme de l’égalité était à ce prix! Mais ce fut, à les entendre, une faute politique de ne point laisser la Rochelle debout et Rohan en armes. Qu’étaient-ce donc que Rohan et les Rochellois, sinon de perpétuels conspirateurs, bien autrement dangereux pour l’unité française que Chalais et Montmorency? On a vu, et l’Angleterre en offre un glorieux exemple, des états li-

bres et puissants avec une aristocratie, et par une aristocratie même : où a-t-on vu un gouvernement quelconque se constituer dans sa force et se mouvoir dans son indépendance, portant dans son sein un autre gouvernement organisé en dehors de lui et contre lui? C’était là ce que le parti huguenot était en France; son existence ne pouvait être qu’un principe de désordre, et non une barrière contre le despotisme, une cause permanente de guerre civile et non une garantie de liberté. Il n’y a donc qu’à applaudir sans réserve aucune à l'œuvre de Richelieu, dans les limites de modération et de sagesse où elle fut accomplie, et c’est fausser l’histoire que de laisser entendre qu’elle prépara la révocation de l’édit de Nantes.

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