Les /ors, fueros en espagnol
ordinaires en cas de guerre à celles qu’avait prises le parti huguenot.
A cette heure suprême et décisive, les chefs des réformés firent encore un effort pour prévenir le conflit près d’éclater. La remontrance hautaine, adressée à Louis XIII le 2 janvier 1621 par l’assemblée de la Rochelle, fut désavouée tout haut par le duc de Bouillon, comme un acte pour lequel il implorait le pardon royal, et le vieux Lesdiguières, à qui la direction militaire du parti était offerte, au lieu de l’accepter, se rendit auprès du roi et en reçut la dignité de maréchal général, en même temps que I.uynes celle de connétable (avril 1621). Ni Rohan et son frère Soubise, ni la Trémoille, ni l’honnête Duplessis Mornay ne donnèrent à la cour de tels gages; mais le dernier écrivit à l’assemblée « qu’elle devait se soumettre à la nécessité et ne pas exposer la Rochelle à un siège, » et les trois autres ne se décidèrent à courir les hasards d’une lutte désespérée, qu’après s’être entendu dire que, s’ils désertaient la cause, la cause saurait bien se défendre sans eux. Le fier Rohan mit dès lors son point d’honneur à faire ce que réprouvait sa raison ; son indomptable courage et son génie pour la guerre, les ressources de sa haute intelligence et la puissance de sa parole, sa fortune enfin et sa vie, tout fut dévoué par lui, avec une entière abnégation, à une entreprise dont il savait le succès impossible. Il reçut de l’assemblée de la Rochelle, qui agissait en souveraine, à l’exemple des états généraux des provinces unies, le commandement d’un des huit cercles de la France protestante, celui de la haute Guyenne et du haut Languedoc; presque seul
il prit au sérieux sa commission; les sept autres chefs élus par l’assemblée, ou ne voulurent, ou ne purent soutenir l’effort des armes royales.
Louis Xlll se mit en marche le 29 avril. 11 avait quelques jours auparavant publié une déclaration par laquelle il maintenait tous les édits publiés en faveur des réformés, n’entendant sévir que contre ceux qui s’étaient mis en état de rébellion. Ce n’était point le cas du loyal et sage Mornay, qui tenait depuis trentedeux ans la place de Sauinur sans avoir jamais donné à Louis Xlll plus qu’à Henri IV de légitime sujet d’ombrage. Le gouvernement de cette ville ne lui fut pas moins retiré, par une sorte de supercherie peu honorable pour la royauté. Nulle part en Anjou ni en Poitou, non plus qu’en Bretagne, le roi ne rencontra de résistance; partout les réformés livraient leurs armes. Saint-Jean-d’Angély, poste avancé de la Rochelle, que Rohan avait fortifié et dont il avait donné le commandement à Soubise son frère, arrêta seul les troupes royales pendant près d’un mois (30 mai- 25 juin). Faute de moyen d’attaquer la Rochelle par mer, en même temps que par terre, on se contenta de laisser sous ses murs le duc d’Épernon pour la resserrer, et la guerre fut portée dans la basse Guyenne, où toutes les villes ouvrirent successivement leurs portes, sauf la petite place de Clérac, qu’il fallut assiéger pendant douze jours (5 août). Le garde des sceaux duYair, qui suivait l’armée, mourut là de maladie, et Luynes s’attribua sa succession, qu’il n’entendait sans doute détenir qu’à titre provisoire; mais c’était trop affronter l’opinion publique que de se faire, même temporal re-
ment, chef de la magistrature en même temps que chef militaire du royaume. Tel avait été cependant jusque-là le succès de la campagne contre les huguenots, qu’on n’hésita pas à se porter sur Montauban, le boulevard de la foi protestante et son dernier espoir dans cette partie de la France (18 août).
C’était le comte d’Orval, second fils de Sully, qui s’était chargé de défendre Montauban ; mais bientôt le marquis de la Force vint avec ses fils s’enfermer dans la place et en prendre le commandement : Kohan, posté dans lesCévennes, s’était donné pour mission de harceler l’armée royale, et de ravitailler la ville assiégée. Iille eût succombé, malgré la courageuse détermination des habitants et de la garnison, s’il y eût eu chez les assaillants une réelle unité de commandement. Mais entre le roi, le connétable, le duc d’Angoulême, les ducs de Mayenne et deLcsdiguières, il n’y avait nul concert. Luynes, à qui sa charge conférait la direction suprême des opérations du siège, n’avait aucune intelligence de la guerre; le vieux Lesdiguières donna de sages avis que l’impatience de la jeune noblesse refusa de suivre, et le duc de Mayenne crut faire merveille en livrant, avant que la brèche fut suffisamment ouverte, un assaut où il se fit tuer (17 septembre). Luynes, commençant à douter du succès, demanda au duc de Rohan, son cousin par alliance, une entrevue sur la route de Castres ; mais ce fut en vain que par les plus brillantes promesses il s'efforça de le séparer de ses coreligionnaires. Rohan n’était pas un mécontent vulgaire qui avait pris les armes par cupidité ou par ambition : il repoussa tout arrangement dans lequel ne
serait pas compris le corps entier des églises (1 2 octobre). 11 était parvenu à faire entrer quelque secours dans la place, et pleins de confiance en lui, la Force et le maire Dupuy annonçaient la résolution de prolonger jusqu’aux dernières extrémités leur indomptable résistance. L'hiver approchait cependant, et l’on commençait à parler tout bas autour du roi de la nécessité de lever le siège ; Bassompierre seul trouva dans sa vaillance reconnue et dans sa familiarité avec le jeune monarque le courage d’ouvrir devant lui cet avis. Louis XIII y céda les larmes aux yeux (2 novembre) et le joug de Luynes, qui commençait à lui peser, sans qu’il osât le secouer, lui en devint plus importun. Le connétable, pour consoler l'orgueil royal de cet échec humiliant, imagina alors de clore la campagne par le siège de la petite place de Monheur qui ne pouvait tenir longtemps et se rendit le 1 1 décembre. Mais, trois jours après, la mort vint le frapper dans son campement, à peu de distance de la ville prise : il succomba à une épidémie qui ravageait l’armée, ne laissant pas plus de regret au roi qu’à la France. Louis XIII, de retour à Paris, y fut accueilli par les acclamations populaires, comme s’il eût achevé la destruction du parti huguenot.
La mort de Luynes cependant ne donnait pas à ce prince la force qui lui manquait de gouverner par luimême; au lieu de se saisir du pouvoir qui lui appartenait, nous allons le voir le laisser flotter pendant près de trois ans entre sa mère et le prince de Condé , jusqu’au jour où la porte trop longtemps fermée de ses conseils se rouvrira devant Richelieu.
C’est Richelieu lui-même qui nous apprend dans ses mémoires les efforts faits alors par les ministres pour écarter à tout prix « l'évêque de Luçon, en qui on reconnaissait quelque force de jugement et dont on redoutait l’esprit. » Cet esprit n’en commença pas moins à pénétrer dans les délibérations du cabinet royal, par l’organe de la reine-mère entièrement soumise à l’ascendant de l’habile prélat. La question qui se présentait avant toute autre au gouvernement, était celle de savoir s’il était expédient de reprendre au printemps la guerre contre les huguenots. La reinemère, sous l’inspiration de Richelieu, opinait pour que cette guerre fût ajournée, et que l’attention du roi se tournât tout entière au dehors, où chaque jour les intérêts de la France étaient plus sérieusement menacés. Elle appelait l’intervention française en Allemagne pour y empêcher la spoliation finale de l’électeur palatin, et au pied des Alpes pour ôter la Valteline des mains de l’Espagne. M. le Prince, au contraire, irréconciliable ennemi des huguenots, pour avoir trop été leur ami en d’autres temps, demandait que la guerre fût poussée contre eux à outrance; la mort du connétable lui donnait l’espérance d’avoir à en diriger les opérations. Les influences religieuses firent prévaloir son avis, que combattaient la plupart des hommes de guerre, et le 21 mars 1622 il fit sortir le roi du Louvre, comme à la dérobée, pour le mener «à une seconde campagne contre les réformés. Les affaires de ceux-ci s’étaient un peu relevées pendant l’hiver, Châtillon, tiède défenseur de la cause, avait été destitué de son commandement par l’assemblée proviniv 5
ciale de Nîmes et de Montpellier, et ces deux villes avaient célébré ce qu’elles appelaient leur affranchissement par la destruction de trente-six des plus belles églises du royaume et par des actes de violence contre les catholiques. Elles s étaient ensuite rangées sous l’autorité du duc de Rohan. Soubise, pendant ce temps, infidèle à la capitulation qu’il avait jurée à Saint-Jeand’Angcly, avait surpris par trahison Royan, place forte de Saintonge, située à l'embouchure de la Gironde, s’était remis en possession de son gouvernement nominal du Poitou et de la Bretagne, et à l’aide des Rochellois, toujours maîtres de la mer, il s’était emparé des Sables d’Olonne et de plusieurs autres places, poussant ses courses jusqu’aux portes de Nantes. Ce fut contre lui que le roi marcha d’abord : il l’atteignit dans l’île de Rié, près de l’embouchure de la Loire, au milieu du désordre d’un embarquement précipité, que les eaux encore trop basses ne lui permirent point d’achever. Ce ne fut pasuneombat, mais un massacre ; plus de quinze cents hommes furent égorgés de sangfroid ; plusieurs centaines furent pendues ou envoyés aux galères, pour avoir violé avec leur chef la capitulation de Saint-Jean-d’Angely, et le duc de Soubise se réfugia, avec trente cavaliers seulement à la Rochelle, accusé tout haut dans le rapport du roi d’avoir lâchement abandonné les siens (16 avril). Les rigueurs déployées dans l’île de Rié contre les huguenots, celles qui signalèrent ensuite la marche des troupes royales à travers la Guyenne , firent tomber les armes des mains du plus grand nombre de ceux qui les avaient prises. La Force et Châtillon reçurent pour prix de leur
soumission le bâton de maréchal de France, au même temps où Lesdiguières, rentré au sein de l’église catholique, était récompensé de ses glorieux services par l’épée de connétable (25 juillet 1622). Personne ne la devait plus porter après cet illustre capitaine. Rohan restait seul désormais à soutenir la lutte. Un moment il compta sur l'appui de l’aventurier allemand Ernest de Mansfeld, qui, chassé du Palatinat par les troupes impériales, vint fondre sur l’est de la France avec ses bandes mercenaires. Mais le duc de Ne vers, gouverneur de Champagne, amusa Mansleld par un semblant de négociation , jusqu’au moment où, pris entre deux armées, l’intrépide condottiere n’eut de ressource que de se jeter dans le Hainaut pour rejoindre Maurice de Nassau avec ses débris (25 août). Le duc de Rohan, déchu de celte dernière espérance, prêta l’oreille aux ouvertures de paix qui lui furent faites, au nom du roi, par Lesdiguières. Mais quand il s’agit de faire agréer les conditions de cette paix à la ville de Montpellier, qui voyait alors l’armée royale sous ses murs, un obstacle inattendu vint tout arrêter. Les habitants déclarèrent être prêts à ouvrir leurs portes au connétable, comme représentant l’autorité du roi, mais non au roi lui-même. Le motif de cette singulière exigence était la menace de M. le Prince de faire subir à la ville, même après le pardon royal, les horreurs qu’il avait fait subira tant d’autres. Il fallut donc entamer le siège (30 août), et les premières opérations n’en furent point favorables aux assaillants. Mais les assiégés eux-mêmes furent bientôt au bout de leurs forces. Les pourparlers recommencèrent; Rohan et Lesdiguières se revirent,
et Condé, privé dans le conseil du roi de deux de ses adhérents que la mort venait de frapper coup sur coup, comprit que la paix allait sortir de ces négociations. Il prétexta pour quitter l'armée l’accomplissement d’un voeu qu’il avait fait de se rendre en pèlerinage àNotre- Dame-de-Lorette. Ce ne fut pas encore sans beaucoup de peine que Rohan obtint de l’aveugle obstination des ministres réformés d’embrasser cette occasion, qui serait la dernière, de traiter au nom du corps entier des églises. Enfin il put aller lui-même annoncer à Louis XIII que les portes de Montpellier lui étaient ouvertes (‘20 octobre). La déclaration royale de Montpellier ôtait aux huguenots les deux gouvernements du Béarn et du Poitou, toutes leurs places de sûreté, sauf la Rochelle et Montauban, et ruinait leur organisation politique, en ne leur laissant la faculté de tenir leurs assemblées « que pour affaires ecclésiastiques. » Le roi s’engageait du reste à respecter toutes lesgaranties qui leur étaient accordées par l’édit de Nantes.
De Montpellier, Louis XIII se rendit, en traversant la Provence, à Lyon, où l’attendaient sa mère et la princesse de Piémont sa sœur. 11 y trouva avec elles l’évêque de Luçon, devenu enfin le cardinal de Richelieu et le saint évêque de Genève, François de Sales, qui ne tarda pas à y mourir. Ce n’était pas pour une simple entrevue de famille que le roi avait pris la route de Lyon, au lieu de celle de Paris; il venait donner enfin son attention à une affaire que le due de
1. 5 septembre 1622. Un des bruits du temps fut qu’il ressentit un accès de folle joie et dansa dans sa chambre en recevant cette nouvelle depuis si longtemps attendue.
Savoie ne cessait de lui recommander, à l’importante affaire de la Yalteline. Cette riche vallée, qui s’étend du lac de Corne au Tyrol, était depuis plus d’un siècle aux mains de la république des ligues Grises, mais n’avait pas cessé d’être convoitée par les deux branches de la maison d’Autriche, qu’elle eut mises en communication l’une avec l’autre. Or il arriva qu’en 1620 les Yaltelins catholiques, opprimés par la seigneurie protestante des Grisons, se soulevèrent et appelèrent les Espagnols à leur secours. Le duc de Feria, gouverneur du Milanais, n’hésita pas à leur envoyer des troupes, qui battirent celles des Grisons et des cantons suisses, et pour prix de son assistance , il se fit livrer tous les points fortifiés de la vallée. Madrid et Vienne se donnaient ainsi la main à travers les Alpes, et la France perdait la seule route qui lui fût restée libre pour entrer en Italie. Le duc de Savoie et la république d&> Venise, plus menacés que la France elle-même par ce coup audacieux et déloyal de la politique autrichienne, portèrent leurs plaintes à Paris, et le roi chargea Bassompierre d’aller les faire entendre, en même temps que les siennes, au cabinet de l’Escurial (mars 162 J). Mais Philippe IV n’accorda aux réclamations de la France qu’une satisfaction illusoire, et le duc de Feria, loin de lâcher sa conquête, ne fit que s’y affermir par de nouvelles usurpations. Il savait Louis XIII occupé à guerroyer contre les huguenots et hqrs d’état de secourir ses alliés des ligues Grises qui furent écrasés par les bandes autrichiennes réunies aux Espagnols. Tel était l’état des choses au mois de décembre 1622, lorsque le roi
trouva à Lyon le prince de Piémont son beau-frère, et l’ambassadeur vénitien Giovanni Pesaro, venus pour pl*-:der auprès de lui la cause de l’Italie. Richelieu fit alors arriver à l’oreille du roi, par 1’organc de Marie de Médieis, les conseils d’une politique ferme et mesurée tout ensemble, qui, sans aboutir à la guerre, en eût fait craindre la menace à l’Espagne. ’« Cesconseils, dit-il, furent peu ou point suivis, » et l’on s’en retourna à Paris sans que rien eût été décidé. Là un arrangement fut conclu, en vertu duquel les places de la Yalteline occupées parles troupes du duc de Feria devaient être remises en dépôt entre les mains du pape, jusqu’à l’entier accommodement du différend (février 1623). Mais ni les Espagnols ne se dessaisirent complètement des territoires valtelins qu’ils avaient usurpés, ni les Autrichiens ne rendirent ceux qu’ils avaient enlevés aux Grisons, et la négociation recommença pour traîner encore plusieurs années.
Les rivalités misérables auxquelles la cour était livrée, et la faiblesse croissante du pouvoir, qui, depuis deux ans flottait de main en main, faisaient alors beau jeu à l’ambition de la maison d’Autriche. Le vieux chancelier Brûlai! de Sillery, rentré en possession des sceaux, et son fils Pnisieux n’avaient qu’une pensée, celle d’exclure du-ministère le cardinal de Richelieu. I" ne obscure intrigue venait d’en faire sortir le comte de Sehomberg, surintendant des finances probe et capable, le seul dos choix de Luynes qui lui eût fait honneur. Bassompierre proposa alors au roi de rappeler Sull v dans ses conseils : on allégua contre lui sa religion, et la surintendance fut confiée au mar-
quis de la Vicuville, officier de guerre, qui n’avait d’autre titre à eet emploi que d’être le gendre d’un . linancier (28 janvier 1623). La Vieuville, écarté d’abord par les deux Brôlart de toute participation aux affaires politiques, remua tant qu’il s’y introduisit malgré eux, et entra bientôt avec eux en lutte ouverte. Cet antagonisme le rendit nécessairement hostile à l’Espagne dont ses adversaires étaient les amis déclarés. frétait l’époque où la France s’alarmait d’un mariage qui semblait résolu entre l’infante, tille de Philippe IV, et le prince de Galles, successeur futur de Jacques I". On savait que ce jeune prince, avec son favori Buckingham, avait traversé la France incof/nito, se rendant à Madrid, pour y surprendre par sa soudaine apparition et par l’offre spontanée de son cœur celle que la politique lui destinait pour épouse. On ne savait pas que ce voyage romanesque, si applaudi de la noblesse espagnole, allait aboutir à une rupture par les lenteurs de la cour de Rome à accorder les dispenses nécessaires, et par l’invincible antipathie du peuple anglais contre l’alliance castillane. Au même temps ou il poursuivait avec ardeur l’accomplissement de ce mariage, le cabinet de l’Escurial poussait Louis XIII à achever la ruine des huguenots, en lui offrant ses flottes pour réduire la Rochelle. Le chancelier et son fils opinaient pour que cette oflre fut acceptée. La Vieuville, aidé de Marie de Médicis, la fit rejeter. La disgrâce des Brûlait suivit immédiatement; les sceaux furent redemandés au chancelier, et donnés au conseiller d’Etat d’Aligre (janvier 1624). La Vieuville restait maître du terrain, mais sans appui pour s’y
soutenir; ce fut alors qu’afin de s’assurer celui de la reine mère, il imagina de proposer au roi la rentrée au conseil du cardinal de Richelieu. Quelque discrétion que Richelieu se fût imposée à lui-même, et qu’il eût aussi imposée à Marie de Médius dans sa conduite avec l’ombrageux Louis XIII, ce prince n’en résista pas moins durant quelques semaines aux instances de La Vieuville. Lorsqu’il eut acquiescé de guerre lasse à ce choix qui lui répugnait, ce fut le lourde Richelieu de fuir en apparence devant le but qu’il poursuivait depuis sept ans avec une si habile obstination. « Le cardinal, écrit-il dans ses mémoires, s’en défendit autant qu’il lui fut possible — Il avouait que Dieu lui avait donné quelques qualités et force d’esprit, mais avec tant de débilité de corps, que cette dernière qualité l'empêchait de se servir des autres dans le bruit et le désordre du monde. » Il offrait en conséquence ses conseils, quand on les réclamerait, mais écartait toute idée d’un service assidu auprès du roi. « Ce furent raisons inutiles! car, ajoute-t-il, comme cet homme (La Vieuville) était \iolent en ses passions, il poussa cette affaire si vivement qu’il n’y eut pas moyen de résister aux mouvements du roi et de la reine-mère, qu’il fit intervenir en cette occasion. » Il n’est guère digne, ce nous semble, du génie d’un si grand homme d’a\oir consigné, comme un fait sérieux, dans ses mémoires la scène de comédie qu’il crut devoir jouer dans cette circonstance. 11 allait trop bien prouver, dès le lendemain de son élévation, à quel point lui était cher ce pouvoir auquel l’appelaient ses puissantes facultés et qu’il ne devait plus quitter qu’avec la \ic.
CHAimE XIV.
DEPUIS L’AVÉNEMENT AU POUVOIR DU CARDINAL DE RICHELIEU jusqu’à la destruction du parti huguenot (1624 à 16290
Richelieu, depuis George d’Àmboise, était le premier cardinal appelé au gouvernement de la France. D’après ce qu’on avait vu de lui jusqu’alors, il. n’y avait pas à attendre de cet évêque, de ce prince de 1Église, les exemples de la perfection évangélique, l’austérité des mœurs, l’abnégation de soi-même et les vertueux dévouements de la charité. La vocation de Richelieu n'était point celle de ses contemporains François de Sales, Bérulle et saint Vincent de Paul ; il se sentait fait pour servir l'État en le gouvernant, et loin de s’offenser, il s’honora de la dénomination de « cardinal d’Etat,» qu’on lui donnaàRome et à Madrid, dès qu’on eut vu son génie à l’œuvre. S’il faut en croire le témoignage qu’il se rend à lui-même dans les premières pages de son Testament politique, il promit à Louis XIII en entrant dans ses conseils, « d’employer « toute son industrie et toute l'autorité qu’il plairait « au roi de lui donner, pour ruiner le parti huguenot, « rabaisser l’orgueil des grands, réduire tous les sujets « du roi en leur devoir, et relever son nom dans les
« nations étrangères au point où il devait être. » Ce plan, nous allons voir Richelieu en poursuivre l’exécution avec une persévérance infatigable; nous allons le voir l’accomplir, ayant à combattre tout ensemble les grandes familles du royaume, les princes du sang, le frère, la mère, l’épouse du roi et le roi lui-même. Nous allons le voir pendant dix-huit ans soutenir la lutte la plus étrange contre Louis XIII, dont l’esprit subissait son joug, mais dont toutes les affections lui étaient contraires; qui rendait justice et s’unissait même de volonté et d'action aux grandes choses faites pour la France et pour lui par son ministre, mais qui fatigué de plier tous les jours sous la hautaine domination du génie, se révoltait secrètement contre elle et conspirait avec ses favoris pour y échapper. Ce sera au prix do ces continuels combats et d’une suite de victoires tour à tour mesquines et terribles, que Richelieu acquerra la liberté de servir la France, comme il entendait le faire, heureux si, dans l’emportement de la lutte, il ne se fût jamais laissé entraîner au delà de ce que réclamaient l’intérêt public et sa propre gloire.
II ne faut pas compter parmi les actions du cardinal qui font tache sur son illustre mémoire le prompt renvoi du surintendant La Vieuville. Quelques historiens le lui ont reproché comme un acte d ingratitude : ils n’ont pas voulu voir que ce fut La Vieuville « emporté, brouillon, indiscret, » qui se précipita lui-même. Richelieu, qui sentait l’impossibilité de mener à bien les affaires avecun pareil collègue, le laissa se perdre dans l’esprit du roi, et n’eut nul effort à faire pour le pous-
ser hors du conseil. Si la disgrâce du ministre congédié fui aggravée par quelques mois d’emprisonnement, à la Bastille, ce fut pour mettre en sûreté le secret do l’État dont il était le dépositaire (12 août 1624). Déjà, en effet, La Vieuvillc, par opposition aux deux Brûlart qu’il remplaçait, avait tourné le dos à la politique espagnole; déjà des promesses de secours avaient été faites aux Provinces-Unies, depuis trois ans rentrées en lutte avec Philippe IV, et une négociation secrète était entamée avec Jacques Ier pour donner Henriette- Marie, la plus jeune des sœurs du roi, en mariage au prince de Galles. Luynes, dès l’année 1620, avait fait proposer cette union par son frère, le duc deChaulnos, au roi d’Angleterre ; mais « Dieu, dit Richelieu, qui fait les mariages dans le ciel, avait destiné un autre temps et d’autres personnes pour moyenner celui-ci. » La perspective éclatante de cette alliance fut l'appât que le cardinal présenta à l’orgueil maternel de Marie de Médicis, pour lui faire agréer ses plans contraires à la puissance autrichienne.
Il était temps de se mettre en mesure d’en arrêter les progrès formidables; jamais peut-être l’indépendance de l’Europe n’avait été depuis un siècle plus sévèrement menacée. L’esprit audacieux et remuant du comte d’OlivarèS était parvenu, pour quelques instants, à relever de son épuisement le corps gigantesque de la monarchie castillane. Les troupes de Philippe IV étaient encore les meilleures de l’Europe, et elles étaient commandées par Spinnla. Le traité de 1623, éludé par la cour pontificale et par celle de l’Escurial, n’avait rien fait pour empêcher les deux branches de
la maison d’Autriche de se rejoindre à travers les passages de la Valteline, et leur union enlaçait alors dans les étreintes du même despotisme l’Italie et l'Allemagne. Ferdinand II, après avoir eonsonnné la ruine de l’électeur palatin, avait transféré la couronne électorale dece prince sur la tête du duc de Bavière, et s’était fait ainsi un allié et un complice de celui que les princes protestants lui voulaient susciter pour rival dans l'Empire. Par la possession du Palatinat, il donnait en outre la main à sa parente, l’infante Isabelle-Claire-Eugénie, souveraine des Pays-Bas, de telle sorte que tout le long de sa frontière de terre, au nord, à l’est et au midi, la France était comme enserrée dans un cercle de fer par la maison d’Autriche. Rompre ce réseau redoutable dut être et fut la première pensée du cardinal de Richelieu. Toutefois la condition du succès était d’y procéder avec d’extrêmes ménagements. Les forces du royaume n’étaient point toutes réunies aux mains du grand ministre, comme elles l’étaient quatorze ans auparavant dans celles de Henri IV; ce n’était pas avec un trésor épuisé, les huguenots mal soumis, « les grands se conduisant en souverains dans leurs charges, » et les orages de la cour toujours prêts à renaître, qu’il était possible d’engager la France dans une lutte corps à corps avec le colosse autrichien. Ce qui se pouvait, c’était par des attaques indirectes d’ébranler un à un les appuis de cette vaste domination ; c’était, selon les propres paroles de Richelieu dans le conseil, « de s'y prendre avec dextérité, sans rompre « les traités qu’on avait avec les Espagnols, en pre- « nant simplement le prétexte qu’on a\ait d’aider par
« les armes les alliés de la France en Italie, en la Val- « teline et en Flandre. » Ainsi fit-on, et sans retard. Une chambre de justice instituée pour rechercher les malversations commises par les financiers fit rentrer dans les coffres de l’Etat onze millions, moyen d’action nécessaire pour les opérations qu’on préparait. Afin de prévenir les alarmes que devait faire naître à Rome la politique nouvelle qu’on allait embrasser, des stipulations secrètes, mais aussi étendues qu elles pouvaient l’être en faveur des catholiques, furent annexées à la convention matrimoniale entre le prince de Galles et Henriette-Marie, et le Père de Bérulle fut envoyé auprès d’Urbain VIII pour solliciter la dispense, en même temps qu’il se porterait garant des intentions respectueuses du roi et du cardinal envers le saint-siège dans l’affaire de la Yalteline. Par une extension abusive des termes du traité de 1623, les places fortes de cette contrée étaient toujours entre les mains des troupes pontificales, et le pape n’entendait la replacer sous la souveraineté des Grisons, que sous la réserve d’un passage toujours assuré aux Espagnols pour communiquer avec l'Allemagne. Richelieu, de son côté, pressait Urbain VIII ou d'ordonner l'entière démolition de ces places, ou de les remettre au gouverneur du Milanais, ce qui n'eût plus laissé l'affaire se débattre qu’entre l Espagne et la France. Les négociations n’aboutissant pas, le système de guerre indirecte adopté par le cardinal entra aussitôt en action : des troupes françaises furent prêtées à la fois aux ligues Grises pour se remettre en possession des territoires qui leur avaient été enlevés, et au duc
de Savoie pour le soutenir dans une ancienne querelle qu’il avait avec la république de Gênes. La première de ces expéditions fut conduite parle marquis de Cœuvres, ambassadeur en Suisse, qui se fit général pour chasser les Autrichiens du pays des Grisons (novembre 1624), et qui, descendant de là dans la Yalteline, força le comte de Bagno, commandant des troupes pontificales, à lui livrer les quatre forteresses de Tirano, Sondrio, Morbegno et Bormio, par lesquelles la vallée était défendue (décembre). Cette opération accomplie, les soldats prisonniers, ainsi que leurs drapeaux, furent respectueusement renvoyés au pape avec l’assurance que « tout avait été fait pour le bien de la chrétienté et celui du saint-père lui-même. » L’entreprise contre Gênes, quoique dirigée par les talents réunis des deux vieux capitaines, Charles Emmanuel et Lesdiguières, n’eut pas le même succès. Les secours maritimes de la Hollande, qui devaient aider à réduire la république alliée çt banquière de l'Escurial, reçurent soudainement une autre destination. Les huguenots venaient de reprendre les armes (janvier 1625).
On a peine à s'expliquer cette détermination insensée, au moment où la politique française semblait donner tant de gages au protestantisme; au moment où la ligue du Nord s’organisait , sous les auspices de la France, pour arrêter les envahissements de Ferdinand II, où l’aventurier Ernest de Mansfeld, avec de l’argent et des volontaires français allait secourir aux Pays-Bas Frédéric-Henri, frère et successeur de Maurice de Nassau, où enfin se célébrait à Paris par procuration le mariage de Henriette-Marie et de Charles
Stuart, devenu roi d’Angleterre. Mais e étaient les grandes affaires mêmes que Richelieu s’était mises sur les bras qui donnèrent l’espoir du succès aux Rochellois, impatients de voir leur ville menacée par le Fort-Louis, resté debout en dépit des stipulations du traité de Montpellier. Soubise se concerta avec eux , et à la tête de quelques navires qu'il avait armés, sous le prétexte d’une lointaine expédition, il alla surprendre la petite flotte royale dans le port de Blavet et l'emmena prisonnière. Rohan , dont l’esprit de parti troublait la haute raison et qui semble être entré dès lors en relation avec l’Espagne, se mit aussitôt en mesure de coopérer dans le midi du royaume au mouvement de son frère. Trois mois se passèrent. employés par Richelieu en patients et inutiles efforts pour ramener les deux rebelles à de plus sages résolutions. Le connétable de Lesdiguières, ainsi que les ambassadeurs d’Angleterre et des Provinces-Unies joignirent vainement leurs démarches aux siennes; vainement même les principaux des seigneurs réformés le nouveau duc de Bouillon, le maréchal de la Force, Châtillon, La Trémoille, et avec eux grand nombre des villes appartenant à la religion, désavouèrent hautement l’entreprise : Soubise continua à tenir la mer en ennemi , pendant que le duc de Rohan se faisait décerner le titre de général par une assemblée des églises du Haut- Languedoc tenue à Castres ( 1 *r mai \ 625). Il fallut que Richelieu fît face en même temps aux embarras du dedans et à ceux du dehors.
Ceux que lui laissait le litige de laValteline n’étaient pas les moindres. Urbain VIII, qui , sur 1 affaire de la
dispense, avait cédé, non sans peine, aux insinuations quelque peu menaçantes « du cardinal d'Etat, » n’était pas disposé à subir aussi patiemment la honte de l’expulsion infligée à ses troupes. Mais, toujours prudent et mesuré dans sa conduite, il envoya en France, comme légat, son neveu le cardinal Barberini, avec la mission de négocier un arrangement impartial dans la forme, mais au fond favorable aux prétentions espagnoles. Richelieu, bien déterminé à ne rien céder, n en fut que plus soigneux de prodiguer des honneurs jusqu'alors inouïsà l’envoyé pontifical (mai 1025); puis, n’ayant pu, au bout de quatre mois, l’amener à ses vues, et ne voulant pas encourir seul la responsabilité d’une rupture avec le saint-siège, il résolut de remettre l’apparente décision de l’affaire à une assemblée des notables convoquée par le roi à Fontainebleau (19 septembre). Le légat n’attendit pas cette décision, et demanda brusquement son audience de congé. Ce fut le chancelier Étienne d’Aligre qui exposa aux notables l’état de la question de la Valteline, invitant, au nom du roi, chacun des assistants à exprimer librement son opinion. L'Assemblée adhéra presque unanimement à celle du cardinal ministre, qui, dans un langage tout pacifique, conclut à la guerre, plutôt qu’à l’abandon des alliés de la France. Les dons du clergé, ajouta-t-il, fourniraient aux fraisde l’armement contre les réformés, tandis que le revenu ordinaire pourrait être employé tout entier à combattre les ennemis du dehors. II fut donc résolu d’affronter, pour l’honneur de la couronne, le singulier hasard d’une guerre simultanée contre le pape et contre les huguenots.
A cette heure même , on venait de remporter sur ceux-ci un important avantage. Soubise, après avoir pendant tout l’été promené le ravage sur les côtes de la Saintonge et de la Guyenne, après avoir pris ou brûlé plusieurs des vaisseaux fournis au roi par la Hollande, avait été attaqué dans l’île de Ré (1 5 septembre) par l’amiral, de Montmorency, et battu sur terre et sur mer, s’était réfugié avec ses débris dans les poils d’Angleterre. L’île d'Oleron, avec celle de Ré, était retombée au pouvoir de la flotte royale. Rohan, pendant ce temps, secondé par l’intelligence et l’énergie viriles de la duchesse sa femme, avait soutenu, dans le Languedoc et la Haute-Guyenne une lutte opiniâtre, mais sans éclat, qui Je part et d’autre n’avait abouti qu’à la surprise de quelques petites places et à la dévastation des campagnes. Ce qui donnait courage aux réformés dans ce conflit inégal, c’était la connaissance qu’ils avaient des répugnances de l’Angleterre et de la Hollande à servir plus longtemps contre eux la politique du cardinal. Ils savaient que le peuple d’Amsterdam avait pillé la maison de 1 amiral, qui avait joint ses vaisseaux contre Soubise à ceux du duc de Montmorency. Ils savaient que le mariage de Charles I" et de Henriette-Marie menaçait de rompre, au lieu de la resserrer, l’alliance de la France et de la Grande-Bretagne. Non-seulement l’antipathie populaire éclatait de mille manières à Londres contre la cour catholique de la jeune reine, mais le favori du roi, le duc de Buckingham nourrissait contre Louis Xll et son ministre de secrètes pensées de vengeance. Venu à Paris pour y chercher Henriette-Marie, il avait iv 6
osé élever jusqu'à Anne d’Autriche les prétentions de son audacieuse galanterie, et ne pou\ait pardonner au roi l’interdiction qui lui a\ail été faite de revenir comme ambassadeur à la courde France. Rien de plus difficile et de plus compliqué que la situation du cardinal de Richelieu en face de l'Angleterre mécontente, de la Hollande refroidie, des huguenots en armes, et des hostilités près de commencer en Italie contre le pape et l’Espagne. Il sortit de cet embarras par des tours d'habileté, peu conformes à ce que furent plus tard les habitudes de sa politique. Ne pouvant demandera Louis XIII qu'il laissât Buckingham recommencer aux pieds d'Anne d’Autriche l’étalage de son insolente idolâtrie, il employa, pour adoucir et amadouer le présomptueux Anglais, le nom tout puissant de l'amie et de la confidente intime de la reine, la duchesse de Clievreuse. Moyennant qu’il engagerait les huguenots à poser les armes, on lui fit espérer son retour à Paris et les secours de la France pour le malheureux électeur palatin , beau-frère de Charles 1". Buckingam , pris à cette amorce, aida puissamment Richelieu dans la négociation entamée avec les réformés; la paix leur fut donnée par le roi, sans aucune des concessions qu’ils réclamaient, pas même la promesse de détruire le Fort-Louis (5 février 1626). La conclusion de ce traité déchaîna contre le cardinal le mécontentement de tous ceux qui croyaient voir au terme de cette scène la Rochelle prise et le parti huguenot anéanti. Ils ignoraient qu'à ce moment même, une autre négociation était conduite en grand secret à Madrid pour dénouer pacifiquement l’affaire si em-
brouillée de la Yalteline. En vertu d’une convention signée le 5 mars entre le roi de France et le roi catholique, il fut stipulé que les choses seraient remises entre les Grisons et les Valtelins sur le pied où elles étaient avant les premiers troubles; que l'exercice du culte catholique serait seul permis dans la vallée, et que les forts qui y avaient été construits par les Espagnols, seraient remis au pape pour être démolis; qu enfin la souveraineté des Grisons serait réduite à un tribut annuel que leur payeraient les habitants de la Valteline. Les hostilités devaient en outre être suspendues dans l'état de Gênes, et les prétentions contraires de la république et du duc de Savoie mises en arbitrage. Le cardinal de Richelieu, en traitant ainsi à l’insu de ses alliés, et plutôt contre eux que pour eux, s’attendait bien à l’irritation qu’il leur causerait; en échange de leurs espérances déçues , il ne put leur donner que de bonnes promesses, dont les Grisons, les Vénitiens et le ducde Savoie même furent obligés de se satisfaire , mais qui furent dédaignées par l’orgueil blessé de Buckingham. Cette conduite du cardinal, moins loyale qu’habile, était justifiée à ses yeux par l’impossibilité désormais reconnue d’agir puissamment au dehors avec les obstacles qu’il rencontrait au dedans du royaume. Il lui suffisait d’avoir fait sentir à l’Espagne, comme à Rome, la main ferme et résolue qui tenait les rênes de l’Etat : se défendre contre les menaçantes cabales de la cour et préparer le coup décisif qui devait abattre le parti huguenot était pour le moment le soin le plus pressant de sa politique.
Ici commencent pour Richelieu ees luttes contre les
HISTOfRE DE FRANCE.
grands du royaume qui durèrent jusqu’à la dernière année de sa vie, et dans lesquelles un froid calcul le rendit toujours impitoyable. On conçoit que son puissant esprit se soit indigné de voir ce qu’il méditait pour la grandeur du roi et de la France entravé sans cesse par des intrigues souvent aussi futiles que criminelles ; on conçoit qu’il se soit fait un système de décourager par de rigoureux exemples les courtisans frivoles et les femmes galantes qui, dans leurs boudoirs, jouaient étourdiment avec la pensée du meurtre ou de la trahison; mais on ne s’en attriste pas moins en le voyant lui, de son côté, jouer, comme il le fit, avec la hache du bourreau, et ne refuser aucune satisfaction à sa vengeance. L’intelligence était tout et le cœur rien chez lui ; ce fut un génie sans entrailles. Peu d’hommes ont au même degré inspiré l’admiration et repoussé la sympathie. Sa physionomie, telle qu’elle respire sur la belle toile de Philippe de Champagne, a quelque chose qui fascine et effraye tout ensemble. S’il faut en croire ses mémoires « la plus effroyable conspiration se forma alors dont jamais les historiens aient parlé, non-seulement en la multitude des conjurés , mais surtout en l’horreur de son dessein , qui allait jusqu’à perdre la personne sacrée du roi. » Ces paroles nous paraissent bien fortes pour caractériser le complot de Chalais.
Ce n’était dans le principe qu’une intrigue de cour ayant pour but de faire une place dans le gouvernement au frère du roi, Gaston de France, duc d’Anjou. Le maréchal d’Ornano, gouverneur du jeune prince, se laissa entraîner par faiblesse dans cette intrigue, et
Richelieu obtint sans peine du jaloux Louis XIII qu’il ordonnâtet accomplît presque lui-mêmel’arrestationdu coupable (4 mai 1626). Le crime d’Ornano était de s’être uni aux pratiques secrètes de la reine Anne, de madame de Chevreuse et de la princesse de Condé, pour empêcher le mariage de Gaston avec la riche héritière de Montpensier, que le roi, la reine-mère elle cardinal voulaient lui faire épouser. Gaston commença par des plaintes violentes de l’outrage qui lui était fait, et il alla jusqu’à injurier grossièrement le cardinal; mais celui-ci sut, peu de jours après, l’amener à signer entre les mains du roi une déclaration par laquelle il s’engageait « à lui soumettre ses volontés et ses affections, à lui faire connaître toutes les propositions dont
il aurait connaissance et à aimer sincèrement ceux
que Leurs Majestés (le roi et la reine-mère) aimeraient. » Cet écrit fut confirmé par un serment prêté sur les saints Évangiles. Le duc d’Anjou était âgé de dix-huit ans lors de cette première lâcheté, qui en annonçait bien d’autres (30 mai). La récompense ne lui fut pas marchandée : un magnifique apanage lui fut promis, avec la main de mademoiselle de Montpensier, et pour se mieux assurer de lui, Louis XIII le mena à sa suite en Bretagne, où il allait tenir les états de la province. La trame du complot n’était cependant qu’à demi rompue; les habiles mains de la duchesse de Chevreuse en renouèrent les fils, et elle usa de son fatal ascendant sur le jeune comte de Chalais, maître de la garde-robe du roi , pour l’engager et Monsieur avec lui, dans de nouvelles intrigues. Dans l’impatiente ardeur où l’on était de venger les deux frères
naturels du roi, le duc de Vendôme et le grand-prieur qui venaient d’être arrêtés, on ne parlait de rien moins que de conduire Gaston à Metz ou à la Rochelle, de lever l’étendard de la rébellion, de concert avee les huguenots, avec le comte de Soissons, avec le duc d'Épernon, et de préluder par l’assassinat du cardinal au succès de l'entreprise. On comptait, au besoin, sur les secours de l’Espagne et du duc de Savoie. Richelieu, soit feinte pour mieux s’assurer du roi, soit crainte réelle d’être abandonné par lui dans la lutte, lui avait offert de se retirer; mais quand Louis XIII lui eut engagé sa parole royale « de le protéger contre qui que ce fût, et de lui révéler tous les projets formés contre lui à l’avenir, » il n’hésita plus à frapper les derniers coups contre ses ennemis. Chalais fut arrêté (8 juillet) et traduit devant une commission composée de membres du parlement de Rennes et de maîtres des requêtes de l’hôtel. Michel de Marillac, à qui le trop faible d’Aligre venaitde remettre les sceaux, futchargé d’instruire lui-même le procès. Quelques semaines suffirent à celte instruction, au jugement et à l’exécution. Chalais, que son âge et la légèreté de son caractère rendaient plus digne de pitié que de colère, fut le premier exemple de la terrible justice du cardinal. Ornano l’eût suivi sur l’échafaud, s'il ne fût mort à celte heure même dans sa prison . La duchesse de Chevreuse, d'abord décrétée de prise de corps, en fut quitte pour être exilée en Lorraine; le jeune Rarradas, premier écuyer du roi, resté étranger au complot, mais ayant osé, par un insolent abus de sa faveur, braver le cardinal, fut chassé de la cour et remplacé par Claude
de Saint-Simon, page de la grande écurie. Il n’y eut pas jusqu'à la reine Anne d’Autriche, à qui Richelieu crut qu'il devait faire sentir, en l’humiliant, le poids de sa victoire. Louis XIII la lit paraître devant lui, et en face de Marie de Médicis et du cardinal lui reprocha d’avoir spéculé sur sa mort, pour épouser Monsieur. « J’eusse trop peu gagné au change, » répondit avec dédain la fière Espagnole. Cependant le mariage de Gaston s’était accompli durant le procès même de Chalais (5 août) : c’était Richelieu qui avait donné aux époux la bénédiction nuptiale; le duché d’Orléans avec un revenu annuel d’un million de livres, récompensa le frère du roi d’avoir une seconde fois dénoncé ses complices.
Le champ était libre au cardinal pour reporter vers les grandes affaires de l'État toute son attention. Le motif, peu dissimulé, de la double paix qu’il avait conclue au commencement de l’année était de prendre son temps et ses mesures pour affranchir le pouvoir royal des entraves que lui suscitait l’existence politique du parti huguenot. Toutes ses pensées tendent alors vers ce but. En destituant le duc de Vendôme de l’important gouvernement de la Bretagne, il avait aboli la charge d’amiral de cette province ; on le vit bientôt racheter du duc de Montmorency celle d’amiral de France et se faire conférer par le roi le titre de grand-maître, chef et surintendant général de la navigation et commerce du royaume (octobre 1626). Ce titre n’était ni une nouvelle source de richesse qu’il cherchait , ni une nouvelle décoration dont se parait son orgueil; c’était le moyen de réaliser une
des plus importantes conceptions de sa politique. Passionné, comme il l’était, pour la grandeur nationale, il avait hâte de donner à la France une marine, élément de sa puissance plus que jamais nécessaire avec la Rochelle à réduire. Aussi des constructions nombreuses de navires furent-elles ordonnées à la fois en France et en Hollande. La protection du commerce en était le motif apparent. Pour subvenir auxfrais de ces armements maritimes et à d’autres dépenses qui allaient devenir inévitables, Richelieu obtint du roi de convoquer une assemblée de notables au palais des Tuileries (2 décembre).
Le cardinal souffrait peu volontiers que l'exécution de ses desseins fût contrariée, mais volontiers il admettait la discussion et la contradiction qui en est l’accompagnement nécessaire. En homme vraiment supérieur, il recherchait, loin de les éloigner, les esprits qui pouvaient joindre leurs lumières aux siennes, et le P. Joseph pour les transactions diplomatiques, Marillac pour l’administration delà justice, Schomberg pour celle de la guerre, le marquis d Efiiat pour la surintendance des finances, étaient des auxiliaires qu'il s’était donnés, tous d’une incontestable capacité. Il ne craignit pas en conséquence une assemblée, où la délibération des affaires publiques serait calme et sérieuse, exempte des stériles agitations auxquelles il avait vu livrés les états-généraux de 1614. Il y prononça un discours, très-bien caractérisé par un historien moderne ’, « bref, sen-