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Histoire de France

Depuis le commencement du douzième siècle jusqu’à la fin du quinzième, nous avons vu se former en France, par un progrès simultané et continu, le pouvoir monarchique et l’unité nationale. Les victoires successives des rois sur la féodalité ont eu pour double effet de procurer à leur autorité la force et l’indépendance, et de rattacher graduellement les uns aux autres les lambeaux dispersés du corps de la nation. 11 y a, en ce sens, ud fonds de vérité incontestable dans l’assertion, si souvent répétée par quelques-uns de nos publicistes, que « la France a été m l

faite par ses rois. » Le règne de Charles VIII, dans lequel nous entrons , va nous offrir encore un des actes les plus signalés de cette politique à la fois royale et nationale, l’incorporation de la Bretagne à la monarchie. Mais, à partir de cette époque et pour tout un siècle, la scène de l’histoire va changer d’aspect; les ambitions de la couronne et celles du pays ne sont plus les mêmes, et pendant trois règnes consécutifs. nous allons voir les princes oublier presque entièrement la revendication du sol français pour les conquêtes étrangères. Le sang de la noblesse du royaume va couler, plus de cinquante années durant, sur les champs de bataille de l’Italie pour le vain rêve de la possession de Naples et du Milanais. 11 faudra traverser ensuite la période douloureuse des guerres de religion; il faudra voir l'esprit féodal relever sa bannière avec de nouvelles couleurs et masquer ses prétentions factieuses derrière les intérêts sacrés de la conscience, avant d’arriver au règne d’un monarque qui recommence à travailler en même temps pour la royauté et pour la France. La seconde moitié du seizième siècle nous apparaîtra comme une de ces époques de révolution, où les idées et les passions se remuent avec une énergie prodigieuse, et où abondent les grands événements et les grands caractères ; mais, dans l’ordre politique et social, cette époque ne laissera pour résultat tinal à la France qu’une immense confusion et d’immenses ruines. Nous n’en admirerons que davantage celui dont le génie sut, au terme de cette crise, réparer tout ce qu'il y avait de réparable.

Charles VIII, lorsqu’il hérita de la couronne, était entré dans sa quatorzième année; il était donc majeur, aux termes de la célèbre ordonnance de Charles V. Mais cette majorité légale ne conférait pas à un enfant, aussi faible d’esprit que de corps, les moyens de gouverner par lui-même; et Louis XI, pour remédier à cette incapacité, l’avait placé sous la tutelle effective, sinon nominale, de l’aînée de ses filles, Anne de France, dame de Beaujeu. Cette princesse justifia la confiance de son père par les ressources de son esprit et la trempe virile de son caractère, au milieu des circonstances les plus difficiles. Elle régna de fait pendant huit ans, sous le nom du jeune roi, qui subit avec docilité le salutaire ascendant de sa sœur, et lui prêta le concours fidèle de son autorité dans toutes les luttes qu’elle eut à soutenir pour lui.

Le fardeau du gouvernement était lourd à porter, au lendemain de la mort de Louis XI. A part quelques hommes qui avaient vu de près ce monarque et apprécié les rares qualités de son esprit, la France entière n’avait qu’une voix pour maudire sa mémoire; à part le petit nombre de serviteurs qu’il avait enrichis de ses dons, le cri était unanime pour réclamer la réparation immédiate de ses injustices et de ses violences. Les princes et les seigneurs rappelaient en frémissant leurs privilèges violés, leurs biens confisqués et l’échafaud toujours prêt à se dresser pour eux ; le clergé, peu touché des dévotions superstitieuses du feu roi, lui reprochait d’avoir étendu jusque sur l’Église ses exactions et ses rigueurs arbitraires ; le parlement redisait avec indignation la justice prévôtale de Tris-

tan l’Hermite substituée à ses arrêts ; la bourgeoisie oubliait les prédilections royales dont elle avait été un temps l’objet, pour ne se souvenir que des charges effroyables qui l’avaient écrasée dans les dernières années du règne; il n’y avait pas jusqu’au peuple des campagnes dont l’humble voix s’élevait contre un pouvoir qui l’avait livré en proie aux exigences impitoyables du fisc, sans le protéger contre celles des gens de guerre. Il fallut d’urgence faire quelque chose pour soulager la souffrance universelle. Avant que rien ne fût statué sur la formation du conseil royal et sur le gouvernement de l’État, les princes du sang, accourus à Amboise auprès du jeune roi, lui dictèrent plusieurs mesures qui révoquaient les aliénations du domaine faites par Louis XI, restituaient une partie des biens confisqués, modéraient quelques-uns des impôts les plus odieux, appelaient enfin la rigueur de la justice sur plusieurs des suppôts de la tyrannie, sur Olivier le Dain entre autres, le plus exécré de tous. On pourvut en outre à l’un des plus pressants besoins du moment, en donnant un chef à la force militaire, qui n’en avait plus depuis huit ans : un acte, signé par trente princes, seigneurs et prélats, en même temps que par Charles VIII, investit le duc de Bourbon de l oflice de connétable de France (octobre 1483).

Mais on reconnut bientôt que cette réunion tumultuaire des grands de l’État autour du monarque enfant était impuissante à apporter aux maux publics les remèdes qu’ils réclamaient. Les ambitions rivales des princes s’accordèrent elles-mêmes à invo-

quer une autorité médiatrice qui fît à chacun d’eux sa part dans l’administration du royaume. Anne de Beaujeu tenait bien Charles VIH sous sa garde; mais le droit qu’elle exerçait n’était écrit nulle part; il lui était contesté par le duc d’Orléans, celui des princes que sa naissance rapprochait le plus du trône, et le duc de Bourbon lui-même, frère aîné du sire de Beaujeu, semblait peu d'humeur à s’incliner devant le commandement de sa belle-sœur. Ces dispositions étaient partagées par la plupart des autres sires du sang et toutes les premières têtes de la noblesse, soit que, dans les calculs de leur ambition, ils jugeassent peu sûr de s’attacher à la fortune fragile d’une femme, soit qu’au contraire, pressentant en elle la vigueur du génie paternel, ils ne voulussent pas laisser à son pouvoir le temps de s’établir. Quoi qu’ii en soit, au milieu de ces extrêmes difficultés du gouvernement et du choc imminent de ces prétentions opposées, on comprit de part et d’autre qu’il n’y avait rien de mieux à faire que de céder à la voix populaire qui appelait la réunion des États généraux. Le roi, en son conseil, les convoqua pour le 5 janvier 1484.

Ces États, qui doivent être comptés parmi les plus mémorables de l’ancienne monarchie, sont à peine mentionnés, chose étrange, dans les récits contemporains. Sans doute les narrateurs d’alors ne les ont appréciés que d’après l’importance réelle de leurs résultats, qui furent à peu près nuis. Mais, pour l’historien moderne, il y a grand intérêt à constater le sincère amour du bien public qui éclata dans cette assemblée, à entendre, après quatre siècles, les mâles

accents d’éloquence patriotique qui y retentirent. Quelques hommes , trop peu nombreux malheureusement, conçurent la pensée de faire des trois États du royaume ce qu’était dès lors le Parlement d’Angleterre, et de leur attribuer le vote effectif et libre deB impôts. 11 est curieux de lire dans Comines ces propres paroles : « qu'il n’est roi, ni seigneur sur terre qui ait pouvoir de lever un denier sur ses sujets, en sus des revenus de son domaine, sans l’octroi et consentement des peuples. » Comines n’était là que l’organe du sentiment public au moment où venait de finir le règne despotique de Louis XI; mais à ce sentiment ne se joignaient chez le plus grand nombre des membres des États ni l’expérience pratique des affaires, ni l’esprit de suite, ni le courage nécessaire pour faire triompher le principe qui était dans tous les esprits.

Un des députés qui siégèrent avec le plus d’éclat aux États de 1484, Jean Masselin, official de l’archevêché de Rouen, a laissé un journal des opérations de cette assemblée, assez détaillé et plein d’intérêt. On y voit la séance d’ouverture toute remplie par une longue harangue du chancelier Guillaume de Rochefort, véritable programme de gouvernement, qui engage la royauté envers le peuple par les plus amples promesses, et permet aux États de tout dire et de tout faire pour la réforme des abus. On nssiste ensuite à la rédaction des cahiers, où chacun des trois ordres dépose dans un langage libre et hardi ses doléances. Jamais tableau plus émouvant n avait été tracé « des griefs, oppressions et molestations du pauvre peuple

jadis nommé françois, et devenu de pire condition que le serf ; » jamais sur les six chapitres de l’Église, de la noblesse, du tiers-état, de la marchandise et du conseil du roi, les réformes nécessaires n’avaient été proposées d’une manière plus nette et plus catégorique. Ce fut sur le dernier de ces chapitres, l’organisation du conseil, que la discussion s’engagea le plus vivement au sein de l’assemblée; c’était là le champ de bataille où s’étaient donné rendez-vous les prétentions rivales des princes. Au milieu du jeu croisé de leurs intrigues pour se saisir chacun de sa part du pouvoir, une voix s’éleva pour revendiquer fièrement le droit souverain qui appartenait « au peuple, » d’intervenir, par l’organe des États, dans le gouvernement pendant la minorité royale. L’orateur, qui fit entendre ainsi à la France du quinzième siècle le langage des tribunes républicaines d’Athènes et de Rome, était un gentilhomme bourguignon, Philippe Pot, seigneur de la Roche. Mais son éloquence-n'influa en rien sur le vote de l’assemblée; comme l’a dit très-bien M. de Sismondi , « on prit une décision qui ne décidait rien; » la fiction delomniscience royale fut consacrée; c’était le roi qui, « en vertu de sa sagesse, prudence et discrétion au-dessus de son âge. » devait ordonner toute chose en son propre nom et présider son conseil ; le roi absent, la présidence en était ^dévolue au duc d’Orléans ; les autres princes y avaient leur place marquée par ordre de naissance, et rien de particulier n’était statué en faveur de Madame de Beaujeu et de son mari, sinon « qu’ils resteraient auprès de la personne du roi

comme ils y avaient été jusqu’alors. » Anne n'en demandait pas davantage. Il était impossible que Louis XI ne fût pas comme évoqué de son tombeau pour comparaître en accusé devant ces solennelles assises du royaume. Jean Cardier, juge et député du Forez, lorsqu'on en vint à traiter de la taille, dont quelques voix réclamaient la suppression entière, consentit à ce qu elle fût maintenue telle qu’elle avait été sous Charles VII ; mais il le fit en flétrissant avec une noble indignation le despotisme avilissant sous lequel le feu roi avait courbé la France. L’impression produite par ses paroles fut profonde. L’assemblée fut bien plus émue encore en un jour de séance royale, où les enfants dépouillés du duc de Nemours vinrent réclamer l’héritage paternel, et où l’on vit, derrière eux, se traîner au pied du trône de Charles VIII, leur cousin, Charles d’ Armagnac, les membres perclus et L esprit hébété par suite des quatorze années qu’il avait passées dans la fange d’un étroit cachot, livré à d’horribles tortures. Les larmes coulèrent de tous les yeux à ce spectacle, et un violent frémissement ne tarda pas à agiter les âmes, quand l’avocat de cet infortuné seigneur demanda hautement la tète de ceux qui s’étaient faits les instruments de ces barbaries, et qui se trouvaient devant lui sur les bancs des États, ou dans la suite du roi. C’était trop prétendre; le coup eût été trop direct et trop fort contre la mémoire de Louis XI. Les États n’obtinrent pour les victimes de la tyrannie de ce prince qu’une justice imparfaite, comme ils n’obtinrent pour la France que d'insuffisantes réparations. Pour qu’ils entrassent d’une ma-

nière efficace et salutaire dans l’administration du royaume, il eût fallu que l’esprit de Philippe Pot animât une partie au moins du corps de la noblesse et en fît une aristocratie politique, jalouse des libertés nationales, comme l’était dès ce temps même celle de l’Angleterre; il eût fallu que le tiers comptât dans ses rangs plusieurs hommes comme Jean Cardier, aussi éclairés et modérés dans leurs projets de réforme que fermes et courageux à en poursuivre l’accomplissement; il eût fallu enfin que la majorité du clergé eût consenti à se personnifier dans ce Jean Masselin, véritable homme d’État, si actifet si intelligent à maintenir sur tous les points en discussion la haute prérogative de rassemblée. Rien de pareil n’arriva; on se contenta de la vague promesse dictée à Charles VIII de rappeler les États dans deux ans, et la plupart des députés ne se montrèrent guère moins pressés de mettre un terme à leur rôle politique, que le conseil du roi ne le fut de les congédier, une fois qu’ils eurent voté les subsides. L’assemblée, ouverte le 1 5 janvier, fut close le 1 4 mars. Il fut démontré alors, comme il l’avait été en 1355, que la nation française, encore mineure, avait besoin de grandir sous la tutelle du pouvoir royal, avant d’être apte à avoir la main dans ses propres affaires. L’unique résultat acquis au royaume par la courte apparition des États généraux de 1484 fut de le soulager de ce que la tyrannie de Louis XI avait eu de plus oppressif : ils n’avaient rien su faire pour prévenir le conflit qui allait éclater entre Madame Anne, dont la main ferme et habile attirait chaque jour plus fortement à elle tout le gouver-

nement, et le duc d’Orléans, qui s’apprêtait à le lui disputer.

Ce prince était âgé de vingt et un ans : rien n’annonçait en lui celui qui fut plus tard le bon et sage Louis XII. Sa jeunesse était frivole, licencieuse, livrée à de bruyants plaisirs, et peu faite pour les graves soucis du pouvoir auquel il aspirait. Mais il subissait l’influence de son cousin le comte de Dunois, fils de l’illustre bâtard, aussi renommé dans l’intrigue que son père l’avait été sur les champs de bataille. C’était Dunois qui excitait l’ambition du duc d’Orléans et qui dirigeait ses démarches; c était lui qui avait déjà mis la main à l’œuvre pour rassembler les éléments des anciennes ligues féodales contre la couronne. Un moment il avait pu se flatter de voir le jeune roi échapper de lui-même à sa sœur, pour se donner au parti des princes. A la suite de son sacre, qui avait eu lieu le «30 mai à Reims, Charles VIII était entré en grande pompe dans sa bonne ville de Paris, et pendant deux mois ce n’avaient été que tournois et fêtes, dont le gouvernement affairé de Louis XI n’avait jamais donné le sjœetacle. Il y eut à la cour une sorte d’ivresse; elle fut prodigieuse surtout chez un monarque de quatorze ans, et rien ne saisit plus vivement son imagination que les succès de son beau cousin d’Orléans, dont les grâces chevaleresques se déployaient avec un égal avantage la lance au poing dans les joutes et dans les bals auprès des dames. Encore un peu, et l’enfant, par la pente naturelle de son âge, risquait de tomber sous la domination du jeune homme, devenu l’objet de son puéril enthou-

siasme. Anne était trop avisée pour ne pas reconnaître ce péril : elle se hâta d’emmener son frère de Paris, et le duc d’Orléans, inspiré par Dunois, n’eut, plus dès lors qu’une seule pensée, celle de conquérir par la force le pouvoir que ses séductions n’avaient pu lui procurer.

Dans cette nouvelle lutte qui allait s’engager entre l’esprit féodal et l’esprit monarchique, chacun s’empressa de courir à ses alliances. Le premier prince du sang se tenait pour assuré des sympathies de tous les sires des fleurs de lis, des Bourbons eux-mêmes, et il avait déjà noué des intrigues avec le duc de Bretagne et l’archiduc Maximilien. Mais l’active prévoyance d’Anne de Beaujeu arrêta tout court les premières tentatives d’hostilités. Elle profila du mécontentement des seigneurs bretons, ligués contre Pierre Landais, l’indigne favori de leur duc, pour les lier aux intérêts de Charles VIII, et en même temps elle opposa aux menaces plus bruyantes que redoutables de l’archiduc un traité, conclu avec les trois membres de Flandres, Gand, Bruges et Ypres, qui mirent leurs libertés sous la protection de leur suzerain, le roi de France. Le duc d Orléans, déconcerté, chercha tout aussitôt un autre appui à ses prétentions; il se rendit à Paris et dénonça au Parlement, en audience solennelle, l'usurpation de Madame Anne .qui, sans titre, gouvernaitl’Etat, disposait sou verainement des deniers publics et tenait le roi en sujétion. Le Parlement, par l’organe de son premier président La Vaquerie, déclina toute ingérence dans les matières de gouvernement et laissa le prince porter, sans plus de fruit,

devant l'Université ses impuissantes doléances. Le duc d'Orléans était si peu maître à Paris qu’il y échappa à grand’ peine aux gardes envoyés par Anne pour se saisir de sa personne. (Janvier 1485.)

Dunois, son mauvais génie, le décide alors à la guerre civile; il le flatte de l’assistance du duc d'Alençon et du duc de Bretagne en Normandie, du comte d’AngouIèmeen Poitou et du duc de Bourbon au centre du royaume. Mais, cette fois encore, les premières étincelles de l incendie qui commence à s’allumer, sont étouffées par la main énergique d’Anne de Beaujeu, et les princes rebelles sont contraints d’aller à Rouen grossir la cour de Charles VIII. Ce n’était qu’une soumission apparente, et quelques semaines s’étaient à peine écoulées que Dunois avait renoué ses trames criminelles, non-seulement avec Landais et avec l’archiduc, qui venait de faire rentrer les trois grandes communes de Flandres sous son obéissance, mais avec F odieux Richard III qui, tout souillé du sang de ses neveux, s’était assis sur le trône d’Angleterre. Anne était libre désormais de tout ménagement envers l’usurpateur qui se flattait de populariser son pouvoir par la revendication de la couronne de France; elle laissa le comte de Richemont, Henri Tudor, dernier rejeton de la Rose rouge, préparer dans les ports de Normandie une expédition contre Richard III, et la bataille de Bosworth la délivra bientôt de cet ennemi (22 août 1485). Restaient Maximilien et le duc de Bretagne; ce dernier, forcé de livrer Landais à ses barons qui le pendirent, demeura comme étourdi de cette atteinte portée à son pouvoir, et ses secours man-

quèrent au duc d’Orléans qui reparut encore, vaincu et humilié, à la cour. Mais l’archiduc, proclamé roi des Romains, se sentait enfin de force à faire la guerre autrement qu’en paroles, et, au printemps de l’année 1486, il entra en Artois où il prit quelques villes. A ce coup, le grand corps de la noblesse féodale crut le moment venu de redonner carrière à ses passions turbulentes et à ses prétentions anarchiques. La guerre étrangère devint le signal de la guerre civile, et la fille de Louis XI vit se former contre elle une autre ligue du bien public, sans avoir eu d’autre tort que celui de défendre le roi et l’État avec une courageuse persévérance. Le duc de Lorraine, à qui elle avait refusé de rendre le comté de Provence réuni désormais à la couronne, le duc de Bourbon, jaloux de la fortune de son cadet, Pierre de Beaujeu, le duc de Bretagne, secondé par ses peuples à qui Madame Anne avait trop laissé voir son projet de les incorporer à la monarchie, le duc d’Orléans enfin, à la tête de grand nombre des plus puissants seigneurs du royaume, signèrent avec Maximilien un traité dont le but était d’emporter la France en lambeaux, sous le prétexte d’affranchir le roi de la tutelle tyrannique de sa sœur (décembre I486). Le drapeau de 1 insurrection féodale fut déployé en Guyenne et eu Bretagne, pendant que les lansquenets de l’archiduc poussaient la guerre en Artois.

Partout Anne de Beaujeu sut faire tête à l'orage. Le duc d Orléans, avant de tirer l'épée, avait ourdi un complot pour faire enlever le roi par les mains de Philippe de Comines et de 1 évêque de Montauban,

Georges d’Amboise, destiné à lui rendre plus tard de plus nobles services. Le complot fut découvert, les coupables arrêtés, et Comines, enfermé huit mois dans une de ces cages de fer qu’avait inventées Louis XI, apprit ainsi à les décrire fidèlement dans ses Mémoires. Bientôt l’armée royale entre en Aquitaine, et les chefs des maisons de Foix, d Albret et de Comminges, naguère si puissantes en ces contrées, s'étonnent de voir leur bannière, qu’ils ont levée contre celle du roi, en un instant abandonnée. Charles VIII, après quelques jours de campagne, est reçu triomphalement dans Bordeaux (7 mars 1487). Madame Anne donne à son mari l’important gouvernement de la Guyenne, et elle ne tarde pas à voir son beau-frère, le duc de Bourbon, revenir à elle, renonçant enfin à séparer ses intérêts de ceux de la royauté. La mort de ce prince mit, l'année suivante, aux mains du sire de Beaujeu les vastes seigneuries de la maison de Bourbon (1er avril 1488). La guerre cependant ne devait être ni aussi facile, ni aussi courte en Bretagne. Les habiles menées d’Anne y avaient refait parmi les seigneurs un parti français qui, dès l’abord, livra aux troupes du roi une partie considérable de la province. Mais le duc François, avec le duc d’Orléans, Dunois et les autres chefs des rebelles qu il avait accueillis, s’enferma dans la graude cité de Nantes, où de puissants renforts de Bas-Bretons, de Gascons et d’Allemands envoyés par Maximilien vinrent le rejoindre, et les capitaines de l’armée royale, qui setaient présentés devant la ville pour l’assiéger, comprirent qu’ainsi défendue, elle ne pouvait tomber sous leurs coups.

Ils en remirent l’attaque à l’année suivante. Anne, en attendant, ne négligea pas d’autres armes qu elle avait contre ses ennemis : elle les cita devant le Parlement et üt rendre arrêt contre leur félouie.

Lorsque la campagne s’ouvrit eu 1488, les dispositions de la noblesse bretonne étaient devenues toutes différentes envers la France. A voir la manière dont Madame Anne établissait l’autorité de son frère dans les villes occupées par les troupes royales, il n’était plus douteux qu’elle prétendit, à la mort de François II, dépouiller les deux filles de ce prince de leur héritage, au profit de la couronne. La plupart des seigneurs, par un brusque changement, rendirent alors leur allégeance au duc , et à leur patrie le secours de leurs épées. C 'était une guerre nationale, connue l’avait été plus d’un siècle auparavant celle des Bretons contre Charles V. Mais le pouvoir monarchique avait grandi depuis lors, et le roi avait mis à la tête de son armée un jeune gentilhomme, dont les exploits allaient illustrer un nom enlouré jusqu’alors d’une assez triste célébrité. Louis de la Trémoille, petit-fils de l’odieux favori de Charles VII , se montra, dès son premier commandement, un habile homme de guerre ; la rapidité de ses mouvements déconcerta l’effort patriotique des États de Bretagne assemblés à Nantes, et les troupes qu’ils envoyèrent au secours de la forte ville de Fougères arrivèrent trop tard pour la sauver des coups redoutables de l’artillerie française. Elles essayèrent de prendre leur revanche en marchant contre la petite place de Saint-Aubin du Cormier, également tombée aux mains de la Trémoille. Ce fut là

que les deux armées se rencontrèrent. Il n'y avait ni unité d’éléments, ni unité de commandement dans celle des princes ; à côté de l’infanterie bretonne combattaient les Gascons du sire d’Albret, les lansquenets de Maximilien, et des Anglais même accourus là, malgré la défense de leur roi, en souvenir de leur vieille haine contre la France. Aussi, les chefs désunis de cette masse tumultueuse ne surent-ils pas profiter de la confusion momentanée dans laquelle s’offrit à eux l’armée française ; ils la laissèrent se remettre en ordre, prendre l’offensive et les tourner. Le choc fut vaillamment soutenu, la mêlée sanglante, mais la victoire complète pour les Français. Le duc d’Orléans, pris au milieu des lansquenets, courut le risque de la vie; quelques hommes d’armes le sauvèrent et le conduisirent au sire de la Trémoille (27 juillet 1488). Madame Anne, de prison en prison, finit par l’enfermer dans la tour de Bourges, où il attendit trois ans la liberté.

La victoire de Saint-Aubin du Cormier eut les plus importants résultats ; elle anéantit la dernière des grandes ligues féodales organisées en France contre la royauté, et du même coup elle prépara la fin de l’indépendance de la Bretagne. Le duc François était désormais hors d’état de tenir contre l’élan victorieux de la Trémoille; la prise de Saint-Malo, qui mit un immense butin aux mains de l’armée royale , acheva de l’abattre; et réduit à demander la paix, il subit tristement la convention de Sablé, qui lui interdisait de marier ses filles contre le gré du roi et d’ouvrir son duché à des troupes étrangères. Quelques-unes

de ses meilleures places devaient de plus rester occupées par des garnisons françaises (20 août 1488). Le faible prince mourut peu de jours après avoir signé ce traité. Il avait institué, à sa dernière heure, Anne, l’aînée de ses filles, pour son héritière, sous la tutelle du sire de Rieux et de la comtesse de Laval; mais ses dispositions ne furent point reconnues par le conseil de France. En vertu du droit féodal, Charles VIII élevait des prétentions sur le duché de Bretagne, grand fief qui, selon les légistes de la couronne, ne pouvait tomber en quenouille; il s’opposa donc à ce que la princesse Anne prît le titre de duchesse jusqu’à décision rendue sur leurs droits respectifs. Comme suzerain, en outre, il réclamait, toujours aux termes de la loi féodale, la garde-noble des deux jeunes orphelines. Les états de Bretagne ne voulurent ni de la tutelle, ni moins encore de la souveraineté royale, et ils s’apprêtèrent, avec des secours étrangers, à lutter contre la force irrésistible des choses qui poussait leur patrie dans le vaste sein de la monarchie française.

Cette lutte, la dernière que les Bretons soutinrent pour leur indépendance, a jeté peu d’éclat dans l’histoire. A part quelques souvenirs laissés par le patriotisme local à la légende,, l’esprit national occupe une moindre place que les intrigues étrangères dans celte crise suprême des destinées de la vieille Armorique. Un des rôles principaux y appartient à Maximilien d’Autriche, que nous allons voir poursuivre sur ce théâtre la politique traditionnelle de sa maison, celle de chercher son agrandissement dans des mariages.

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