‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 2 sur 38 · III · texte numérisé non relu

III

La fortune de ce prince, toujours incertaine et chancelante aux Pays-Bas , ne lui permit de rien tenter d’abord contre les Français, qui étendirent, sans presque rencontrer d’obstacles, leur conquête sur toute la Basse-Bretagne. C’était à grand’peine que ses lansquenets tenaient en Artois contre le maréchal des Querdes, tandis qu’il subissait lui-même l’étrange humiliation d être détenu prisonnier à Bruges par les Flamands, qu’il avait fatigués de ses extorsions et de ses violences (février à mai 1488). Ses affaires devinrent meilleures au commencement de l’année suivante, et ce fut alors que des négociations habilement conduites lui donnèrent l’espérance, en épousant la jeune duchesse Anne, d’empêcher la réunion de la Bretagne à la France. 11 s était assuré l’alliance du roi d’Aragon, Ferdinand le Catholique, aussi impatient de reconquérir le Roussillon et la Cerdagne sur Charles VIII que Grenade sur les Maures. Un autre allié, plus puissant encore et plus menaçant pour la France, s’était joint à Maximilien : Henri VII, entraîné malgré lui par l’irrésistible vœu de son parlement, avait conclu un double traité avec le roi des Romains et la duchesse Anne, pour arracher la Bretagne aux Français. Six mille Anglais et deux mille Espagnols débarquèrent à Guérande et dans le Morbihan, au même temps où les troupes allemandes reprenaient I’offen6ive aux Pays-Bas. Cette tripleattaque, quoique assez peu redoutable, a été justement signalée par un historien, comme le prélude des coalitions que les siècles suivants virent, dans des proportions bien autrement étendues, se former contre la France. Une

convention signée à Francfort fit promptement cesser la guerre entre Charles VIII et Maximilien (juillet 1 489) ; mais la Bretagne ne fut point pour cela pacifiée. Les Espagnols y étaient restés pour appuyer la brigue du roi des Romains; les Anglais y soutenaient celle du sire d’Albret , autre prétendant à la main de la jeune duchesse; nombre de villes étaient demeurées aux mains des garnisons françaises. Deux ans se passèrent ainsi, pendant lesquels la malheureuse contrée eut à subir à la fois les horreurs de la guerre civile et de la guerre étrangère.

Cependant la duchesse Anne, toute Bretonne de cœur et d’une décision de caractère fort au-dessus de son âge (elle n’avait que quatorze ans), se persuada qu’en acceptant Maximilien pour époux, elle s’assurerait les meilleures chances de sauver sa couronne et l’indépendance de son pays. Tandis que le roi des Romains, aux bords du Danube, était occupé à reconquérir Vienne et à envahir la Hongrie, son envoyé, le comte de Nassau, arriva secrètement à Rennes, et y épousa la princesse par procuration (1490). Peu de mois après, Anne, comme si rien n’eût manqué à la conclusion de son mariage, prit solennellement le titre de reine des Romains. Mais l'état de ses affaires n’en fut pas amélioré; Maximilien, partagé entre sa lutte contre les Hongrois et ses nouveaux et impuissants efforts pour maîtriser en Flandre l’esprit de révolte, ne put rien faire pour celle qu’il appelait son épouse; l’avare Henri VII se refusa à envoyer un soldat de plus en Bretagne , et le roi catholique n’avait pas trop de toutes ses forces pour

porter à Grenade des coups décisifs. L’ascendant de la France devenait irrésistible. Le sire d’Albret, dont la jeune duchesse avait déconcerté les prétentions, s’en vengea alors en livrant aux troupes royales le château de Nantes, et le 4 avril 1491, Charles VIII fit son entrée dans cette grande ville. C’était un pas de plus, et un pas immense fait par la domination française en Bretagne. Au retour de ce voyage, eut lieu le premier acte de la volonté royale, qui signifia à Madame Anne de France qu’elle avait cessé de régner absolument sur l’esprit de son frère. Cédant aux instances de quelques-uns de ses courtisans et aux larmes de sa seconde sœur, Jeanne, mariée au duc d Orléans, Charles sortit un soir de son château du Plessis-lez- Tours pour aller tirer ce prince de sa prison (mai 1491). L’illustre captif, touché de l’affectueuse générosité du jeune roi, sembla dès lors n’avoir plus pour lui que des sentiments de fidélité et de dévouement dans le cœur. L’œuvre de Charles VIH eût été incomplète, s’il n’eut réconcilié avec le duc d'Orléans Madame Anne et son mari, le duc de Bourbon; le grand agent des intrigues féodales, le comte de Dunois, fut un des garants de cet accord, qui, en rétablissant l’union dans la maison royale, et effaçant jusqu’au souvenir des derniers troubles, aida puissamment au dénoûment heureux qu’allait recevoir la grande affaire de Bretagne.

Les armes françaises étaient victorieuses par toute la province, et la duchesse Anne, assiégée dans Rennes, n’avait plus d’espoir qu’aux secours vainement attendus de Maximilien. La diète de l’Empire

venait bien de prendre une décision qui rengageait à soutenir les droits du roi des Romains (novembre 1491); mais la lenteur ordinaire du corps germanique fut devancée par le cours précipité des événements. Traiter à l’amiable avec la France était devenu pour le patriotisme breton le seul moyen d échapper à la dure loi de la conquête. Les deux plus fidèles serviteurs de la jeune duchesse, les sires de Rieux et de Montauban, et avec eux tous les premiers seigneurs du pays, reconnurent cette nécessité, et des conférences s’ouvrirent, qui aboutirent promptement à une convention ayant pour objet immédiat la cessation des hostilités et le renvoi des troupes étrangères. Il était statué en même temps que le roi et la duchesse Anne soumettraient leurs prétentions respectives sur la Bretagne à l’arbitrage de vingt-quatre commissaires choisis, à nombre égal, par les deux parties. Mais ce traité public n’était destiné qu’à masquer, aux yeux des agents de Maximilien, une autre négociation conduite dans l’ombre par les soins habiles du comte de Dunois. Anne, dans sa haute ambition, avait déclaré ne vouloir échanger sa couronne ducale que contre une couronne de reine; on fit luire à ses yeux celle de France, et elle consentit sans trop de peine à rompre ses accords avec le roi des Romains. Le jour même où était signé le traité qui l’autorisait , si la sentence arbitrale lui était contraire, à se rendre en Allemagne auprès de Maximilien, elle engageait sa foi à Charles VIII. « Le 15 novembre, dit le chroniqueur Molinet, continuateur des historiens wallons de la maison de Bourgogne,

le roi étant allé accomplir un pèlerinage à Notre- Dame, près de Rennes, sa dévotion faite, il entra dans Rennes, accompagné de cent hommes d’armes et de cinquante archers de sa garde, salua la duchesse et parlementa longtemps avec elle. Trois jours après, se trouvèrent en une chapelle, où en présence du duc d’Orléans, de la dame de Beaujeu, du prince d’Orange, du seigneur de Dunois, du chancelier de Bretagne et d’autres, le roi fiança ladite princesse. » On brisait par là du même coup l’engagement qui liait Anne à Maximilien, et celui qui unissait le roi à la jeune Marguerite d’Autriche; on renonçait à la Franche-Comté et à l’Artois pour gagner la Bretagne. Le mariage, tenu secret jusqu’au jour de la célébration, se fit solennellement au château de Langeais, en Touraine, le 10 décembre 1491. Les deux époux avaient déclaré confondre leurs droits sur la Bretagne, avec celte clause toutefois que, si Anne survivait au roi sans avoir d’enfants mâles, elle ne pourrait se marier en secondes noces qu’au roi futur, ou au présomptif successeur de la couronne. L’avenir montra tout ce que celle clause renfermait de sage prévoyance. Ainsi finit la longue indépendance de la Bretagne, ainsi entra dans le corps de la monarchie française la dernière des provinces où se fût conservé le vieux génie de la race celtique. En même temps que le royaume, de l’embouchure de la Vilaine à celle de la Loire, atteignait sa grande limite de l'Océan, il gagnait une intrépide et nombreuse population de soldats et dé matelots, que depuis deux siècles il avait trouvée trop souvent dans les rangs ennemis. Les

Bretons, de leur côté, en devenant Français, gardèrent, pour un temps du moins, l’illusion de croire qu’ils n’avaient point renoncé à leur nationalité; nonseulement le vote des subsides par leurs trois états et la juridiction indépendante de leur parlement leur furent assurés, avec toutes leurs autres franchises, mais il resta pour satisfaction à leur orgueil de se dire qu’ils ne faisaient point partie du domaine de la couronne, et que le roi de France ne régnait sur eux que comme duc de Bretagne. On sait avec quelle fidélité cette Gère province, dans les temps qui suivirent, garda le souvenir du libre contrat qui l’avait attachée à la France, quelle résistance elle opposa toujours au despotisme administratif qui envahissait le reste du royaume, et comment en 1788, l’année même qui précéda la révolution française, les stipulations matrimoniales d’Anne de Bretagne furent encore invoquées contre les dernières entreprises du pouvoir absolu.

Il fallait s’attendre à ce qu’un coup de politique aussi habile et aussi heureux armât contre la France les trois couronnes, rivales de sa grandeur, qui s’étaient efforcées de le prévenir. Maximilien, à qui l’on venait d’enlever sa femme et à qui l’on allait renvoyer sa fille, ne pouvait manquer de ressentir vivement ce double outrage. Mais près d’une année se passa avant que les troubles de Flandre et les embarras de sa domination en Allemagne lui permissent de commencer la guerre (octobre 1492). Henri VII eût bien voulu n’y point prendre part, et ce fut malgré lui qu’il y fut poussé par la violente explo-

sion de l’orgueil blessé du peuple anglais. 11 fallut qu'il annonçât à son parlement sa résolution d’aller reconquérir son royaume de France, et ayant passé la mer avec une nombreuse armée, il marcha sur Boulogne pour l’assiéger. L’action des rois catholiques fut plus vive et plus décidée; avec le prestige de gloire et de puissance que leur donnait la prise de Grenade (2 janvier 1492), ils mirent leurs troupes en mouvement pour recouvrer le Roussillon et la Cerdagne. Une triple attaque menaçait ainsi la France ; mais elle avait assez de force pour y faire tête, et les chances de succès étaient belles pour un jeune monarque avide de la gloire militaire. Malheureusement l’imagination de Charles VIII, pleine de chimériques idées de conquêtes lointaines, rêvait tout autre chose que le solide honneur de défendre sa couronne dans une guerre nationale, et pour être libre de se lancer dans la plus folle des aventures, il se hâta de négocier avec tous ses ennemis et d'acheter d eux la paix par des sacrifices aussi honteux que funestes. Il commença par céder aux réclamations élevées par Ferdinand et Isabelle sur le Roussillon et la Cerdagne; leurs droits sur ces provinces étaient incontestables, mais à condition qu’ils rendissent les sommes dont elles avaient été le gage aux mains de Louis XL Charles VIII abandonna à la fois et la frontière française des Pyrénées orientales et les quatre cent mille écusd’or prêtés par son père (octobre 1492). Il y avait à peine un mois que Henri VII était sous les murs de Boulogne, et l’ardeur de son armée s'était déjà éteinte au milieu des lenteurs meurtrières

d’un siège : au lieu de faire un effort pour la détruire, on lui apporta des offres de paix que roi et lords s’empressèrent d’accepter. Par le traité d’Étaples, Charles s’engagea à payer à Henri VII près de huit cent mille écus d’or; c’était se déclarer son tributaire et, aux dépens de l’honneur français, donner à la fois satisfaction à l’avarice du monarque et à l'orgueil du peuple britannique (3 novembre 1492). Seul en face de la France, Maximilien n’eût pas été un ennemi redoutable; la perte d’Arras, qu’il venait d’enlever par surprise, et celle de Besançon, qui s’était soulevé en sa faveur, n'eussent pas été difficiles à réparer. Tout au moins eût il été possible de conserver au royaume l’Artois et la Franche-Comté, en mariant Marguerite d’Autriche, qui était toujours à la cour de France, à un des princes de la maison royale. On ne fit pas le moindre effort pour atteindre ce résultat, et la paix deSenlis (23 mai 1493) rendit à Maximilien, avec sa fille, deux provinces qui ne devaient rentrer qu’après plus d’un siècle et demi au sein de la monarchie française. Au prix de tous ces sacrifices, le jeune roi put se donner tout entier à ses romanesques projets de conquête sur Naples et sur l’Orient.

Il importe de dire ici quelques mots sur l’état de l’Italie, qui, pendant cinquante ans, va devenir, pour les armes de la France, un théâtre de gloire et de malheurs.

Cette belle contrée brillait alors de toute la splendeur renaissante des lettres et des arts : Nicolas V et Pie II avaient encouragé à Rome de tous leurs efforts la savante exhumation des trésors enfouis de l’antiquité;

les deux grands Médicis, Côme l’Ancien et Laurent le Magnifique, avaient fait de Florence une seconde Athènes, parée de toutes les gloires qui avaient illustré la première; avec moins d éclat, mais non sans honneur, les autres cités italiennes étaient entrées dans cette phase de rénovation intellectuelle qu’on a appelée du nom de Renaissance. Jamais, depuis les anciens jours de la grandeur romaine, ces peuples n’avaient paru mieux montrer qu’alors la supériorité de leur génie sur celui des autres nations de FOccident. Mais cette époque, si éblouissante en apparence, n’en était pas moins celle du déclin politique de l’Italie. La liberté républicaine, qui, au moyen âge, y avait fleuri presque aussi glorieusement que dans la Grèce antique, n'existait plus nulle part. Les villes lombardes, où elle avait donné de si beaux spectacles d’héroïsme, l'avaient perdue dès le treizième siècle, et la tyrannie des Sforza y avait remplacé sans combat celle des Visconti. Florence, fatiguée des orages de la démocratie, avait reçu des Médicis, avec le culte de la littérature et des arts, l’élégante corruption de la servitude, et l’austère éloquence de Savonaroia ne devait que pour un court instant y restaurer la religion et le patriotisme. Venise seule, conservant ses anciennes institutions, portait encore fièrement le nom de république; mais l’oligarchie marchande qui la gouvernait n’était guère moins absolue que les despotes de Florence et de Milan, et malgré le jeu savant de sa politique, malgré les dehors de son éclatante prospérité, la reine de l’Adriatique touchait aux jours de sa décadence. A Rome, les pon-

tificats de Thomas de Sarzaneet d’Æneas Sylvius Piccolomini n’avaient donné à l’Église qu’une trop courte consolation; leurs successeurs Sixte IV et Innocent VIII avaient commencé la série de ces pontifes plus soucieux des intérêts terrestres de la politique italienne que des immortels intérêts de la catholicité, et destinés à entrer pour une si large part dans les maux de l’Italie, comme dans ceux de l’Éiilise. A cette heure même, celui de ces papes qui a laissé les plus tristes souvenirs à l'histoire, Alexandre VI, venait de s’asseoir dans la chaire de Saint-Pierre. Enfin la dynastie aragonaise qui régnait à Naples, s’y faisait abhorrer par ses extorsions et ses violences. Le vieux Ferdinand I" ne se soutenait que par des secours du dehors contre la haine de ses sujets, et son fils Alphonse II, qui lui succéda au commencement de l’année 1494, plus cruel encore et plus détesté que lui, sentit son trône trembler au premier bruit des préparatifs que faisait Charles VIII pour franchir les Alpes. Ajoutons pour dernier trait à ce tableau, que ce n’étaient qu’intrigues et guerres continuelles entre ces divers États pour exercer la prépondérance en Italie, et que ces guerres, faites presque uniquement par la main mercenaire des condottieri , laissaient les peuples sans vertus militaires, aussi bien que sans patriotisme. Nous en avons dit assez pour que I on comprenne quel magnifique champ de bataille la péninsule italique offrait alors aux ambitions étrangères.

Il y avait plusieurs années déjà que le cri des princes ou des peuples appelait l’intervention française au delàdes Alpes. Gênes, que nous n’avons pas nom-

mée toutà l'heure, à cause de son peu d’iniluence sur la destinée générale de l'Italie, avait été la première à tendre les mains vers Charles VIII; pour s’affranchir de son doge Fregoso, elle avait offert au jeune roi les droits de suzeraineté un moment exercés et puis abdiqués par Louis XI (1489). Ç’avaitété ensuite le pape Innocent VIII qui avait invoqué contre le tyran de Naples les armes de la France; puis, à la mort de Laurent le Magnifique (avril 1492), quand la voix enthousiaste du dominicain Jérôme Savonarola s’était élevée dans Florence, pour prêcher le retour aux vertus de l’Évangile et aux institutions républicaines, cette voix avait sommé, au nom de Dieu, le grand roi d'Occidenl devenir régénérer la liberté italienne; chaque jour enfin voyait arriver «à la cour de France des émigrés napolitains chassés par les rigueurs du vieux Ferdinand, tous pressant Charles VIII de revendiquer par les armes les droits usurpés de la maison d’Anjou, dont il était l’héritier. C’était plus qu’il n’en fallait pour enflammer l’imagination d’un jeune monarque, dont aucune éducation n’avait éclairé l’esprit ni réglé les penchants, qui, selon le témoignage de Comines, « étoit de peu de sens, plein de son vouloir et pas accompagné de sages gens, et de qui l’unique pensée étoit de voir choses nouvelles et de faire qu’il fût parlé de lui. » Sa faible tête, exaltée par la lecture fantastique des romans de chevalerie, allait dans ses visées ambitieuses bien au delà de la conquête de Naples; il comptait se servir de Zizimou Djem, frère du sultan Bajazet II, réfugié en France, comme d'un instrument pour se frayer la route de Constantinople,

et aller y ceindre la couronne des empereurs d’Orient. Charles VIII était tout plein de ces rêves, lorsque le prince à qui semblait confié le soin de garder les portes de l'Italie s’offrit soudainement à les lu ouvrir.

Louis Sforza, surnommé le More, tuteur de son neveu Jean Galéas, duc de Milan, au lieu de restituer ses États à ce jeune prince devenu majeur, le tenait prisonnier dans le château de Pavie. Les peuples, qu’il gouvernait en maître dur et habile; subissaient son joug en silence; mais il sentait n’avoir nul fond à faire sur leur affection, et l’alliance de Naples et de Florence avait été jusque-là le principal appui de son illégitime autorité. Naples lui manqua tout à coup. Alphonse d’Aragon, ayant marié sa fille à Jean Galéas, réclama pour son gendre l’entrée en possession de son héritage, et, sur le refus de Sforza d’accéder à sa juste et impérieuse requête , il commença à remuer tout en Italie contre l’usurpateur. Pierre de Médicis, qui venait de succéder à Laurent, son père, dans la seigneurie de Florence, épousa la querelle du prince aragonais, et leurs forces réunies étaient à l heure de se mettre en mouvement pour abattre le pouvoir mal affermi de Louis le More. Ce fut alors que celui-ci prit la résolution désespérée de se jeter entre les bras du roi de France : si Charles VIII consentait à le couvrir de son alliance, il lui offrait, avec le passage à travers la Lombardie, des secours d’hommes et d argent pour la conquête de Naples. Lorsque les agents de Sforza arrivèrent à la cour de France, tout ce qu’il y avait d’esprits sensés dont les paroles pou-

vaient parvenir à l’oreille du roi, s’efforcaient de le retenir sur la pente périlleuse où il allait se précipiter. Sa sœur, la duchesse de Bourbon, le prudent Comines, le maréchal des Querdes, tous ceux qui se souvenaient de la politique de Louis XI, eussent voulu lui inspirer d’autres ambitions. Des Querdes surtout, à la fois homme de conseil et d’exécution, le pressait de porter à la frontière des Pays-Bas toutes les forces du royaume. Arrêté un moment par cette sage opposition, Charles n'en tint plus aucun compte quand les envoyés du régent de Milan, joignant leurs instances à celles des émigrés napolitains, firent luire à ses yeux, avec le prestige d’une facile conquête, toutes les beautés du ciel de l’Italie, toute la richesse de son sol et la splendeur enchanteresse de ses villes. Un traité secret fut aussitôt conclu entre le roi de France et Louis Sforza, et l’entrée des Français en Italie fut alors décidée. Cette malheureuse contrée, pour retrouver la liberté et la paix, avait convié l’étranger à intervenir dans ses discordes intestines : ce fut la guerre avec le long cortège de ses maux, ce fut la servitude avec ses hontes et ses misères, ce fut la dégradation politique et morale que l’étranger lui apporta pour plusieurs siècles.

Il est digne de remarque qu’au moment où Charles allait se jeter dans cette guerre avec la jeune noblesse qui partageait son téméraire entraînement, la bourgeoisie parisienne, mieux éclairée sur les vrais intérêts du royaume, fit tout ce qui lui était possible pour rompre l’entreprise. Elle voulut porter ses représentations au pied du trône; mais ses députés ne furent

pas admis devant le roi, pressé de courir à Lyon, où il avait donné rendez-vous à son armée. A peine cependant est-il arrivé dans cette ville, que l’ivresse des plaisirs semble avoir remplacé chez lui ses fantaisies guerrières; il n’est plus occupé que de galanteries, de bals et de tournois; il y dissipe dans de folles dépenses les fonds faits pour l’expédition ; il ne faut rien moins qu’une épidémie qui éclate à Lyon, pour l’arracher après plusieurs mois à ce séjour. A Vienne, sur le Rhône, le défaut d’argent, joint aux dernières et énergiques remontrances du duc et de la duchesse de Bourbon, tient un moment encoreen suspens la mobile volonté du monarque; mais cette hésitation est de courte durée : les conseils de la raison sont de faibles digues emportées par la fougueuse éloquence du cardinal Julien de la Rovere, aussi ardent alors à introduire dans sa patrie les barbares qu'il le sera plus tard à les en chasser. l>e 2 septembre 1 494, Charles VIU franchit le mont Genèvre et descend dans les plaines du Piémont, ayant autour de lui ses cousins les comtes de Montpensier et de Vendôme, de la maison de Bourbon, les deux maréchaux bretons de Rieux et de Gié, Louis de la Trémoille, le vainqueur de Saint- Aubin du Cormier, et avec eux l’élite de cette noblesse française, dont la turbulence guerrière, après avoir si longtemps agité le royaume, va se signaler au dehors par d’héroïques et inutiles exploits.

Pendant que le duc d’Orléans inaugure les guerres d’Italie en détruisant à Rapallo une petite armée napolitaine débarquée pour insurger Gênes contre les Français, Charles VI II traverse au milieu des fêtes les

villes du Piémont et de la Lombardie; Louis Sforza le conduit, comme par la main, jusqu’à la frontière de Toscane, et ne le quitte que pour aller recueillir l’héritage du duché de Milan, passé entre ses mains par la mort soudaine de son neveu. Pierre de Médicis avait promis à son allié Alphonse d arrêter la marche du roi à l’entrée des Apennins ; mais ses ordres cessèrent d’être écoutés au premier bruit des pas de l’armée française; les peuples, selon le témoignage de Comines, étaient livrés à la plus étrange des illusions :

« ils avouoient les François comme saints, estimant en eux toute foi et bonté. » Pise, opprimée sous la domination florentine, accueillit Charles comme son libérateur, et Florence, après s’être affranchie des Médicis, lui députa Savonarola, qui le salua du titre d'envoyé de Dieu. Les velléités despotiques du monarque faillirent le brouiller avec les chefs de la révolution, qui lui avaient parlé le fier langage des magistrats d'un peuple libre; mais l'influence souveraine de celui en qui Florence vénérait un prophète fit taire tous les dissentiments, et un traité d alliance perpétuelle attacha la république, pour un moment régénérée, aux intérêts du roi de France. Un tout autre accueil semblait devoir attendre Charles dans les États de 1 Église, dont Alexandre VI lui avait interdit l accès sous peine d’excommunication. Il ne tint nul compte de cette impuissante menace, et au lieu de trouver les peuples soulevés contre lui à la voix du pape, il traversa le patrimoine de saint Pierre et la campagne romaine, comme il avait traversé le reste de 1 Italie, dans le tranquille appareil d’une marche

triomphale. Son entrée à Rome eut lieu le 31 décembre, à la lueur des torches, et le spectacle qu’elle offrit aux peuples les frappa d’admiration et d'épouvante. Jamais peut-être, depuis les anciens jours de la puissance romaine, une pompe guerrière aussi imposante n’avait été déployée aux yeux de la ville pontificale; l'artillerie française surtout, d'après les témoignages contemporains, étonna les regards par sa formidable nouveauté. Alexandre VI, enfermé au château Saint-Ange, trembla un moment devant les canons français braqués contre sa forteresse, et bien plus encore devant la menace d’une sentence de déposition que le cardinal de la Rovcre pressait le roi de faire rendre contre lui par un concile. Mais le pape reconnut bien vite qu’il n entrait pas dans les vues de Charles VIII de se faire le réformateur de l’Église ; il lamusa par de trompeuses négociations, lui laissa l’orgueilleuse satisfaction d’exercer dans Rome les droits souverains de la conquête, et ne lui refusa en apparence aucune des concessions au prix desquelles il pouvait hâter son départ. Le 28 janvier 1495, l'armée française s’ébranla vers Naples.

Une révolution venait de s’y accomplir. Alphonse II, accablé sous le poids de l’exécration publique et assiégé de mille terreurs superstitieuses, avait renoncé à défendre son royaume et s’était réfugié au fond d’un couvent de la Sicile. Le jeune et héroïque Ferdinand, son fils, ne lui succéda que pour se voir lâchement abandonné dans la forte position de San Germano, où il attendait l’ennemi. Vainement l’ambassadeur des rois catholiques, Antonio de Fonseca, essaya-t-il, par III 3

une protestation faite au nom de ses maîtres, d’arrêter 1 invasion française et de raffermir la fidélité ébranlée du peuple napolitain; entouré partout de trahisons, Ferdinand eut à peine le temps de se sauver dans l ile d’Isehia. Dès lors, Charles VIII n'a plus à se porter en avant dans le menaçant appareil de la conquête ; sa marche est celle d’un roi longtemps attendu de ses peuples et rendu enfin à leur amour. Naples, toujours prête, comme elle l'a tant de fois prouvé depuis lors, à saluer de son enthousiasme chaque domination nouvelle, Naples l’appelle et s’est pour ainsi dire précipitée tout entière à sa rencontre. 11 y entre avec l’éclatant cortège de son armée, au milieu des acclamations bruyantes d’une multitude enivrée par la nouveauté des événements et par la magnificence du spectacle. Les seigneurs du parti angevin, jetés dans les cachots par l’ombrageuse tyrannie d’Alphonse, en sont tirés et viennent avec toute l'effusion de la reconnaissance baiser les pieds et les mains du jeune monarque. C’est ensuite le clergé qui, à la porte de la cathédrale, lui offre la couronne du royaume portée par deux enfants ailés figurant des anges. Charles, en la recevant, jure de défendre la religion envers et contre tous, octroie à la ville de nouveaux privilèges, proclame la diminution des impôts; puis il se rend au palais, où les chefs de la noblesse napolitaine lui remettent le sceptre et prêtent entre ses mains leur serment de foi et hommage (22 février 1 495). L’exemple de la capitale fut en peu de jours suivi par tout le royaume; quelques places fortes gardèrent seules le drapeau aragonais, et le bruit du prodigieux triomphe

des armes françaises alla en Orient troubler le sultan Bajazet et éveiller chez les populations chrétiennes de trompeuses espérances.

Mais Naples devait être aussitôt perdue qu elle avait été gagnée. Au lieu de s’occuper des moyens de s'affermir dans sa conquête, Charles VIII ne songea qu’à s’enivrer des voluptés d’un séjour enchanteur ; au lieu de s'attacher ses nouveaux sujets par les mesures d’une prévoyante et sage administration, il se les aliéna promptement en livrant tout en proie à l’insolence et à l’avidité de ses favoris. Nul souci de l’avenir ne paraissait le préoccuper, non plus que ses jeunes courtisans, empressés de dévorer leur fortune d'un moment; le journal d'André de la Vigne, secrétaire de la reine, témoigne de la frivolité des passe-temps royaux durant les trois mois que le monarque séjourna à Naples. Il était tout entier aux fêtes d’un pompeux tournoi donné devant le Castel-Nuovo à l’élite des chevaliers de France et d’Italie, lorsque déjà un redoutable orage s’était formé contre lui dans le nord de la péninsule. Louis Sforza, inquiet des prétentions affichées sur le Milanais par le duc d’Orléans, et ne trouvant d’ailleurs que mépris auprès des Français pour prix de l’assistance qu'il leur avait prêtée, s’était bientôt tourné vers d’autres alliances; il avait donné sa secrète adhésion au plan d’une ligue qui s’organisait entre le pape, l’empereur Maximilien, les rois catholiques et la république de Venise, pour le maintien de l'indépendance italienne (31 mars). Ce ne devait être qu’un pacte défensif, et les confédérés même ne prétendaient pas disputer la suzeraineté de

Naples à Charles VIII ; mais une armée espagnole, descendue en Sicile, et une escadre vénitienne croisant sur les côtes de la Pouille, annonçaient des intentions moins pacifiques que celles qui ressortaient des termes du traité. Ce traité, non encore avoué, fut porté à la connaissance du roi par Philippe de Comines, son ambassadeur à Venise, qui lui notifiait par la même dépêche la pressante nécessité qu il y avait pour lui de regagner la France. Déjà la passion de Charles VIII pour les plaisirs de Naples s'était refroidie ; déjà sa mobile imagination avait cessé de se complaire dans le rêve brillant de la conquête de Constantinople : aussi l avis de Comines fut-il reçu avec plus de satisfaction que de mécontentement. Charles résolut de reprendre le chemin de ses États. Avant de partir, toutefois, il voulut constater avec éclat sa domination de droit et de fait sur le royaume qu’il allait quitter, en même temps que sa souveraineté titulaire sur l’empire d’Orient, qu'il tenait de la cession d’André Paléologue. Le 12 mai, revêtu du manteau impérial, portant le globe dans sa main droite et dans sa gauche le sceptre, il fit à Naples son entrée solennelle et se donna à lui-même, devant l’autel de saint Janvier, l investiture que lui refusait Alexandre VI. Huit jours après, il se mit en route vers les Alpes, laissant derrière lui, dans sa nouvelle capitale, Gilbert de Bourbon, comte de Montpensier, avec le titre de vice-roi. La petite armée chargée de la défense du royaume était placée sous le commandement du brave Écossais Evrard Stuart, sire d’Aubigny, tandis que l administration des finances était remise à Étienne de Vesc,

ancien valet de chambre du roi et l’un de ses plus funestes conseillers.

Malgré le mauvais vouloir d’Alexandre VI, Charles VIII ne trouva point d ennemis dans les Etats de l’Église; Rome, que le pape avait quittée, le reçut, au contraire, avec les honneurs dus à la majesté royale. La Toscane lui fit le même accueil : Florence lui était restée fidèle, en dépit de tous les efforts faits pour l'attirer dans la ligue italienne; Savonarola, restaurateur dans sa patrie de la liberté républicaine, était toujours l'ami de la France; seulement il fit entendre au roi des reproches sévères sur la licence de son armée, qu’il avait autorisée par ses exemples, et sur sa connivence coupable aux désordres de l'Église qu’il avait négligé de réformer; son zèle l’emporta plus loin, et, dans le langage inspiré des prophètes, il montra à Charles les châtiments de la justice divine suspendus sur sa tête, s’il ne changeait de conduite. L’armée de la Ligue s'était rassemblée pendant ce temps en Lombardie, et postée sur les bords du Taro, à la frontière du Parmesan , elle y attendait les Français dans l'attitude de l’observation plutôt que de la menace. Ce ne fut qu après cinq jours d’une marche pleine de fatigues et de périls, dans les plus âpres gorges de 1 Apennin, sous le soleil ardent de juillet, que les Français débouchèrent dans la plaine où était assis le camp italien. L histoire a conservé le souvenir de la patiente énergie avec laquelle les Suisses traînèrent alors à bras celte superbe artillerie qui, d’un moyen puissant de terreur, était devenue une cause d embarras dans une retraite au travers des montagnes.

Tout ce qu’on avait gagné cependant à ce prodigieux effort était de se trouver en face d'un ennemi quatre fois supérieur en nombre. A la vue de la longue file de tentes déployées devant lui sur la rive droite du Taro, Charles VIII envoya dire aux provéditeurs ou commissaires vénitiens qui accompagnaient l’armée, qu il ne leur demandait qu à passer librement son chemin. On négocia; mais les chefs confédérés se fiaient plus à la supériorité de leurs forces qu’à la parole du roi, et ils laissèrent s’engager des escarmouches qui devinrent bientôt une action générale. Ce fut la célèbre journée de Fornoue (Fornuovo), glorieux début des armes françaises dans les guerres d Italie (6 juillet 1495). Charles do Gonzague, marquis de Mantoue, un des condottieri les plus renommés de lépoque, avait sous ses ordres, selon les calculs de Comines, trente-cinq mille soldats vénitiens ou milanais. Neuf mille Français, excédés de fatigue, n hésitèrent pas à chercher un passage à travers cette masse épaisse d hommes et de chevaux. Mal commandés, ils n’en déconcertèrent pas moins, par la vigueur de leur attaque, toutes les ressources de la tactique italienne. Le cri des vaincus est demeuré proverbial : « Nous ne pouvons résister à la furie française. » Vainement Gonzague, par une manœuvre habile, fut-il au moment de couper et de détruire l’arrière-garde; Charles VIII, qui, au défaut des talents d’un capitaine, montra la vaillance d un soldat, courut, au péril de sa vie, dégager les siens par une charge victorieuse. En ce moment décisif, les Stradiotes, milice albanaise à la solde de Venise, qui devaient

seconder le mouvement du marquis de Mantoue, oublient le combat pour se jeter en pillards sur les bagages, et le comte de Caïazzo, opposé à 1 avant-garde française, après d’insignifiantes évolutions, tourne le dos sans avoir rompu une lance. L'action a duré moins d'une heure, et sur tous les points le champ de bataille est aux Français. Le massacre des Italiens fut épouvantable; jamais dans leurs luttes intestines ils n’avaient connu une pareille guerre. Les vainqueurs restèrent eux-mêmes comme étonnés d'un triomphe aussi prompt et aussi complet; ils hésitèrent un moment à poursuivre leur marche, tant il leur semblait incroyable qu'un si puissant armement se fût à si peu de frais dissipé devant eux.

Neuf jours après, on était en Piémont, sous les murs d’Asti, qui appartenait au duc d Orléans. Ce prince avait commencé, sans F aveu du roi, à faire valoir par les armes les droits qu'il prétendait tenir sur le Milanais de son aïeule Valentine de Visconti, et il avait enlevé par surprise à Louis le More la forte place de Novare. Mais des forces supérieures étaient bientôt venues l’y assiéger, et les secours de 1 armée française pouvaient seuls l’empêcher de tomber aux mains des bandes mercenaires de Sforza, qui le tenaient enveloppé. Charles VIII fit ce qu'il fallait faire pour délivrer son cousin, mais rien de plus; il était las de la guerre, peu soucieux de la prolonger pour un intérêt qui n était pas le sien, et n avait d'autre pensée que celle de quitter honorablement l’Italie. L Italie, de son côté, n’aspirait qu'à voir hors de son sein les Français qu elle y avait appelés. La paix fut donc facile à

conclure ; il y eut entre Charles et le duc de Milan un échange de promesses qui devaient être assez mal accomplies de part et d’autre; et le traité une fois signé (10 octobre), avant même de savoir si Venise y adhérait, le roi précipita sa marche vers la France, où il était impatient de recommencer cette vie d insouciance et de plaisirs, aussi funeste à sa santé qu’à l’honneur de sa couronne.

Pendant ce temps, la conquête de Naples allait se perdant. Le jeune roi Ferdinand II , débarqué en Calabre, avait vu les peuples revenir à lui, et s'était trouvé bientôt à la tête d’une armée. Le vaillant sire d’Aubigny, vainqueur à Seminara (24 juin), faillit du premier coup ruiner les espérances du prince aragonais : peu s en fallut que, dans cette journée, Ferdinand ne restât mort sur le champ de bataille, et que le conquérant de Grenade, Gonzalve de Cordoue, ne tombât prisonnier aux mains des Français. Mais Gonzalve ne tarda pas à recevoir des renforts, tandis que d'Aubigny, dévoré par la fièvre et demandant vainement des secours à la France, était hors d’état de tenir la campagne. L’imprudence du comte de Montpeusier, qui sortit de Naples pour se porter audevant de Ferdinand, descendu sur la côte, laissa cette grande capitale libre de rappeler le jeune monarque dans ses murs (7 juillet), et tous les efforts des Français furent dès lors impuissants pour y rentrer. Leur petite armée, abandonnée toute une année à ellemême, soutint encore vaillamment la lutte, jusqu’au moment où, acculée dans les murs d'Atella, en Basilicate. elle fut contrainte d’y capituler après un siège

DlgtttzB

de trente-deux jours (20 juillet 1496). Le comte de Montpensier survécut peu à sa défaite; comme il attendait dans ses cantonnements, entre Baïa et Pozzuolo, le moment de s’embarquer pour la France, il fut un des premiers à succomber aux fièvres pestilentielles causées par les chaleurs de l’été, qui faisaient parmi les siens d’affreux ravages (5 octobre). Cinq cents hommes .à peine, faible débris des troupes laissées sous ses ordres, purent être ramenés dans les ports de Provence. Vers la fin de l’année 1496, il n'y avait plus de trace dans le royaume de Naples de la courte domination du roi de France : l’expédition de Charles VIII a été justement comparée à un ouragan qui ne fit que passer sur l’Italie, mais qui laissa cette malheureuse contrée toute bouleversée et désormais ouverte au choc fatal des ambitions étrangères.

Charles cependant ne renonçait pas à la pensée d’y reparaître les armes à la main; déjà même l’implacable ennemi de Louis Sforza, Jean-Jacques Trivulzio, seigneur lombard, avait été envoyé au delà des Alpes pour menacer le Milanais (1497). En même temps, Savonarola, dont la popularité baissait à Florence, et pour qui les flammes du bûcher n’étaient pas loin de s’allumer, redoublait ses instances pour rappeler le roi en Italie. D’une voix plus que jamais courroucée, il le sommait, sous peine des plus redoutables effets de la vengeance divine, de venir « réformer l’Église par l’épée et chasser les tyrans. » La mort des trois fils de Charles VIII , frapp és dans leur berceau en moins de deux années, semblait être l’accomplissement des menaces, jusque-là trop peu écoutées, du

prophète. Pendant ces deux années, en effet, le roi n’avait fait qu’aggraver le scandale de ses volages amours, « ne fesant rien, n’expédiant rien, dit Comines,... allant de Lyon à Moulins et de Moulins à Tours, partout fesant tournois et joutes, et ne pensant à autre chose. » L’éducation donné* par Louis XI à son fils portait ainsi chaque jour davantage ses tristes fruits. Un changement soudain se fit remarquer cependant dans la conduite de Charles vers la fin de l’année 1 497. Ce prince, raconte encore Comines, « peu entendu, mais 6i bon qu’il n’étoit pas possible de voir meilleure créature,... avoit son cœur toujours de faire et accomplir le retour en Italie, et confessoit bien d’y avoir fait des fautes largement..,. Davantage avoit mis le roi son imagination de vouloir vivre selon les commandements de Dieu , et mettre la justice en bon ordre et l’Église, et aussi de

ranger ses finances Il avoit mis sus une audience

publique, où il écouloit tout le monde, et par espécial

les pauvres, et s’y fesoit de bonnes expéditions »

11 y avait quelques mois que Charles VIII était entré dans ce train de vie plus sérieux et plus digne d’un roi, lorsque Savonarola, excommunié pur Alexandre VI et engagé dans sa lutte fatale avec la papauté, adressa son appel aux souverains de l’Europe pour provoquer la déposition du pontife. Cet appel, que Charles n’eût point écouté sans doute, ne lui parvint pas ; un malheureux accident venait de terminer brusquement son règne et sa vie. Le 7 avril 1498, s’étant heurté violemment le front contre une porte, il tomba sans connaissance, et, quelques heures après, expira au

milieu des larmes et des sanglots de tous ceux qui l’entouraient. Les regrets qui éclatèrent alors au château d’Amboise furent partagés par le peuple, à qui la bonté d’âme du jeune monarque était connue : « La plus humaine et douce parole d’homme étoit la sienne, dit Philippe de Comines au dernier chapitre de ses mémoires; car je crois que jamais à homme ne dit

chose qui lui dût déplaire Et crois que j’ai été

l’homme du monde à qui il a fait le plus de rudesse; mais connoissant que ce fut en sa jeunesse, et qu’il ne venoit point de lui, ne lui en sus jamais mauvais gré. » Touchant hommage dans la bouche d’un témoin aussi impartial et aussi grave ! Charles VIII avait régné moins de quinze ans et vécu moins de vingthuit. La ligne directe des Valois finit avec lui.

II nous est impossible de ne pas marquer ici sa place à un événement qui est sans lien particulier avec notre histoire, mais qui appartient à celle du monde entier par son importance extraordinaire. Ce fut pendant le règne de Charles VIII en France, le I l octobre 1492, que Christophe Colomb aborda à Guanahani, une des îles Lucayes, dont il prit possession au nom d'Isabelle la Catholique; ce fut six ans après, en 1498, qu’il reconnut les bouches de l’Orénoque, et posa le pied sur le vaste continent auquel le Florentin Amerigo Vespucci lui déroba la gloire de donner son nom. Au même temps, l’héroïque Vasco de Gama, poursuivant le cours des découvertes faites depuis plus d’un siècle par les Portugais sur la côte occidentale de l’Afrique, doublait le cap de Bonne- Espérance (novembre 1497), et allait débarquer aux

Indes sur la côte du Malabar (mai 1498). Le génie de la navigation venait ainsi d'ouvrir aux nations de l'Europe de nouvelles sources de richesse et de puissance. Les événements que le seizième siècle va dérouler devant nos yeux se chargeront de nous expliquer pourquoi la France, avec la magnifique étendue de ses côtes sur l’Océan et la Méditerranée , se laissa devancer si loin par d’autres peuples dans la carrière des explorations et des conquêtes maritimes.

Page 1