Histoire de France
Philippe Auguste laissait à son fils le domaine des rois capétiens doublé en étendue par la conquête de la Normandie, du Maine, de l’Anjou et de la Touraine; ce qui était plus considérable encore, il lui laissait le pouvoir royal agrandi dans sa sphère, et comme transformé dans sa nature, doué désormais d’une force qui lui était propre et d’une souveraine indépendance, n’ayant plus qu’à se porter en avant pour marcher à une succession assurée de nouveaux n I
triomphes. Il n’y avait dans ce fils de Philippe Auguste aucune des qualités d’un grand roi , et Mathieu Paris a pu dire avec raison qu’il ne ressemblait en rien à son père. Faible d’esprit et de corps, les flatteurs de sa puissance n’ont trouvé à louer en lui qu’une dévotion plus zélée qu’éclairée, et une bravoure décorée trop pompeusement du surnom emphatique de Lion ou de Cœur de Lion. Cependant la royauté n’en fut ni moins respectée, ni moins obéie en sa personne, et il lui fut donné dans le court espace d’un règne de trois ans, de porter les limites de sa seigneurie îles bords de la Loire à ceux de la Garonne, et d’aller, dans tout l’appareil de la souveraineté, planter la bannière aux fleurs de lis sur les rivages de la Méditerranée. C'est assez dire tout le progrès qu’avait fait l’autorité monarchique.
Louis VIII était le premier des rois capétiens qui n’eût pas été sacré du vivant de son père : Philippe avait jugé cette précaution désormais inutile à un pouvoir ipîi durait depuis plus de deux siècles, et que son règne avait affermi si glorieusement. Louis était issu d’ailleurs du sang de Charlemagne par sa mère Isabelle de Hainaut, et cette descendance donnait en lui à la royauté un nouveau relief, et comme une plus haute légitimité. Quelques chroniqueurs sont allés jusqu’à voir dans ce fait la restauration de la dynastie earlovingienne, et les poètes contemporains, pour glorifier Louis VIII. ne trouvent pas de titre plus magnifique à lui donner que celui de « Carolides. « Après son sacre, qui eut lieu le 6 août 1223, Louis entra à Parus en grande pompe. Cette entrée
n’était pas alors, ce quelle fut plus tard, un complément obligé des fêtes du couronnement. L’allégresse publique dont elle fit éclater le transport ne ressemblait pas non plus à cet enthousiasme banal des temps postérieurs, tribut payé par la foule à chaque avènement royal. 11 en faut lire la description dans le poème de Nicolas de Bray : on y voit le peuple, jeune et naïf encore dans ses émotions, apporter les prémices de son culte à la royauté; le seul aspect du roi, environné de tout l’éclat de son pouvoir tutélaire, a suffi pour remuer le sentiment national dans ce qu’il a de plus profond, et pour exalter jusqu’à une sorte de délire la joie populaire. C’était comme l’écho prolongé de l’acclamation triomphale qui avait accueilli Philippe Auguste à son retour de Bouvines.
Louis VIII était alors âgé de trente-six ans, et depuis plusieurs années on l’avait vu prendre part, en vaillant chevalier, à la plupart des faits d’armes du règne de son père; il s’était même aventuré sur un théâtre qu’avait redouté l’ambition circonspecte de Philippe Auguste, il avait fait deux campagnes contre les Albigeois, et telle avait été l’ardeur de son zèle dans cette triste guerre, que Philippe n’avait pu s’empêcher de pressentir qu’elle lui serait fatale. « Mon fils, avait-il dit, est faible et de débile santé; il se mêlera après ma mort de l’affaire des Albigeois, et y mourra bientôt. Le royaume restera alors aux mains d’une femme et de jeunes enfants, si bien qu’il ne chômera de danger. » L’événement ne justifia que trop fidèlement cette prédiction.
Amaury de Montfort, avec le legs de vingt mille livres que lui avait fait Philippe Auguste, leva une armée, et fit un dernier effort pour recouvrer son comté de Toulouse, mais ce fut sans succès; Raimond VII et le comte de Foix le forcèrent de capituler dans Carcassonne (janvier 1224), et en le voyant reprendre, avec les débris de sa chevalerie, la route du nord, les peuples de la Langue d’Oc purent un instant se croire rentrés en possession de leur indépendance. Leur illusion fut de courte durée; ils apprirent bientôt qu’Amaury venait, par un acte authentique, de céder au roi de France et à ses héritiers les droits conférés par l’Église à Simon de Montfort, sur le comté de Toulouse et les contrées albigeoises. Dès le lendemain de son avènement, Louis VIII avait reçu du pape l’injonction la plus pressante d’offrir à Dieu les prémices de son règne en marchant à la destruction de l’hérésie dans la province narbonnaise. Il ne doutait donc point que l’acte de cession d’Amaury ne fût aussitôt revêtu de la garantie pontificale. Quel fut son étonnement, lorsque Honorius III, au lieu de lui accorder les privilèges attachés aux guerres saintes qu’il lui offrait naguère, l’informa que l’Église était satisfaite de l’engagement pris par le comte Raimond « de purger sa terre des hérétiques, » qu’il eût donc à le laisser en paix et à surveiller seulement l’exécution des promesses faites par le comte au saint-siège! A cette heure même, l’empereur Frédéric II publiait par toute la chrétienté qu’il allait partir avec une armée de ses ports de la Calabre et de la Sicile pour reconquérir Jérusalem, et
Uonorius n’avait pu contrarier cette croisade dirigée contre l’islamisme parcelle qu'il eût fait prêcher contre les Albigeois. Louis VIH n’entra point dans les raisons du pontife; il laissa éclater tout son ressentiment, et déclara que « puisque le seigneur pape ne lui voulait point accorder les demandes raisonnables qu’il lui avait faites touchant l’affaire de l’Albigeois, il se regardait à l’avenir comme déchargé du fardeau de cette affaire, et en protestait devant tous les prélats et barons de France. »
Cependant l'hosl royal était rassemblé, et Louis ne voulut point avoir fait en vain des préparatifs de guerre aussi considérables. Lorsque, l’année précédente, les ambassadeurs du roi d’Angleterre, Henri 111, étaient venus réclamer de lui la restitution du duché de Normandie, il avait repoussé leurs demandes, sans toutefois rompre les trêves conclues depuis dix ans entre les deux couronnes. Il en négociait même le renouvellement, afin d’avoii les bras libres pour porter toutes ses forces contre la Langue d’Oc, quand le pape lui signifia de renoncer à celte conquête. Donnant alors un autre cours à son ambition, il rompit brusquement les négociations entamées avec Henri III, et résolut, en se jetant sur le duché d’Aquitaine, de consommer l’œuvre qui avait été laissée inachevée par son père. La campagne fut ouverte le lendemain de la Saint-Jean de l’année 1224 : de Tours, où sa belle armée était réunie, le roi se porta sur les terres du vicomte de Thouars, dont il reçut la soumission conditionnelle; puis, ayant emporté rapidement les villes de Niort et de Saint-Jean-d’Angely, il alla mettre le
siège devant la Rochelle (15 juin). C’était pour les rois d’Angleterre la clef de l’Aquitaine, et le Poitevin Savari de Mauléon s’y était renfermé avec tout ce que la contrée avait pu lui fournir de chevaliers résolus à se défendre. Mais il eût fallu que le bon vouloir de la nation anglaise leur vînt en aide, et cette nation était peu soucieuse de prodiguer son sang et son or au jeune Henri III, qui suivait avec une triste fidélité les exemples de Jean sans Terre. la Rochelle, mal défendue, tomba donc, en moins de trois semaines, comme une facile proie, aux. mains du roi de France (3 août). Limoges, Périgueux, avec toutes les villes de la Saintonge et de l’Angoumois se livrèrent successivement sans coup férir, et il n’y avait point encore quatre mois que Louis avait quitté Tours, lorsque ses bannières se déployèrent, en vue de Bordeaux, sur les bords de la Garonne. Cette grande cité, maintenue par son archevêque sous l’autorité de Henri III, n’eût pas tardé sans doute à passer sous celle du roi de France, si ce prince, avec le génie persévérant de son père, se fût obstiné à pousser jusqu’au bout sa conquête. Mais cette conquête n’avait été pour lui qu’une diversion à celle où il était poussé par son zèle religieux, en même temps que par l'ardeur de son ambition. Le jour où la voix d Honorius III recommença à l'appeler à l’envahissement des terres de la Langue d’Oc et à la destruction de l’hérésie albigeoise, il quitta tout pour se porter de toutes ses forces vers cet unique objet de ses pensées.
Raimond VII n’avait donné à l’Église que d’incomplètes satisfactions. Ce n’est pas qu'il ne fit profession
d’un attachement sincère à la foi catholique; mais sa situation, plus forte que sa volonté, ne lui permettait pas de réprimer, au gré des inquisiteurs établis à Toulouse, l'hérésie toujours cachée au fond des entrailles de la société provençale. Cette hérésie semblait alors même faire en Lombardie des progrès menaçants, et Honorius III comprit que pour empêcher le mal de se répandre davantage, il fallait achever de l’éteindre en son foyer même. Aussi, après avoir différé de jour en jour la réconciliation de Raimond avec l’Église, remit-il le soin de prononcer la sentence définitive sollicitée par le prince à un concile (jui devait s’assembler à Bourges sous la présidence de son légat, le cardinal de Saint-Ange. Ce fut au mois de novembre 1225 que se réunit cette assemblée, une des plus nombreuses et des plus solennelles qu’eût jamais vues l’Église de France. Six archevêques, cent treize évêques, et cent cinquante abbés et prieurs y siégèrent. Le roi y assistait avec toute sa cour. Il avait sommé Raimond VII et Amaury de Montfort de comparaître devant lui et devant le concile. Amaury, après avoir déployé devant l’assemblée les titres de la donation faite à son père par les pères de Latran et confirmée par l’investiture de Philippe Auguste, somma son compétiteur de soumettre leur litige au jugement des douze pairs du royaume. Ni Raimond, ni le légal, pour des motifs divers, n’acceptèrent la juridiction chevaleresque de ce tribunal dans une affaire de conscience : le concile s’en réserva la décision, sans discussion publique, et par vote écrit. Sur l’avis de l’assemblée, le cardinal de Saint-Ange prononça que les
offres de soumission faites par le comte Raimond n’étaient point un titre suffisant pour l'absoudre, et que « le roi de France était seul capable de purger la terre de la scélératesse des hérétiques. » En conséquence, les instances répétées et pressantes du comte pour qu’on lui permît de faire justice lui-même de ses sujets coupables d’hérésie furent toutes repoussées; la tâche en fut expressément confiée à Louis VIII, à qui la dîme de tous les revenus ecclésiastiques était concédée pendant cinq ans, pour subvenir aux frais de cette expédition. Deux autres réunions de prélats et de barons eurent lieu à Paris aux mois de janvier et de mars 1 226 : dans la première, le cardinal de Saint-Ange fulmina l’excommunication contre Raimond et ses adhérents, déclara leurs domaines, en vertu de la renonciation d’Amaury de Montfort, dévolus au roi de France et à ses hoirs , et ordonna que des frères Prêcheurs allassent sur tous les points de la France offrir les pardons de l’Église à tous ceux qui, le quatrième dimanche après Pâques, se rendraient à Bourges au ban du roi. Dans la seconde de ces assemblées, toutes les dispositions furent prises pour la conduite de la guerre. Vingt-cinq des premiers seigneurs du royaume, parmi lesquels Philippe, frère du roi, comte de Boulogne, et Pierre Mauclerc, comte de Bretagne, avaient souscrit l’engagement d’aider Louis VIII de tout leur pouvoir dans l’affaire des Albigeois; leur exemple entraîna par milliers barons et chevaliers sous la bannière royale. Grand nombre d’entre eux, s’ils eussent été maîtres de leur volonté, eussent répugné à cette guerre; ils en prévoyaient
l’issue, et ne pouvaient voir sans défiance l’énorme accroissement de puissance que donnerait à la couronne l’envahissement du comté de Toulouse. Mais, suivant l’observation de Mathieu Paris, « ils prirent la croix par crainte du roi des Français et pour s’assurer la faveur du légat. » L’indépendance féodale était désormais contrainte de plier sous l’ascendant de la royauté, comme sous celui de l’Église. Le malheureux Raimond en eut bientôt une nouvelle preuve: tous les alliés sur qui il avait compté l’abandonnèrent les uns après les autres. Henri III, qui lui avait promis ses secours, et pour qui l’expédition de Louis VIII en Langue d’Oc eût été une occasion favorable de recouvrer ses villes d’Aquitaine, renouvela ses trêves avec la France entre les mains du légat; Hugues de Lusignan, comte de la Marche, qui avait fiancé son fils à une fille du comte de Toulouse, renvoya celle jeune princesse à son père, pour se dérober au péril d’une alliance maudite; le roi Jacques d’Aragon enfin, fils du vaincu de Muret, et avec lui le comte de Provence et le comte de Roussillon, tous deux aussi bien que lui parents du comte de Toulouse, renoncèrent à défendre la cause commune de leur nationalité contre le puissant monarque du Nord, qui s’avancait précédé des foudres de l’Église.
Le meilleur des chroniqueurs de cette époque, l’anglais Mathieu Paris, que nous citions tout à l’heure, porte au nombre de cinquante mille combattants à cheval l’armée qui se rassembla à Bourges sous le commandement de Louis VIH : c’était un armement plus formidable que celui qui avait rendu Philippe
Auguste victorieux à Bouvines. Aussi la terreur futrelle universelle au pays de la Langue d’Oc, à la seule nouvelle de l’approche du roi de France : « on se disait qu’il venait détruire d’une extrémité à l’autre, la terre du comte avec ses habitants. » Louis n’avait point dépassé Lyon, et déjà une foule de villes du marquisat de Provence et du comté de Toulouse lui avaient envoyé leurs clefs, une foule de seigneurs lui avaient apporté leur hommage; nulle part on ne songeait à la résistance. Avignon même, si dévouée à Raimond VU, avait député vers le roi ses podestats jusqu’à Clermont en Auvergne, pour lui offrir, ainsi qu’au légat et à cent chevaliers, le passage à travers ses murs. Mais, arrivé aux portes de la ville, Louis VIII n’admit pas les restrictions que les magistrats de la fière république prétendaient apporter au déploiement de sa puissance; il leur signifia qu’il entendait traverser leur ville, sur le grand pont du Rhône, la lance sur la cuisse, à la tête de toute son armée. Avignon, comme Arles et Marseille, cité relevant de l’empire, ne croyait rien devoir au roi de France; elle répondit à l’injonction hautaine du monarque en lui fermant ses portes. Louis se décida sur-le-champ à l’assiéger : en lui ordonnant «■ de purger Avignon d’hérétiques, » le légat lui avait ôté la crainte qu’il eût pu avoir de s’attaquer aux droits de la suzeraineté impériale.
Ce siège ne fut ni si aisé, ni si court que le roi et le cardinal de Saint-Ange l’avaient espéré. La ville était forte, défendue par une double enceinte, inunie d’armes et de machines de guerre, et peuplée d’une bourgeoisie
nombreuse, résolue à défendre avec intrépidité ses libertés républicaines. Les habitants, selon l'expression du chroniqueur anglais, renvoyaient aux oppresseurs pierre pour pierre , flèche pour flèche , javelot pour javelot, « et ils infligeaient aux Français des blessures mortelles. » Le mal que faisait à l’ennemi leur résistance meurtrière était moindre encore que celui de la faim et des maladies causées par le climat brûlant de la Provence. Louis vit périr à ses côtés vingt mille croisés, et parmi eux deux cents chevaliers bannerets; il en vit d’autres, et à leur tête le comte Thibaud IV de Champagne, prétexter l’expiration du terme de leur service féodal, pour quitter l’armée; mais il ne s’en obstina pas moins à poursuivre pendant trois mois sa vengeance (juin à septembre 1226). Avignon, délaissée de toutes les villes environnantes, finit par renoncer à une lutte désespérée; elle ouvrit ses portes et eut à subir les conditions rigoureuses d’un vainqueur irrité. Le bruit de sa chute retentit au loin dans la Langue d’Oc : déjà Marseille, Arles, Nîmes s’étaient soumises; Louis VIII n eut plus qu’à se mettre en marche pour être reconnu comme maître dans toute la terre provençale. Nul ennemi ne se présenta devant lui; il n’y eut ville qui osât lui fermer ses rnurs, ni seigneur son château, et la saison trop avancée l’empêcha seule de se porter sur Toulouse, où Raimond s’était enfermé avec le comte de Foix et Trencavel, vicomte de Béziers, uniques vassaux qui lui fussent restés fidèles. Louis remit au printemps suivant le siège de cette grande cité, et il reprit le chemin de sa capitale, laissant derrière lui
deux sénéchaux, représentants de sa souveraineté, établis l’un à Beaucaire, sur les bords du Rhône, l'autre à Carcassonne, au pied des Pyrénées. Mais le roi, comme grand nombre de ceux qui l’avaient suivi, emportait avec lui le germe funeste de la fièvre qui avait fait tant de victimes devant Avignon, et après avoir vu tomber sur la route Guillaume, archevêque de Reims, Philippe de Courtenay, comte de Namur, et Bouchard de Marli, dé la maison de Montmorency, il se sentit atteint lui-même, et fut forcé de s’arrêter à Montpensier en Auvergne. Là s’accomplit sur lui la prédiction de Philippe Auguste. Sa débile constitution ne put résister au mal qui le dévorait, et averti de sa fin prochaine, il fit prêter à son frère, Philippe comte de Boulogne, et aux principaux seigneurs et prélats rassemblés autour de son lit, le serment de reconnaître après sa mort son fils aîné, Louis, comme roi, et son épouse Blanche de Castille, comme tutrice du prince mineur. Il avait fait son testament dès le mois de juin de l’année précédente, avant de partir pour la croisade, et, par une infidélité malheureuse à la politique de son père, il avait assigné comme apanages à ses fils puînés Robert, Alphonse et Charles les comtés d’Artois, de Poitiers et d’Anjou. C était reconstruire trois grands fiefs qui avaient cessé d'exister et qui, pour passer à des princes de la maison royale, n’en conféraient pas moins à leurs titulaires une indépendance qui pouvait devenir dangereuse à la couronne. Louis VIII était âgé de trente-neuf ans, lorsqu’il mourut le 8 novembre 1226. Son règne de trois années disparaît en quelque sorte dans notre histoire
entre les deux grands règnes de Philippe Auguste et de saint Louis.
Quoique la royauté capétienne, vieille de plus de deux siècles, parût très-solidement établie à l’avénement de Louis IX, c’eût été néanmoins pour elle une bien périlleuse épreuve que celle d’une minorité, si la régence fût tombée entre des mains moins fermes et moins habiles que celles de Branche de Castille. Les récents agrandissements que Philippe Auguste et Louis VIII avaient procurés à la couronne n’étaient pour elle qu’un danger de plus, parce que c’était un motif de plus pour le haut baronnage de s’unir contre elle dans un commun effort de vengeance. La ligue des grands vassaux, dissipée à Bouvines, n’attendait que l’occasion de se reformer; plusieurs d’entre eux, par un acte d’association souscrit sous les murs d’Avignon, avaient menacé un moment de troubler Louis VIII dans ses projets de conquête sur l’héritage des comtes de Toulouse, et ils étaient tous prêts à se mettre en armes contre l 'étrangère , qui réclamait leur hommage féodal pour le jeune roi dont elle était la tutrice.
Mais cette étrangère était douée d’un rare génie pour le gouvernement. Elle joignait à toutes les grâces et à tout le manège adroit de son sexe la vigueur de l’esprit et la force virile du caractère. Impérieuse et jalouse dans ses plus tendres affections, elle enseigna à son fils à lui obéir plus encore peut-être qu’à l’aimer, et elle marqua puissamment de son empreinte cette âme qui devait être celle d’un grand roi et d’un saint.
Ce fut elle, en effet, qui lui inspira, dès l’enfance, cette pieuse horreur du péché, cette délicatesse de conscience, cette dévotion si timorée à la fois et si ardente, qui fait le fond du caractère de Louis IX. En même temps que Blanche de Castille, pour son éternel honneur, élevait ainsi son fils, elle sut, au milieu des plus difficiles circonstances, lui conserver intact et lui rendre même agrandi le royal héritage confié à son administration.
Blanche, avant de laisser au pouvoir dont elle venait de se saisir le temps d'être contesté, prit ses dispositions pour faire sacrer le jeune roi. Elle voulut que la cérémonie se fît aussitôt après les funérailles de Louis VIII, et les témoins de la mort de ce prince, qui avaient engagé leur foi à son héritier, invitèrent les autres prélats et seigneurs du royaume à se rendre avec eux à Reims la veille de la fête de Saint- André, 29 novembre 1226. La plupart des barons mirent à leur obéissance des conditions que Blanche repoussa avec hauteur; le sacre n’eu fut pas retardé d’un jour, et le jeune monarque, d’abord armé chevalier, puis oint de l’huile sainte, commença à prêter son nom royal aux actes de sa mère. Une des conditions que le haut baronnage avait prétendu imposer à la régente était la délivrance des deux grands prisonniers de Bouvines, le comte de Flandre, Ferrahd de Portugal, et Renaud de Dammartin, comte de Boulogne. Blanche rendit la liberté au premier. Le second, dont elle craignait l’esprit remuant et la haine implacable, fut laissé dans sa prison, où il se tua, dit-on, de désespoir.
Mais les mécontents avaient trouvé un chef bien autrement redoutable que Renaud de Dammartin dans la personne de Pierre de Dreux, dit Mauclerc, prince du sang royal de France, plus soucieux de sa fortune que de son origine, et jaloux, avant tout, de rompre le lien qui attachait à la couronne le fief de Bretagne, dont il avait épousé l’héritière. Destiné d’abord à l’Église, mais n’ayant gardé de ses études canoniques qu’une science querelleuse, dont il s’armait contre le clergé et qui lui valut son surnom de Mauclerc , ce prince, avec les ressources d’un génie aussi rusé qu’audacieux, travaillait à la fois à rendre son duché indépendant et à s’y rendre maître absolu. Il n’avait pas attendu la mort de Louis VIU pour mettre la main à la reconstruction de la ligue féodale contre la royauté; non content de signer avec Thibaud, comte de Champagne et Hugues de Lusignan le pacte d’Avignon, il s’était uni par un traité secret au roi d’Angleterre Henri III, et était entré en intelligence avec plusieurs des turbulents seigneurs du Poitou et de l’Aquitaine septentrionale, à peine soumis à la France et déjà impatients de remplacer dans leur contrée la souveraineté des Capétiens par celle des Plantagenets. Les intrigues de Mauclerc devinrent plus actives et plus menaçantes, dès que Louis VIH eut les yeux fermés, et que le pouvoir fut passé aux mains d’une femme, sans autre titre pour l’exercer, que la décision courageuse avec laquelle elle avait su s’en saisir. Mauclerc trouva une utile alliée dans la veuve de Jean sans Terre, Isabelle d’Angoulême, devenue l'épouse de son ancien fiancé, Hugues de Lusignan qu’elle
avait délaissé si outrageusement, et aussi passionnée dans sa jalousie contre Blanche de Castille, que dans son zèle pour les intérêts de son fils Henri lli. Ce ne furent pas seulement les provinces au midi de la Loire qui furent provoquées à l’insurrection ; la Normandie, depuis si peu de temps française, fut aussi conviée à reconquérir son ancienne indépendance, et le puissant comte de Champagne, Thibaud IV, ne prenait pas soin de cacher les préparatifs de guerre qu’il faisait pour entrer en campagne contre la royauté.
Le danger était grand. Malgré toute son énergie et son habileté, Blanche était perdue, si Thibaud eût tenu les engagements qu’il avait pris avec la coalition des seigneurs. Déjà il s’était mis en marche pour se joindre à eux en Poitou, où ils devaient lever leurs bannières contre la régente. Mais tout à coup on le vit changer de route, et se rendre à Tours, pour y porter son hommage au jeune roi, qui l’accueillit , disent les Grandes Chroniques, avec une merveilleuse gracieuseté (février 1227)). Thibaud, le plus renommé des trouvères de son temps, avait pris la reine Blanche pour la dame de ses pensées , et l’on croit généralement qu’elle profita de l’ascendant que cette folie chevaleresque lui donnait sur l’esprit du jeune comte pour le détacher de la ligue- féodale. D’autres pensent que Blanche le gagna en lui sacrifiant l’oncle du roi , Philippe Hurepel, ennemi mortel de Thibaud, en qui elle voyait elle même un compétiteur qui s’apprêtait à lui disputer la régence. Nous trouvons enfin dans un de nos historiens modernes une ingénieuse et assez plausible explication du changement soudain
de la conduite de Thibaud : « S’il aimait Blanche, la Champagne aussi aimait la France. Les grandes villes industrielles de Troyes, de Bar-su r-Sei ne, etc., devaient sympathiser avec le pouvoir pacifique et régulier du roi, plus qu’avec la turbulence militaire des seigneurs. Le parti du roi , c’était le parti de l’ordre,
de la paix, de la sûreté des routes Ceci explique
encore la haine furieuse des grands seigneurs contre la Champagne, qui de bonne heure avait abandonné leur ligue1. » Quoi qu’il en soit, la défection inattendue du comte déconcerta tous les projets de la haute vassalité; la plupart des barons coalisés apportèrent successivement leur hommage au jeune monarque, et le comte de Bretagne lui-mêine, sommé deux fois de comparaître au parlement royal de Vendôme, y vint abjurer entre les mains de Louis IX le serment d’allégeance qu’il avait prêté au roi d’Angleterre.
Cependant Blanche de Castille, en convoquant ainsi à Vendôme les seigneurs mal-contents, n’avait fait que leur fournir un lieu de rendez-vous pour renouer leurs intrigues, et ils étaient parvenus à se donner pour chef l’oncle même du roi , Philippe Hurepel , comte de Boulogne. On avait tenté la grossière ambition de cet indigne fils de Philippe Auguste en lui , promettant la dépouille de l’étrangère. 11 ne s’agissait plus cette fois d’entrer en campagne, avec l'alliance des Anglais, contre la couronne; c’était contre Blanche, à qui nul serment ne les attachait, que les
seigneurs entendaient diriger leurs attaques ; leur plan était d’enlever, par un coup de main hardi, le jeune monarque à sa mère, pour le placer sous la tutelle de son oncle. Ce projet fut au moment de réussir; Blanche et Louis IX eussent été surpris, en se rendant d’Orléans à Paris, si la régente n’eût eu l’heureuse pensée d’appeler à son aide le peuple de la capitale. Paris, au bruit du danger que courait son roi, s’émut tout entier. Bourgeois, écoliers, artisans, se précipitèrent par milliers jusqu’à Montlhéri , où le cortège royal avait été forcé de s’arrêter, et recevant Louis comme dans leurs bras, ils le conduisirent triomphalement au Louvre, sous l’œil même des barons frappés d’étonnement et d’impuissance. Saint Louis, longtemps après, aimait à redire ce touchant témoignage de la fidélité des Parisiens. « Et me conta le saint roi . dit Joinville, que dès Mont le Heri estoit le chemin plein de gens à armes et sans armes, serrés côte à côte jusques à Paris, et que tous crioient à Notre Seigneur qu’il lui donnât bonne vie et longue , et le défendît et gardât de ses ennemis. » (Décembre 1227.)
Blanche comprit cependant que, pour abattre la ligue, il fallait aller droit à celui qui en était lame, et au printemps de l’année suivante, elle se hâta de conduire son fils sur les marches de Bretagne. Tous les grands vassaux avaient été sommés de se rendre autour de la bannière royale; mais ils n’avaient pas cessé de s’entendre avec Pierre Mauclerc, et, par un simulacre insolent de féauté, ils se présentèrent au lieu et au jour fixés par la régente, suivis chacun
seulement de deux chevaliers, «afin que plus aisément le comte Pierre pût vaincre le roi Loys et sa mère. » Cette fois encore, ce fut le comte de Champagne qui les sauva du péril imminent où les mettait l’approche de l’armée bretonne. Mauclerc, déconcerté et furieux, se vengea de la yégente en publiant les bruits les plus injurieux à son honneur, et de Thibaud en le désignant, comme empoisonneur de Louis VIII, à la haine et aux attaques de tout le haut baronnage. Philippe Hurepel , affectant de se porter comme vengeur du roi son frère, déclara la guerre au comte de Champagne, et pendant deux ans les terres de ce puissant seigneur furent livrées par la ligue des barons aux horreurs de l’incendie et du pillage. Les communes champenoises, dévouées de coeur à une famille de princes qui protégeaient l’essor naissant de leur industrie et de leur commerce, soutinrent avec une patiente énergie le fardeau de cette guerre sous lequel pliait la lidélité chancelante des gentilshommes ( 1228 à 1230). Blanche, en montrant aux envahisseurs de la Champagne la personne du jeune roi à la tête d'une armée, les fit reculer; on se souvenait de Bouvines au nord de la France. Mauclerc fut plus audacieux; il ne craignit pas, par un acte public, de renoncer à son hommage envers la couronne, et de défier personnellement son suzerain (janvier 1229). 11 s’élait fait « l'homme » du roi d’Angleterre, et comptait sur ce prince pour soutenir sa téméraire félonie. C’était mal connaître l’indolent et faible Henri III; livré à son favori Hubert du Bourg, qui le trahissait, il fil attendre à Mauclerc plus d’une année ses secours, et
lorsqu’il débarqua enfin à Saint-Malo avec une armée (mai 1230), il n’apporta à la cause qu’il venait défendre d’autre appui que celui d'une stérile démonstration. Au lieu de répondre à l’appel des barons de Normandie, prêts à se soulever en sa faveur, il s’en alla prendre en Poitou la petite ville de Mirebeau, et satisfait de cet exploit, retourna à Nantes, où Mathieu Paris le montre « consumant d’inestimables trésors en festins et eu réjouissances. « Blanche, pendant ce temps, avait emporté, à quelques lieues de Nantes même, la ville d’Ancenis, et là elle avait fait prononcer par la Cour des Pairs un arrêt de déchéance contre le comte de Bretagne. Cet arrêt, souscrit à contre-cœur par la plupart de ceux qui l’avaient rendu, fut l’unique service féodal dont s’acquittèrent envers le roi les vassaux de la couronne rassemblés à Ancenis : d’un commun accord ils abandonnèrent l’armée royale pour aller de nouveau se jeter sur la Champagne, y accabler Thibaud, à qui tous les efforts de la régente ne purent que procurer une paix peu honorable pour lui et pour elle. Comme si les bruits d’empoisonnement et de galanterie criminelle accrédités contre lui par la ligue des barons n’eussent pas été calomnieux, le comte de Champagne fut forcé de signer l’engagement d’aller faire pénitence en Terre Sainte, à la tête de cent chevaliers, en même temps que le jeune roi et sa mère jurèrent sur les saints Évangiles «de rendre son droit à chacun et justice à tous, selon les bonnes coutumes de France » (septembre 1230). A ce prix, la coalition féodale fut dissoute; Mauclerc seul, quoique délaissé de Henri 111,
qui avait repassé la mer, continua de guerroyer jusqu’au milieu de l’année suivante (juillet 1231), où fut conclue à Saint-Aubin-du-Cormier une trêve, dont la durée était limitée à trois ans, mais qui devait mettre lin aux troubles de la minorité de Louis IX. Lorsque cette trêve expira en 1234, le roi enfant était devenu un homme, et la turbulente ambition des seigneurs ne pouvait plus se donner le prétexte « de fouler et jeter hors la reine qui femme estrange estoit. ■>
Cette reine cependant , au milieu de la lutte si difficile qu’elle venait de soutenir, était parvenue à terminer au profit de son fils la grande affaire de l’Albigeois. C'est ici le dernier acte du drame si triste, qui se déroulait depuis vingt ans dans le midi du royaume. On se souvient que Louis VIII, en quittant les terres de la Langue d’Oc qu’il avait conquisès, en avait laissé le gouvernement au sénéchal Humbert de Beaujeu. Il fut impossible à ce seigneur de réaliser, au printemps de 1227, le projet conçu par le roi défunt de porter le dernier coup à Raimond VII, en l’assiégeant dans sa capitale. Il avait trop peu de forces pour une telle entreprise; de leur côté les populations méridionales étaient trop abattues pour tenter contre lui un grand effort. La guerre se poursuivait donc languissamment, lorsqu’en 1228 les graves embarras causés à la régente par le soulèvement du baronnage rendirent à Raimond la confiance. Il remporta sur les Français plusieurs avantages, et eut la satisfaction passagère de voir Guy de Montfort, comme avant lui son frère Simon, tomber mort à ses pieds. Soit emportement de la lutte, soit
calcul politique pour frapper ses ennemis d’épouvante, il se livra contre les prisonniers tombés entre ses mains aux derniers excès de la barbarie. Il ne fit par là que raviver parmi les guerriers du Nord la soif de la vengeance; Blanche et son conseiller fidèle, le cardinal légat, Romain de Saint-Ange, envoyèrent à Beaujeu des renforts , avec lesquels il entreprit contre Toulouse une opération décisive. II ne rendit pas sang pour sang à Raimond; il imagina contre les malheureux Toulousains un autre genre de représailles qui devait mettre à bout leur courage. Partout, à plusieurs lieues à l’entour des murs, les bastides ou maisons des champs, avec les tours qui les fortifiaient, furent détruites, les arbres coupés, les ceps de vigne arrachés, les moissons livrées aux flammes, et de proche en proche la riche campagne de Toulouse tout entière changée en un vaste désert. Cette œuvre de destruction systématique fut poursuivie sans interruption pendant trois mois par des milliers de bras armés, et elle fit ce que n’avaient pu faire dix-sept ans de guerre, « elle abattit l’orgueil des Toulousains » et les mit à la merci du vainqueur. Raimond consentit à subir la paix que Blanche lui offrait par l’entremise du comte de Champagne. Accompagné des évêques de la province et des magistrats de la cité de Toulouse, il se rendit à Meaux, l’une des villes de Thibaud, pour discuter lui-même les conditions du traité. Elles furent telles, selon la remarque de « Guillaume du Puy Laurens, que chacune d’elles eût sulli à la rançon du comte, s’il eût été prisonnier du roi et son armée détruite sur un champ de bataille. » Il
devait recevoir et solder à ses frais, dans sa ville de Toulouse, des docteurs en théologie, y établir le tribunal de l’inquisition et l’assister dans ses poursuites rigoureuses contre les hérétiques, s’obligeant à n’épargner ni vassaux, ni amis, ni parents; il devait, en outre, prendre la croix des mains de légat, et s’en aller pendant cinq ans guerroyer outre-mer contre les inüdéles. A ces satisfactions données à l’Église, se joignait la cession qu’il lui faisait de toutes ses terres au delà du Rhône. En même temps il cédait à la couronne de France les deux sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne, ne retenant plus de ses vastes domaines que le diocèse de Toulouse, l’Agenois et le Rouergue, avec une partie de l’Albigeois et du Quercy. Ce n’était pas tout : il remettait sa fille Jeanne, qu’il instituait son unique héritière, entre les mains du roi, son suzerain, afin que celui-ci la mariât à l’un de ses frères, et cette princesse assurait à ses hoirs, ou, si elle n’en avait pas, au roi et à ses successeurs, l'héritage ainsi réduit des comtes de Toulouse. Le malheureux comte s’engageait de plus à raser les fortifications de sa capitale, sauf celles de la citadelle ou château Narbonnais, qu'il livrait pour dix ans au roi, en garantie de la fidèle exécution Ru traité; il s’obligeait également à démolir les remparts et combler les fossés de trente autres villes des domaines qui lui étaient laissés, et à payer enfin vingt mille marcs d’argent pour les frais de la guerre. A ce prix, il devait être réconcilié avec l’Église. Raimond, brisé par l'effort d’une si longue lutte, sembla acquiescer au jugement du ciel sur lui et sur son peuple : il accepta
tout sans contestation, ni murmure, sauf l'humiliation trop amère d’aller présider lui-même à la destruction des fortifications de Toulouse; il aima mieux se condamner à un emprisonnement volontaire dans la tour du Louvre. Ce fut le jeudi saint, 12 avril 1229, que, sous le portail de Notre-Dame de Paris, il jura entre les mains du roi d’observer les conditions du traité. Introduit ensuite dans l'église, sous les humbles livrées de la pénitence, en chemise, bras et pieds nus. il y reçut devant l’autel l’absolution des mains du légat. Quelques semaines plus tard, le jour de la Pentecôte, Louis IX l’admit à lui prêter hommage pour les terres qui lui restaient, et lui conféra l’ordre de chevalerie. Le cardinal de Saint-Ange mit la dernière main à l’œuvre, en convoquant à Toulouse, dans le mois de novembre de la même année, un concile qui fixa l’organisation du tribunal de l'inquisition dans toute l’étendue du pays qu’avait infecté l’hérésie albigeoise. L’hérésie, à l’aide des armes terribles dirigées contre elle, fut partout détruite; mais, depuis que l’érudition moderne a mis en lumière les secrets odieux de la procédure inquisitoriale, nos consciences mieux éclairées se sont justement révoltées contre les moyens trop souvent employés pour assurer le triomphe de l’orthodoxie. Nous l’avons dit plus haut, c’étaient deux grandes choses, deux choses nécessaires que le retour des peuples de la Langue d’Oc à l’unité catholique, et par suite leur incorporation dans l’unité française. Mais il n’est pas moins à regretter que les passions violentes et les erreurs d’un siècle sans lumières aient eu une si triste part dans
cet important résultat, et que l’œuvre de la Providence se soit accomplie parmi tant de sang et de ruines.
11 ne faut pas croire que les graves affaires dont nous venons de parler aient seules occupé la régence de Blanche de Castille; les embarras ne lui manquèrent pas dans l'administration intérieure du domaine royal, non plus que la décision et l’habileté pour en sortir. Elle eut, en 1229, à intervenir dans une de ces querelles trop fréquentes entre les bourgeois de Paris et la turbulente jeunesse de l’Université. Là où elle croyait voir le droit, elle s’empressa de porter le poids de son autorité, et confia à des routiers qu elle tenait à la solde du roi la répression sanglante des violences commises par les écoliers. Ce fut le signal d’un soulèvement général dans l’Université. La régente et le légat n’ayant pas accueilli les doléances de ce grand corps, maîtres et élèves quittèrent aussitôt la capitale et se dispersèrent dans d’autres villes du royaume et jusque dans les contrées étrangères. L’Université de Paris n’était pas seulement la gloire de la France, elle était un foyer resplendissant d’où la lumière se répandait sur toute la chrétienté; sa destruction eût été pour l'Église et pour la société européenne une calamité que le pape Grégoire IX mit tous ses soins à prévenir. Il prit en main la cause des docteurs parisiens, et écrivit au roi des Français et à l'illustre reine Blanche, sa mère, une lettre dans laquelle, at- - tribuant au royaume de France l’honneur de reproduire sur la terre l’image des trois perfections souveraines de la très-sainte Trinité, « la puissance, la
sagesse et la bonté, » il adjurait Louis IX de ne pas s’exposer à perdre « la vertu du milieu, celle sans laquelle les deux autres ne sauraient subsister, » en bannissant, avec les clercs de l’Université, la Sagesse , dont ils étaient les dépositaires. Blanche de Castille entendit la voix du pontife, qui était celle de la véritable raison d’état, et pour que « la sapience et la science, trésors de salut, » ne s’exilassent pas du royaume, elle rappela à Paris les maîtres et les élèves et leur accorda les plus éclatantes réparations (1250). Si la régente s’honora alors en abaissant son pouvoir devant les sages admonitions du pouvoir spirituel, elle sut, en d’autres circonstances, maintenir avec une fermeté inébranlable les droits de la couronne contre l’autorité ecclésiastique. On la vit ordonner la saisie des revenus de l’archevêque de Rouen, parce que ce prélat prétendait, même au temporel, n’être justiciable que du pape pour tous les actes de son administration (1233); on la vit faire plier impérieusement l’évêque de Beauvais devant le droit qu’elle réclamait pour son fils d’imposer un maire nommé par lui à la commune pour en terminer les dissensions ; on la vit enfin, dans la longue et violente querelle des bourgeois de Reims avec leur archevêque, se faire un appui de l'assentiment des barons contre les prélats de la province ecclésiastique et contre le pape même. Elle mettait sa conscience à enseigner à son fils la pratique des vertus royales telles quelle les entendait , aussi bien que celle des vertus chrétiennes.
Le moment était arrivé où la tutelle maternelle devait finir pour le jeune monarque. Nulle loi, nulle
coutume ne déterminait alors l’époque de la majorité des rois : Philippe Auguste s’était émancipé luimême avant dix-huit ans par l’énergie précoce de sa volonté; Blanche de Castille attendit que son fils fût dans sa vingtième année pour lui remettre, en apparence plus peut-être qu’en réalité, le dépôt du pouvoir que jusque-là elle avait exercé pour lui. Ce fut en le mariant qu elle le déclara majeur (mai 1234). Elle lui donna pour femme Marguerite, l'aînée des quatre filles de Raimond Bérenger IV, comte de Provence. Marguerite, selon le témoignage de Joinville, belle de visage, plus belle de foi, élevée dans les bonnes mœurs et la crainte du Seigneur, fut la digne épouse de Louis IX, par l'angélique douceur de son âme et par l'inaltérable pureté de son dévouement conjugal; mais, tout le temps que vécut Blanche de Castille, elle dut plier sous l'impérieux ascendant de sa jalouse belle-mère.
Cependant la trêve de trois ans conclue avec Pierre Mauclerc allait expirer, et rien n’annonçait que l’infidèle vassal s’apprêtât à rendre au roi son allégeance qu’il lui avait retirée. Louis, quelques semaines après son mariage, quitta sa jeune épouse, et marcha avec une armée contre la Bretagne. A peine entré en campagne, il perdit ses bagages dans une embuscade que lui avait préparée l’habile chef des Bretons : mais ce faible avantage ne fit pas illusion à Mauclerc sur son impuissance à soutenir seul la lutte contre le droit et la force qui étaient du côté de son suzerain. 11 demanda une nouvelle trêve, et promit de redevenir l’homme lige du roi de France, si avant la Toussaint,
il n’était pas assisté par Henri 111. Ce fut en vain qu’il passa la mer lui-même pour aller chercher les secours de l’Angleterre : Henri s’était vu forcé, à cette heure même, de licencier ses Poitevins, seuls défenseurs qui lui restassent contre ses sujets révoltés. Il fallut donc que, déchu de ses prétentions à l’indépendance, Mauclerc prît la route de Paris pour y porter au roi son hommage. Si l’on en doit croire Mathieu Paris, il expia sa félonie en paraissant devant Louis IX pieds nus et la corde au cou, et lui livrant les clefs de trois de ses châteaux, comme garantie de sa fidélité. Thibaud, comte de Champagne, qui venait de recueillir par héritage la couronne de Navarre, fut au moment d’appeler sur lui à son tour l'effort de la puissance royale : il avait vendu au roi les comtés de Blois, de Sancerre, de Chartres et de Châteaudun, pour solder le cortège armé qui l’avait accompagné au delà des Pyrénées, et en dépit de cette vente, il contestait à la couronne la suzeraineté de la ville de Blois. C’était Pierre Mauclerc, qui, ayant renoué ses trames secrètes avec Henri III et les comtes de La Marche et d’Angoulême, tentait dans l’ombre un nouvel essai de coalition féodale (1230^ contre la royauté. Louis n’eut qu’à paraître en armes à la frontière de Champagne, pour faire tomber Thibaud suppliant à ses pieds ; il lui pardonna, au prix de la cession des châteaux de Montereau et de Bray-sur-Seine, et bien loin d’avoir à combattre le roi d’Angleterre, il trouva ce prince trop heureux de renouveler pour cinq ans ses trêves avec la France.
A l’époque où entrait ainsi sur la scène de l’his-
toire le jeune monarque destiné à s’y montrer avec un éclat si constant et si pur, l’Europe autour de lui commençait à être agitée par des secousses violentes. La grande querelle du sacerdoce et de l’empire venait de se rallumer, plus ardente que jamais, entre le pape Grégoire IX et l’empereur Frédéric II. Frédéric U , petit-fils de Barberousse, avait le courage, les talents guerriers et quelques-unes des hautes qualités de son aïeul; il lui était supérieur même par la riche culture de son intelligence; mais il déshonorait tous ces dons d'une heureuse nature par la perfidie, par la cruauté et par un scepticisme impie sans exemple au temps où il vivait. Élevé en Sicile dans des relations continuelles avec les Juifs et surtout avec les Arabes, ce bel esprit sanguinaire, comme l’appelle un de nos contemporains, y avait puisé, avec les goûts raffinés et pervers de l’Orient, l’indifTérence et le mépris pour la foi catholique, et il ne justifia que trop bien par le scandale de son irréligion et des voluptés de son harem, la rigueur obstinée avec laquelle les pontifes romains poursuivirent sa ruine. Grégoire IX, issu, comme Innocent III, de l’illustre famille des comtes de Signa, était monté plus qu’octogénaire dans la chaire apostolique, et l’âge n’avait fait qu’accroître chez lui l’inflexibilité et l’énergie du caractère. Défenseur de l’indépendance italienne, en même temps que des intérêts du saint-siège, il prêtait aux cités lombardes le secours des foudres de l’Église dans la lutte qu elles soutenaient contre Frédéric II, comme elles l’avaient soutenue contre son aïeul. Cette querelle ne dura pas moins de vingt ans; nous verrons Louis IX, à plu-
sieurs reprises, s’efforcer en l’apaisant d’échapper au trouble qu elle jetait dans sa conscience; mais elle ne devait pas finir avec le règne de Frédéric 11, et elle se perpétua même sur sa tombe. Un moment toutefois elle fut interrompue par la grande alarme que l’invasion des Mongols répandit dans tout FOccident.
Au commencement du treizième siècle, le redoutable Gengis-Khan (Djinghiz), sorti des steppes de l’Asie centrale, avait, au pas rapide de son innombrable cavalerie, bouleversé et conquit l’empire de la Chine, l’Hindoustan et la Perse, et dans sa marche dévastatrice, il s’était avancé jusqu’à la frontière orientale de l’Europe. Après lui, ses fils, dignes continuateurs de sa grande œuvre de destruction , avaient lancé leurs hordes vers le Sud-Ouest sur la Syrie, et au Nord sur les population slaves de la Moscovie et de la Pologne (1238 à 1240). I)e ces deux points à la fois, un long cri de détresse fut poussé vers l’Occident; la renommée redisait les bruits mêlés de faux et de vrai qui , neuf siècles auparavant , avaient épouvanté la Germanie et la Gaule à l’approche d’Attila. L’empereur, comme le premier des monarques occidentaux, appela princes et peuples à repousser tous ensemble ce commun ennemi : Mathieu Paris, dans son intéressante histoire, a reproduit la lettre de Frédéric II , dont l’emphase poétique accrut plutôt qu’elle ne dissipa les alarmes. Louis IX ne dit qu’une parole, mais pleine de la résolution héroïque d’une âme chrétienne, et faite pour raffermir autour de lui les courages. Il n’y eut pas néanmoins de croisade prêchée en France contre les Mongols; le Ilot de leur invasion
SI
s’arrêta en Allemagne; vaincus et affamés sur les bords du Danube (1241 ), ils refluèrent vers l’Asie, où déjà commençaient à s’écrouler quelques-unes de leurs dominations éphémères. Au bruit de leur approche, chrétiens et musulmans avaient posé les armes en Syrie et en Palestine : chez les uns, comme chez les autres, la frayeur était telle qu’au rapport d’un des frères Prêcheurs, qui commençaient alors à porter en Orient l’Évangile ; « le seul nom des Tartres et la hideur de « les oyr nommer fesait les dames enceintes ahortir de » paour et de liide. » Mais cette trêve, imposée par une terreur commune aux deux religions ennemies, fut de courte durée; à peine laissa-t-elle aux établissements chrétiens, de toutes parts harcelés par l’islamisme, deux années pour respirer.
11 y avait quarante ans que tous les efforts de l’Europe n’aboutissaient qu’à prolonger l’agonie du royaume détruit de Jérusalem. La croisade de Frédéric II en 1228 n’avait été qu’une vaine démonstration, et la recouvrance de la ville sainte une sorte de moquerie, convenue entre l’empereur et le sultan d’Égypte. Sept ans après, il avait fallu qu’à la voix de Grégoire IX les religieux de saint François et de saint Dominique se remissent à parcourir l’Occident et à convier les barons au pèlerinage armé de la Palestine (1335). Ceux de France, comme toujours, avaient répondu les premiers à cet appel, et l’on avait vu avec quelque étonnement le souverain pontife leur donner pour chef Pierre Mauclerc, que son surnom semblait peu recommander aux faveurs de l’Église (1237). Mauclerc, forcé de remettre à son fils majeur
le duché de Bretagne, se porta avec zèle vers la guerre sainte, et ce ne fut point de sa faute si ce nouvel armement de la chrétienté fut encore sans succès. A cette même époque, l’empire latin de Constantinople cette autre création récente du génie des croisades, menaçait ruine en Orient. L’empereur Baudouin de Courtenay , dépouillé de proche en proche par les Grecs de la plupart de ses provinces, et à la veille d’être assailli dans sa capitale, était venu implorer en personne les secours de l’Occident, et grand nombre de chevaliers avaient mieux aimé se ranger sous sa bannière que sous celle de Pierre Mauclerc, de Thiliaud, roi de Navarre, de Hugues IV, duc de Bourgogne et du connétable Amaury dcMontfort, les chefs de la véritable croisade. Pour procurer des défenseurs à son empire chancelant, Baudouin lit argent de tout. Non content d’engager son comté de Namur au roi de France, il trafiqua des plus vénérables reliques du trésor de Sainte-Sophie. Ce fut alors (1239-1241) que Louis IX, en vertu d’une convention d’où sa conscience scrupuleuse écarta soigneusement toutes les apparences de simonie, donna à la France la couronne d’épines, le fer de la sainte lance, l’éponge qui avait touché les lèvres du Sauveur expirant, avec une portion considérable du bois de la vraie croix. Lorsque, le vendredi saint de l’année 1241, les dernières de ces reliques furent apportées à Paris, le pieux monarque, avec sa mère, sa femme, ses frères et toute sa cour, se rendit en grande pompe à l'abbaye de Saint- Antoine, près de laquelle avait été élevé un échafaud splendidement décoré. Là il reçut le dépôt sacré dont
il enrichissait son royaume de la main des frères de saint Dominique, qui étaient allés les chercher par son ordre à Constantinople, et, la tète et les pieds nus, il porta lui-même, parmi le concours de tout le peuple accouru à cet édifiant spectacle, le bois de la croix dans l’église catiiédrale de Notre-Dame. On sait comment, pour renfermer dignement cet inestimable trésor, il fit construire près de son palais la Sainte- Chapelle, chef-d œuvre du célèbre architecte Pierre de Montreuil, et l’une des merveilles de l'art gothique. Inintelligence et le goût de cet art était comme u ornement qui s’ajoutait aux perfections religieuses de l’âme du saint roi.
• Cependant les événements qui agitaient l’Orient avaient apporté à peine une courte interruption à la lutte de la papauté et de l’empire. Grégoire IX, pour s’assurer l’appui de la France, offrit à l’aîné des frères de Louis IX, Robert, comte d’Artois, la couronne impériale, dont il avait dépossédé Frédéric II. Louis, d'accord avec ses barons, refusa pour son frère l’offre pontificale; il crut aux protestations hypocrites d’orthodoxie que l’empereur lui adressa, et se fit un devoir de rester neutre dans un débat, où d’un côté ni de l’autre le droit absolu ne se manifestait à sa conscience. Il n’en sut pas moins parler à Frédéric II un noble et fier langage quand ce prince eut arrêté les prélats français qui se rendaient à Rome pour siéger au concile convoqué par Grégoire IX peu avant sa mort. « Puisque les évêques de notre royaume, lui écrivit-il, n’ont donné aucun prétexte à leur détention, il conviendrait que Votre Grandeur leur rendît la liii 3
berté qui leur est due. Vous nous apaiserez ainsi, car nous regardons leur détention comme une injure, et la majesté royale souffrirait si nous nous taisions en une telle occurrence... Que Votre Prudence Impériale pourvoie donc à cette affaire; qu’elle pèse dans son jugement ce que nous venons de dire, et qu elle 11e nous allègue pas sa puissance ou sa volonté, car le royaume de France n’est pas si faible, qu’il se soumît à être foulé aux pieds par vous. » Frédéric ne fit pas attendre ses satisfactions au monarque qui réclamait avec une dignité si ferme et si mesurée les droits de sa couronne, et qu’il lui importait tant de ne pas ajouter au nombre de ses ennemis.
Les provinces méridionales de la France ne se tinrent pas dans la sage neutralité gardée par Louis IX entre le pape et l’empereur. Ni le comte de Toulouse, ni ses sujets n’avaient souscrit volontiers à leur anéantissement politique; tout ce qu’ils entendaient de bruit, tout ce qu'ils voyaient de mouvement autour d’eux leur rendait un vague espoir de reconquérir leur indépendance. Ce fut dans cette pensée que Raimond VII jeta imprudemment la Provence, comme fief de l’empire, dans le parti de Frédéric II, et qu’il prêta peu après une secrète assistance au vicomte Treucavel, revenu d’Aragon afin de réclamer la seigneurie de Béziers, son légitime héritage. Inutile effort pour faire reculer le cours des événements ! Raimond se vit promptement obligé d’aller renouveler aux mains de Louis IX son serment d’allégeance, en même temps qu’il dut engager au saint-siège sa foi contre l’empereur, pour dérober sa tête à de nouveaux
anathèmes (1241). Le même frémissement agita encore, mais avec aussi peu de résultat, les populations de la langue d’Oc, lorsque, l’année suivante,, la ligue féodale releva son drapeau en Aquitaine sous les auspices du roi d'Angleterre.
L’âme véritable de cette ligue était la mère de Henri III, la fière Isabelle d’Angoulème , mariée, comme nous l’avons dit déjà, en secondes noces à son ancien fiancé, Hugues de Lusignan. L’orgueil de la veuve de Jean sans Terre ne pouvait se résigner à voir son époux vassal d’un des frères du roi de France, et elle avait eu peu de peine à faire partager ses sentiments de jalousie et de haine contre Alphonse, comte de Poitiers, aux autres seigneurs de la contrée, impatients de la domination française qui venait s’établir chez eux avec ce prince. Aussi lorsque, au jour de Noël de l’année 1241, Alphonse, après avoir reçu de la main royale l’investiture solennelle de son comté, vint à Poitiers tenir sa cour plénière et demander à ses vassaux leur hommage, cette cérémonie devint le signal d’un défi audacieux porté à lui et au roi son frère par Hugues de Lusignan. Hugues, qui avait refusé dédaigneusement l’hospitalité de son suzerain, ne parut devant lui que pour lui déclarer qu’il rétractait la promesse qu’il lui avait faite de son hommage, et n’entendait, se lier à lui par aucun pacte d’allégeance. Et après qu’il eut fait entendre cette insolente protestation, il s’élança sur son cheval de bataille qu’un de ses pages lui tenait prêt, et s’enfuit, avec sa femme, à bride abattue, au milieu d’une troupe d’arbalétriers qui les avait suivis.
Le gant était jeté. Louis IX, fort de son droit, n’hésita pas à le ramasser, et il appela l’infanterie des communes, aussi bien que la nombreuse chevalerie de ses domaines, autour de la bannière royale. En moins de trois mois, son armement fut complet et tel que l’ennemi commença à en trembler. Isalielle d’Angoulême s’élait flattée d’unir dans un commun effort contre le roi de Paris toute la France d’outre- Loire; elle avait même garanti à son fds et à son mari les secours des trois princes chrétiens qui régnaient au delà des Pyrénées, Thibaud, roi de Navarre, Jacques Ier, roi d’Aragon et Ferdinand III (saint Ferdinand) roi de Castille. Mais l’altière princesse fut étrangement déçue dans les calculs de sa haine : les monarques espagnols, tout entiers à leurs embarras domestiques, ne remuèrent pas; le malheureux Raimond, entraîné par le sentiment de ses peuples, fut seul à se compromettre dans l’alliance du roi d’Angleterre et du comte de la Marche et n’empêeha pas leur défaite.
Dès le printemps de l’année 1242, Louis IX était entré en Touraine pour aller au secours de son frère. U avait emporté dans sa course rapide plusieurs des châteaux les mieux fortifiés du comte de la Marche; celui de Fontenay l’avait seul arrêté quinze jours. On voulait qu’il en châtiât la garnison prisonnière; la mansuétude de son âme s’y refusa ; il n’exerça de rigueur que contre les murailles, et laissa à la forteresse démantelée le nom de Fontenay Y Abattu. De là, à travers le bas Poitou, dont toutes les places tombèrent successivement sons ses coups, il se porta sur la
petite ville de Taillebourg, pour y passer la Charente. C’était là, en face du pont qu’il s’apprêtait à traverser, que Henri III et Hugues de Lusignan avaient rassemblé leurs forces. Le chroniqueur Matthieu Paris nous fait assister à la querelle qui s’éleva entre le monarque anglais et son beau-père, quand ils virent se déployer devant eux l’armée française supérieure en nombre à la leur. Ils s’accusaient l’un l’autre à l'avance d’une défaite qui leur paraissait inévitable. Le frère de Henri III, Richard, comte de Cornouailles, vaillant guerrier, connu et estimé d’un grand nombre de chevaliers français qui avaient guerroyé à ses côtés en Palestine, fut envoyé « pour traiter de paix ou de trêve avec le roi de France. » Mais déjà le pont de Taillebourg était devenu le théâtre d’une sanglante échauflourée ; Anglais et Français s’y pressaient confusément, les premiers beaucoup plus nombreux. Louis IX ne se lança pas moins hardiment au travers de la mêlée, et son péril eût été grand, si les soldats de l’armée ennemie n’eussent été atteints du même trouble que leurs chefs. La fière contenance du roi les étonna, et Henri éperdu ne profita des heures de trêve accordées aux sollicitations de Richard de Cornouailles que pour fuir précipitamment jusque dans les murs de Saintes (21 juillet 1242). là, Hugues de Lusignan voulut au moins sauver son honneur : il rallia ses bandes dispersées et engagea vaillamment l’action contre l’avant-garde française. Son exemple entraîna Henri III, qui sortit de la ville où il s’était renfermé, pour faire tête à Louis arrivé lui-même sur le champ de bataille. Cette fois les Anglais et les
Aquitains, quoique inférieurs en nombre, soutinrent vaillamment le choc ennemi ; mais leur courage ne fit que retarder leur défaite, et Saintes reçut encore une fois dans ses murs les chefs fugitifs de la coalition vaincue. Ils n’y restèrent pas longtemps : la ville, impatiente de se donner au roi victorieux, était pour eux un asile mal assuré. Henri III la quitta pour se jeter en Gascogne, et Hugues pour aller faire sa soumission entre les mains du monarque qu’il avait bravé. Les barons rebelles du Poitou, de l’Angoumois et de la Saintonge suivirent son exemple les uns après les autres, et le *28 juillet 1242 Louis I.V fit à Saintes son entrée triomphale. Il s’avança ensuite jusque sur les bords de la Gironde, résolu de poursuivre l’ennemi à outrance. Le roi d’Angleterre, qui, au lieu de l’alliance espérée des rois espagnols, n’avait trouvé que celle de Raimond VII, eût infailliblement succombé dans la lutte et perdu l’Aquitaine, si les ardeurs du climat, au milieu des landes malsaines de Bordeaux, ne fussent venues porter le ravage dans l’armée française, et atteindre le roi lui-même. Louis, incapable de poursuivre ses succès, reprit le chemin de sa capitale, et, au printemps suivant, (avril 1243) accorda à Henri III une trêve de cinq ans. Cette trêve le laissait maître de tout le pays qu'il avait conquis, et lui assurait un tribut annuel de mille livres sterling. Le soulèvement des populations de la Langue d'Oc n’avait été qu’une flamme rapidement étouffée; les sectaires, qui s’étaient donné le barbare plaisir de mettre à mort quatre inquisiteurs dans le château d’Avignonet, avaient expié leur court triomphe dans
les supplices, et Raimond avait bien vite compris à quel point sa cause était désespérée, en voyant marcher contre lui, comme exécuteurs de la justice royale, les deux hommes les plus engagés naguère dans les révoltes du baronnage, Pierre Mauclerc et Hugues de Lusignan. Il courba cette fois la tète, pour ne plus la relever, sous l’inexorable nécessité qui le soumettait lui et ses peuples à la couronne de France, et, au mois de janvier 1243, il alla, à genoux, renouveler aux mains du roi son hommage. Ainsi finit la dernière des coalitions féodales contre la monarchie capétienne. Désormais la suzeraineté royale s’étendait incontestée depuis l’Escaut et la Meuse jusqu’au Rhône et aux Pyrénées. L’honneur de Louis IX devait être d’affermir cette puissance par les réformes admirables que sa sagesse introduisit dans la législation.