CHAPITRE XX
SUITE DU RÈGNE DE DOUIS IX, DEPUIS LA PREMIÈRE CROISADE DE CE PRINCE JUSQU’A SA MORT (1248-1270).
Notre récit ne nous a pas conduits encore à l’année même où saint Louis partit pour sa première croisade; mais nous sommes arrivés à l'époque où cette grande résolution entra dans son âme.
Ni la gloire, ni le profit même qu’il venait de recueillir dans son expédition d’Aquitaine, n’avaient touché le cœur du pieux monarque. La seule ambition qu’il connût était plus haute, et n’avait rien de terrestre; elle était tout entière au service de Dieu; c’était pour Dieu seul qu’il voulait vaincre et conquérir. Bientôt des nouvelles vinrent de l’Orient, qui l’émurent de la compassion la plus douloureuse pour le sort des chrétiens de la Palestine, et l'affermirent dans la pensée qu’il avait déjà conçue « d’aller chercher dans la guerre du Seigneur le véritable honneur de chevalerie. »
Les Kharismiens ou Khovaresmiens, l’une des peuplades barbares du Turkestan, chassés par les Mongols de la Perse qu’ils avaient envahie, s’étaient jetés sur la Syrie, avaient saccagé Jérusalem et livré les
lieux saints à toutes les horreurs du massaere et de la dévastation ; après quoi, ils avaient remporté près de Gaza une victoire signalée, dans laquelle chrétiens et musulmans, unis dans l’intérêt d’une commune défense, avaient été écrasés du même coup (17 oct. 1244). La fleur des chevaliers de l’Hôpital et du Temple, aussi bien que de l’Ordre Teutonique, avait été moissonnée sur le champ de bataille; la plupart des barons latins avaient été tués ou pris, et les derniers restes de la domination chrétienne en Palestine étaient à la veille de disparaître. Depuis que, cent ans auparavant (décembre 1 144), la prise d’Édesse avait commencé la série fatale des revers du royaume de Jérusalem, jamais catastrophe aussi terrible n’avait épouvanté la chrétienté. Sous le coup même de ces désastreuses nouvelles, le premier dimanche de Pavent de l’année 1244, Louis IX, dont la santé avait été gravement altérée par suite de la campagne d’Aquitaine, tomba malade, et fut en peu de jours aux portes du tombeau. Vainement le clergé et le peuple se pressaient-ils dans les églises pour obtenir du ciel la conservation de cette tête si révérée et si chère; vainement les reliques des saints étaient-elles partout tirées de leurs châsses et offertes de plus près à la dévotion populaire, pour que les supplications en devinssent plus ferventes; tout espoir semblait perdu, et au lit même du malade, on crut qu’il avait cessé de vivre. Déjà, selon le récit qu’en fit le roi au sire de Joinville, « une des dames qui le gardoit lui vouloit traire le drap sur le visage, et disoit qu’il estoit trespassé; mais une autre dame qui estoit à l’autre
part du lit ne le souffrit mie, ains disoit qu’il avoit toujours l’âme au corps. Comme il ouït le discord de ces deux dames, le Seigneur opéra en lui ; il soupira..., et comme s’il fust ressuscité du sépulchre, il dit : « Celui qui se lève d’en haut m’a visité par la grâce de Dieu, et m’a rappelé d’entre les morts; » et il requit qu’on lui apportât la croix, et ainsi fit-on? » On ne soupçonnait pas que le pieux roi ne l'avait demandée que pour la mettre sur sa poitrine, et s’engager ainsi par un vœu solennel envers le Dieu qui venait de lui rendre la vie. Sa mère et ses plus fidèles conseillers s’épuisèrent en efforts inutiles pour le détourner d’un projet qui les alarmait pour sa santé, toujours frêle et chancelante, même après sa guérison. Il ne songea qu’à donner à sa résolution un caractère irrévocable, en la proclamant à la face de toute sa noblesse assemblée, et le 12 octobre 1245, un parlement fut convoqué à Paris dans lequel se croisèrent, à l’exemple du monarque, les premiers seigneurs du royaume. On comptait, parmi beaucoup d’autres, Robert, comte d’Artois, l’aîné des frères du roi, à qui les deux plus jeunes devaient se joindre plus tard ; les ducs de Bourgogne et de Brabant; Marguerite comtesse de Flandres, avec ses deux fils; Pierre Mauclerc et son fils Jean I", duc de Bretagne; le vieux comte de la Marche, Hugues de Lusignan, et avec eux plusieurs archevêques et évêques. Ce nombre de croisés, si grand qu’il fût, ne satisfit pas Louis IX, et il faut lire dans Joinville et dans Matthieu Paris le récit de l’innocente supercherie par laquelle, dans sa cour plénière de Noël, époque « de la fête des robes neuves.
le bon roi, fit revêtir, sans qu’ils s’en doutassent » à ceux des seigneurs qui n’avaient point pris la croix, des cottes, avec leurs chaperons portant le signe de la guerre sainte.
Louis IX, partant pour la croisade, se montre à nous sous un tout autre aspect que les rois ses devanciers dans le grand passage. Ce n’était point l’ambitieux Philippe Auguste faisant trêve, malgré lui , aux entreprises de sa politique, pour obéir à l’irrésistible impulsion de l’esprit chevaleresque et religieux de sa cour; pas davantage n’était-ce l’aventureux Richard Plantagenet, s’élançant vers l’Orieilt, avec une sorte d’ivresse, pour y remplir un monde nouveau du bruit de ses fabuleux exploits. Louis VII enfin, si sincère et si fervent dans sa dévotion, n’était allé, le premier de tous, en Terre Sainte, que pour y chercher le pardon d’un acte de cruauté qui troublait sa conscience, et Louis IX n’avait rien de semblable à se faire pardonner dans sa vie toujours irréprochable. En entreprenant le pèlerinage armé de Jérusalem, en se vouant à la délivrance des saints lieux et au soulagement des chrétiens d’Orient, il allait simplement accomplir ce qui était pour lui un des premiers devoirs de la royauté. Pour une âme qui était toute à Dieu, comme la sienne, il n’y avait point de distinction entre les obligations du roi et celles du chrétien ; tendre de tous ses efforts vers la perfection évangélique et mériter à ce prix les récompenses du ciel, tel était, à ses yeux, le but de la vie pour chaque enfant de l’Église, et comme roi , il se voyait seulement tenu à pratiquer d’une manière plus rigoureuse et plus étendue la jus-
tice, la charité, 1 humilité, la miséricorde, toutes les vertus morales et sociales enseignées par l’Évangile. Comme roi surtout, il faisait entier le bonheur de ses peuples, leur bonheur éternel plus que le temporel, dans les obligations de sa conscience et les conditions nécessaires du salut de son âme. Si l’on veut apprécier sainement cet incomparable monarque, il ne faut donc pas soumettre chacun des traits de son caractère à l’analyse trompeuse de notre science moderne, et envisager à part les mérites du saint, du guerrier, du politique, du législateur; il faut contempler dans son ensemble idéal cette physionomie unique dans l’histoire, il faut se représenter saint Louis dans l’indivisible et harmonieuse unité de sa vie chrétienne et royale. Lorsqu’à la tête de sa chevalerie, sur le rivage de Damiette, il chargeait à grands coups d’épée les infidèles, ou lorsque « l’huis de sa chambre fermé. » il mortifiait sa chair par la discipline et se relevait trois fois la nuit pour dire ses heures; lorsque devant la porte de son palais et sous le chêne de Vincennes il rendait la justice à ses peuples, ou que par des lois terribles il préservait leur foi des dangers du blasphème et leurs mœurs des tentations honteuses du libertinage; lorsqu’il allait nourrir les pauvres de ses mains et soigner les infirmes dans les hôpitaux et maladreries, ou qu’il se vouait avec ses légistes au pénible labeur de recueillir et reviser les centimes de ses domaines; tout cela était pour lui même chose, c’était son œuvre de chrétien et de roi qu’il faisait tout ensemble, c’était le règne de l’Évangile, qu’il travaillait, sous la dictée de sa conscience, à réaliser,
autant qu’il le pouvait, sur la terre. Nous concevons différemment la royauté au dix-neuvième siècle, et si nous permettons à un roi les pratiques de la vie chrétienne dans l’intérieur de son oratoire, c’est à condition qu’il aura d’autres vertus à étaler sur le trône : Volontiers nous aurions dit à saint Louis, avec « cette « femme qui avait nom Sarrette : Fi-fi..., tu es roi « tant seulement des prêtres et des clercs ; grand « dommage que tu es roi de France. » Et cependant ce roi des prêtres et des clercs, au point de vue purement politique, est un des plus grands qui aient régné sur notre patrie; dépouillé même de l’immortelle auréole de la sainteté, il resterait encore parmi nous, pour parler le langage .moderne, un des bienfaiteurs les plus effectifs, les plus pratiques de l’humanité; et puisque la philosophie se fait gloire d’avoir dans les temps anciens régné avec les Antonins, puisqu’il lui arrive quelquefois encore de réclamer pour elle l’honneur plus récent et moins enviable de s’être assise sur le trône à côté du grand Frédéric et de Joseph II, nous croyons pouvoir sans témérité la défier de trouver dans les règnes de ces divers princes des améliorations sociales aussi riches et aussi nombreuses, aussi fécondes et aussi durables que celles que la France dut au règne de saint Louis Mais revenons à la croisade.
Trois années se passèrent avant que le roi, malgré la hâte qu’il en avait, fût en mesure de s’acheminer vers l'Orient. L’expérience avait enseigné, depuis un siècle et demi , que pour transporter des milliers d’hommes sur une terre lointaine, pour les y nourrir
et approvisionner de toutes choses, l’action humaine devait concourir avec celle de la Providence. Louis, pour être aidé de Dieu, s’aida lui-même, et il apporta un soin aussi intelligent qu’actif aux apprêts matériels de son expédition. Quand le bon sire de Joinville, dans ses mémoires, s’ébahit sur les innombrables tonneaux de vin, qui, dans leur entassement, ressemblaient de loin à des maisons, sur les prodigieux monceaux de froment, orges et autres blés qui paraissaient autant de montagnes s’élevant sur le rivage de Chypre, quand il énumère tous les instruments aratoires, charrues, houes, fourches, etc., dont le roi avait chargé ses navires, le naïf historien ne songe guère qu’il rend un admirable témoignage, non pas seulement à la sollicitude du monarque pour le bien-être de ses compagnons d’armes , mais à un esprit d’ordre et de détail, à une prévoyance administrative, aussi étrangère aux habitudes de cette époque, que le mot même dont nous nous servons pour la caractériser. L’embarquement de ses troupes ne fut pas pour Louis IX le moindre de ses soucis ; les récentes conquêtes, garanties à sa couronne par le traité de Paris, ne lui avaient point donné de bon port sur la Méditerranée, et au milieu de la guerre implacable que le pontificat et la maison de Souabe se faisaient en Italie, il ne pouvait mener sa chevalerie à Gênes, ni à Pise, pour monter sur les vaisseaux de ces républiques. De là le creusement du port d’ Aigues-Mortes, création malheureuse , à cause de l'air empesté des marais dont était entourée la ville naissante, mais création utile aux projets du roi , qui deux fois s’y
embarqua pour la croisade. Ce ne furent point là les seuls préparatifs de Louis IX ; par ses ordres, des frères prêcheurs et mineurs allèrent, dans toute l’étendue de son domaine royal , s’enquérir s’il n’y avait point à réparer quelque injustice, dont le pieux monarque tenait à soulager sa conscience, avant d’accomplir le grand passage. Far le même motif, non moins que pour l’intérêt dé son peuple, il eût voulu régler par une paix définitive les contestations territoriales des couronnes de France et d’Angleterre. Mais Henri 111, dans son inepte orgueil, ne préteudait à rien moins qu’à rentrer en possession de tout ce que lui et son pere avaient perdu, et au lieu de la paix, il n’y eut entre les deux rois qu’une nouvelle trêve. La grande douleur de Louis IX, la plaie profonde de son âme, était de laisser derrière lui l’Europe livrée au scandale de la querelle d’innocent IV et de Frédéric II : comment n’eût-il pas souffert de voir l’opinion féodale se déclarer de tous cotés contre le chef de l’Église? Le baronnage français, ayant à sa tète le vieux Mauclerc, Hugues IV, duc de Bourgogne, et les comtes de Blois et d’Angoulèine, ne venait-il pas (novembre 1246) de signer un acte d’association mutuelle contre les prérogatives de l’ordre ecclésiastique, et ne s’était-il pas fortifié de l’exemple de l’empereur contre 1 ’excommuniement? Tout ce que put faire Louis IX, il le tenta pour apporter dans ce grand débat de la papauté et de l’empire sa pacifique médiation. S’il refusa de se rendre au concile de Lyon, où sa présence eût ajouté au poids de la sentence accablante fulminée contre Frédéric, il se hâta d’offrir à Innocent IV une entrevue
en France, dans l’abbaye de Cluny, et à deux reprises la vénérable métropole de l’ordre de Saint-Benoît (décembre 1 ?45, avril t246), reçut dans ses murs le pape et le roi, qui y conférèrent durant plusieurs jours. Sans doute Innocent IV entendait mieux que Louis IX les intérêts de la politique italienne et en particulier ceux du saint-siège confiés à sa garde; sans doute aussi, mieux que Louis IX, il lisait dans l’ame déloyale de Frédéric, quand il refusait de se fier à des promesses plusieurs fois déjà faites et plusieurs fois transgressées par ce monarque; peut être enfin sa rigueur obstinée, comme celle de ses prédécesseurs, comme celle de ses successeurs , était-elle nécessaire au triomphe du saint-siège sur la maison de Hohenslauffen, ennemie irréconciliable de la liberté de l’Église, aussi bien que de la liberté de l’Italie. Mais un trop grand nombre d’esprits dans la catholicité ignoraient ou ne comprenaient pas les motifs de cette guerre à outrance, et lorsqu’on voyait la haute majesté de l’empereur descendre à des soumissions sans cesse repoussées, lorsqu’on entendait dire que le roi de France, dans son intercession pressante en faveur de Frédéric, avait inutilement rappelé au vicaire de Jésus-Christ la parole de celui qui ordonne à l’offensé de remettre septante fois sept fois sa faute à l’offenseur, ce n’était plus Innocent IV, avec son austère inflexibilité, c’était saint Louis, avec son esprit de charité et de paix, qui apparaissaient aux yeux des peuples comme le représentant véritable du Dieu descendu sur la terre pour pardonner aux hommes et les sauver. Il ne faut pas s’étonner que la maison de
France, avec un chef qui la plaçait si haut, vît les agrandissements lui venir, comme d’eux-mêmes. La comtesse de Mâcon , avant d’aller prendre le voile dans un monastère fondé par la mère du roi à Pontoise, ne crut pouvoir mieux faire que d’offrir en vente son comté à la couronne (1245), et peu après, la Dame des Dames , comme Matthieu Paris appelle Blanche de Castille, n’eut besoin que d’un peu de sa merveilleuse adresse à conduire les affaires, pour procurer une acquisition bien autrement importante à la dynastie capétienne. Des quatre filles de Raimond Bérenger IV, comte de Provence, les trois aînées étaient mariées à Louis IX, à Henri III et à Richard de Cornouailles. Restait Béatrix, la plus jeune, que son père, avant de mourir, avait instituée seule héritière du comté, «afin d’en prévenir le démembrement ou l’absorption dans un État plus considérable. Dès qu’il eut cessé de vivre (19 août 1245), la belle Béatrice vit sa main et sa magnifique dot convoitées par les plus illustres prétendants. Dix galères armées en guerre, mouillées sur la rade de Marseille, appuyaient la poursuite de Conrad, le fils aîné de l’empereur; le roi Jacques d’Aragon faisait valoir en faveur de son fils don Pèdre, les liens qui unissaient les deux branches de la maison de Barcelone, en même temps que la communauté des intérêts méridionaux. Mais les chances les plus belles semblaient être celles du comte de Toulouse, à qui Raimond Bérenger avait promis sa fille, avec le consentement d’innocent IV. L’héritier dépouillé des anciens seigneurs de Saint- Gilles croyait toucher à l’heure où la fortune de sa u 4
maison allait se relever ainsi dans le midi de la France. 11 avait compté sans l’ambition maternelle de Blanche de Castille, qui, par des négociations suivies dans l’ombre avec Béatrix de Savoie, mère de la comtesse de Provence, et avec son habile ministre, Romée de Villeneuve, avait assuré à Charles, le dernier de ses fils, la main de la jeune héritière. Dès qu’on apprit que le frère de Louis IX, à la tête d’une nombreuse chevalerie, suivait le cours du Rhône, s’avançant vers la Provence, toutes les prétentions rivales s’effacèrent : Jacques d’Aragon se rembarqua pour Barcelone, l’amiral de la llotte impériale fit voile pour la côte d’Italie, et Raimond VII quitta Aix, où on l’avait fait venir « peu accompagné, » pour y jouer le triste rôle d’un prétendant mystifié. Ce fut le pape lui-même, qui, ramené aux intérêts de la maison de France par Blanche de Castille, bénit à Lyon le mariage de Charles et de Béatrix, le 31 janvier 1246. Louis, aux fêtes de la Pentecôte de cette même année, arma son frère chevalier, et linvestit du comté d’Anjou. Ainsi fait son entrée sur la scène de l’histoire ce Charles d’Anjou, l’une des physionomies les plus fortement caractérisées du moyen âge, guerrier et politique habile, aussi profond qu’audacieux dans les calculs de son ambition, digne frère de saint Louis par la sincère ardeur de sa foi, par la dignité austère de ses mœurs conjugales et par sa noble passion pour la grandeur de la maison de France, mais hautain, dur jusqu’à la cruauté, implacable dans ses vengeances, moins Français peut-être qu'Kspagnol par les traits principaux de son caractère. Nous allons le voir, avec ses Ange-
vins et ses Provençaux, suivre le roi son frère à la croisade.
I.e départ avait été fixé au vendredi de la Pentecôte, 12 juin de l’année 1248. A l’approche de ce jour que redoutait sa tendresse maternelle, Blanche de Castille voulut tenter un dernier effort pour retenir son fils. Ce fut l’évêque de Paris qui se fit l'organe de la reine mère et des grands du royaume, pour représenter au roi l’invalidité d’un vœu qu’il avait prononcé dans le délire de la fièvre, n’étant pas en possession de lui-même. Le prélat insistait en même temps de la manière la plus pressante sur la faible santé de Louis, et sur les périls auxquels il allait laisser la France exposée en son absence. Louis parut ébranlé, et arracbaut la croix de ses épaules, il la rendit à l’évêque. La reine et toute l’assistance étaient déjà dans la joie, lorsqu’il reprit : « A l’heure où je vous parle, je ne suis sans doute ni malade, ni hors de sens. Eh bien donc! je requiers qu’on me rende ma croix. Car Celui qui sait toute chose, sait aussi qu’aucun aliment n’entrera dans ma bouche, jusqu’àce quej’aieété de nouveau marqué de son signe. — C’est le doigt de Dieu, s’écrièrent tous les assistants; ne nous opposons plus à sa volonté. » Et dès lors la résolution du monarque ne rencontra plus de contradiction.
La reine Marguerite de Provence voulut accompagner son époux ; son exemple fut suivi par les comtesses d’Artois et d’Anjou, et plusieurs autres nobles dames. Le 12 juin étant arrivé, le roi se rendit à Saint-Denis, pour y prendre l’oriflamme, en même temps que le bourdon et la pannetière, symboles du
pèlerinage. A son retour, il traversa Paris, et fut accompagné par tout le peuple jusqu’à l’abbaye de Saint-Antoine, où il devait se séparer de sa mère. Mais Blanche ne pouvait si aisément quitter son fils ; elle annonça l'intention de le suivre jusque dans la commanderie de l’ordre de Saint-Jean, près de Corbeil, où il devait s’arrêter le lendemain. Là fut tenu le parlement, qui avait dû se tenir à l’abbaye Saint- Antoine. La régence y fut solennellement donnée à Blanche ; elle reçut le pouvoir de composer le conseil , de choisir les grands baillis, et de conférer tous les offices de la couronne. Mais tous ces honneurs, toute cette puissance n’étaient rien pour le cœur d’une mère ; il fallut qu elle accompagnât encore son fils jusqu’à Cluny, où se firent leurs adieux. La douleur de Blanche l’avertissait qu’elle ne reverrait plus son fils sur la terre. De Cluny le roi se rendit à Lyon, pour s’y confesser au souverain pontife et recevoir sa bénédiction ; puis il alla s'embarquer dans sa ville d’Aigues-Mortes (28 août 1248). Un assez grand nombre de ses barons firent voile, les uns de Marseille, les autres de Gênes ou de Pise, où ils avaient nolisé des bâtiments : le rendez-vous général était sur la rade de Limisso, dans l'île de Chypre.
Louis IX, après une heureuse navigation, y arriva en moins de trois semaines. Mais il y attendit le reste des croisés jusqu’à la fin de l’automne, et se vit forcé, bien malgré lui, de ne quitter Chypre qu’au printemps de l’année suivante. Il avait été résolu que l'effort de la croisade se porterait contre l’Égypte, et qu’on irait chercher au Caire les clefs de Jérusalem. Les
hordes kharizmiennes avaient succombé à la faim et à la maladie, au milieu des ruines qu’elles avaient faites, et la Palestine dévastée était retombée sous le pouvoir du sultan d’Égypte : c’était sur les bords du Nil qu’il fallait le vaincre, pour lui enlever les saints lieux. Le plan était conçu avec une parfaite sagesse; malheureusement il ne fut pas exécuté, comme il avait été conçu.
Au mois de juin 1249, la flotte qui portait l’armée des croisés parut à l’embouchure du Nil, devant Damiette. a Toute la puissance du Soudan, » rangée en bataille, bordait le rivage. Louis donne l’exemple à ses guerriers, malgré le légat Eudes de Châteauroux, qui s’efforce de le retenir; l’un des premiers, il se précipite à la mer, couvert de son armure, et ayant de l’eau jusqu’aux épaules. Le sire de Joinville, sénéchal du comte de Champagne, Baudouin de Reims, le comte de Jaffa rivalisent d’ardeur avec le roi ; ils se sont élancés avant lui sur le sable, et rejoints bientôt par une poignée de vaillants chevaliers, ils s’y forment en bataille, serrés les uns contre les autres, pour soutenir le choc de la cavalerie ennemie qui vient les charger. Les redoutables mamelucks, malgré leur impétuosité et leur nombre, reculent devant le rempart de fer qui leur est opposé, et l'on voit alors, avec l’oriflamme qui se déploie sur le rivage, le roi, sans souci du péril, se jetant «à genoux et remerciant Dieu de l’assistance qu’il a prêtée à ses armes. Bientôt l’armée entière des chrétiens est débarquée, et la mêlée s’engage sur toute l’étendue de la plage, pendant qu’à l’embouchure du fleuve les deux flottes se livrent un
combat acharné. La reine Marguerite et sa sœur la comtesse d’Anjou assistaient de loin sur leurs navires à cette double scène de carnage, et entourées des prélats de la croisade, elles invoquaient le secours du ciel sur les armes chrétiennes. Elles virent presque en même temps la Hotte des Sarrasins dispersée remonter le Nil en l'uyant, et les troupes de l’émir Fahkreddin abandonner leur camp, avec la rive occidentale du fleuve, aux croisés victorieux.
La terreur des musulmans fut telle, qu’ils ne songèrent pas à défendre Damiette, cette ville si forte, qui , trente ans auparavant , avait arrêté pendant quinze mois Jean de Brienne sous ses murs. Les croisés, « ébahis et reconnaissants envers Dieu » de ce succès inespéré, « chantèrent le Te Deum tout au long, » et ce ne fut pas trop de toute l’autorité de Louis IX pour apporter quelque ordre et quelque régularité dans le partage de l’immense butin tombé entre leurs mains. II eût fallu alors profiter de l’effroi de l’ennemi , et pousser sans retard jusqu’au Caire. Mais Louis IX, s’il avait toute la vaillance du héros chrétien , n’était pas supérieur aux hommes de son siècle dans l’art de la guerre, et pour le stérile avantage d’attendre son frère le comte de Poitiers, il perdit à Damiette cinq mois entiers, qui laissèrent aux vaincus le temps de reprendre du courage et des forces. Lorsque le 20 novembre il se mit en marche sur Mansourah (appelée par nos chroniqueurs la Massoure), Fahkreddin avait réuni une puissante armée de mamelucks, de Turcs et d’Arabes, et la campagne qui avait commencé pour les croisés avec tant d’é-
clat, n’eut plus désormais pour eux que des revers. Ils s’obstinèrent à de longs et à d’inutiles travaux pour passer le Nil , en face d’un ennemi « qui défaisait en un jour ce qu’ils avaient fait en trois semaines, » et de retard en retard, ils virent s’épuiser leurs approvisionnements et leurs forces mêmes. Enfin, un bédouin leur ayant, à prix d’or, indiqué un gué, ils traversèrent le 8 janvier 1 250 le canal d’Achmoum , et l’armée des infidèles surprise semblait être livrée à leurs coups. Mais tout fut perdu par la fougue imprudente du jeune comte Robert d’Artois, qui, au lieu d’attendre que l’armée entière fût avec lui sur l’autre rive, s’élança à la poursuite des musulmans jusque dans les rufes étroites de Mansourah , et s’y fit écraser par les mamelucks, avec trois cents chevaliers français, presque tous les croisés d’Angleterre et l’élite de l’ordre du Temple. Louis IX , après avoir donné à la mort de son frère « des larmes moult grosses qui lui chéoient des yex,» fit, pour réparer ce cruel échec, des prodiges de bravoure, et ses exploits eurent , au témoignage du bon sire de Joinville, quelque chose de surnaturel. « Oncques si bel homme armé ne vis, car il paroissoit dessus toute la gent les épaules en haut, un heaume d’or en son chef, une épée d’Allemagne en la main. » A la fin de la journée, il était parvenu à rester maître du camp ennemi. Mais là se bornèrent les fruits de cette sanglante victoire de la Massoure , qui eut encore un lendemain glorieux , sans que les croisés sussent en profiter pour prendre le seul parti qui leur fût 'désormais possible, celui d’une prompte retraite. On laissa une affreuse épi-
démie se mettre dans l’année, et atteindre le roi luimême; on laissa les Sarrasins s’abattre autour du camp, comme une nuée de sauterelles, et l’envelopper de toutes parts avant de se décider à reprendre la route de Damiette. Quand on le fit, aux premiers jours du mois d’avril, il était trop tard; les croisés ne commencèrent à s’ébranler que pour offrir une facile proie au feu grégeois qui pleuvait sur eux « comme les étoiles tombant du ciel , » et au sabre des mamelucks qui les moissonnait par milliers. Tout ce qui ne périt pas fut fait prisonnier. Le roi, qui n’avait voulu se dérober à aucun des risques de ses compagnons d'armes, « et que l’on croyait, dans son extrême faiblesse, près de passer le pas de'la mort , » fut trouvé par les infidèles gisant sans mouvement dans un village, et tomba l’un des premiers entre leurs mains.
Louis IX garda dans sa captivité une constance inébranlable, et mérita que ses vainqueurs dissent de lui que « il estoit le plus ferme crestien que on peust trouver. » Ni les menaces du sultan ayoubite Touran- Chah, ni les cimeterres des assassins de ce prince, qui se précipitèrent dans la prison du roi, tout sanglants du meurtre qu’ils venaient de commettre, n’ébranlèrent un instant son courage. Il les contraignit, à force de grandeur d’âme, à le respecter et à l’admirer, leur inspira, dit-on, l’étrange pensée de le faire leur roi, et obtint assez promptement d’eux sa délivrance. Damiette fut sa rançon , et il s’engagea à payer huit cent mille besans d’or pour celle de ses chevaliers. Le 8 mai il était rendu à la liberté, et six
jours après il rejoignait à Ptolémaïs la reine Marguerite de Provence, qui, selon l’expression de Joinville, « avoit eu sa grande part dans la misère à tous , » et qui s’était montrée digne du roi son époux. Elle avait mis au monde à Damiette un fils qu’elle avait surnommé Tristan , comme l’enfant de sa douleur, et l’on connaît la promesse qu’elle exigea d’un vieux chevalier de quatre-vingts ans, qui veillait au pied de son lit, pour qu’il la préservât du malheur de tomber vivante au pouvoir des infidèles. « Soyez certain que je le ferai volontiers, répondit le noble vieillard, car je l’avois bien pensé, que je vous occirois avant que ils vous eussent pris. »
Louis IX, pressé par sa mère de retourner en France, et par les barons de la Terre Sainte de demeurer au milieu d’eux , interrogea longuement sa conscience sur le parti qu’il devait prendre, et finit par se déterminer à rester en Orient. Il croyait sa présence plus utile aux chrétiens délaissés de la Palestine, qu’à son royaume gardé par la sage administration de sa mère. Sa résolution excita parmi les populations latines de ces malheureuses contrées des transports d’admiration »t de reconnaissance : « Moult y en eut, dit Joinville, qui furent ébahis, et moult y en eut qui pleurèrent. « Le séjour de Louis IX en Terre Sainte ne dura pas moins de quatre années; sa pieuse ambitiou n’était plus d'y faire des conquêtes; elle se borna à rendre quelques moyens de défense aux établissements chrétiens en ruines. Ainsi le vit-on employer les dernières ressources de son trésor épuisé à relever les fortifications abattues de Césarée, de
Jaffa, de Sidon, de Ptolémaïs, donnant lui-même à ses barons l’exemple de porter la hotte pour gagner les pardons de l’Église attachés à ce pieux labeur. Ainsi le vit-on prendre à sa solde tout ce qu’il put de chevaliers pour défendre ces villes contre les infidèles, racheter de leurs mains des milliers de captifs, soulager par sa charité les misères et les souffrances sans nombre qui l’entouraient, protéger enfin plus efficacement par la grandeur de son nom et l’ascendant de ses vertus, qu’il ne l’avait fait par ses armes, les derniers débris du royaume de Jérusalem. C’eût été son désir le plus ardent d’aller se prosterner et prier au sépulcre du Sauveur, et le sultan d’Alep et de Damas, dans son respect pour la sainteté du roi , lui offrit un sauf-conduit qui lui permettait d’accomplir ce vœu si cher à son cœur. Mais, en l’acceptant, il eût implicitement reconnu les droits de la souveraineté musulmane sur les saints lieux, et « le premier des rois chrétiens, » ainsi que ses barons le lui représentèrent, ne pouvait aller adorer le tombeau de Jésus-Christ en simple pèlerin, sous le bon .plaisir d’un prince infidèle. Cette satisfaction refusée à sa piété, laissa dans l’âme de Louis IX une tristesse inconsolable.
Pendant que l’Orient était ainsi pour lui un théâtre de malheurs et de gloire, la France, sous l’habile gouvernement de Blanche de Castille, avait souffert bien moins qu’on n’eût pu le craindre, de l’absence de son roi. Blanche, initiée au maniement des affaires durant sa première régence, et depuis lors même n’y étant jamais restée étrangère, « tint virilement les rênes du royaume, » suivant le témoignage de Mat-
thieu Paris, et sut y maintenir l’ordre et la paix. Elle eut toutefois à combattre une des plus redoutables insurrections qu’ait vues éclater le moyen âge, celle des Pastoureaux.
C’étaient des fanatiques qui prétendaient avoir reçu de l’Esprit-Saint la mission de régénérer l’Église et la société civile , et qui , à la poursuite de cette chimère, s’étaient mis en mouvement par milliers des bords de l’Escaut à ceux du Rhône et de la Garonne. Le plus grand nombre étaient des villageois, des pâtres, d’où leur fut donné le nom de Pastoureaux. Ils reconnaissaient pour chef un personnage étrange, que les récits du temps appellent le maître de Hongrie , et chez qui tout était enveloppé d’un profond mystère. Sa longue barbe, sa face maigre et pâle, cette main constamment fermée dans laquelle il prétendait tenir une lettre que lui avait adressée la vierge Marie, sa bannière avec les images de l’agneau et de la croix, plus que tout le reste, son éloquence, également facile en latin, en français et en allemand, lui avaient donné une sorte de prestige magique sur les imaginations populaires. Cet homme allait publiant partout dans les campagnes que Dieu réservait à la simplicité des pastoureaux ce qu’il refusait à l’orgueil des gentilshommes, « à savoir de délivrer la Terre Sainte et de venger le hon roi Loys des infidèles. » La régente, à une époque où cette bizarre alliance du mysticisme et de la démagogie pouvait encore paraître innocente, ne s'opposa point au mouvement qui emportait ces multitudes, et sembla plutôt le favoriser. « Elle pensait, comme les autres, dit Matthieu Pâris,
que ce fussent bonnes gens envoyés de par Notre- Seigneur, » et peut-être attendait-elle de la puissance de leur enthousiasme l’accomplissement des choses merveilleuses qu’ils promettaient. Aussi leur permitelle l’entrée de la capitale ; elle voulut même voir leur mystérieux chef, et lui fit des présents. Mais quand elle vit, aux portes mêmes de son palais et dans la ville de Paris, « où est la source de toute sapience, » cet imposteur usurper les fonctions sacerdotales, conférer les sacrements et du haut de sa chaire, qu’entouraient des satellites armés, ameuter contre le clergé les passions populaires, quand les sanglants excès qui marquaient partout le passage de ces bandes fanatiques l’eurent avertie du danger qu’il y avait à ce que leurs courses fussent plus longtemps impunies, elle ordonna que, livrés aux excommunications des évêques, ils fussent « pourchassés et détruits » dans tout le royaume (1251). Le supplice du maître de Hongrie à Bourges et celui de son principal acolyte en Guyenne, sur les terres du roi d’Angleterre, frappèrent d’épouvante le pauvre peuple égaré qui les avait suivis, et qui se dispersa , abandonné à toutes les horreurs de l’indigence.
Ce fut là la seule difficulté sérieuse que rencontra le gouvernement de Blanche de Castille. Elle n’en trouva aucune à recueillir, pour son fils Alphonse, comte de Poitiers, qui s’élait rendu à la croisade, l’héritage de la maison de Toulouse, devenu vacant par la mort du malheureux Raimond VII (1249). Les peuples de la Langue d’Oc donnèrent des larmes à ce prince, le dernier de leurs souverains nationaux;
mais abattus, comme il l’avait été lui-même, aux pieds « du seigneur roi de France, -• dont la prépondérance les accablait, ils laissèrent s’accomplir en silence leur irrévocable destinée. Une autre mort bien plus grande que celle de Raimond VII survint l’année suivante (d250) : Frédéric II expira dans un coin de son royaume des Deux-Siciles , brisé par le violent effort de la lutte qu’il soutenait depuis vingt ans, et cette fin de la puissance orgueilleuse des Hobenstauffen livra à de longues agitations l’Allemagne et l’Italie. Mais le contre-coup ne s’en fit point ressentir là où s’exercait la ferme et vigilante autorité de la régente de France, pas plus quelle ne fut ébranlée par les troubles nés en Gascogne de l’imbécile tyrannie de Henri III. Blanche de Castille put enfin regarder comme un éclatant triomphe pour la maison capétienne, dont elle avait si bien servi la politique, les coups que son fils Charles d’Anjou, revenu de la croisade, porta aux libertés républicaines d’Avignon , d’Arles, d’Aix , de Marseille et des autres cités de la Provence, qui hasardèrent un dernier combat pour l’indépendance désespérée de la France méridionale. Tout avait succédé à l’habile régente, et elle avait atteint la soixante-cinquième année sans que les forces de son corps eussent cessé de répondre à l’énergie de son âme. Mais elle s’en vit tout à coup abandonnée, et étant tombée malade à Melun, elle n'eut que le temps, comme pour sanctifier plus sûrement sa mort, de se revêtir de l’babit des religieuses de Maubuisson. Elle expira le 1" décembre 1253, laissant son nom inséparablement associé à l’immortelle mémoire de son fils.
Il n’était plus permis à Louis IX de rester hors de France. Ce fut le légat Eudes de Châteauroux, qui, avec tout ce que la religion prête de secours pour fortifier les âmes, annonça au roi la perte cruelle qu’il venait de faire. Après avoir donné leur cours aux premières émotions de sa douleur, Louis comprit qu’il ne pouvait laisser trop longtemps son royaume à la garde de ses deux jeunes frères, le comte de Poitiers et le comte d’Anjou, et il se décida à quitter la Terre Sainte. 11 s’embarqua à Acre le 25 avril 1254. Sa navigation fut longue et périlleuse : il y eut un jour où sa galère, ayant touché sur un banc de sable, parut hors d’état de tenir plus longtemps la mer; on voulait qu'il passât sur un autre navire, abandonnant aux chances d’un naufrage le reste des passagers. Mais le saint monarque, à qui l’Évangile avait appris le prix égal de toutes les âmes devant Dieu, répondit : « 11 y a ici cinq cents personnes qui aiment autant leur corps, comme je fais le mien.. . J’aime mieux mettre moi, la reine et mes enfants en danger et en la main de Dieu, que de faire un tel dommage à si grand peuple. » Sa foi en la Providence ne le trompa point , et après avoir échappé , sur cette même galère, à une affreuse tempête, il prit terre à Hyères (10 juillet), sur la côte de Provence, d’où il s’achemina vers Paris. Il y fut accueilli par des transports d’amour et de joie (7 septembre); mais le sentiment du bonheur qu’éprouvaient ses peuples ne trouvait point decho dans son âme; on remarquait qu’une profonde empreinte de tristesse couvrait son visage; le sourire n’approchait plus de ses lèvres, et ses yeux
restaient constamment abaissés vers la terre, comme s’il eût porté seul l’accablante responsabilité des désastres de la croisade et tolit le poids des douleurs de la chrétienté.
Nous entrons dans cette période bienfaisante du règne de Louis IX, où le bon roi, appliqué devant Dieu au soin assidu de la félicité de ses peuples, répand partout la paix autour de lui, partout essaye de substituer l’empire de la justice à celui de la force, et semble n’avoir d’autre pensée que celle d’établir le gouvernement de l’Évangile au sein de la société féodale. Un de ses premiers efforts fut de mettre la couronne de France en amitié avec toutes les couronnes voisines. Le mariage de sa fille Isabelle avec Thibaud II, roi de Navarre, fut négocié par le sire de Joinville, et lui donna un ami sur les bords de la Marne, en même temps qu’à la frontière des Pyrénées (1255). Rien n’égala la patience et le désintéressement avec lesquels il travailla ensuite à éteindre toutes les contestations territoriales qui subsistaient entre la France et les royaumes d’Aragon et d’Angleterre. Au prix de ses droits sur la Marche d’Espagne (Catalogne et Roussillon), droits plus illusoires que réels, que les Capétiens avaient hérités de la dynastie carlovingienne, il recouvra la souveraineté d'une foule de seigneuries, possédées par la maison d’Aragon au pays de la Langue d’Oc (1258), et le mariage de son fils aîné Philippe avec Isabelle d’Aragon cimenta quelques années après (1262) cette réconciliation. Il n’y eut enfin point de sacrifices auxquels il ne parût disposé pour faire taire les perpé-
tuelles réclamations de Henri III contre « la grande injustice du roi Philippe Auguste. » Il consentit à rendre à la couronne d'Angleterre le Périgord, le Limousin et une partie de la Saintonge, avec la suzeraineté de l’Angoumois, à condition que Henri renoncerait à tous ses droits sur la Normandie, le Maine, l’Anjou, la Touraine et le Poitou, et qu’il lui ferait hommage comme pair de France et duc d’Aquitaine (1259). 11 se trouva dans les conseils du pieux monarque plus d’une voix pour le détourner d’une restitution si contraire aux intérêts politiques de la France; mais en écoutant ainsi les scrupules de sa conscience, peu rassuré sur la légitimité des conquêtes de Philippe Auguste, en établissant une solide paix, comme il croyait le faire, entre ses fils et ceux de Henri III, lesquels étaient cousins germains, Louis IX estimait qu’il ferait « moult bonne œuvre, » et il faut ajouter que ce singulier acte de désintéressement ne fit qu’accroître la vénération universelle dont il était l’objet. Lerenomdesajustice était tel que, dans les seigneuries voisines, quoique indépendantes de son domaine, on recourait de toutes parts à son arbitrage. « Tous l’aimoient, dit Joinville dans son simple langage, pour la grande peine que il prenoit à les mettre d’accord. »
Mais la sagesse et l’équité de Louis IX ne pouvaient recevoir un plus éclatant hommage que celui qui leur fut rendu par le roi d’Angleterre et ses barons. Il y avait plusieurs années que la guerre était engagée entre le faible Henri 111, livré, comme son père, à des favoris étrangers, et les chefs orgueilleux de l’aristocratie
britannique. Vainqueurs de la royauté, ces derniers s’étaient empressés de la mettre en tutelle, en lui imposant des règlements que vingt-quatre d’entre eux avaient délibérés, et qui prirent le nom de provisions d’Oxford (1258). Mais le roi n’avait pas respecté longtemps un serment prêté sous l’empire de la force; le spectacle de la majesté royale humiliée lui avait ramené une partie de ses sujets émus de compassion pour son infortune, et il avait trouvé une armée pour combattre celle des seigneurs, que commandait Simon de Montfort, comte de Leicester, second fils du grand chef de la croisade contre les Albigeois. On guerroya et on négocia tour à tour; mais ni la guerre, ni les négociations n’ayant pu aboutir à un résultat décisif, on finit par s’entendre des deux côtés pour invoquer la médiation du roi de France. Louis ajourna les deux parties à son tribunal, dans la ville d’Amiens, pour l’époque de la fête de Noël. Henri III s’y rendit avec son épouse, Éléonore de Provence, l’archevêque de Canterbury et la foule de ses courtisans, pendant que Pierre de Montfort, fils du comte de Leicester, venait plaider la cause des barons anglais. Entouré de sa cour et siégeant dans toute la majesté de la justice, Louis IX entendit avec l’intégrité la plus scrupuleuse les griefs réciproques de la couronne et de la nation britanniques. Mais il était roi, les droits de la royauté étaient, à ses yeux, inviolables, et l’on ne pouvait s’attendre à ce qu’il approuvât des statuts qui liaient les mains du monarque dans l’exercice de chacune de ses prérogatives. Il prononça donc en faveur de Henri III et annula les provisions d’Oxford (23 jan-
vier 1264), tout en maintenant la grande charte et les libertés conquises sous le règne précédent. Cette sentence, malgré le caractère d’équité dont elle était revêtue, ne fut point acceptée par les barons, et ce fut l’épée qui l’année suivante trancha ce grand différend. La royauté, battue à Lewes, se releva victorieuse à Evesham, grâces à l’activité et à l’énergie guerrière du prince Édouard (août 1265); mais avant de périr dans cette bataille, Simon de Leicester avait remporté pour la nation anglaise une victoire bien autrement importante; il avait ouvert aux députés des communes les portes du Parlement.
Pendant que Louis IX étendait de la sorte autour de lui sa pacifique influence, il s’appliquait, au dedans du royaume, à faire pénétrer le même esprit de justice et de paix, l’esprit de l’Évangile dans la législation féodale. Quelques-uns de nos publicistes ont cru ajouter à la gloire de saint Louis en lui attribuant la pensée de travailler à détruire la féodalité. Le régime des fiefs , dans ses infinies complications, enlaçait trop bien la société tout entière pour que l’idée pût venir à un homme de briser un réseau aussi étendu et aussi fort par la seule puissance de sa volonté. Et comment le monarque le plus consciencieux, le plus droiturier, comme on disait alors, se fût-il imaginé de bouleverser cet ensemble de droits et de devoirs réciproques, fondement sur lequel reposait tout l’édifice social? Rien de pareil n’entra jamais dans l’esprit de saint Louis; ce qu’il voulait faire, ce qu’il fit, ce fut de supprimer, ou tout du moins, d’amoindrir par de sages réformes quelques-
uns des principes de désordre et de violence essentiels à la féodalité. C’est ainsi qu’en 1245 il restaura l’institution de la quarantaine le Roy, espèce de trêve décrétée sans succès par Philippe Auguste, pour protéger pendant quarante jours les parents du prévenu de meurtre, blessure ou autre vilennie contre la vengeance de la famille de l’offensé. Il opposait ainsi une première barrière au droit de guerre privée, cause permanente d’anarchie au sein de la société féodale. Plus tard, la mesure est rendue plus complète et plus efficace par l’ordonnance qui établit le serment d'assearement. La plus faible des deux parties, offenseur ou offensé, est admise à requérir l’autre partie de lui jurer asseurement , jusqu’à ce que le suzerain, roi, comte ou baron ait statué sur le litige, et Y asseurement violé est puni de la potence. Enfin , en 1257, le roi ne craint point d’attaquer de front le droit de guerre privée, il interdit «formellement toutes guerres, incendies et perturbations des charrues. » Longtemps encore, sans doute, les mœurs devaient résister à l’autorité de la loi , même sur les terres du domaine royal; mais un principe aussi salutaire, appuyé du grand nom de saint Louis , ne pouvait manquer de porter ses fruits dans l’avenir. II en arriva de même du duel judiciaire, coutume barbare, qui donnait à la force la sanction de la justice même. C’était Iejuge qui , chargé de prononcer entre deux parties contondantes, leur ouvrait la lice pour décider de leur droit l’épée à la main ; tout son office se bornait à leur assurer « le combat à armes égales, et Dieu pour tous deux. » Ce recours à leur épée, si cher aux gentils-
hommes, faisait souffrir chaque jour la conscience du roi , et dans un parlement tenu à Pontoise , au mois de février 1260, il proclama l’interdiction «des batailles en justice , mettant en leur place preuves par témoins , sans ôter les autres bonnes et loyales preuves usitées en cours laïques. » Cette ordonnance n’était exécutoire que dans le domaine royal, mais elle portait en son sein toute une révolution. Du moment où dans les cours seigneuriales il y eut à apprécier des témoignages, à discuter des dépositions écrites, à entendre des plaidoiries, à prononcer des arrêts en vertu de textes légaux , le droit de rendre la justice cessa d’être le privilège exclusif de ces juges bardés de fer, qui ne connaissaient que la procédure expéditive du duel judiciaire. Au-dessous d’eux d’abord, et ensuite à côté d’eux, vinrent siéger des hommes de loi, des juges « en robe, » chargés de les assister, à qui de proche en proche ils abandonnèrent des fonctions auxquelles ils se reconnaissaient entièrement inhabiles, et avec ces légistes de saint Louis fut offerte la première image de ce qui fut plus tard la grande institution du Parlement. Tout naturellement ces légistes du roi, les uns gens d’église, les autres chevaliers, étaient les plus éclairés de l’époque, et il en advint que la supériorité de la justice royale sur toutes les autres s’accrédita bien vite dans l’opinion des peuples. Aussi les baillis de Louis IX trouvèrent-ils peu de peine à faire prévaloir leur doctrine des cas royaux, par laquelle était enlevée aux juridictions seigneuriales la connaissance de certaines affaires qui ne furent jamais définies, et qui de droit
appartenaient au jugement du roi; aussi le publiciste féodal, Philippe de Beaumanoir, l’un des conseillers du pieux monarque, trouva-t-il de l’écho en France lorsqu’il proclama dans sa Coutume de Beauvoisis, « que le roi est souverain par-dessus tout, et a de son droit la générale garde du royaume, » ajoutant « que il peut faire tex establissemens que il ii plest pour le quemun pourfit, et che que il establit i doit estre tenu. » Gela ne signifiait pas qu’il se fût opéré un changement positif etmatériel dans la jurisprudence féodale, en vertu duquel fût portée aussi haut la prérogative delà royauté; c’était seulement un témoignage du prodigieux ascendant que la sagesse et les vertus de saint Louis avaient donné dans l’opinion à l’autorité monarchique. Et le bon roi en a bien conscience lui-même, lorsque, réformant une décision inique de son frère Charles d’Anjou, il lui déclare a qu’il ne doit y avoir qu’un seul roi en France. » L’importance que prit plus tard la Pragmatique Sanction de saint Louis, n’est qu’une preuve de plus du caractère tout particulier que la sainteté du monarque prêtait à tous ses actes législatifs. Cette ordonnance, dans ses dispositions sur la liberté des élections ecclésiastiques, sur la collation des bénéfices, sur la simonie, etc., ne faisait que rappeler et confirmer ce qui existait auparavant : il n’y avait de nouveau que les précautions prises « contre les grièves levées d’argent imposées par la cour de Rome aux églises du royaume. » Ce furent les gens de loi qui, plus tard, alliés du pouvoir royal contre celui du Saint Siège, firent sortir de la pragmatique de saint Louis les li-
ber lés de l'Église gallicane. Ce fut de même après la mort du pieux roi que fut publié le livre de ses Elablissemuns , résultat d’une enquête générale qu’il avait ordonnée sur les coutumes établies dans ses domaines, texte qu’il fournissait aux gens chargés de rendre en son nom la justice, plutôt que corps de lois nouvelles données au royaume. I,a France, sans bien connaître ce que contenait ce Recueil, s’obstina longtemps sur la foi de la sainteté de celui dont il portait le nom, à y voir l’idéal de tout bon gouvernement et de toute bonne justice.
Il n’y eut rien de systématique dans les procédés de l’administration de Louis IX, à l’égard des franchisés communales; comme les rois ses prédécesseurs, il fut peu favorable à l’esprit de liberté des grandes communes, et l’encouragea davantage dans les petites. Mais aux unes comme aux autres, il s’efforça d’assurer le bienfait d’un gouvernement régulier et équitable. « Tiens tes bonnes villes en faveur et amour, dit-il à son fils, dans les dernières instructions qu’il lui adressa sur son lit de mort, car par leur richesse et puissance, tes ennemis et adversaires, spécialement tes pareils et tes barons, redouteront de t’assaillir et méfaire envers toi. » Le fond de l’âme de saint Louis est dans ces paroles ; aimer ses sujets pour être aimé d’eux! Échange d’affection qu’on pourrait appeler la politique selon l’Évangile. La même inspiration se retrouve dans le conseil qu’il donne à Philippe pour le règlement des contestations dont il sera le juge. « Sois toujours du parti du pauvre jusqu’à ce que tu te sois assuré de la vérité. » Et comment
ne pas reconnaître l’esprit de l égalité chrétienne dans ces autres lignes qui semblent écrites sous la dictée de saint Paul : « Les serfs appartiennent à Jésus-Christ, comme nous, et dans un royaume chrétien, nous ne devons pus oublier qu’ils sont nos frères. » Sans doute il ne fut pas donné à Louis IX de réaliser les conséquences de ce grand principe, et de faire descendre du haut du trône l’affranchissement parmi les pauvres serfs des campagnes; l’heure de cette révolution n’était pas encore venue, mais elle était préparée par cette sympathie si noblement avouée d’une âme royale , qui proclamait ses égaux devant Jésus-Christ des milliers de malheureux qu’un orgueilleux préjugé ravalait à la condition des hôtes de somme.
Il est impossible d’admirer dans saint Louis le législateur et le justicier, sans être amené au touchant souvenir du chêne de Vincennes. Dans sa constante application à se rapprocher en toute chose de l’idéal évangélique, le pieux monarque avait emprunté aux anciennes royautés de l’Écriture Sainte la pratique quotidienne de se faire le premier juge de ses peuples, et de leur rendre au pied d’un arbre ou devant la porte de son palais, une sorte de justice patriarcale. Il faut citer ici , quoiqu’elles aient été citées cent fois, les naïves paroles du sire de Joinville qui siégeait souvent à côté du roi, « dans ses plaids devant la « porte , ainsi que c’était l’usage de les appeler.
« Maintes fois advint qu’en été il alloit seoir au bois « de Vincennes, après sa messe, et se accotoioit à un « chêne , et nous fesoit seoir autour de lui , et tous
« ceux qui avoient affaire venoient parler à lui sans « empêchemens d’huissiers ni d’autres. Et alors leur « demandoitde sa bouche : Y a-t-il aucun qui ait par- « tie? Et eux se levoient qui partie avoient, et il leur « disoit : Faitz-vous tous , et on vous délivrera l’un « après l’autre. Et alors il appeloit monseigneur Pierre « de Fontaine et monseigneur Geoffroy de Villette , et « disoit à l’un d’eux : Délivrez-moi cette partie.... « D’autres fois venoit au jardin du Palais de Paris, « vêtu d’une cotte de camelot, d’un surtout de tire- « taine sans manches, et d’un manteau de sandal noir « par dessus, et fesoit là étendre un tapis pour nous « asseoir dessus, et là fesoit expédier son peuple dé- « ligemment, comme j’ai devant dit du bois de Vin- « cennes. »
Faut-il s’étonner que Joinville, témoin journalier de ces actes d’une sagesse et d’une vertu si admirables , associé aux travaux des doctes clercs et des bons prud'hommes , dont saint Louis s’entourait pour l’aider dans ses réformes , et sans doute aussi faisant partie de ces commissaires, nouveaux missi dominici , qu’il envoyait continuellement de bailliage en bailliage pour y porter la bonne justice ; faut-il s’étonner que Joinville qui avait vu le féroce orgueil d’Enguerand de Coucy humilié jusqu’à terre devant la haute et sereine majesté du roi , Paris transformé par la police habile et énergique d'Étienne Boileau , la pureté rendue aux monnaies royales au milieu du discrédit de toutes les autres, la Sainte-Chapelle enfin recevant dans son trésor un nombre considérable de manuscrits copiés par ordre du monarque et libéralement offerts
aux savantes mains de Thomas d’Aquin , de Vincent de Beauvais et d’autres lettrés personnages, familiers de la table royale ; faut-il s’étonner qu’à l'aspect de tous les résultats merveilleux de ce règne , Joinville s’écrie, dans un transport d’enthousiasme : » Si belle chose ne s’estoit vue en France depuis le grant roy Kallemaigne? »
Seize années de paix intérieure s’écoulèrent ainsi pour la France, remplies des bienfaits de l’administration du pieux roi. Les peuples en gardèrent une longue mémoire. Vainement alors, dans les chaires de quelques églises, fit-on retentir le mot de croisade pour appeler la chevalerie française au secours de l’empire latin de Byzance, qui s’écroulait sous les coups des Grecs (1261). La France demeura immobile, et laissa les Paléologues relever pour deux siècles le trône chancelant de Constantin. L’émotion fut plus grande lorsque la guerre sainte fut prêchée quatre ans après (1265), pour grossir l’armée avec laquelle Charles d’Anjou allait envahir Naples et la Sicile. Le frère de saint Louis avait un tel renom de prouesse guerrière et de libéralité envers ceux qui s'attachaient à sa fortune, les fiefs de l’Italie méridionale étaient si beaux à conquérir, les passions religieuses étaient enfin si faciles à enflammer contre l’usurpateur Mainfroy et ses soldats sarrazins , que Charles d’Anjou trouva dans le nord de la France un évêque et plusieurs seigneurs pour se joindre à ses Provençaux. Sa marche fut rapide et triomphante au delà des Alpes ; une seule bataille lui livra le royaume des Deux-Siciles (février 1266), et il y exerça le droit de la con-
quête, comme l’avait fait Guillaume le Bâtard en Angleterre. La fortune, qui lui avait été si favorable à Bénévent contre Mainfroy, lui fut fidèle à Tagliacozzo (23 août 1 268) contre le jeune Conradin, dernier rejeton de la maison de Souabe , qui était venu réclamer les armes à la main l’héritage de ses pères. Mais la barbarie avec laquelle Charles d’Anjou fit rouler sur l'échafaud la tête d’un enfant de seize ans, et les rigueurs impitoyables de ce justicier terrible contre tous ceux qui avaient trahi sa cause, laissèrent au cœur des peuples des haines profondes, qui ne tardèrent pas à éclater par les sanglantes représailles des Vêpres Siciliennes.
Louis IX était resté entièrement étranger à cet agrandissement de sa maison ; il n’avait ni aidé ni contrarié l’ambition de son frère. Pour lui , il n’y avait qu’une guerre légitime, celle qu’il avait entreprise sans succès, et qu’il brûlait de renouveler pour arracher le tombeau du Sauveur aux mains des infidèles. La croix qu’il avait prise sur son lit de douleur, en 1244, était restée toujours attachée à son épaule; toujours il se considérait comme un soldat engagé au service de Jésus-Christ, et les nouvelles sinistres que chaque jour lui apportait de l’Orient, étaient comme autant d’avertissements qui lui venaient d’en haut, de reprendre le chemin de la Terre Sainte. L’émir des Mameluks, le fameux Bibars-el-Bondokdari, avait enleve aux chrétiens leurs dernières places, Césarée, Sidon et Jaffa; il avait noyé la grande cité d’Antioche dans le sang de dix-sept mille de ses habitants, et en avait traîné plus de cent mille en esclavage (24 mai 1258);
les sanctuaires vénérés de Bethléem , de Nazareth et du Mont-Tbabor avaient été jetés dans la poussière, et pour comble d’horreur, le fanatisme féroce du vainqueur mettait tous les jours des milliers d’âmes dans la redoutable alternative de l’apostasie ou de la mort. A de si grands maux , Louis IX eût voulu apporter un soudain remède, et dès l’année 1207, il avait convoqué dans la Tour du Louvre un parlement où il s’était montré, tenant en main la sainte couronne d'épines, emblème saisissant autant que vénéré des nouveaux outrages et des nouvelles souffrances infligés par les infidèles au Dieu crucifié. Quoique n’ayant pas cessé de porter la croix, « il la reprit alors moult dévotement, » dit Guillaume de Nangis, avec trois de ses fils, Philippe, Jehan et Pierre, son frère Alphonse, comte de Poitiers, son neveu, Robert, comte d’Artois, Thibaud, roi de Navarre et comte de Champagne, et grand’foison de barons et chevaliers. Mais c’était sans enthousiasme, et seulement par respect et par amour pour le saint roi , qu’on s’était engagé à le suivre. Le sire de Joinville, son fidèle ami, s’y refusa; il présageait les maux que le départ de Louis allait appeler sur la France , et le voyait avec effroi livrer sa santé affaiblie aux hasards d’une guerre lointaine et périlleuse. Le pape Clément IV, lui-même, Français d’origine, et qui, sous le nom de Gui Fulcodi, avait siégé parmi les conseillers de Louis IX, s’efforça d’intéresser la conscience du roi à ménager des jours si précieux à ses peuples : mais, comme roi, Louis ne se croyait que plus étroitement lié par son vœu envers Jésus-Christ, et l’état précaire
de sa santé n’était pour lui qu’une raison de plus d’en hâter l’accomplissement.
Cependant, quelle que fût son impatience, trois années se passèrent avant que ses préparatifs et ceux de ses barons fussent achevés. Ce ne fut que le 14 mars 1270 qu’il se rendit à Saint-Denys pour y prendre l’oriflamme. Il avait fait son testament, et réglé le sort de chacun de ses quatre fils. Philippe l’aîné succédait de droit à la couronne; les trois autres reçurent de modestes apanages, qui n’en devaient pas faire des vassaux trop inquiétants pour la royauté par leur puissance : Jean Tristan joignit le comté de Valois à celui de Nevers qu’il tenait du chef de sa femme; Pierre, fiancé à l’héritière de Chartres et de Blois, fut investi des comtés d’Alençon et du Perche, annexés depuis 1257 au domaine royal; Robert le quatrième, qui devait épouser l’héritière de la seigneurie de Bourbon, eut en partage le comté de Clermont en Beauvoisis. L’avenir réservait à la postérité de ce dernier des fils de saint Louis une haute destinée; il fut le chef de la maison de Bourbon. Le pieux roi avait en même temps assuré le douaire de la reine Marguerite qui ne devait pas le suivre, mais à qui il ne laissa point la régence. C’étaient Mathieu de Vendôme, abbé de Saint-Denys, et Simon de Nesle, comte de Ponthieu, qui, en son absence, restaient chargés de la garde du royaume. le rendez-vous donné aux croisés était à Aigues-Mortes : les navires génois sur lesquels l’armée devait prendre passage se firent attendre plusieurs semaines. On ne leva l’ancre que le I" juillet pour faire voile vers Tunis.
Il s’est élevé quelques doutes sur le motif qui détermina Louis IX à porter la guerre si loin du théâtre ordinaire des croisades. Ce qu’il y a de plus probable, c’est que les considérations de la politique n’eurent dans cette décision qu’une influence secondaire, et que le saint roi, trompé par de faux rapports, conçut l’espérance de voir, à son arrivée, le roi de Tunis Muley-Mostanca , se convertir avec son peuple au christianisme. On croit qu’en outre Charles d’Anjou, de qui Muley-Mostança était nominalement le tributaire et qui voulait l’assujettir à une plus étroite dépendance, aida à la pieuse illusion de son frère, dans l’intérêt de son ambition. Quoi qu’il en soit, cette illusion fut de courte durée. Quand les Français débarquèrent, le 18 juillet, dans un îlot de sable, situé à l’entrée de l’ancien port de Carthage, ils attendirent trois jours que les musulmans leur vinssent demander le baptême, et ils ne les virent arriver à eux que l’arc et le sabre à la main. Une charge des croisés dispersa en peu d’instants les escadrons maures, et Louis établit son camp sans obstacle au milieu des ruines de Carthage. Mais sous un ciel et dans des circonstances trop semblables, il renouvela les fautes qu’il avait commises en Égypte. Au lieu de se porter rapidement sur Tunis, il perdit un mois à attendre dans une désastreuse immobilité les secours de son frère, le roi de Sicile. Pendant ce temps son armée , déjà affaiblie par les exhalaisons méphitiques des marais d’Aigues-Mortes, était exposée à la fois aux attaques sans relâche de la cavalerie maure, aux ardeurs d’un soleil dévorant et aux tourbillons de sable soule-
vés par le vent brûlant du désert. Ce n’étaient autour du camp qu’eaux malsaines, chargeant l’air de vapeurs infectes, que cadavres d'hommes et de chevaux abandonnés à la corruption. La peste ne tarda pas à se déclarer : les comtes de Vendôme et de la Marche, le sire de Montmorency, le cardinal légat, Jean de Chevrières, et Jean Tristan, comte de Nevers, un des fils du roi, furent des premiers à y succomber. En présence du redoutable fléau, le pieux monarque, tout languissant qu’il était, ne vit pour lui que de nouveaux devoirs à remplir. Non content de se traîner aux portes du camp, pour se joindre aux chevaliers qui repoussaient l’ennemi l’épée à la main, il allait avec une infatigable charité porter aux malades des consolations et des secours. Mais, au bout de peu de jours, ses forces trahirent son courage, et s’étant mis au lit, « il connut bien qu’il devait décéder de ce monde en l’autre. » Le dernier acte de sa vie royale fut l’audience qu’il accorda aux ambassadeurs de Michel Paléologue, venus pour invoquer sa médiation contre les projets ambitieux de son frère Charles d’Anjou. Ses pensées n’appartenaient déjà plus à la terre. « Il ap- « pela auprès de son lit, raconte Joinville, Messeigneurs « ses fils, et quand ils furent devant lui , il adressa « la parole à son fils aîné, et lui donna des enseigne- « ments qu’il lui recommanda de garder, comme son « hoir principal, lesquels enseignements il écrivit par <■ après de sa propre main. » Nous ne reproduirons pas ici cette pièce admirable qu’on trouvera dans toutes nos histoires. Jamais testament plus sublime ne fut tracé par un mourant : il n’y avait pas un seul
des conseils laissés par Louis IX à son fils, qui dans sa sainte vie ne se trouvât appuyé par ses exemples. Et lorsqu’on le voit en finissant recommander à la souvenance de Philippe, « sa pauvre âme, et lui don- « ner toute bénédiction que jamais père puisse don- « ner à son enfant, » il est impossible de ne pas éprouver, après six siècles, l’émotion que ressentirent ceux qui, dans la tente du monarque expirant, entendirent ces paroles sortir de sa bouche. Cependant les progrès du mal furent bientôt tels, que Louis demanda les sacrements de l’Église, et en les recevant, continuent les récits contemporains, « il invoquait « les saints et saintes du paradis, particulièrement « Monseigneur saint Jacques de Galice, Monseigneur « saint Denys de France et Madame sainte Geneviève. « Et après, il se fit mettre en un lit couvert de cen- « dres, et croisant les mains sur sa poitrine, et levant « les yeux vers le ciel , il prononça ces paroles d’un « des psaumes de David : « Seigneur, j’entrerai dans « votre sanctuaire; je vous adorerai dans votre saint « temple, et je rendrai gloire à votre nom. » On l’en- « tendit encore murmurer : « Jérusalem , Jérusalem ! « puis il expira le lundi 25 août 1270, » à la même « heure où Notre-Seigneur Jésus-Christ avait rendu « l’esprit sur l’arbre de la croix. »
En ce moment même, on découvrait à l’horizon les navires du roi de Sicile, qui débarqua pour trouver les « restes encore chauds » de son frère, et qui, en les contemplant, donna des marques d’une douleur qu’on n’eût pas attendue d’une âme aussi inflexible que la sienne. C’était sur lui que reposait désormais
le soin de la guerre; il sut la conduire avec succès. 11 imposa à Muley-Mostança un traité par lequel ce prince ne se reconnut pas seulement son tributaire, mais s’obligea à payer au roi de France cent mille onces d’or pour les frais de la guerre, et à remettre en liberté tous les captifs chrétiens retenus dans ses États. Quelques croisés, et à leur tête le vaillant prince Édouard d’Angleterre, ne croyant pas leur vœu accompli, firent voile vers les côtes de la Palestine, pour porter à Ptolémaïs assiégée des secours qui en retardèrent de quelques années la ruine. Mais le roi Philippe et la plupart de ses barons, reprirent, à travers la Sicile et l’Italie , le chemin de la France, semant partout leur route de funérailles. Quand le jeune monarque se présenta à la porte de l’église de Saint-Denys, pour y déposer les restes de son père, cinq cercueils à la fois descendirent dans les caveaux de la basilique. La reine Isabelle d’Anjou, avec un enfant mort-né qu’elle avait mis au monde à Cosenza en Calabre, Jean Tristan, comte de Nevers, et Isabelle de France, reine de Navarre, firent cortège au saint roi dans la tombe.
La mort de Louis IX avait répandu la consternation et le deuil par toute la France; mais bientôt un cri unanime s’éleva pour proclamer qu’un autre hommage que celui des regrets et des larmes était dû à la mémoire d’un si grand monarque. Les peuples n’attendirent pas la décision souveraine de l’Église, pour lui mettre au front l’auréole de la sainteté; il avait réalisé pour eux l’idéal de lajusticeet de la bonté, comme aux siècles précédents Charlemagne celui de la grandeur, et de toutes parts on courut à «on tombeau, comme
à ceux des saints les plus vénérés où éclatait la vertu des miracles. La voix du peuple fut celle de Dieu même en cette solennelle circonstance ; une enquête ordonnée par la cour de Home, et poursuivie pendant douze années, constata la vérité des miracles , aussi bien que celle des faits d’une vie toute évangélique, et selon la belle expression du plus illustre écrivain de notre siècle, saint Louis, canonisé en 1207, « devint dans les cieux un roi éternel pour la France. »