‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 25 sur 37 · M- de Barante · texte numérisé non relu

M- de Barante

duc de Lorraine lui apporta le casque brisé de Charles le Téméraire. Rien de plus simple que la conduite qu’il avait à tenir, dans cette grande et solennelle occurrence. S’il n’eût été qu’un soldat , avec les appétits violents de la conquête, tel qu’avait été celui qui venait de périr, il fallait, sans souci des droits de la jeune héritière, ne songer qu’à la destruction immédiate de la puissance bourguignonne, reprendre sans retard, par l’épée et en vertu du droit féodal, tout ce qui était du royaume de Franc», et quant au reste de l’héritage, en abandonner le partage aux ambitions des princes de l’Empire. Que, si au contraire, le roi voulait agir en politique, laissant le moins possible au hasard , le mariage de son fils avec Marie de Bourgogne lui donnait, sans qu’il lui en coûtât un homme, ni un écu, tous les domaines qui avaient appartenu à Charles le Téméraire. 11 lui suffisait de savoir un peu attendre. Il s’y prit autrement. Son génie impatient ne connaît ni délais, ni ménagements; comme un jeune étourdi, qui en esta sa première expérienee de la fortune, il la brusque avec une imprévoyante légèreté, et se jette en même temps à la poursuite de deux buts contraires. Il prétend assurer à son fils la main de l’héritière, et il commence par la dépouiller, en réclamant les droits de sa couronne sur les duché et comté de Bourgogne, sur les Flandres, le Ponthieu, le comté de Boulogne, l’Artois et autres terres, « que naguère occupait Charles, en son vivant, duc de Bourgogne. » Tout lui réussit d’abord ; en moins de quelques semaines, sa souveraineté était reconnue à Dijon , et la Franche-Comté , encore que relevant de

l’Empire, consentait à se mettre bous sa garde : le Ponthieu et le comté de Boulogne ne firent pas plus de résistance; celle que lui opposa Arras fut vaincue parla force, et il n’y eut dans tout l’Artois que Saint- Omer qui lui échappa. Un moment même il put se faire l’illusion de croire que les grandes communes de Flandre, insurgées contre leur jeune suzeraine qu’ilB tenaient prisonnière, allaient se porter au-devant de sa domination. Mais c’est ici que le jeu dou- •ble de sa politique commence à ruiner ses affaire. Il a entamé, en sens opposé, des négociations séparées avec les conseillers de Marie de Bourgogne et avec les députés des États de Flandre, et, sans s’inquiéter de ce qui en peut survenir, il trahit les premiers en révélant aux autres les engagements qu’ils ont pris avec lui. C’était livrer les deux fidèles serviteurs de Mademoiselle de Bourgogne, le chancelier Hugonnet et le comte d’Humbercourt, au déchaînement des fureurs populaire^. La jeune princesse, avec un courage admirable, s’élance en vain, les cheveux épars, et la voix entrecoupée par les sanglots et les larmes, sur la place du Marché de Gand , où est dressé l’échafaud , pour demander au peuple la grâce des deux nobles victimes : elle n’est venue là que pour voir tomber leurs têtes (avril 1477). Il ne pouvait plus y avoir dans son cœur que défiance et haine pour Louis XI.

C'est cependant le moment qu’il choisit pour négocier le mariage de son fils avec Marie de Bourgogne, et l'agent qu’il envoie à Gand pour traiter cette importante affaire est son ancien barbier, Olivier le Daim ou le Diable, Flamand d’origine, dont il a pu

cacher la basse extraction , mais non pas la vie méprisable, sous le titre de comte de Meulan. « Le roi mon cousin me croit-il donc malade, de m'adresser son chirurgien pour ambassadeur, » dit Mademoiselle de Bourgogne, et elle refuse de rien dire à cet homme. Après avoir ainsi perdu sa cause auprès de la souveraine des Pays-Bas, Louis XI semble prendre à tâche de la perdre auprès des peuples. Il a pris le parti de faire entrer ses troupes en Flandre, et rien ne lui est plus facile que de les pousser, en une journée de marche jusqu’à Gand ; le duc Adolphe de Clèves a péri, avec les seules forces qui pussent défendre la contrée, et l’anarfliie qui y règne la livre à la merci des Français. Il juge plus politique d'épouvanter les populations flamandes par d’effroyables dévastations, et il lève dans le royaume des bandes de faucheurs qui suivent son armée, avec la barbare mission de couper partout les blés, d'abattre les arbres et de promener l'incendie dans les villages. Un long cri de colère et d’horreur s’élève alors d’un bout à l'autre des Pays-Bas (juillet 1477). Marie de Bourgogne se tient assurée désormais de n’être point désavouée par la turbulente démocratie des communes de Flandre, en choisissant un autre époux que le fils du roi de France. Elle convoque à Gand les États de Flandre et de Brabant, et leur propose d’appeler sans retard l'archiduc Maximilien pour lui donner sa main. Le vieil empereur Frédéric III, qui depuis longtemps attendait cette éclatante faveur du sort, ne la laissa point échapper ; il accourut à Gand avec son fds, et le mariage de Maximilien d’Autriche et de

Marie de Bourgogne, qui occupe une place si importante dans l’histoire, fut célébré à la hâte et sans nulle pompe, le 18 août 1477. Un coup fatal, un coup que quatre siècles n’ont point encore entièrement réparé, venait d’être porté aux intérêts de la France. Entre elle et la maison d'Autriche allait commencer une longue rivalité, dont les Pays-Bas devaient être le principal théâtre.

A voir les préparatifs formidables de Louis XI , on eût pu croire que, jaloux de réparer par les armes les fautes de sa politique, il allait terminer la lutte en une seule campagne, et écraser sous le poids de sa puissance la faiblesse et la pauvreté de Maximilien. Mais il ne savait faire de ses troupes qu’un inutile et lourd fardeau pour la France, et hésitait toujours à les commettre dans des opérations décisives. C'est ainsi que la campagne de 1478 se borna pour lui à la prise et puis à l’abandon de la petite place de Condé. A Ja méfiance de la fortune se joignait de plus en plus chez lui celle des hommes , et on le vit , en pleine guerre, soulager du commandement de scs armées le comte de Dammartin, par crainte des talents même et de la position trop élevée de ce vieux capitaine. Ce fut un ancien serviteur de la maison de Bourgogne, Philippe de Crèvecœur, sire d’Esquerdes , qu’il fit, au lieu de Dammartin, son lieutenant à la frontière des Pays-Bas, et ce seigneur, réputé jusquelà pour homme sage, ne justifia guère son renom à Guinegate (août 1479). En se portant au secours de la ville de Térouenne, assiégée par Maximilien, il lui livra une bataille, où il ne sut montrer que les

folles ardeurs d’un jeune soldat, et où se renouvelèrent les étranges incidents de l’échauffourée de Montlhéry. On se donna la chasse des deux cotés sans obtenir de résultat décisif. Le champ de bataille resta à l’archiduc, mais ses pertes avaient été telles qu’il fut forcé de lever le siège. Quoique vainqueur en Franche-Comté, où il a reçu la soumission delà province, quoique vainqueur sur mer, où sa flotte normande a battu les marins de la Hollande, Louis XI ne songe plus dès lors qu'à conclure trêve sur trêve avec Maximilien (1480). Il regarde comme un triomphe de sa politique de prolonger celle qu’il a antérieurement signée avec Édouard IV, jusqu’à la fin de la vie de ce prince et delà sienne. Il a fait ainsi échouer les desseins hostiles de la veuve de Charles le Téméraire, Marguerite d’York, animée contre lui de la double haine des maisons d’Angleterre et de Bourgogne. C’était d’ailleurs un des traits du caractère de Louis XI de se plaire dans cet état intermédiaire entre la paix et la guerre, qui ne lui faisait pas courir les risques des combats, cl lui permettait en môme temps de déployer son génie pour l’intrigue dans les embûches souterraines qu’il ne cessait de tendre à ses ennemis.

Cette politique, en ce quelle avait de bon , comme en ce qu’elle avait de mauvais, était pour le royaume une grande cause de souffrance. Ce n’était plus avec les quinze compagnies d’ordonnance de Charles VII et sa taille annuelle de dix-huit cent mille livres qu’il était possible de suffire à la lutte qu’on soutenait depuis dix ans. La taille avait été presque triplée, et les

autres impôts avaient subi un égal accroissement. Au lieu de dix-sept cents lances on en soldait près de cinq mille, et la dépense de l’infanterie venait de croître dans une proportion plus forte encore par le licenciement des francs archers. Le roi , mécontent de l’indiscipline de cette milice nationale à la journée de Guinegate, l’avait remplacée par des bataillons suisses, et la France commençait à faire les frais du service coûteux de ces vaillants mercenaires. Elle faisait ceux de la corruption politique, ressort si actif et si puissant du gouvernement de Louis XL Ce n’était pas assez pour lui d’avoir enrôlé dix mille Suisses sous ses drapeaux, il avait à s’assurer de l’amitié vénale de leurs cantons, et il y répandait l’or à pleines mains. Il en faisait autant à la cour d’Édouard IV, dont tous les conseillers étaient ses pensionnaires , autant en Allemagne , en Italie , partout où il trouvait d’infidèles serviteurs disposés à lui vendre les intérêts de leurs maîtres. Même prodigalité pour les honteux services de la délation et de l’espionnage à l’intérieur du royaume; il n’y avait pas jusqu’aux saints que, dans ses illusions superstitieuses, il ne crût accessibles aux séductions de son or; en leur recommandant le succès de ses affaires, il comblait de ses largesses les églises placées sous leur invocation; il traitait, à prix d’argent, avec le ciel comme avec la terre. Son gouvernement, plus laborieux , plus éclairé, plus occupé du soin de la chose publique que ne l’avait été celui de ses prédécesseurs, n’en était de la sorte que plus dépensier, et par suite plus dur et plus oppressif pour les peuples.

Aussi, sous le poids tous les jours croissant des charges qui les écrasaient, lui savaient-ils peu de gré de ce qu’il y avait d’utile et de bienfaisant pour eux dans quelques-unes des mesures que lui dictait l’activité de son génie novateur. Prenant le point d’appui de son pouvoir dans la bourgeoisie des villes, il aimait à lui concéder les privilèges de la noblesse, non pas tant pour avilir ces privilèges en les prodiguant, que pour attaquer l’immutabilité de la propriété féodale en rendant la roture anoblie apte à la posséder. Les voies nouvelles qu’il cherchait à ouvrir au commerce et à l industrie devaient également dans sa pensée concourir à ce déplacement de l’influence sociale. Quoique sorti du rang du tiers état, le Parlement lui semblait trop oublier son origine, et aspirer déjà à se faire, entre la noblesse et la bourgeoisie, une position indépendante de la royauté. Il entrait dans les vues du roi « de brider », c’est sa propre parole , ces magistrats encouragés dans l’essor de leur ambition par l’inamovibilité dont il les avait investis. Le besoin de l’unité, ou , pour mieux dire, de l’uniformité, ce besoin qu’ont éprouvé tous les despotismes intelligents, ne pouvait pas manquer de tourmenter l’esprit de Louis XI, au milieu du chaos encore subsistant de la société féodale. Comines atteste que dans le projet qu’il avait conçu « de mettre une grande police dans le royaume, » le roi entendait « qu'il n’y eût plus qu’une coutume, un poids et une mesure; » il ne demandait que cinq ou six années de vie pour accomplir cette importante réforme. II eût aussi profité de ce temps , ajoute l’historien , il 36

pour soulager ses sujets qu’il avait accablés « de manière à fort charger sonâme. » Mais cette pensée d’alléger les souffrances populaires n’aboutit pas plus que n’aboutirent les conceptions hardies d’une intelligence qui devançait de trois siècles l’heure marquée par la Providence pour les changements qu’elle méditait.

Ce qui était actuel et immédiat pour les peuples, c’était le despotisme qui , depuis dix ans, s’appesantissait sur eux chaque jour davantage; c’étaient les maux sans nombre que leur infligeait cette main de fer, qui frappait les grands, sans ménager les petits. Le temps n’était plus où Louis XI aimait à se montrer avec un abandon familier à la bourgeoisie de ses bonnes villes. La sombre méfiance, compagne ordinaire de la tyrannie , était entrée dans son âme ; il se sentait haï, et prenait contre la haine les plus formidables précautions. Son château du Plessis-lez- Tours, où il se renfermait de plus en plus, était devenu une forteresse, dont il était dangereux de s’approcher pour qui n’y était pas appelé par l’ordre exprès du maître. S’il faut en croire un témoignage contemporain, les arbres du voisinage, auxquels se balançaient les corps suspendus d’une foule de suppliciés, montraient à tous les regards l’effroyable justice du roi et de son compère le prévôt Tristan l’Hermite. C’était depuis le procès du duc de Nemours et les révélations qui en étaient sorties , que Louis XI avait commencé surtout à donner carrière à son génie soupçonneux et cruel. Moins encore que le connétable de Saint-Pol, Jacques d’Armagnac ne méritait la pitié publique. Compagnon de la jeunesse du roi ,

deux fois traître envers lui , et deux fois pardonné , il n’en avait pas moins continué avec la plus noire déloyauté à conspirer contre celui qui n’avait été pour lui qu’un ami et un bienfaiteur. Louis XI, convaincu qu’il n’était pas seul à le trahir, le fit mettre à la torture afin d’obtenir « qu’il parlât clair, » et révélât tous ses complices. Ils étaient si nombreux et si haut placés que la terrible main du monarque renonça à les châtier; il fit payer pour tous celui qui de tous était le plus criminel. Paris vit alors (c'était en 1477, quelques mois après la mort de Charles le Téméraire), Paris vit une scène de sang qui y laissa une profonde impression d’horreur: sur un échafaud tout tendu de noir, le duc de Nemours eut la tôle tranchée, au milieu des halles, sous les regards d’une multitude qui se plut à le croiro innocent, parce qu’elle avait pris en haine le roi et la justice royale. Une sorte de légende lugubre, on ne sait sur quel fondement, s’accrédita alors, qui des imaginations populaires est passée dans les récits de l’histoire. Louis, racontaiton, avait fait placer leB enfants du duc de Nemours sous son échafaud, pour y recevoir sur leurs télés innocentes le Bang de leur père. Il faut se hâter de dire qu’aucun des narrateurs du temps, même les moins favorables à Louis XI, ne mentionne cette horrible circonstance. Ce qui est vrai , et ce que nous indiquions tout à l’heure, c’est l’effet produit dans l’âme du roi par la découverte de l’infidélité plus ou moins flagrante de presque toutes les hautes têtes du royaume. Il fut sans repos dès lors, et plus que jamais sans pitié pour tout ce qui lui faisait ombrage.

A cette époque même , où la vie royale commençait à devenir pour ce prince une vie de trouble et d’angoisse, il lui fut donné de procurer à la monarchie un de ses plus importants accroissements. Le chef de la maison d’Anjou , le vieux roi René, venait de mourir, et les mesures de Louis avaient été prises à l’avance pour ne point laisser échapper la moindre part de son riche héritage. Au mépris de toutes les réclamations du duc de Lorraine, petit-fils du mort, il réunit à la couronne l’Anjou et une partie du duché de Bar (juillet 1480). Restait le comté de Provence, le plus magnifique des domaines laissés par le frère de saint Louis à ses descendants. Louis XI ne put empêcher que cette portion de la succession d’Anjou ne passât au neveu du roi René, Charles, comte du Maine, avec le vain titre de roi de Sicile; mais il avait obtenu de ce prince, qui était sans enfants, d’être par lui institué son héritier, et la fortune ne lui fit pas longtemps attendre le précieux legs dont il s’était assuré. Le comte du Maine mourut le 1 0 décembre 1 481 . il y avait eu un temps où la Provence, avec son génie et ses passions méridionales , eût lutté énergiquement pour n’êlre pas absorbée dans le corps de la monarchie française. Le duc de Lorraine s’efforça de réveiller à son profit parmi les seigneurs et dans les villes cet antique esprit d’indépendance; mais ce fut inutilement. Louis XI avait trouvé dans le sire Palamède de Forbin un agent habile, qui fit passer doucement et sans obstacle la Provence sous sa souveraine autorité. 11 l’en nomma gouverneur avec des pouvoirs si absolus, qu'il lui dit en riant : « Tu m’as

fait comte , je te fais roi. » La France atteignait ainsi une des limites que lui a données la nature : elle devenait puissante sur la Méditerranée, comme elle l’était sur l’Océan.

A cet heureux coup du sort il en succéda bientôt un autre , qui ne causa pas à Louis XI une moindre joie; ce fut la mort de Marie de Bourgogne, qui succomba, à vingt-cinq ans, aux suites d’une chute de cheval (27 mars 1482). Maximilien sans argent (il en garda le surnom toute sa vie) , et , ajoute Comines. « mal pourvu de gens de sens, » pour conseiller sa jeunesse et son inexpérience, ne tarda pas à s’attirer les défiances et les mépris de l'orgueilleuse démocratie des villes flamandes. Ses deux enfants, Philippe et Marguerite, étaient aux mains des Gantois, et il essaya sans succès de les leur enlever par une tentative de violence inconsidérée. C’était faire beau jeu à Louis XI , qui , malgré l’impuissante opposition de l’archiduc, entra aussitôt en négociations avec « les gouverneurs de Gand » pour traiter du mariage de la jeune Marguerite avec son fils. Les hostilités étaient depuis deux ans suspendues à la frontière des Pays-Bas, et le désir de la paix était égal chez le roi et chez les peuples de ces contrées; on ne tarda pas à s’entendre. Le 23 septembre 1482, fut signé à Arras le traité qui faisait rentrer les Flamands dans l’amitié du. roi de France, à condition du mariage de Mademoiselle Marguerite avec le dauphin. Cette union devait, être solennisée « ladite demoiselle venue en âge requis , » et en attendant elle devait être remise à la dame de Beaujeu , sœub du roi , et à son mari pour

être conduite en France. Elle apportait pour dot les comtés d'Artois, de Bourgogne, de Mâcon et d’Auxerre , avec quelques moindres seigneuries. Louis XI, au mois de janvier 1483, reçut dans sou château du Plessis-lez-Tours l’ambassade des États de Flandre et de l’archiduc qui venait présenter le traité d’Arras à sa ratification. Ce traité ne faisait que ramener les choses au point où elles étaient six ans auparavant , lorsqu il n’avait en quelque sorte qu’à se laisser faire pour recueillir un héritage cherché depuis au prix de tant de sacrifices.

Tout lui prospérait, mais déjà les forces de son corps ne répondaient plus à l’activité prodigieuse de son esprit, et il ne pouvait se cacher à lui-méme que la fin de sa vie approchait. Bien malgré lui, il avait été obligé de dévoiler ce triste secret aux ambassadeurs des Pays-Bas, à qui il s’était montré, la pâleur de la mort sur le front, enveloppé dans la soie et dans l’hermine afin de déguiser sa maigreur, et incapable, pour jurer le traité, d’étendre sa main paralysée sur le livre des évangiles. Alore, pour la première fois, ses regards troublés se portèrent au delà du terme de son règne ; pour la première fois, il parut se souvenir de son fils, que jusque-là il avait tenu éloigné de lui, et qui, emprisonné plutôt qu’élevé au château d’Amboise, n’avait reçu aucun des enseignements dus à l’héritier d’une couronne. Reconnaissant trop tard le mal qu’il lui avait fait, il crut le réparer en ordonnant qu’on l’instruisît dans l’histoire, la seule branche des lettres humaines qu’il estimât, et il fit composer à cet effet le Itosier des

guerres , recueil do faits et de maximes à l’usage d’un roi. Il fit plus, et s’étant transporté à Amboise, il y voulut donner lui-méme au dauphin, en face de toute sa cour, une grande et solennelle instruction sur l'art de régner, lui racontant son expérience, et l’engageant à suivre ses conseils plutôt que ses exemples. Ce fut un amer regret pour lui de 11e pouvoir se montrer à la cérémonie des fiançailles de ce jeune prince avec Mademoiselle Marguerite d’Autriche (23 juin 1483) ; du moins voulutril que des députés de la noblesse et des bonnes villes du royaume vinssent assister en grand nombre à ce triomphe de sa politique. Dès ce moment, invisible à tous, il ne communique plus que par écrit avec les agents de son pouvoir ; la seule personne qu’il rapproche de lui est Madame Anne de Beaujeu. son enfant de prédilection, de qui il estimait grandement le caractère et l’intelligence; c’est elle qu’il préparait à être le guide et le soutien de l’inexpérience de son jeune frère. Se défiant, non sans raison, des pensées ambitieuses du duc d’Orléans, qu’il avait marié, malgré lui, à la seconde de ses filles, il chercha à s’assurer de sa foi par les serments les plus redoutables. Précautions tardives d’une sagesse venue après coup ! Effort impuissant de la politique pour s’emparer d’un avenir qui doit échapper à ses calculs !

Louis XI cependant tout en s’occupant ainsi de ce qui devait suivre sa mort, n’était rien moins que résigné à mourir. Il n’y avait rien, au contraire, qu’il ne fît pour se dérober u cette fatale nécessité. « Nul plus que lui, dit Comines, ne fut convoileux de

vivre. » Tantôt il s’adressait à l’art humain pour invoquer toutes ses ressources, et il est curieux de voir à quel point ce politique si avisé, ce maître si absolu et si redouté, était tombé dans la dépendance de son avide et brutal médecin , Jacques Coictier. Tantôt c’était de Dieu et de ses saints qu’il attendait une assistance surnaturelle pour prolonger ses jours, et il n’y avait non pas seulement en France, mais dans toute la chrétienté, précieuses reliques qu’il ne fît venir pour rappeler la vie dans son corps défaillant. 11 entend parler de l’humble et vénérable fondateur de l’ordre des Minimes, François do Paule, à la sainteté de qui Dieu avait accordé le don des miracles. A force d’instances, il décide le pape Sixte IV à le lui envoyer du fond de la Calabre. Il tombe à genoux devant lui, dès qu’on le lui a amené, et s étonne de ce que l’austère vieillard ne lui apporte que le conseil de se préparer à bien mourir. 11 s’obstine néanmoins à espérer que les prières du saint homme obtiendront pour lui ce que Dieu fit pour Ézéchias, et il le retient auprès de lui comme pour être protégé par sa présence. il fallut que le 25 août, le jour où l Église célébrait la fête de son aïeul et son glorieux patron, une dernière attaque d’apoplexie vint lui ôter la parole et la connaissance, pour qu’il ne lui restât plus d’illusion et « qu’il se jugeât mort. » Revenu à lui, et bien assuré par la rude déclaration de maître Coictier que tout est fini pour lui en ce monde, il a retrouvé dès lors toute sa liberté d’esprit, tout son sang-froid : le remords, pas plus que la crainte, ne semble avoir accès dans son âme; il demande et re-

eoit les sacrements de l’Église, et pendant six jours que dure cette crise, qui le tient entre la vie et la mort, il s’entretient tranquillement des affaires du royaume, ne profère aucune plainte, ne montre aucune faiblesse, et arrive ainsi à son heure suprême, sans presque avoir cessé de parler, dans la plénitude de sa raison , récitant des prières et des versets des psaumes. Sa dernière parole fut une invocation à Notre-Dame d’Embrun , « sa bonne maîtresse. » Exemple peut-être le plus redoutable qui fut jamais de l'aveuglement de la fausse conscience ! Il expira le 30 août 1483, à l’âge de soixante ans.

On a cité souvent le mot de Philippe de Comines sur Louis XI : « Ce fut celui des princes de ce temps dont il y eut le plus de bien et le moins de mal à dire. » Ce mot est vrai pour qui accepte comme vraie aussi l'autre parole du précurseur de Machiavel : « Qui a le succès a l’honneur. » Nous nous rangeons, quant à nous, plus volontiers à l’opinion de ceux pour qui Louis XI fut entre les mauvais princes de son temps le plus mauvais, par cela même qu’il réussit. Son grand crime, selon nous, est d’avoir eu de hautes facultés et d'en avoir fait un usage aussi pervers, d avoir régné si odieusement et d’avoir laissé la France agrandie. Les prospérités qui marquèrent la fin de son règne eurent le tort de voiler aux yeux de beaucoup de ses contemporains non pas seulement ses crimes, mais les fautes même de sa politique, et son funeste exemple contribua à autoriser, dans le siècle suivant, la doctrine abominable de la moralité du succès.

Pas davantage n’adhérerons-nous au jugement de Duclos : « Tout mis en balance, ce fut un roi. » Si cette parole, brève et obscure comme les oracles, a un sens, elle prétend faire de Louis XI, sinon l’idéal, au moins l’un des types les plus éminents de la royauté. Au nom du bon sens, comme au nom de la conscience, nous protestons contre ce jugement. Que restera-t-il donc à diro de Charlemagne, de saint Louis et de Henri IV ?

Nous n’avons plus qu’à expliquer pourquoi nous faisons finir le moyen âge en France avec le règne de Louis XI.

Un de nos historiens qui ont le mieux étudié et jugé ce prince, M. Michelet, dit de lui « qu’il avait l’esprit moderne , en ce qu’il a de mauvais comme en ce qu il a de bon. » C’est là, en effet, un des traits les plus caractéristiques de son étrange physionomie. Le même écrivain remarque ailleurs « que le gouvernement de Louis XI avait les mi lleemharras des gouvernements modernes. » Autre observation d’une égale justesse et d’une égale portée. De ce point de vue, qui est aussi le nôtre, la France nous apparaît faisant déjà ses premiers pas hors du moyen âge et s’acheminant vers des destinées nouvelles. Mais ce n’est pas seulement en France que commence cette espèce de transformation et que s’ouvre l’ère de l'histoire moderne. Cette ère est déterminée par le nouvel ordre d’événements que la fin du quinzième siècle amène simulta-

1. Histoire Je France, tome VI, 1840, avant la triste polémique qui est devenue pour l’auteur le point de départ de sa seconde manière d’écrire l’histoire.

nément dans la vie politique des diverses nations de l’Europe occidentale. Les rois ont dégagé leur pouvoir des entraves féodales, et sont libres de jeter leurs peuples dans les guerres étrangères. En Angleterre, la bataille de Bosworth met fin à la longue et sanglante querelle des deux Roses, et fait monter sur le trône la race despotique et populaire des Tudors. En Espagne, le mariage de Ferdinand et d’Isabelle la Catholique prépare la réunion des deux royaumes rivaux d’Aragon et de Castille, et, en donnant au peuple de la Péninsule le sentiment de son unité, lui donne un merveilleux élan vers les conquêtes et les découvertes lointaines. C’est l’époque où, à quelques mois de distance, va tomber le royaume maure de Grenade, et l’Amériquo être révélée à l’Europe par le génie de Christophe Colomb. L’empire d’Allemagne est encore livré à la confusion féodale; mais la maison d’Autriche, qu’il a mise à sa tête, maîtresse d’une grande portion de l’héritage des ducs de Bourgogne, est entraînée par là dans une suite de combats sans fin avec la France, dont les dépouilles l’ont enrichie. La France enfin, si la politique funeste de Louis XI lui a légué quelques années de troubles intérieurs, verra bientôt le pouvoir royal reprendre son ascendant, et ce ne sera plus dans des luttes féodales, ce sera sur les champs de bataille lointains de l’Italie, que sa noblesse ira déployer son génie pour la guerre et les aventures. Les événements prennent ainsi un aspect nouveau ; le moyen âge est fini. En même temps commence, dans une autre sphère, une révolution non moins considérable. La seconde moitié du

quinzième siècle voit renaître el se répandre en Europe le goût el la culture des lettres et des arts; l’essor spontané de l'intelligence humaine a été secondé par la docte émigration des lettrés de Constantinople, chassés d’Orient en Occident par la conquête ottomane, et les chefs-d’œuvre de l’antiquité grecque, qu’ilsont apportés avec eux, n’ont pas tardé à être popularisés par l’imprimerie. Cette admirable découverte, due à l’Allemagne, a été saluée en toutes les contrées par les acclamations enthousiastes du monde savant; Louis XI, a^c ses instincts novateurs, a approuvé et protégé (1469) les premières presses établies en France au collège de Sorbonne, ne soupçonnant guère quelle puissance il aidait à faire son entrée dans le monde. Avec un goût bien autrement éclairé que le sien pour les choses de l’esprit, les papes à Rome, les Médicis à Florence, ont mis leurs efforts et leur gloire à seconder la renaissance intellectuelle. Celte renaissance a donné son nom à une ère nouvelle dans l’architecture, la peinture et lastatuaire, aussi bien que dans les lettres; et les quatre glorieux princes de l’art italien, Michel Ange, Léonard de Vinci, Raphaël et Titien ont vu le jour dans les dernières années du quinzième siècle. En présence du prodigieux renouvellement qui s’opère ainsi dans les faits et dans les idées tout ensemble, ce n’est pas chose arbitraire, à notre sens, de clore ici le moyen âge et de faire commencer l’histoire des temps modernes.

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