‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 24 sur 37 · RÈGNE DE LOUIS XI · texte numérisé non relu

RÈGNE DE LOUIS XI

Charles Vil, à une de ces époques si communes dans l’histoire, où les peuples fatigués de désordres et épuisés de souffrance n’aspirent qu’au repos , avait pu établir sans peine et faire aimer la royauté absolue. Par la double institution d’une milice et d’une taille permanentes, il avait mis les rois hors de page, et l’on a quelque droit de s’étonner que ce ne soit pas à lui, mais à Louis XI, qu’un de leurs successeurs ait rapporté l’honneur de cet important changement. Louis XI, dur et emporté, donnant le singulier spectacle d’un roi qui apporte sur le trône toutes les impatiences de l’esprit révolutionnaire, ne put s’accommoder du train paisible dont le pouvoir monarchique avait fait son chemin sous son prédécesseur. Son génie inquiet et tracassier eut bientôt tout mis en trouble autour de lui; le peuple, dont il affectait de caresser les instincts et de ménager les intérêts, n’en murmura pas moins contre un joug qui se faisait sentir avec inégalité et caprice; les princes et les seigneurs renouèrent le fd des coalitions féodales, et le despote se vit ainsi engagé dans cette suite non

interrompue de violences et de barbaries, où il aimait à faire un sanglant étalage de son autorité. On trembla, et le pouvoir royal parut porté plus haut et plus solidement établi que jamais. Mais, à la mort de Louis XI, comme auparavant à celle de Philippe le Bel, la puissance absolue de la royauté se trouva remise en question par suite de ses excès même, et l'on put douter si, après avoir été si industrieux et si actif à abattre, à faucher tout ce qui faisait obstacle à son despotisme, le fils de Charles VU n’avait pas retardé plutôt qu’avancé l’œuvre de son père. C’est que Louis XI ne fut, à proprement parler, qu’un de ces tyrans qui mettent une très-grande habileté à mal régner.

11 était à Genappe, en Brabant, lorsqu’il y reçut la nouvelle de la mort de Charles VII. Il manda aussitôt à Avesnes le duc de Bourgogne, dont il était l’hôte depuis cinq ans, afin de marcher avec lui vers Reims, et de s’y faire sacrer sans retard. Philippe le Bon se fit un honneur d’offrir à son suzerain toute une armée pour cortège; il ne lui voulait pas amener moins de cent mille hommes, et le soupçonneux Louis Xf ne lui put cacher le déplaisir que lui causait une protection aussi fastueuse. Après le sacre (18 août), où le roi sembla étaler à plaisir son humilité, comme le duc sa puissance, ils se rendirent ensemble à Paris, et là l’ancienne popularité dont jouissait la maison de Bourgogne, manifestée avec trop d’éclat, devint pour Louis un nouveau sujet de jalousie et d’inquiétude. Philippe le Bon, sur le déclin de l’âge, n’avait rien perdu de ses goûts et de ses prétentions chevaleresques : non content d’éblouir tous les regards des

magnificences de son hôtel d’Artois, il conviait chaque jour à des joules et à des tournois la foule des gentilshommes rassemblés alors dans la capitale du royaume. Louis XI se tenait à l’écart de ces fêtes, et si une fois il y prit part, ce fut d’une façon où se révèle son génie tout entier. 11 se fit amener un homme d’armes sans nom, mais jouteur d’une adresse et d'une force sans pareilles dans les exercices de chevalerie ; après l'avoir à ses frais bizarrement équipé et bien payé, il se donna le plaisir de le voir, d’une fenêtre derrière laquelle il était caché, désarçonner et renverser par terre les uns après les autres les plus hauts seigneurs de la cour de Bourgogne, à qui avaient appartenu jusque-là les honneurs de la journée. Au fond de sa pensée, il préparait à cette fière noblesse de moins innocentes humiliations. Cependant il ne tarda guère à quitter Paris, pressé de s’affranchir de la présence de sou trop puissant vassal et des obligations dont elle lui rappelait le souvenir.

« Cet homme ne régnera pas longuement en paix, avant d’avoir un merveilleusement grand trouble ; » telle était l’opiniou que Louis XI avait laissée de lui au duc Philippe, après moins d’un mois de règne. En effet la cour, le conseil, le Parlement, il s'était hâté de tout renouveler, enveloppant dans une même disgrâce tous les serviteurs de son père, et les remplaçant par les compagnons de son exil, ou môme par des sujets du duc de Bourgogne. Le sire de Brézé et le comte de Dammartin semblaient plus que tous les autres désignés à sa vengeance; ils surent se dérober aux premiers éclats de l’orage, et attendre le jour où

les bons services reprendraient leur valeur auprès du nouveau maître. Obtenir sa faveur n’était pas du reste obtenir sa confiance : c’était un fait reconnu dès lors de ceux qui l’approchaient, « qu’il portait avec lui tout son conseil. » S’il était un homme aux lumières de qui il soumettait volontiers les siennes, c’était un étranger, c’était le grand condottiereFrancescoSforza, que son habileté avait fait duc de Milan. Louis XI estimait, admirait en lui le modèle achevé de cette politique italienne que le génie de Machiavel devait, soixante ans plus tard, réduire en système. Vainement eût-on cherché dans ce descendant des Valois les traits caractéristiques de sa race ; sauf le goût de la chasse, qu’il portait jusqu’à la fureur, il était étranger à toutes les habitudes royales de ses prédécesseurs. Le faste, dont ils avaient fait comme le premier attribut de la majesté souveraine, ne lui inspirait que du mépris, et c’était chose étrange de le voir, parmi des princes qui se couvraient d’or et de pierreries, « vêtu d’un court habit, d’un vieux pourpoint de futaine grise, » et coiffé de ce feutre vulgaire sous lequel les traits de son visage, avec leur expression cynique et railleuse, nous ont été conservés. Tandis qu’avant lui la royauté ne se communiquait guère que par l’organe officiel de ses conseillers, c’était pour lui un besoin de tout voir, de tout faire, de tout manier par lui-même ; confiant dans la supériorité de son esprit, il n’était personne, prince, seigneur, ou, au besoin, simple bourgeois, avec qui il ne se rendît familier, pour le captiver par les artifices de sa conversation. Le grand art de régner était pour

lui l’art de tromper, et nous verrons comment en maintes circonstances il arriva à sa politique de tendre tant de pièges à la fois qu’elle s’y prit ellemême.

Il eut à s’applaudir d’abord de deux notables succès. Grâce à son habile intervention dans les querelles intestines de la maison d’Aragon, il se fit céder, en gage d’une somme de sept cent quatre-vingt mille livres, les comtés de Roussillon et de Cerdagne, portant ainsi jusqu’aux Pyrénées-Orientales la frontière du royaume (3 mai 1462). Un autre traité, qu’il conclut avec Philippe le Bon, fit rentrer en sa possession, au prix de quatre cent mille écus d’or, les villes de la Somme, devenues bourguignonnes par le traité d’Arras (octobre 1463). C'était mieux employer les trésors de la France que de les prodiguer en d’inutiles et fastueuses dépenses de cour ; c’était éloigner de Paris le danger d’une armée ennemie venant de Calais ou des Pays-Bas. Aussi rien n’avait-il coûté à Louis XI pour obtenir ce résultat; il avait fatigué de scs obsessions sans relâche la tête affaiblie du duc de Bourgogne; il avait comblé de dons et de faveurs la maison de Croy, toute-puissante auprès de ce prince ; il avait enfin violé l’engagement pris avec le comte de Charolais de différer jusqu’à la mort du duc Philippe la conclusion de cette affaire. Jusqu’alors la plus cordiale amitié avait semblé unir le roi à l’héritier de Bourgogne : celui qu’on devait appeler plus tard Charles le Terrible ou le Téméraire conçut de ce manque de foi un implacable ressentiment. Il en fit tout d’abord sentir le poids à son père en se révoltant

contre lui; mais il rentra promptement dans l’obéissance (1464), et l’année suivante une maladie du vieux duc lui livra sans retour le pouvoir qu’il était si impatient de saisir. La rivalité de Louis XI et de Charles de Bourgogne allait commencer.

I.es affaires du roi étaient alors assez embrouillées. L’inflexible dureté avec laquelle il avait maintenu les tailles avait causé des émeutes dans plusieurs villes; il avait offensé le Parlement par l'abolition de la Pragmatique Sanction de Bourges et par le pardon public qu’il avait affecté de demander à Dieu de cet acte impie pour l’âme de son père ; il avait appris enfin à tout le monde autour de lui qu’il n’y avait point à se fier à sa parole, et la menaçante étourderie de son langage, qui ne ménageait personne, n’inquiétait guère moins que sa déloyauté. Ce n'était que mécontentement et sourde agitation sur tous les points du royaume. Ses entreprises sur la couronne ducale de Bretagne qu'il prétendait assujettir à un étroit vasselage, ses intrigues en Flandre et en Bourgogne contre le duc Philippe et son fils, son âpreté injurieuse envers le vieux duc d’Orléans qu’il fit, dit-on, mourir de chagrin, ses mauvais procédés contre l’illustre comte de Dunois, ajoutèrent bientôt à la fermentation universelle, et tout lui indiqua qu’un vaste orage s'amassait sur sa tête. 11 crut le détourner en convoquant à Tours les sires du sang, avec l’élite du baronnage du royaume, et employant à les séduire tous les prestiges de sa parole (18 décembre 1464). Princes et seigneurs, par l'organe du bon roi René, protestèrent de leur dé-vouement envers leur suzerain, et s'engagèrent à vi- II 33

vre et à mourir pour lui. Mais quelques jours après, la plupart de ces mêmes princes et seigneurs envoyèrent secrètement à Paris leurs affidés, avec une aiguilleste de soie rouge pour signe commun de reconnaissance, « afin d'y tenir une journée en l'église de Notre-Dame » et y contracter en leur nom une alliance. « De cette alliance, continue Olivier de la Marche, le roineputonc rien savoir, quoiqu’il y eût plus de cinq cents, tant princes que chevaliers, écuyers, dames et damoiselles qui étoient tous de la ligue, et fut dite leur emprise le bien public, pour ce qu elle s’entreprenoit sous couleur que c'étoit le bien public du royaume. » L’historien bourguignon tient à montrer qu il n’était pas dupe du langage officiel des confédérés; mais ce langage même témoignait que la féodalité, en relevant sa bannière, ne se sentait plus de force à rentrer seule en campagne, et qu’elle avait besoin d’invoquer contre le roi l'opinion générale de la France. Il y avait là toute une révolution, et à ne voir les choses qu’à la surface, les mécontents semblaient fondés à croire que la France naguère, sous Charles VU, si reposée et si satisfaite, allait se lever avec eux frémissante et irritée sous la main tyrannique de Louis XL

Lame de cette coalition était le comte de Charolais, avec ses passions fougueuses, ses haines aussi opiniâtres que violentes, son farouche orgueil et son ambition immodérée, avec son cœur enfin complètement étranger au sentiment français, qui n’avait ja- • mais abandonné son père , même dans l'alliance de l’Angleterre. Il avait étroitement lié ses intérêts à ceux

du duc de Bretagne, François II, jeune prince médiocre d’esprit et de caractère, mais soutenu par le fier génie de son peuple, pour qui les prérogatives souveraines de la couronne ducale étaient une garantie de sa propre indépendance. Mais ni l’un ni l’autre de ces deux princes, avec leurs intérêts distincts de ceux du royaume, n’avait qualité pour être agréé de la France comme chef ostensible de la ligue du bien public. Ils trouvèrent ce chef dans le frère même du roi, le duc de Bcrri. Il était à peine âgé de dixneuf ans, mais aussi vain qu’il était faible, il se laissa persuader sans peine qu’il avait à se plaindre de n’avoir, à son âge, aucune part dans le gouvernement de l’État. Il se rendit donc à Nantes, où s’étaient réunis les principaux des seigneurs confédérés, et de là il adressa au duc de Bourgogne, son oncle, une lettre, véritable manifeste de l’insurrection , par laquelle il l’invitait à se joindre à lui et aux autres grands du royaume, résolus à tenir les champs pour la cause du bien public (15 mars 1465). Philippe le Bon était désormais sans volonté et sans pouvoir : ce fut son fils qui répondit pour lui à cette sommation.

Le danger du roi était extrême : de tous les princes du sang, il n’était resté à ses côtés que le roi René, qui encore n’avait pu empêcher son fils, le duc de Calabre, d’entrer dans la ligue, le comte du Maine, fidèle à la royauté sous Louis XI, comme il l’avait été sous Charles VII, les comtes de Nevers, d’Eu et de Vendôme. Les autres princes de la maison royale, et avec eux les meilleurs capitaines, avaient tous signé

le pacte de la rébellion. Iaïuis XI fit alors ce qu’il eut à faire plus d’une fois dans le cours de son replie , il déploya une activité et une adresse merveilleuses pour sortir du péril où l’avait jeté sa faute. Il commença par répandre dans toutes les bonnes villes de France des lettres où les griefs des chefs de la ligue étaient habilement réfutés, et leurs motifs intéressés mis en pleine lumière. « Si nous avions consenti, disait-il en finissant, à augmenter leurs pensions, et leur avions permis de fouler leurs vassaux, comme par le passé, ils n’eussent guère pensé au bien public. » Puis, se mettant en campagne, il imposa à scs troupes la plus rigoureuse discipline, et fit partout montre d’une modération qui lui ramena bien vite, tout aigri qu’il fût, le sentiment populaire. L’insurrection fut vaincue, en moins de quelques semaines, au centre du royaume; une convention, signée à Riom, le 4 juillet 1405, fit rentrer dans le devoir le duc de Bourbon et les seigneurs de la maison d’ Armagnac.

Mais Louis n’avait échappé qu’au moindre de ses périls; le lendemain même du jour où il traitait à Riom avec une partie de ses ennemis, le plus puissant de tous, le comte de Charolais arrivait sous les murs de Paris, où il avait donné rendez-vous au duc de Bretagne. Paris, quoiqu’il eût fort à se plaindre du roi, ne se montra plus bourguignon, contre l’espérance qu’avait conçue le fils de Philippe le Bon ; ni l’aspect menaçant des quatorze cents lances et des huit mille archers ennemis, ni les promesses décevantes des princes confédérés, n’ébranlèrent la fidélité de

la capitale : sa ferme contenance donna à Louis XI le temps d’arriver avec son armée. Comme il accourait à marches forcées par la route d’Orléans, le hasard voulut que le comte de Charolais, sans être informé de son approche, se portât sur la même route, afin d’y donner la main au duc de Bretagne et au comte de Dunois qu'il attendait. Les deux armées se rencontrèrent ainsi, sans s’être cherchées, près du village de Montlhéry, et il s’engagea entre elles une vaste échauffourée plutôt qu’une bataille, dans laquelle l’ai le gauche fut, de part et d’autre battue et dispersée, de telle sorte qu’à la fin de la journée, ce n’était plus chez les Bourguignons, comme chez les Français, que désordre et confusion. Dans cet étrange conflit, qui témoignait des deux côtés un égal oubli de l’art de la guerre, les deux chefs se montrèrent avec les traits distinctifs de leur caractère, Louis, avec une ferme et tranquille vaillance, Charles, avec cette bravoure emportée, qui lui valut le surnom de Téméraire ( 16 juillet). Aucun d’eux n’avait droit de se dire vainqueur; cependant, comme le roi, pressé d’entrer dans Paris, s’était replié de Montlhéry sur Corboil, le comte de Charolais, à qui restait le champ de bataille, s’attribua les honneurs de la victoire, et dès lors, selon la remarque profonde de Philippe de Comines, <> il n’usa plus de conseil d’homme, mais du sien propre, et n’aima plus que la guerre, et la continua tant que par là fut finie sa vie et sa maison détruite. » Trois jours après, arrivèrent les ducs de Berri et de Bretagne, suivis bientôt du duc de Calabre, avec ses milices lorraines et du duc de Bourbon lui-même, qui.

infidèle au traité de Riom, avait relevé contre le roi sa bannière. Louis XI, pour qui être entré dans Paris était une victoire, n’y perdit pas son temps. Il remit l’ordre dans ses compagnies qui s’étaient débandées à Montlhéry, mais surtout il s’attacha à donner confiance à la bourgeoisie par son attitude calme, et résolue, et à la flatter par d’adroites concessions, en même temps qu’il gagnait le menu peuple par la familiarité de ses manières. Il crut pouvoir alors laisser pour quelques jours la capitale à elle-même, et courut en Normandie pour y chercher des renforts, qui rendirent son armée presque égale en nombre à celle des princes. On s’attendait des deux côtés à une grande bataille; mais le roi était peu soucieux d’en courir les chances; l’épreuve qu’il avait faite de ses troupes à Monthléry ne. lui garantissait pas suffisamment le succès, et il ne comptait qu’à demi sur la fidélité du corps de la bourgeoisie parisienne, qui avait chancelé pendant sa courte absence. Il aimait mieux s’en fier au temps pour dissoudre le lien de la grande armée féodale, et à ses habiles pratiques pour en diviser les chefs. Cependant il les trouva mieux unis qu’il ne l’avait espéré, et le temps, s’il affaiblissait ses ennemis, n’était pas non plus sans péril pour la cause royale. Plusieurs villes, Rouen, entre autres, venaient d’être livrées aux confédérés. Le roi se décida donc à suivre le conseil de son grand ami le duc de Milan, et à ne rien refuser de ce qui lui serait demandé, « pourvu qu’il séparât cette compagnie. » 11 conclut une trêve avec les princes, et après d’épineuses négociations, dans lesquelles son adresse ne lui servit qu’à céder et

à s’abaisser de meilleure grâce, il signa lo 21) octobre 1 465 le traité de Conflans, humiliante capitulation de la royauté vaincue par l’insurrection féodale. En vertu de ce traité, le duché de Normandie fut accordé au duc de Berri, à titre héréditaire; le comte de Charolais obtint le comté de Boulogne et la restitution des villes de la Somme, naguère rachetées par le roi , le duc de Calabre plusieurs des places de la Champagne, voisines de ses États de Lorraine, le duc de Bretagne le comté d’Étampes et de Montfort, le duc de Bourbon de nouvelles seigneuries ajoutées à celles qu’il possédait déjà en Auvergne, le comte de Saint-Pol l’épée de connétable; tous enfin reçurent fiefs, pensions, offices, au gré de leur avide convoitise. On ne sait pourquoi ils oublièrent dans leurs exigences le rétablissement de la Pragmatique, dont ils avaient fait sonner si haut le nom dans leur manifeste; Louis XI, qui l’avait partiellement remise en vigueur, ne leur eût pas refusé satisfaction sur ce point plus que sur les autres. Tout au moins ne voulurent-ils paraître ensevelir dans le même oubli le bien public, pour lequel ils s’étaient armés : ils stipulèrent que le roi instituerait une commission de trente-six notables, chargés de s’enquérir des fautes et des désordres du gouvernement, et d’y remédier. Louis souscrivit à tout : il savait sourire à sa mauvaise fortune, se promettant seulement d’accomplir le moins possible chacun des engagements de ce traité désastreux. Son instinct politique l’avertissait que l’autorité royale se relèverait de rabaissement que ses fautes lui avaient procuré. Si la féodalité française, inspirée par le sentiment

national, comme l’avaient été les barons d’Angleterre, eûtsongéà se constituer en une aristocratie fermement unie, et que, s’associant loyalement à la bourgeoisie, elle eût, en commun avec elle, réclamé de la royauté des garanties pour les libertés publiques, la défaite du pouvoir absolu eût pu être alors sérieuse et irréparable. Mais Louis XI sentait qu’il avait affaire à des ambitions isolées; il savait que, parmi les gens du bien public chacun n’avait en vue que son bien privé, qu’il les retrouverait un jour ou l’autre cantonnés dans l’indépendance égoïste qu’ils se flattaient d’avoir reconquise, etqu’ainsi divisés, il lui serait donnédeles regagner, ou de les écraser un à un , ce qui est, selon Comines, interprète fidèle de la pensée royale, « une grante grâce que Dieu faict au prince qui le sait faire. »

Une sanction dernière fut donnée au traité de Conflans par l’inscription solennelle qui en fut faite sur les registres du Parlement de Paris. Mais en même temps qu’il ordonnait cette formalité, Louis protestait en secret contre la violence qui l’avait contraint de déroger au principe de l’i naliénabililé du domaine royal, et il laissait le Parlement lui-même faire scs réserves contre l’enregistrement que la force lui avait imposé. Avant toute chose, il lui importait d’ûter la Normandie aux mains ennemies de son frère. Le jeune prince avait affecté de s’y installer dans tout l’appareil de la souveraineté des anciens ducs, et les barons normands s’etaient volontiers prêtés à cette apparente restauration de leur indépendance. Mais une violente querelle ne tarda pas à s’c-

lever entre le nouveau duc et le duc de Bretagne, qui l'avait conduit à Rouen en lui donnant son année pour cortège, et qui, pour prix de ses bons services, ne prétendait à rien moins qu a tenir sous sa main la Normandie. La confusion et le trouble s’ensuivirent dans toute la province. Rien ne pouvait mieux seconder les vœux de Louis XI ; il y fît entrer ses troupes, rétablit partout son autorité en moins de quelques semaines, et proclama alors dans des lettres patentes expédiées par tout le royaume « qu’il remettait en sa main son pays et duché de Normandie, qui ne se pouvoient séparer de la couronne sans grandes peines et censures ecclésiastiques (janvier 1466). » Le prince dépouillé invoqua l’assistance de ses anciens alliés; mais les membres dispersés de la ligue du bien public n’étaient plus en mesure de se rejoindre. Les uns, comme les ducs de Calabre et de Bourbon, les comtes de Dunois et de Dammartin, étaient ou regagnés par le roi, ou au moment de se donnera lui; les autres, comme le duc de Bretagne et le comte deCliarolais, fidèles à leur haine contre Louis XI, étaient hors d’état de rentrer contre lui en campagne. Il fut étrange de voir le frère du roi aller demander un asile à celui même avec qui il était entré en querelle au sujet de la Normandie; ünais cet asile fut tout ce que François H put lui offrir. Quant au comte de Charolais, il était alors engagé dans une guerre à outrance contre la turbulence démocratique de la grande cité de Liège, et il ne manqua à ces fiers bourgeois qu’un Artevelde pour que toute la puissance de la maison de Bourgogue vint se briser contre leurs murs. Mais

ils eurent le tort de laisser succomber sans secours Dinant, leur courageuse alliée, et à la vue du châtiment épouvantable infligé à cette malheureuse ville (août 1 466), ils tombèrent, à leur tour, tremblants et soumis aux pieds du farouche vainqueur, qui les remit sous le joug de leur évêque. Liège, ainsi humiliée, ne cessa point pour cela d’être à craindre pour le duc de Bourgogne; elle comptait, pour se venger, sur la puissante main du roi de France, et les agents secrets de Louis XI y soufflaient un incendie toujours prêt à se rallumer.

Au milieu de ces graves circonstances, mourut à Bruges le vieux prince qui depuis quarante-huit ans portait avec tant d’éclat la couronne ducale de Bourgogne (15 juin 1467). Philippe le Bon, malgré les charges énormes dont ses prodigalités fastueuses avaient grevé scs peuples, fut regretté dans les Pays- Bas, qui, sous sa longue domination, étaient parvenus à un haut degré de prospérité. On aimait à lui rapporter tout ce qui avait fait les splendeurs de son règne, les trésors amassés par le commerce, les merveilles produites par l’industrie, et les progrès si remarquables du génie flamand dans les arts. On était à la fois fier du rang élevé qu il avait su prendre parmi les princes, et reconnaissant de la facile bonté qu'il avait toujours montrée à ses sujets. On connaissait enfin, et les regrets n’en étaient que plus vifs, celui qui allait lui succéder, et dont on ne pouvait attendre d'aussi heureux jours. Charles le Téméraire cependant contint dès l’abord son humeur hautaine; il jura les privilèges des Gantois, et consentit à sou-

mettre à la décision des États de Brabant son droit contesté à la souveraineté de cette province. Il ne fallait rien moins qu’une nécessité bien pressante pour faire plier de la sorte son indomptable orgueil; mais il avait besoin de toutes ses forces pour la lutte où il se préparait à entrer contre le roi de France. Au dedans comme au dehors du royaume, il s’appliquait à resserrer les anciennes alliances et à s’en faire de nouvelles. Il se tenait toujours assuré du duc de Bretagne et du frère du roi : tous ses efforts tendirent à gagner l’amitié du roi d’Angleterre, Édouard IY, qui, vainqueur à Towton, en 1401, avait précipité Henri VI du trône et forcé Marguerite d’Anjou de se réfugier en France. Quoique issu par sa mère du sang des Lancastre, Charles le Téméraire fit au chef de la maison d’York les plus pressantes avances; il lui demanda la main de sa sœur, en même temps qu’il le conviait à la recouvrance de la Guyenne.

Louis XI, ainsi menacé, opposa négociations à négociations et se prépara à rendre guerre pour guerre. Pendant quelque temps il parvint à balancer auprès d’Édouard IV les influences du duc de Bourgogne en attachant à ses intérêts le fameux comte de Warwick, le faiseur de rois, qui lui fut envoyé comme ambassadeur, et qu’il reçut comme il eût reçu le monarque anglais lui-même. Mais Warwick faisait trop sentir à Édouard qu’il lui avait mis la couronne sur la tête ; il fut disgracié, vint chercher un asile en France , et devint alors l’instrument avec lequel Louis Xl s’apprêta tà frapper le roi d’Angleterre au sein de ses propres Etats. Des mesures furent prises

en même temps pour mettre la Guyenne à l’abri de l’invasion étrangère. Mais le trait le plus caractéristique et à la fois le coup le plus hardi de la politique de Louis, fut d’armer alors Paris. Tous les métiers de la capitale furent organisés en compagnies, et, s'il faut en croire le rapport, peut-être exagéré, du chroniqueur contemporain, Jean de Troyes, cette organisation ne fournit pas moins de soixante mille têtes années. Le roi, si prodigue d’immunités et de toutes espèces de grâces envers sa bonne ville de Paris, se montra sur ce point d’une inflexible rigueur; quiconque ne s’armait pas, homme de justice ou d’église même, devait à ses frais équiper un soldat. A cette époque de son règne, Louis XI ignorait encore les sombres méfiances et les terreurs qui l’assaillirent plus tard ; il continuait à se familiariser avec la bourgeoisie, s’asseyait à la table de l’élu Denis Hesselin, son compère, se rendait avec le peuple à la messe ou aux vêpres, à Notre-Dame, et ce fut un jour de joie pour lui que celui où, avec la reine, il passa en revue toute cette armée parisienne, tout ce populaire, fier lui-même de sa puissance et jaloux de l’étaler devant son roi. A la nouvelle des puissants armements faits dans le royaume, Liège, qui venait de rompre de nouveau avec son évêque, attendait avec confiance, contre l’armée de Bourgogne, les secours de la France. Dainmartin, investi de la charge de grand maître, avait rassemblé quatre cents lances et plusieurs milliers de francs archers à la frontière de Champagne, et, impatient d’agir, il demandait chaque jour au roi 1 ordre de déployer sa bannière.

Mais le roi, comme nous l’avons dit déjà, depuis la bataille de Montlhéry, redoutait outre mesure les hasards des combats, et , quelque ferme que fût son courage à la guerre, il y avait moins de foi qu'en son habileté à négocier. Dans l’espoir de dissoudre pacifiquement, par les setdes adresses de sa politique, la nouvelle ligue qui se formait contre lui, il ne se fit aucun scrupule de manquer aux promesses faites aux Liégeois de les soutenir; il les abandonna à la vengeance de leur terrible ennemi, vengeance qui cette fois fut plus fastueuse que cruelle (novembre 1467). Louis XI s’était trompé toutefois en croyant que son or et ses belles paroles suffiraient à conjurer le péril dont il était menacé. Si les États généraux, réunis à Tours (G avril 1468), avaient sanctionné de leur vote unanime ce qui s’était fait au sujet de la Normandie et avaient adhéré de tout point à la politique royale; si l’ambassadeur du roi en Angleterre lui garantissait qu’Édouard IV n’avait ni la volonté, ni le pouvoir même de rien tenter contre la France; si Louis s’était assuré enfin que les maisons d’Anjou et de Bourbon, avec les seigneurs des Pyrénées, luiresleraient fidèles, tous ses efforts avaient échoué pour rompre le lien qui unissait le duc Charles son frère, le duc de Bretagne et le duc de Bourgogne. Ce dernier surtout dans son altière obstination, refusait d’admettre aucune modification au traité de Conflans, et il avait accueilli avec des paroles de mépris et de violence les députés qui étaient allés lui porter les résolutions des États généraux. La guerre était donc inévitable. L’imprudent François II eut la maladresse de la commencer

seul, en se jetant sur la basse Normandie; il suffît aux troupes royales de se montrer pour en chasser les Bretons, et le duc de Calabre entra bientôt dans Aneenis, où, au nom du roi victorieux, il dicta la paix au duc de Bretagne. Les armes venaient de faire ce que n’avaient pu obtenir les négociations ; la ligue était rompue ; Louis XI n’avait plus en face de lui que le duc de Bourgogne. Avec ses belles compagnies d’ordonnance et ses francs archers portés jusqu’au nombre de cinquante mille, il avait pour lui les chances les plus favorables, et ses capitaines, Damraartin surtout, le pressaient de châtier par les armes l’orgueil de l’insolent vassal qui osait trancher du maître avec son roi. Mais Louis XI, sellant toujours plus, pour gagner la partie, au jeu de la diplomatie qu’à celui de la guerre, persista à négocier avec son opiniâtre ennemi , et tour à tour il lui envoya , pour l’amener à ses fins, le cardinal Balue, un des plus dociles et des plus adroits instruments de sa politique, et le connétable de Saint- Pol, arni de jeunesse du prince bourguignon. Ni l’un ni l’autre n’obtinrent rien de cet esprit inflexible en ses résolutions. Le roi se persuada alors que seul il réussirait là où avait échoué la malhabileté de ses agents, et, en dépit de tous les conseils, il se décida à aller trouver lui-même le duc de Bourgogne. 11 se souvenait d’avoir, en d’autres temps, manié à son gré cette âme hautaine, et il comptait sur le charme insidieux de sa conversation pour reprendre sur lui le même empire et l’attirer dans ses pièges. 11 s’y prit lui-même. Aucune bataille ne lui eût fait courir des risques égaux à

ceux qu’il courut dans la fameuse entrevue de Péronne (10 octobre 1468).

Charles le Téméraire se souciait peu de cette entrevue; son orgueil était mal à l’aise devant la double supériorité du rang et de l’intelligence qu’il trouvait en son suzerain , et quoique, avec des forces alors inférieures, il eût mieux aimé le rencontrer sur un champ de bataille. Toutefois il ne put se refuser à la marque de confiance qui lui était donnée, et il y répondit en s’engageant sur son honneur à laisser le roi « venir, séjourner et s’en retourner sûrement. » On vit donc Louis XI entrer à Péronne, « la main sur l’épaule du duc en signe de bonne amitié. » Les négociations s’ouvrirent, et le roi, après deux jours de pourparlers, commençait à trouver l’esprit de son vassal moins maniable qu’il ne l’avait espéré, lorsque survint tout à coup un événement qui mit en péril sa couronne et sa vie. Les Liégeois, malgré le coup qui les avait abattus à Bruestein , venaient de relever l’étendard de la révolte ; l’explosion, préparée par deux émissaires français, avait devancé les calculs de Louis XI, et le monarque déloyal livré sans défense aux mains d’un ennemi justement irrité, se vit captif dans ce sinistre château de Péronne, qui avait été la prison et le tombeau de l’infortuné Charles le Simple.

11 faut lire ce qui s’y passa alors dans le récit qu’en a laissé Philippe de Comines, l'un des témoins et l’un des acteurs même de ce drame si émouvant. A la première nouvelle du mouvement de Liège, Charles s’était écrié, dans le transport de sa fureur :

« Le traître! Par saint Georges, lui et ses mauvais Liégeois le paieront cher ! » 11 apprit bientôt que le mal était moindre qu’on le lui avait rapporté; mais sa colère n’en fut pas apaisée, et deux jours se passèrent durant lesquels son âme ulcérée roula les pensées les plus funestes. Louis XI, pendant ce temps, conservant tout son sang-froid, ne songeait qu’à gagner à prix d’or ceux qui entouraient le duc, et à se faire Lien humble dans les conditions de paix qu’il lui faisait proposer. Le conseil de Charles était divisé ; les uns lui montraient son honneur et son intérêt même engagé à user modérément de la rare faveur que lui faisait la fortune; les autres, ennemis du roi, le pressaient de se mettre pour jamais en garde contre lui en le retenant prisonnier. Un moment ce dernier avis prévalut, et le duc parut décidé à faire venir Monsieur Charles de France, pour aviser avec lui , sans le roi, au gouvernement du royaume. C’eût été l’arrêt de mort de Louis XI; car, selon la judicieuse remarque de Comines, « un si grant seigneur, une fois pris, ne se délivre jamais, quand on lui a faict si grante offense. » Déjà un messager tout botté se tenait prêt à porter au frère du roi les lettres du duc de Bourgogne, lorsqu’un dernier effort de ses meilleurs conseillers parvint à l’incliner vers de plus sages résolutions. Il accéda à la proposition que lui fit Louis de jurer de nouveau les traités d’Arras et de Conûans, dans le sens où ils étaient entendus par les Bourguignons. Mais dans la nuit qui précéda la conclusion de cet arrangement , un nouvel orage vint bouleverser cette âme violente; il protesta, avec

les plus furieuses menaces, que tout était rompu si le roi ne s’engageait à aller avec lui châtier les Liégeois. Louis XI ne se refusa pas plus à ce serment qu’aux autres, et pour garantie plus assurée de sa foi, il les prêta sur la croix de saint Laud, à laquelle il croyait attachée la vertu redoutable de faire mourir dans l’année les parjures (14 octobre 14G8). Charles le Téméraire ne perdit pas un moment pour traîner sous les murs de Liège son suzerain humilié, et il fallut que Louis XI, comme un des lieutenants de son orgueilleux vassal, assistât et coopérât même à la ruine de la grande cité soulevée par scs intrigues. Libre enfin de rentrer dans ses États, il ne tarda pas à y tomber malade; ce n’était pas l’effrayante solidarité des barbaries commises à Liège par le vainqueur qui troublait sa conscience; ce n’étaient pas les affronts faits en sa personne à la majesté royale qui le faisaient souffrir; ce qui le rendait inconsolable, ce qui lui faisait fuir les regards de ses peuples, c’était la honte d’avoir été trompé, c’était l’atteinte portée à son renom de suprême habileté dans l’art de tromper les autres.

Pour la seconde fois il avait à raffermir son pouvoir ébranlé par sa faute. Le principal de ses embarras était toujours son frère. Charles le Téméraire, feignant de respecter le vœu des États qui avaient déclaré la Normandie indissolublement unie à la couronne, avait exigé de Louis XI qu’il octroyât en échange au jeune prince les comtés de Champagne et de Brie; il comptait avoir de la sorte un allié qui lui donnât la main, de sa frontière de Bourgogne à la porte de Paris. Mais c'était là un avantage qu’à aucun prix il 34

Louis ne voulait lui laisser prendre; il connaissait trop bien son frère pour remettre en des mains aussi peu sûres une des clefs du royaume. Huit mois durant il employa toutes les ressources do son esprit, en même temps que tous les moyens possibles de corruption , j>our amener Monsieur Charles à accepter de son plein gré un autre apanage. En se séparant du duc de Bourgogne, sous les murs de Liège, il avait par surprise obtenu de lui cette parole : « Si votre frère ne veut prendre la Champagne, mais que vous fassiez en sorte qu’il soit content, je m’en rapporte à vous deux. » Ce mot échappé àl’irrétlexion suffit à Louis XI pour qu’en dépit du terrible serment qu’il avait prêté sur la croix de saint Laud, il se crût en droit d’offrir à son frère, au lieu de la Champagne, le duché d’Aquitaine. L’offre était splendide; elle finit par être agréée; les deux frères réconciliés eurent une entrevue amicale au pont de Férault sur la Sèvre-Niortaise, et en témoignage de sa fidèle allégeance envers le roi, le nouveau duc de Guyenne se montra portant au cou le collier de l’ordre de Saint-Michel, qui venait d’être institué par Louis XI (août 14G9). 11 avait refusé, en raison de cet engagement de chevalerie, les insignes de l’ordre illustre de la Toison-d’Or que lui offrait le duc de Bourgogne, et s’était déclaré content du partage qui lui était fait. Mais entouré d'intrigues, et livré à des conseillers qui ne cessaient d’exciter son ambition , le faible prince ne tarda guère à réveiller contre lui les soupçons de son redoutable frère. Il n’était plus d’ailleurs l’héritier présomptif de la couronne : un fils était né à Ixmis XI (30 juin 1470).

Parmi toutes ces vicissitudes de sa fortune, depuis la guerre du bien public, le roi n’avait pas perdu de vue l'intérêt qu’il y avait pour lui à rattacher de plus en plus a les gens de moyen état 1 » comme dit Comines, ou, comme nous dirions aujourd’hui, la classe moyenne, à son gouvernement. Chaque jour davantage il prenait parmi eux ses conseillers; Guillaume Cousinot tenait auprès de lui le même rang qu’auprès de son père, et l’oflice de chancelier avait été rendu à l’intègre Guillaume Juvénal des Ursins. S’il avait mécontenté le Parlement dans l’affaire de la Pragmatique, Louis XI regagna ce grand corps par sa fameuse ordonnance de 1467, qui assurait aux magistrats le privilège de l’inamovibilité. Chose étrange que l’indépendance judiciaire ait eu un tyran .pour fondateur ! Il ne mit nul obstacle à la création de la commission des trente-six , chargée par le traité de Conflans de procéder à la réformation du royaume; il la fit seulement présider par Illinois qui lui répondait de la docilité des réformateurs. Il alla plus loin aux États généraux de Tours, il invita lui-même l’assemblée à nommer des commissaires pour aviser au soulagement des misères publiques. L’habile jeu du roi fut de rejeter l’odieux des charges qu’il était obligé d’imposer au peuple sur les princes et les seigneurs qui avaient guerroyé contre lui et lui avaient vendu la paix si cher. C’était encore un moyen de populariser son pouvoir auprès de la multitude, que de se montrer justicier impitoyable, comme il commença à l’être envers les grands. Le sire de Melun, sous le poids d’une accusation de trahison, porta sa

tête sur l’échafaud ; peu s’en fallut que le sire du Lau n’eût le même sort, et le cardinal Balue, trafiquant ingrat des secrets de son maître, s'il échappa à . la mort sous le couvert de la pourpre romaine, n’en expia pas moins sa félonie par dix années d'emprisonnement dans une cage de fer (1469). Sa disgrâce et son châtiment furent chansonnés dans les rues de Paris.

Charles le Téméraire cependant depuis l’humiliation qu’il avait infligée à Louis XI, ne mettait plus de bornes à son orgueil. « La moitié de l’Europe ne l’eut su contenter, » dit Comines alors encore attaché à sa fortune; ce furent les affaires d’Angleterre qui le remirent aux prises avec le monarque, dont il affectait de dédaigner la suzeraineté (1470). Les ports de France avaient été ouverts au duc de Clarence, frère d’Édouard IV, et au comte de Warwick, exilés l’un et l’autre, et les deux proscrits, avec une escadre qu’ils avaient armée, n avaient pas plus ménagé, sur les côtes de Flandre et de Hollande, le pavillon de Bourgogne que celui d’Angleterre. Charles le Téméraire adressa au roi , à ses conseillers et au Parlement même des lettres où s’exhalait la menace plutôt que la plainte. Louis, qui se préparait à une rupture, mais ne voulait point la précipiter, répondit aux griefs du duc en lui envoyant une ambassade. Elle fut reçue à Saint-Omer par le superbe vassal, avec l’intention marquée d’écraser les représentants de son suzerain sous le fastueux appareil de sa richesse et de sa puissance. Après des discours échangés entre les envoyés de France et le chancelier de Bourgogne, Charles prit

lui-même la parole, et ses hauteurs provoquèrent une fière réponse du bailli de Vermandois, Guy Pot, chef de l’ambassade française. L’orgueil et la colère emportent alors hors de toutes les bornes l’âme violente du prince qui ne sait plus être contredit: « Entre nous autres Portugais, s’écrie-t-il, comme reniant la maison de France et ne se souciant plus que de son origine maternelle, entre nous autres Portugais, c’est la coutume que lorsque nos amis se font amis de nos ennemis, nous les envoyons aux cent mille diables d’enfer. » Et les ambassadeurs du roi de France sont congédiés avec cette réponse. Louis sembla n’en tenir compte, affectant toujours de vouloir la paix, et parlant de son âge et de sa santé qui ne lui permettaient plus la guerre, mais rassemblant des troupes et préparant lentement et sûrement sa vengeance. Les événements d’Angleterre vinrent tout à coup la lui faciliter : Warwick, dans son exil, s’était uni à l’héroïque Marguerite d’Anjou, et onze jours avaient suffi au faiseur de rois pour renverser du trône Édouard IV et y replacer Henri VI (septembre 1470). Assuré de l’alliance des Lancastre dont il a favorisé la restauration, Louis XI croit l’occasion venue pour lui d’agir ouvertement contre son ennemi ; au mois de décembre 1470, il convoque à Tours les notables du royaume, se fait déclarer par eux quitte de tous les engagements du traité de Péronne par suite des fautes et outrages de Monsieur de Bourgogne, et appuyé du vote unanime de l'assemblée, il somme par huissier le duc Charles de comparoir en personne devant le Parlement. C’était rappeler durement les obli-

gâtions du vasselage à ce prince qui , dans son altière ambition, ne rêvait rien moins, à cette heure même, que la couronne impériale. Mais , les yeux tournés vers l’Allemagne, il n’en fut que plus aisément pris au dépourvu à sa frontière de la Somme, et il ne put empêcher l’armée royale de se saisir de plusieurs des villes picardes, mal défendues. Saint- Quentin se rendit au connétable, et Amiens au comte deDammartin (janvier 1471). Quelques semaines suffirent au duc de Bourgogne pour rassembler ses forces et marcher sur Amiens, qu’il espérait reprendre ; mais il y trouva Dainmartin avec vingt-cinq mille hommes, et redoutant les suites d’une lutte mal engagée, il fit plier son orgueil sous la nécessité, et écrivit au roi pour lui demander une trêve. Elle lui fut accordée (4 avril).

Charles le Téméraire savait que ce n’était pas aux bords de la Somme, mais en Angleterre, que la fortune allait prononcer entre lui et son suzerain. Il avait fourni, sous main, à son beau-frère, Édouard IV, réfugié en Hollande , les moyens de reconquérir son royaume, et ce prince débarqué sur ses terres du Yorkshire, à ce moment même entrait dans Londres. (11 avril 1471). Trois jours après il gagnait la sanglanto bataille de Barnet , où périt Warxvick , et le 4 mai, vainqueur dans la journée plus décisive encore de Tewkesbury, il tenait en ses mains Henri VI et Marguerite d’Anjou, et remontait sur son trône aussi promptement qu’il en était descendu. Le parti de la Rose Rouge semblait anéanti, et le duc de Bourgogne ne doutait pas qu’Édouard IV, n’ayant plus

désormais à craindre d’enneinis intérieurs, ne l’aidât de toutes ses forces contre le roi de France.

C’était aussi ce que pressentait Louis XI , et déjà il voyait se combiner les éléments d’une ligue plus formidable pour lui que ne l’avait été celle du bien public. Les choses allèrent toutefois moins vite qu’il ne le redoutait, et il eut le temps d’opposer intrigues à intrigues auprès de son frère, pour l’empêcher de se donner à ses ennemis. Le grand appât offert à l'ambition étourdie du duc de Guyenne était la main de la fille du duc Charles, Marie de Bourgogne, et dans la folle assurance où la petite cour de Bordeaux était de ce mariage, on y disait tout haut, « qu’Anglois, Bourguignons, Bretons alloient courro sus au roi, et qu’on mettrait tant de lévriers à ses trousses qu’il ne saurait de quel côté fuir. » On ignorait que Charles le Téméraire ne songeait nullement à donner sa fille au jeune prince, et qu'à 1 exemple du roi, il trompait amis et ennemis dans 1 intérêt momentané de sa politique. Plusieurs mois se passèrent dans un jeu croisé de négociations menteuses, où de part et d'autre on cherchait à se duper avant d’en venir aux mains. Le moment était arrivé cependant où tout espoir de regagner son frère était perdu pour Louis XI, et le signal de la guerre qui devait embraser la France était attendu des bords de la Gironde, lorsque la nouvelle de la mort du duc de Guyenne vint tomber, comme un coup de foudre, sur les confédérés (24 mai 1472). La santé du prince, depuis assez longtemps défaillante, donnait de cette mort l'explication la plus naturelle ; mais l’événement servait trop bien les intérêts de

Louis XI pour ue lui être pas imputé. Il a mérité, par les autres crimes de sa vie, que 1 accusation de fratricide, quoique sans preuve, pèse sur sa mémoire.

Le duc de Bourgogne fut le premier à l’accréditer, et lorsqu au mépris de la trêve qu’il avait jurée, il se jeta sur les villes picardes qu’il était impatient de recouvrer, il accompagna les premières hostilités d'un manifeste, dans lequel il accusait formellement le roi d’avoir empoisonné son frère. Ce manifeste produisit peu d’effet ; les effroyables boucheries qui venaient de signaler la prise de Nesle parlaient plus haut que les imputations dirigées par un ennemi contre Louis XI. L'armée bourguignonne et son chef étaient devenus pour les peuples un objet d’exécratiou ; on se levait partout pour les combattre. C’était en Normandie que Charles devait se joindre aux troupes du duc de Bretagne; dans sa marche rapide pour gagner celte province, il arrive devant Beauvais, s’attendant à en trouver les portes ouvertes. La ville, en effet, sans autre garnison que quelques hommes d’armes fugitifs, arrivés de la veille, n’était point préparée à soutenir un siège. Mais telle était l’horreur inspirée par les cruautés de Charles le Téméraire, qu’à la vue des premières lances bourguignonnes, les habitants embrassèrent la courageuse résolution de fermer leurs portes et de se défendre. Seuls et sans secours, ils affrontèrent le premier choc de cette puissante armée de Bourgogne et les premières colères de son redoutable chef. I.a châsse de sainte Angadresme, patronne de la ville, ayant été solennellement promenée, tous

crurent à son assistance miraculeuse, et il n’y eut personne dont le cœur faillit devant le danger. Les femmes surtout se distinguèrent par leur merveilleuse intrépidité. « Elles montaient sur la muraille, dit dans son récit animé l’historien moderne des ducs de Bourgogne , pour apporter des traits, de la poudre et des munitions. Elles-mêmes roulaient de grosses pierres, et versaient l’eau chaude, la graisse fondue et l’huile bouillante sur la tête des assiégeants. » 11 y en eut une entre autres, appelée Jeanne Lainé, et immortalisée par la tradition sous le nom de Jeanne Hachette, qui, au plus fort de l’assaut, saisit, quoique sans armes, la bannière d’un Bourguignon, à l'instant où il la plantait sur la muraille. Cette bannière a été longtemps conservée , comme un trophée glorieux, dans une des églises de la ville. Cependant l’énergie de la population de Beauvais donna au roi le temps d’y envoyer des secours : Dammartin y jeta une vaillante élite d’hommes d’armes. Paris, Orléans même, mirent en mouvement leurs milices, et après vingt-quatre jours de siège, après un second assaut, plus sanglant et aussi inutile que le premier, Charles le Téméraire lâcha, en frémissant, sa proie (‘21 juillet 1472), et se retira en marquant sa route par d’affreux ravages. Louis XI qui , à l’occasion , savait récompenser, comme il savait punir, prodigua les témoignages de sa gratitude à la ville de Beauvais, aux femmes en particulier, et parmi elles à Jeanne Hachette. De son côté, il venait de ressaisir le duché d’Aquitaine, presque sans coup férir, et il avait poussé vainqueur en Bretagne jusqu'aux portes de Nantes.

Il fut impossible au duc François, ainsi attaqué au cœur de son duché, d’aller donner la main aux Bourguignons en Normandie; Charles le Téméraire fut bientôt réduit à quitter cette province, sans autre profit que celui d’y avoir pillé et brûlé quelques petites places, et les deux alliés se tinrent heureux d’accepter une trêve que le roi leur offrit (novembre 1 472). Louis, parmi les avantages qu’elle lui assurait, eut celui d’attirer à son service Odet d’Aydic, sire de Lescun, seigneur gascon, qui était l’âme des conseils du duc de Bretagne, et le célèbre historien, Philippe de Comines, politique trop avisé pour laisser plus longtemps sa fortune attachée à celle de Charles le Téméraire.

Dès ce moment, l’inquiète ambition de ce prince semble avoir oublié la France. Il a compris que, pour lutter avec succès contre la puissance compacte de Louis XI, sa domination étendue, mais 'trop éparse, a besoin de se cimenter et de se souder, pour ainsi dire, par de nouvelles acquisitions sur le Rhin et au pied des Alpes; c’est de ce côté que vont désormais se tourner ses regards; c’est là qu’il va chercher le complément de sa grandeur, et qu’il trouvera sa ruine. La querelle atroce, élevée entre le vieux duc Arnold et son fils Adolphe lui fournit l’occasion de s’approprier la Gueldre, avec le comté de Zutphen, et de faire un pas de plus vers la possession entière du cours du Rhin (1473). A cet acte d’insigne violence en succède un autre non moins criant : le duc Nicolas de Lorraine venait de mourir, et l’héritière du duché, Yolande d’Anjou, une des filles du roi René,

avait cédé ses droits à son fils René, comte de Vaudemont. Sans autre motif que celui de s’arrondir par l’envahissement de la Lorraine, le duc de Bourgogne s’empare de la personne de ce jeune prince, et ne le relâche que lorsqu’il voit que le roi de France et l’Empereur, chacun de leur côté, s’apprêtent à l’y contraindre. Mais il s’est assuré quatre des places fortes du duché, avec le passage libre en tout temps pour ses troupes; nouvelle étape vers le but où s’achemine son ambition. Dans le vaste plan qu’il a conçu, la restauration de l’ancien royaume des deux Bourgognes, depuis les bouches du Rhin jusqu’à celles du Rhône, lui doit servir de marchepied pour monter sur le trône impérial, et déjà il est entré en négociation avec l’empereur Frédéric III pour en obtenir un titre qui réponde à la réalité de sa puissance. Frédéric III, avide et besoigneux, s’était laissé leurrer par la promesse décevante de la main de Marie de Bourgogne pour son fils l’archiduc Maximilien, et il s’était engagé à venir à Trêves pour y investir le grand-duc d’Occident de la royauté, et assister à son couronnement. L’entrevue eut lieu, comme il était convenu, à la Saint-Michel de l’année 1473, mais elle n’eut pour résultat que de prouver ce que dit Comines, « combien c’est folie à deux grands princjs de s’entrevoir. » Le duc Charles ne sut faire plier ni son fastueux orgueil, ni l’exagération hautaine de ses prétentions devant la majesté titulaire d’un empereur pauvre et petitement accompagné; il lui laissa soupçonner, en outre, que l’offre de la main de sa fille n’avait rien de sincère, et Frédéric III ne songea plus

dès lors qu’à jouer celui qui voulait le jouer luimême. Le jour du couronnement avait été fixé; les ornements royaux, sceptre, manteau, couronne, étaient exposés et les deux trônes préparés dans la cathédrale de Trêves; l’avant- veille de la cérémonie, l'empereur monta furtivement dans une barque et gagna Cologne, abandonnant le duc de Bourgogne à toutes les colères de l’ambition déçue. La main de Louis XI était dans cet échec si imprévu et si habilement ménagé à son ennemi.

Charles le Téméraire n’en devint que plus ardent à poursuivre ses desseins sur l’Allemagne, et avant la fin de l’année, il alla se montrer aux villes d’Alsace, qui n’étaient qu’à titre de gages entre ses mains, avec les volontés inflexibles d'un maître absolu. Il fit plus, et dans une solennelle assemblée des États de la duché et de la comté de Bourgogne tenue à Dijon, il ne craignit pas de trahir le secret de ses ambitieuses espérances. Les députés des cantons suisses, venus pour lui apporter leurs doléances contre les empiétements tyranniques de ses agents, entendirent, pour toute réponse, la superbe harangue dans laquelle il accusait les rois de France d’avoir défait l’ancien royaume de Bourgogne, et annonçait qu’il gardait en lui des desseins qu’il* n’appartenait qu’à lui de savoir, mais (pie l’avenir ferait connaître (janvier 1474). Traiter les Suisses avec ce mépris était chez le duc Charles un étrange aveuglement; c’était les donner pour alliés contre lui à la maison d’Autriche, leur ennemie séculaire, c’était faire de ces belliqueux montagnards les soldats de Louis XL II y avait quelque temps

déjà que le bernois Diesbach agitait les cantons au profit de ce prince : un traité fut signé alors à Paris, par lequel six mille Suisses s’engageaient au service de la France. Le roi, du reste, tout en attisant les passions qui, dans les pays des Alpes et du Rhin, s’enflammaient contre le duc de Bourgogne, affectait la fidélité la plus grande à observer la trêve conclue avec lui : son attention semblait être tout entière aux affaires du midi de sou royaume. Il venait d’en finir avec le chef de cette puissante maison d’Arrnagnac, qui se croyait tout permis pour maintenir au pied des Pyrénées sa factieuse indépendance. Lectoure avait été prise, et le comte, quoique ayant capitulé, avait été mis à mort. Un autre plus grave embarras était survenu à Louis dans ces mêmes contrées : le vieux roi d’Aragon, Jean II, lui redemandait, les armes à la main, le Roussillon et la Cerdagne, qu’il lui avait engagés, et après quelques mois d’une guerre sans honneur pour les Français, on en était venu à une transaction qui devait rendre au roi de France son argent et à l’Aragonais ses provinces. Louis XI, enfin, avait eu à appesantir encore une fois lajustice royale sur l’incorrigible duc d’Alençon, toujours mêlé aux trames qui s’ourdissaient contre l’État. Ce misérable prince, frappé d’un second arrêt de mort par le Parlement, dut s estimer heureux d’achever ses jours en prison.

Le moment était arrivé où l’événement allait justifier la politique que le roi suivait depuis deux ans avec le duc de Bourgogne. « Il ne pensoit, dit Comines, pouvoir mieux se venger de Charles, que de

le laisser se heurter contre les Allemagnes, chose plus grande et plus puissante qu’on ne saurait dire. » La ville de Brisach, siège du gouverneur bourguignon en Alsace, Pierre deHagenbach, donna le signal de la révolte; Hagenbach paya de sa tête ses monstrueux excès, et les villes rhénanes rentrèrent aux mains de leur possesseur, le duc Sigismond d’Autriche (avrilmai 1474). L’échec était grave pour la superbe domination de Charles le Téméraire; il crut le réparer et frapper un coup d’éclat en Allemagne, en rétablissant dans ses États l'électeur de Cologne, chassé par ses sujets. A la tête d’une puissante armée, qui comptait dans ses rangs trois mille archers d’Angleterre, il alla mettre le siège devant Neuss, la plus forte place de l’électorat. 11 se flattait, avec l’immense supériorité de ses forces, d’enlever la ville en quelques jours : il y fut retenu onze mois (juillet 1474 à juin 1475). Selon l’expression de Comines, « Dieu lui avoit troublé le sens et l’entendement, » et, au lieu de courir là où l’appelait le premier de ses intérêts, au lieu d’aller donner la main à Édouard IV, qui s’apprêtait à passer la mer pour envahir la France, il s’obstina, avec un aveugle acharnement, devant Neuss qu'il ne prit pas. Allemands, Suisses, Lorrains, accourur.-nt par milliers, et avec eux l’Empereur, pour secourir la ville assiégée; tant le nom du Téméraire inspirait de crainte et d’horreur! Et lorsque forcé de lever le siège, il se rendit à Calais, pour s’y réunir au roi d’Angleterre, ce fut en vaincu, avec une escorte, au lieu d’armée, qu'il se présenta devant le prince qu’il avait convié au partagé de la France. Édouard, qui

ne s’était lancé dans l’entreprise que sur l’assurance d’y être aidé de toute la puissance de Bourgogne, s’indigna d avoir été trompé de la sorte, et tout en se portant en avant, il prêta volontiers l’oreille aux propositions qui lui furent apportées de la part du roi de France (août 1475).

Nous retrouvons ici Louis XI, tel que nous l’avons vu à Péronne, plus disposé, en face de l’ennemi, à négocier qu’à combattre. Malgré toutes les habiles précautions de sa politique, il n'apprit pas sans un grand trouble le débarquement d’Édouard à Calais. S’il avait su mettre de grosses affaires sur les bras de Charles le Téméraire, il avait aussi les siennes. Il savait le duc de Bretagne toujours anglais dans le coeur, le duc de Bourbon nourrissant contre lui des projets hostiles, le duc de Nemours n’aspirant qu’à venger son cousin le comte d’Armagnac, le connétable de Saint-Pol enfin, traître envers lui et traître envers le duc de Bourgogne, cherchant un abri contre leur commune vengeance dans le triomphe des Anglais. Sa situation était critique, et Comines, devenu à son service le sire d’Argenton, le représente dans son manoir de Compiègne livré à une agitation qui ne lui était pas ordinaire. 11 apprend cependant que la disette et le mécontentement commencent à se mettre dans l’armée ennemie, et que ni Édouard, ni la plupart de ses officiers ne semblent animés d’une grande ardeur de conquête. La pensée lui vient alors de revêtir un valet intelligent de la livrée respectée des hérauts d’armes, et c’est lui qu’il charge d’aller sonder les dispositions du roi et des seigneurs d’Angleterre.

bkk HISTOIRE DE FRANCE.

Il ne tarda pas à être informé par cet adroit messager que le monarque anglais ne se souciait guère plus que lui des hasards d une bataille, et que tout s’accommoderait aisément entre eux avec de l’argent. Dès le lendemain des négociations s’ouvrirent, et les ambassadeurs d’Édouard, après avoir réclamé pour la forme la couronne de France, et puis la Normandie et la Guyenne, finirent par se contenter de soixantequinze mille écus d’or payés comptant à leur roi, et d’une pension annuelle de cinquante mille. A ce prix, une trêve de sept ans était conclue entre l'Angleterre et la France. Les deux rois, dans une entrevue amicale qu'ils eurent à Piequigny (août 1475) confirmèrent par leurs serments le traité qu’ils venaient de conclure, et Louis, en comblant de pensions et de riches présents les seigneurs anglais, s’assura de leur soin à entretenir les dispositions pacifiques de leur maître. Il était assez fort pour faire repasser autrement la mer à Édouard IV; les rois ses aïeux ou ses descendants auraient mieux aimé se mettçe aux champs que de laisser dire qu’ils payaient tribut au roi d’Angleterre; mais où il trouvait son profit, Louis XI regardait peu à l’honneur, et il ne se tint humilié ni de ce tribut, ni de l’abdication qu’il sembla faire de la dignité royale, en consentant à ne recevoir d Édouard d’autre titre que celui « de notre cousin le prince Louis de France. »

Charles le Téméraire s’emporta jusqu’à la rage contre l’abandon où le laissait le monarque anglais ; il s’attendait à avoir à porter seul tout le fardeau de la guerre contre la France : le roi cependant s’em-

pressa de renouveler la trêve des années précédentes (13 sept. 1475). On a quelque lieu de s’étonner de le voir faire à son adversaire affaibli des conditions si favorables. Peut-on supposer qu’il voulût par là lui ouvrir une voie plus facile pour se jeter à corps perdu dans ses folles entreprises contre la Lorraine et les Suisses? Ou plutôt, dans une des furieuses impatiences de son génie malfaisant, cherchait-il seulement à obtenir à tout prix que Charles lui livrât la grande victime sur laquelle il était résolu à faire tomber sa vengeance longtemps suspendue? Ce qu’il y a de certain, c’est que la tête du comte de Saint- Pol fut comme le gage sanglant de l’accord momentané des deux ennemis. « J’ai besoin, en mes grandes affaires, d’une aussi bonne tête que la vôtre, » lui avait écrit le roi, afin de l’attirer sous sa main, quelques jours avant la signature de la trêve. Saint-Pol comprit sans doute le sens caché de l’atroce jeu de mots et aima mieux se remettre au pouvoir du duc de Bourgogne qu’en celui de Louis XI, quoiqu’il ne l’eût guère moins offensé. Charles parut d’abord justifier sa confiance; tout courroucé qu’il fût contre lui, il hésita deux mois à livrer à une mort assurée son serviteur et son ami d’autrefois. Ses scrupules s’évanouirent à la fin devant les calculs de l’ambition, et la personne du connétable fut échangée contre les lettres du roi qui autorisaient le duc à se saisir de Nancy et de la Lorraine (24 novembre). Le procès du comte de Saint-Pol fut entamé aussitôt devant le Parlement, et il lui fut impossible de nier aucune des trahisons dont la longue liste fut déroulée devant ses Il 35

juges. L’arrêt rendu contre lui le déclara coupable de lèse-majesté et privé à ce titre de l’office de connétable de France, et le condamna à être décapité sur la place de Grève (19 décembre 1475). « Priez pour moi, recommandez mon âme à Dieu, » cria-t-il au peuple, à l’instant de son supplice ; mais le peuple lui témoigna peu de pitié ; trop de méfaits avaient noirci sa vie. Naguère on avait vu tomber sous la dague d’un archer le chef de la fameuse maison d’Armagnac; on voyait alors périr par la main du bourreau un prince de cette grande race des Luxembourg, qui avait donné trois empereurs à l’Allemagne. Quelle tête pouvait se flatter désormais d’être assez haute pour échapper à la terrible justice de Louis XI?

Pendant qu’il assouvissait ainsi sa vengeance, et recueillait en Picardie et en Artois les riches dépouilles de sa victime, le duc de Bourgogne, maître de la Lorraine que le roi avait abandonnée à ses armes, entrait triomphalement à Nancy, et forçant 6on naturel dans l’intérêt de sa politique, annonçait aux États de la province qu'il leur serait bon prince, les gouvernerait en toute justice, et ferait de leur capitale sa résidence souveraine (18 décembre 1475). Nancy, en effet, était merveilleusement située entre ses possessions du nord et celles qu’il se croyait au moment d’y ajouter. Assuré de la maison de Savoie, dont il tenait, suivant Comines, le bien comme le sien propre, engagé avec le roi René dans une négociation secrète pour la cession de la Provence, réconcilié avec l’Empereur, à qui il avait promis de nouveau sa fille pour l'archiduc, il pouvait, sans trop de présomption se flatter que

bientôt de l’embouchure du Rhin à celle du Rhône, « il iroit toujours sur sa terre. » Il ne lui fallait qu’un peu de patience pour laisser mûrir les fruitsplacés sous sa main. Ce fut l’heure cependant qu’il choisit pour mettre toute sa fortune au hasard d’une guerre insensée contre les ligues suisses. Il avait trouvé devant lui plusieurs milliers de ces intrépides paysans dans l’armée venue au secours de Neuss ; c 'étaient eux qui, l’année précédente, à Iléricourt, avaient été les principaux auteurs du sanglant affront infligé aux bannières réunies de Bourgogne et de Savoie; enfin, dans ce temps même, ils guerroyaient avec avantage contre Jacques de Savoie, comte de Romont , un des alliés de Charles le Téméraire. C’était plus qu’il n'en fallait pour déchaîner contre eux toutes les colères de cette âme implacable; quoiqu’on fût au cœur de l’hiver, il annonça la résolution d’aller les châtier dans leurs montagnes.

Les sages conseils ne lui manquèrent pas pour le dissuader, encore que timidement, de cette guerre sans profit; mais il y avait déjà longtemps qu’il « n’usoit plus de conseil d’homme, mais du sien propre. » Louis XI, alarmé pour les Suisses, qu’en dépit de ses engagements il n'entendait pas secourir, fit valoir luimême auprès de Charles les raisons les plus convaincantes pour le détourner de l’entreprise; il ne fit que l’y pousser davantage. Les Suisses, délaissés par la politique cauteleuse du roi de France, et effrayés du poids de toute la puissance de Bourgogne qui allait les écraser, humilièrent leur orgueil devant celui de leur redoutable ennemi pour conjurer l’orage qui les

menaçait. Leurs députés, à genoux, lui offrirent toutes les satisfactions, celle même de s’allier à lui contre le roi qui les abandonnait, lis lui représentèrent en même temps la pauvreté de leur pays, qui contenait moins d’or et d’argent qu'il n’y en avait aux éperons et aux mors des chevaux de l’armée bourguignonne. Tout fut inutile : leurs soumissions furent repoussées, et il ne leur resta plus qu’à se défendre.

ils avaient mis une garnison de huit cents hommes dans le château de Granson. sur les bords du lac de Neufchâtel : ces braves gens, après une résistance héroïque, se laissèrent tromper par une capitulation mensongère, et furent tous massacrés ou noyés dans le lac par leur farouche ennemi. Ce fut sur le théâtre même de cette horrible exécution que leurs compagnons d’armes vinrent les venger. Le duc de Bourgogne, avec sa gendarmerie, ses auxiliaires de Savoie et de Piémont et sa puissante artillerie, s’était posté sur les hauteurs qui dominent le lac, et il eût pu y attendre l'ennemi avec des chances à peu près assurées de la victoire. Mais, dans son stupide orgueil, il ne voulut pas laissera des paysans l'honneur de l’attaquer, et quitta sa forte position pour marcher au-devant d’eux dans une plaine longue et étroite. Là, tout d’abord, les charges impétueuses de la gendarmerie bourguignonne vinrent se briser contre le rempart de fer que leur opposèrent les énormes hallebardes des gens de Schwitz, de Soleure, de Berne et de Fribourg. Hommes et chevaux reculèrent en désordre, et ce désordre devint une déroute lorsque, par derrière retentirent soudainement les sons des

deux trompes formidables qu’on appelait le taureau dUri et la vache d’Unterwalden. Charles, livré à tous les transports d’une rage impuissante, s'efforce en vain d’arrêter la fuite de son armée; il y est entraîné lui-même, et abandonne aux vainqueurs, avec son camp, tous les trésors de la maison de Bourgogne, qu’il traînait à sa suite pour en faire aux yeux des peuples un fastueux étalage. Sa chapelle, sa vaisselle d’or et d’argent, ses pierreries, les plus précieuses que l'Orient eût jamais envoyées à l Europe, son pavillon, avec le splendide ameublement et les tapisseries d'Arras qui le décoraient, toutes ces incalculables richesses, objet de l’envie des rois, furent ramassées « par de pauvres gens qui ne se doutoient point des biens qu’ils avoient en leurs mains. » On les vit vendre au prix de quelques florins les plus beaux diamants qui ornent aujourd’hui les couronnes royales (2 mars 1476).

Louis XL qui était allé s’établir à Lyon pour suivre de plus près le cours des événements, triompha en apprenant l’issue de la bataille, et, selon le vœu qu'il en avait formé, il se rendit incontinent en pèlerinage à Notre-Dame du Puy, pour remercier Dieu de cette faveur signalée de la fortune. Le duc Charles, de son côté, était tombé dans un état de corps et d’âme qui faisait craindre pour sa raison. Il se releva au bout de quinze jours, ne respirant que vengeance. La déroute de Granson avait dépouillé aux yeux de l’Europe le grand-duc d’Occident de son prestige, mais, en réalité, elle avait peu diminué ses forces; trois mois lui suffirent pour lever une armée plus nombreuse que celle avec laquelle il venait d’être vaincu,

et ce fut à la tète de trente mille combattants qu’il se remit en marche pour écraser les Bernois, objet principal de sa haine. Arrêté devant la petite ville de Morat, que défendait le vaillant Bubenberg et qu’il ne put prendre après trois assauts, il ne tarda pas à voir l’armée des ligues suisses qui, avec la chevalerie de Souabe, les milices d Alsace et le jeune duc René de Lorraine, qu’il avait dépouillé, lui venait présenter la bataille (20 juin 1476). Granson ! Granson! était leur cri de guerre, et ce furent eux cette fois qui se portèrent en avant pour assaillir les lignes ennemies. Ils y trouvèrent une ferme résistance, et la mêlée fut sanglante et indécise jusqu'au moment où le chef bernois Hans de Hallwyl, qui avait tourné les retranchements bourguignons, força le camp par derrière. De rudes coups furent encore portés de part et d’autre ; la gendarmerie de Charles le Téméraire et ses mercenaires italiens lavèrent noblementleur honneurentacbé à Granson; mais tout ce que purent les plus braves de ses capitaines fut de se faire tuer les uns après les autres autour de sa bannière. Cette bannière fut à la fin abattue elle-même, malgré les efforts désespérés du duc, et dès lors la lutte se changea en un carnage effroyable. Plus de huit mille cadavres jonchaient le camp envahi par les Suisses ; on les jeta dans la chaux vive, et les ossements, à demi consumés, furent entassés quatre ans après dans une chapelle qui prit le nom d’ossuaire des Bourguignons. On eût pu appeler ce monument lé tombeau de la maison de Bourgogne.

Au lendemain de ce désastre, Charles le Téméraire

semble n’avoir rien perdu de l’indomptable obstination de son caractère. Il se roidit de toute sa force contre la mauvaise fortune et ne songe qu'à associer ses sujets aux résolutions extrêmes de son désespoir. Il a convoqué à Salins les États de la Franche-Comté, et plus impérieux que jamais, il exige d’eux, avec le quart de leur avoir, leur contingent dans une nouvelle armée de quarante mille gommes ; ils lui répondent en consentant à armer trois millo soldats pour la défense de la province. Les États de la duché vont plus loin : enhardis contre lui par son éloignement, ils refusent sans ménagement leur sang et leur or pour une guerre qui ne peut être menée à bonne lin. La Flandre enfin et le Brabant, à la loyauté desquels il a fait un appel suprême, se renferment strictement dans les termes de leur devoir féodal, et lui promettent, s’il est enveloppé par les Suisses et les Allemands, de marcher à sa délivrance. Ainsi délaissé de ses peuples, dont il a lassé le dévouement, le malheureux prince reconnaît la main de Dieu qui s'appesantit sur lui : un sombre abattement succède en son âme à l’exaltation fiévreuse qui le soutenait, et il ne sait plus que s’aller enfermer seul et inaccessible à tous les regards dans le vieux château de la Rivière, près do Joux, au fond d’une des gorges les plus âpres du Jura. Deux mois entiers il demeure dans cette solitude, sans que rien le puisse tirer de la morne apathie où il est plongé. Pour qu’il sorte do son immobilité, il faut que le bruit lui arrive des conquêtes que le duc René a faites en Lorraine, et de l’entrée de ce prinoe à Nancy où il a été reçu en triomphe. Charles, à ce coup, s’est

souvenu que cette ville était la capitale qu’il destinait à son royaume de Bourgogne, et il fait une sorte d’effort convulsif pour la ressaisir. Avec quelques milliers d'hommes qu’il a rassemblés en un camp autour de sa retraite, il marche vers la Lorraine, et, sans rencontrer d’ennemi sur son passage, s’avance jusqu’aux portes de Nancy, qu’il tâche vainement de se faire ouvrir (22 octobre 1476). Le duc René avait quitté la ville, mais en y laissant une vaillante garnison pour la défendre, jusqu’à ce qu’il eût ramené les secours qu’il allait chercher en Suisse et en Allemagne. Le souvenir de ses bons services à Morat et plus encore l’argent de France enrôlèrent huit mille Suisses sous la bannière du jeune prince; la Souabe, l’Alsace, la France lui fournirent un nombre égal de combattants, et avec cette armée, grossie de sa fidèle chevalerie de Lorraine, il alla chercher les Bourguignons sous les murs de sa capitale assiégée. Quoique serrés de près et affamés, les habitants et la garnison de Nancy avaient tenu avec une opiniâtreté égale à celle de leur terrible ennemi. S’ils souffraient, le camp bourguignon souffrait bien davantage encore; les opérations du siège se poursuivaient par un hiver d’une rigueur sans exemple, et quatre cents hommes étaient morts gelés en une seule nuit.

A l’approche des forces supérieures du duc de Lorraine, Charles le Téméraire, s’il n’eût eu l’esprit plus que jamais fermé aux conseils de la raison, se fût retiré par Pont-à-Mousson derrière la Moselle; mais, livré à cet aveuglement que Dieu envoie à ceux qu’il veut perdre, il ne se borna jais à rejeter avec

une dureté méprisante les sages avis du comte de Chimay ; il alla jusqu’à ne tenir nul compte de la défection menaçante du condottière napolitain Campo Basso, et avec quatre mille hommes exténués par le froid et la fatigue, il ordonna, le 4 janvier 1477, pour le soir l’assaut de la ville et pour le lendemain la bataille. L’assaut fut repoussé, et la bataille s’engagea sans aucune chance de succès pour lui. Sa petite armée ne tarda pas à être enveloppée de toutes parts, et il ne lui resta plus qu’à faire, de sa personne, au milieu des bataillons suisses, une charge désespérée. Comme il s'armait dès le matin , le lion d’or qui formait le cimier de son casque était tombé : « Hoc est signum Dei, » avait-il dit tristement; il se sentait au bout de sa destinée. La journée, en effet, n’était pas achevée, que le duc de Lorraine n’avait plus d’ennemi devant lui, et entrait victorieux dans sa capitale. Cependant on ignorait ce qu’était devenu Monsieur de Bourgogne : on ne le trouvait ni parmi les prisonniers, ni parmi les morts. Ce fut seulement trois jours après la bataille, qu’on découvrit au bord d’un étang, un cadavre mutilé et à demi enfoncé dans la glace; « c’était ce qui restait du grand-duc d’Occident. » Lejeune vainqueur ne put se défendre d’une tristesse profonde au milieu de son triomphe : comment voir sans émotion finir si tragiquement une si haute fortune ? Il fit faire à l’illustre mort de pompeuses funérailles, et mena lui-même le deuil : « Beau cousin, dit-il, eu lui prenant la main sous le drap funéraire, lorsqu'il lui vint jeter l’eau bénite, Dieu ait votre âme ! Vous nous avez fai t moult mauxetdouleurs! »

Ainsi finit, par les excès d’une ambition sans frein et sans règle, cette seconde maison de Bourgogne, qui , selon l’expression de Comines, « tant avoit été riche, glorieuse et honorée de près et de loin. » C’était aux faibles mains d’une femme que passait l’héritage si difficile à défendre de cette puissance mal cimentée, et jetée entre la France et l’Allemagne pour devenir l’objet de leurs débats sanglants. Nous allons voir Louis XI, maître un moment de s’en assurer la possession entière, en laisser échapper la plus belle part, pour n’avoir pas su , lui non plus, gouverner sagement sa fortune. Nous allons voir, dans un jour plus que jamais manifeste, les vices de sa politique, toujours si double et si embrouillée, que, comme on a très-bien dit1, « il n’avait jamais une volonté com- « plète et ne marchait droit vers aucun but assuré. »

II était dans son château dePlessis-lez-Tours, lorsque lui arriva, le 9 janvier au matin, la nouvelle de la bataille de Nancy. Il y avait quelque temps déjà que, pour le besoin do ses affaires si compliquées et si nombreuses, il avait ordonné que, sur toutes les routes, il y eût, de quatre lieues en quatre lieues environ, « des maîtres assermentés tenant chevaux courants pour le service du roi. » C’était le commencementde la moderne institution des postes, et Louis XI y gagnait d’êtro informé de tous les événements de quelque importance avec une promptitude alors sans exemple. 11 ne savait encore son ennemi que battu ; il le sut mort le lendemain , lorsqu’un messager du

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