‹ Histoire de FranceChapitre 14 sur 67 · M. Lémontey · texte numérisé non relu

M. Lémontey

juillet 1716 pour la Haye, sous le prétexte d'y acheter quelques livres rares, et pendant la nuit il s’aboucha avec le comte Stanliope, premier ministre «le George I", alors de passage en cette ville. Leur entrevue eut pour résultat, six mois après, le fameux traité delà triple alliance entre la France, la Grande-Bretagne et les Provinces-Unies (4 janvier 1717). Il en coûta, hâtons -nous de le dire, quelque chose à l’honneur français; il fallut bannir les jacobites du royaume, et ordonner au Prétendant de chercher un asile au delà des Alpes; il fallut consommer, par la destruction du canal de Mardyck, le sacrifice humiliant des fortifications de Dunkerque; il fallut nonseulement laisser au monarque anglais le titre, depuis trois cents ans usurpé, de roi de France, mais consentir à y renoncer pour Louis XV, et ne désigner ce prince que sous le nom de roi très-chrétien. On a peutêtre eu raison de dire qu’un gentilhomme n’eùt pas signé ce traité. Mais Dubois songea avant tout à l’uti le, et le traité fut pour lui tout entier dans le premier article, qui garantissait l’ordre de succession aux couronnes de France et d'Angleterre, tel qu’il avait été réglé à Utrecht. Il y aurait lieu de flétrir, moins chez Dubois que chez son maître, l’égoïsme de cette transaction, si elle eût eu pour unique but et pour unique efTet d’assurer la position du régent au prix de tant de concessions faites à la Grande-Bretagne. Mais on en a vu assez de ce que rêvait Alberoni, pour comprendre que le traité de la triple alliance était une victoire remportée sur la politique perturbatrice du ministre espagnol, au profit de la paix européenne. Lesévéne-

inents qui vont suivre montreront tous les périls qu’eût courus la France associée aux folles aventures où l'Espagne fut lancée par Élisabetli Farnèse et Alberoni, tout ce qu il y eut de sensé et d’utile dans la voie contraire où les négociations de Dubois engagèrent le gouvernement de la régence.

Du moment qu’Alberoni avait vu ses avances définitivement repoussées par le cabinet britannique, sans renoncer au but qu’il poursuivait, il avait cherché d’autres moyens de l’atteindre. Ourdir en France une vaste intrigue pour renverser le pouvoir du régent, combiner un plan mieux entendu de soulèvement jacobite en Angleterre, préparer une puissante flotte pour jeter en Italie une armée espagnole, était le triple projet qui occupait son remuant génie. Le vieux corps de la monarchie castillane sembla se ranimer sous la main énergique de cet aventurier, dont l’obscure origine avait disparu sous l'éclat de la pourpre romaine. Il sut trouver de l’argent pour construire des vaisseaux et lever des soldats, et ne demanda bientôt plus à l’impatience de Philippe V et d’Élisabeth Farnèse que deux ans de paix pour être en mesure de réaliser tous leurs desseins. Le champion qu'il destinait à la cause de Jacques III était un des hommes de guerre de ce temps les plus redoutables, le roi de Suède Charles XII, qui, après avoir perdu une partie de ses Etats dans sa lutte avec le czar Pierre, était tout prêt, en chevalier errant, à abandonner de nouveau son royaume à l’invasion ennemie, pour tenter la restauration des Stuarts. Alberoni avait promis de tirer du trésor espagnol un

million de livres pour solder l’illustre condottière. Chose bizarre! le vainqueur de Charles XII avait consenti à s’unir à lui dans cette sorte de croisade en laveur des droits d’une dynastie dépossédée. Le czar. qui était venu étonner Paris de sa grandeur barbare, sans pouvoir attirer le régent dans son alliance, s’était engagé à attaquer l’empereur en Allemagne avec cent cinquante mille Moscovites, pendant que le roi de Suède débarquerait en Angleterre. Contre la France, ou plutôt contre le régent, Albéroni ne doutait, pas plus que son maître, d’un succès facile, dès qu il plairait à celui-ci de revendiquer ses droits; il savait une partie des principaux seigneurs, que leur intérêt avait donnés au duc d’Orléans, disposés en faveur du roi d’Espagne; Saint-Simon lui-même avait franchement confessé au régent qu’au cas de la mort de Louis XV, Philippe V serait pour lui le roi de France. Les embarras, que chaque jour apportait au faible gouvernement de la régence, s’aggravaient d’ailleurs au point de faire tout naturellement croire au delà des Pyrénées qu on aurait peu de peine à le renverser.

Ces embarras étaient de plus d’un genre. Le trouble avait recommencé dans 1 Église! Le duc d'Orléans, en faisant cesser la persécution contre les jansénistes, n’availpas entendu se joindre àeux contre leurs adversaires; tolérant par indifférence, il attendait des uns et des autres de ne point ajouter de nouveaux soucis à ceux que lui donnait le gouvernement. C’était mal connaître l’esprit de parti porté dans la religion. Les jansénistes, longtemps opprimés, aspiraient à une

revanche complète pour leurs doctrines et pour leurs passions; le cardinal de Noailles et d’Aguesseau, devenu chancelier par la mort de Voysin, étaient pour eux auprès du régent des ainis sûrs, quoique un peu timides, et les zélés de la secte se flattaient de les entraîner tou s deux plus loin qu'ils ne fussent allés par eux mêmes. Ce fut de la Sorbonne que partit le signal des hostilités : la majorité des docteurs déclara le 2 décembre 1715 avoir subi par force et non accepté de son plein gré la constitution Unigenitus ; vingt-cinq évêques protestèrent y avoir donné une adhésion relative et non absolue; le Parlement enfin, sans rétracter la sienne, étendit beaucoup les réserves, puisées dans la tradition gallicane, qu'il avait jointes à l’enregistrement. La guerre théologique était rallumée. Le régent mit aussitôt tous ses soins à l’étouffer, et il fut curieux de le voir présider en personne, au Palais-Koyal, une suite de. conférences ouvertes entre les docteurs jansénistes et molinistes, afin de les amener à une transaction, fsa bonne volonté y échoua. Clément XI se refusa à toute altération des termes de la bulle, et un grand coup de parti fut alors imaginé par les meneurs du jansénisme pour faire sortir le cardinal deNoailles de la conduite mesurée qu’il avait tenue jusqu’à ce moment. Une procession solennelle de curés et de docteurs se rendit à l’archevêché pour le supplier de n’accepter à aucun prix la Constitution (janvier 1717). Quatre de ses collègues dans l’épiscopat lui donnèrent peu après le funeste exemple d’oser davantage : accompagnés d’un notaire, ils allèrent déposer en Sorbonne leur appel de la bulle au futur

concile (5 mars). Le récent mécontent renvoya de Paris les quatre appelants, et défendit de rien publier désormais sur la Constitution. 11 ne fut point obéi. Rome ne pouvait se taire devant l opposition si solennellement proclamée des prélats réfractaires; les appelants furent condamnés comme hérétiques et schismatiques, et l'acceptation de la bulle commandée à tous les fidèles sous peine d’excommunication (août 1718). Le cardinal de Noailles, poussé dans les extrêmes par sa faiblesse même, choisit ce moment pour se joindre aux appelants et se démettre de la présidence du conseil de conscience. Il n’était plus possible au duc d’Orléans, quelque indifférent qu'il fût au fond du débat théologique, de garder dorénavant le milieu où il avait essayé de se tenir entre les deux partis qui divisaient l’Église. Le dernier expédient auquel il recourut pour rétablir entre eux la paix fut une nouvelle injonction de silence faite pour une année aux uns et aux autres. On est tenté de placer ici le mot de Tacite : « Comme s’il était possible aux hommes d’oublier aussi bien que de se taire. »

Ce n était pas seulement sur les affaires religieuses, c’était sur d’autres questions de moindre importance, mais débattues avec tout autant de chaleur, qu’avait recommencé la vieille lutte entre le Parlement et le pouvoir de la couronne. Le duc de Saint-Simon était enfin parvenu à intéresser le régent dans cette querelle du bonnet, qui fut, avec sa haine contre les légitimés, la préoccupation dominante de sa vie politique. L’objet du débat était de savoir si le premier président devait porter sa main à son bonnet, en signe de

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respect, lorsqu il demandait le suffrage des ducs et pairs. Le duc d’Orléans, pour prévenir un acte de violence médité par ceux-ci contre les magistrats, avait fait rendre par le conseil un arrêt favorable à leurs prétenlions. Une tempête élevée dans la grand’chambre le força à revenir sur cette décision aussi promptement qu'il l avait prise. Il fallut aux ducs et pairs vaincus une autre satisfaction : ils se joignirent au duc de Bourbon, qui, avec son frère le comte de Charolais et son cousin le prince de Conti, poursuivait le régent de ses obsessions furieuses, pour obtenir que les légitimés fussent dépouillés de leur titre de princes du sang. Le duc du Maine, avec sa pusillanimité, et le comte de Toulouse, avec son absence de toute ambition, eussent peut-être cédé le terrain à M. le Duc. Mais la tante de ce dernier prince, la duchesse du Maine, qui régnait en déesse à Sceaux, au milieu d une petite cour de beaux esprits, avait déclaré que « lorsqu’on avait une fois été reconnu habile à succéder à la couronne, il fallait, plutôt que de se laisser arracher ce droit, mettre le feu au milieu et aux quatre coins du royaume. » Et tout ce qu’elle pouvait, elle le faisait pour allumer cet incendie. Elle parvint à ameuter contre le corps privilégié des ducs et pairs un nombre considérable de gentilshommes, non déeorés de la pairie, qui s’assemblèrent à Paris et rédigèrent une protestation, où ils établissaient que le jugement des princes de la maison royale nappartenait qu’au roi majeur ou aux États généraux. Le régent répondit ù cette attaque en usant sans retard de la prérogative qui lui était déniée, et déclarant les

deux légitimés déchus à la fois de leur qualité de princes du sang et de leur droit de succession à la couronne (1rr juillet 1717). Le Parlement enregistra cette décision; soixante voix contre cent y maintinrent toutefois les droits des légitimés. Ce n’était plus là l’unanimité qui avait proclamé la régence.

Mais alors, comme dans tous les temps, les finances étaient le champ de bataille sur lequel les magistrats attendaient le gouvernement pour s’attaquera lui avec avantage. Le duc d'Orléans, ne trouvant chez Noailles, pour remplir le trésor vide, qu’un impuissant attachement aux traditions du passé, s’était déterminé à donner à Law une part directe dans la gestion financière du royaume. Le même jour vit la disgrâce de d’Aguesseau, prévenu de trop de complaisance pour les prétentions parlementaires, et celle du duc de Noailles, qui refusait de se donner dans l’habile Écossais un coopérateur mieux écouté qu il ne le serait désormais lui-même (28 janvier 1718). Law toutefois dut se contenter de la souveraine influence, sans titre, ni rang : il était protestant. Le double héritage de d’Aguesseau et de Noailles passa au lieutenant de police d'Argenson, magistrat actif et vigilant, doué d’une ferme intelligence et d’un ferme courage, ayant désappris les scrupules de la légalité dans les fonctions qu’il quittait, adversaire tel qu il le fallait pour montrer un front intrépide au Parlement, contre lequel il avait amassé de vieilles rancunes. Son accord avec Law ne devait pas être long. Il parut cependant entrer dans l’absolue confiance que le régent témoignait à l’étranger. Law n’avait pas seulement justifié cette

confiance par le succès de sa banque, qui, fondée avec un capital de moins de six millions, avait rendu un service éminent au public par la mise en circulation d’un papier, à toute heure échangeable contre une monnaie d'un titre et d’un poids exempts de toute variation; sa situation venait de grandir encore par la concession qui lui avait été faite du privilège de la Compagnie d'Occident, avec le commerce exclusif des castors du Canada et la propriété à peu près entière du vaste territoire de la Louisiane. Un capital de cent millions de livres avait été souscrit, à sa voix, pour la colonisation des riches terres qu’arrose le Mississipi (août 1717), et en recevant pour l’acquittement de ce capital, comme il avait fait pour celui du capital de sa banque, une quantité de billets d État supérieure à celle du numéraire, il avait commencé à relever la valeur de ce papier si décrié. Le régent n était déjà plus seul à regarder Law comme le sauveur futur des finances du royaume. On eut lieu cependant de s’étonner lorsque, trois mois après les débuts de la nouvelle administration (1rr juin 1718), un arrêt du conseil ordonna encore une fois la refonte générale des monnaies. Nul n'avait plus vivement que le théoricien écossais combattu ce honteux expédient; aussi tout porte à croire qu’un retour aussi immédiat aux anciens errements fut l’œuvre de d’Argenson. Quoi qu’il en soit, tout l’odieux en fut imputé à Law; ce fut contre lui que se déchaînèrent les plus violentes colères du Parlement. La compagnie, non contente d’adresser au roi des remontrances et de défendre l'exécution de l’édit du 1" juin, porta un arrêt qui

réduisait la banque à son institution primitive et interdisait aux étrangers, même naturalisés, toute part dans l’administration des finances (12 août). Les récits contemporains sont tous d’accord à signaler le singulier échauffement qui s’était emparé des têtes parlementaires; les Mémoires de Retz venaient de paraître, comme pour inviter les magistrats à recommencer la Fronde. On semblait s’y préparer par des discours et des écrits d’une licence sans bornes contre le gouvernement et la personne du régent. Les scandales du Palais-Royal et du Luxembourg défiaient trop effrontément l'opinion publique pour qu elle n’eût pas le droit de s’en émouvoir. Ils furent dénoncés à toute la France par la Grange-Chancel, libelliste en vers, qui mêlant artificieusement le faux et le vrai dans ses Philippiqnes , imputait au duc d'Orléans le noir projet d’ajouter Louis XV aux victimes royales que ses poisons avaient déjà faites. Le régent en versa des larmes, et lorsque le poète calomniateur fut sous sa main, il eut plus tard la générosité de lui pardonner. La Grange-Chancel ne faisait au reste que rimer ce qui se disait tout haut à la cour d’Espagne, à celle de Sceaux, aux Tuileries même, où le maréchal de Villeroi affectait, pour protéger la personne du jeune roi, un injurieux excès de précaution. La duchesse du Maine surtout, ambitieuse de s’égaler aux héroïnes de la Fronde, attisait par toutes les ressources de 1 intrigue le feu des mécontentements. Le due d’Orléans, comme on l’a fort bien dit, « méprisant les dangers et redoutant les embarras1, *> hésitait à prendre un parti 1. Lémontey.

et eût laissé peut-être l’orage éclater sur sa tête, si une volonté plus ferme que la sienne ne fût venue alors stimuler son insouciance et le tirer de son irrésolution. Dubois venait d’arriver de Londres, où depuis deux ans, infatigable antagoniste de la politique d Albéroni, il représentait la France avec plus d’habileté que de dignité (20 août). Son instinct de g uvernement lui révéla aussitôt ce qu’il y avait à faire pour frapper du même coup l’intrigue espagnole, la faction de Sceaux et le Parlement. Il fit adopter au régent la résolution d'un lit de justice, dans lequel la surintendance de l éducation du roi serait retirée au duc du Maine et au Parlement le droit de s’immiscer dans l’administration financière. Dubois, dans ce coup d État, s’était assuré pour auxiliaires M. le duc, qui convoitait avec une avidité sans pudeur le dernier reste de la fortune politique du duc du Maine, et Saint Simon, trop heureux de cette occasion de voir les deux objets de sa plus ardente inimitié, les légitimés et les gens de robe, confondus dans la même humiliation. Le récit du lit de justice tenu le 2G août 1718 est un des plus saisissants que celui-ci ait laissé dans ses mémoires; l’ivresse de l'orgueil triomphant et de la haine satisfaite y déborde en expressions aussi étranges dans leur naïveté qu inimitables dans leur énergie. La scène s’ouvrit au conseil de régence, d'où le duc d Orléans avait su écarter ce jour-là, presque de leur propre aveu, le duc du Maine et le comte de Toulouse. La plupart des membres qui y siégeaient étaient favorables aux deux princes; mais lorsque le régent, avec le ton de maître qu’il savait v 18

prendre, sauf à le démentir ensuite par ses actes, leur eut annoncé sa résolution de replacer le Parlement sous l’empire de l ordonnance de 1667, et de réduire les légitimés au simple rang de leur pairie, tous se turent; le maréchal de Villeroy balbutia seul quelques paroles, parmi lesquelles on distingua celles-ci : « M. du Maine est bien malheureux. — J’en dois être fâché plus qu'un autre, reprend le régent, puisque M. du Maine est mon beau-frère; mais j'aime mieux un ennemi découvert qu’un ennemi caché. » Et les résolutions annoncées sont converties sans opposition en arrêts du conseil. Restait à les revêtir de la forme nécessaire de 1 enregistrement, et c’était là le but du lit de justice. La chambre du dais avait été préparée, pour que le jeune roi, sur son trône et dans tout l’appareil de la puissance souveraine, signifiai au Parlement ses volontés. Les magistrats s’étaient flattés d émouvoir la multitude en se rendant à pied, sur deux files, du Palais de Justice à celui des Tuileries : c’était ainsi que, soixante et dix ans auparavant, Mathieu Molé, à travers les rues dépavées, avait conduit la compagnie auprès de la régente dans la journée des Barricades. Mais le peuple vit passer cette procession d un œil de curiosité indifférente; le garde des sceaux d’Argenson, animé d'un implacable esprit de représailles contre le Parlement, qui maintes foi? avait humilié en lui le lieutenant de police, se plut à faire à ses anciens ennemis « la leçon publique et forte, et a anéantir leur arrogance, » en leur intimant l’ordre de ne plus sortir de 1 exercice de leurs fonctions judiciaires. Lorsque ensuite le premier président

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de Mesmes, organe de la compagnie, eut, d’une voix troublée, prononcé la remontrance, d’Argenson n'eut qu’à laisser tomber sur lui cette simple parole : « Le roi veut être obéi, et obéi sur le champ. » C’en lut assez pour faire évanouir en fumée tous les projets des frondeurs en espérance. Le régent s’étonna d’être devenu, à si peu de frais, maître absolu. Il en profita pour supprimer quelques jours après les conseils, rouage embarrassant de la machine du gouvernement, et rétablir le régime ministériel. Dubois se fit sa part dans ce retour à l’ancien ordre des choses, en obtenant la charge de secrétaire d’État des affaires étrangères (24 septembre).

C’était lui qui, à vrai dire, tenait dans sa main presque tous les fils de la diplomatie française depuis le traité de la triple alliance. Deux impulsions diverses se faisaient sentir en Europe, l'une donnée de Madrid par Alberoni, l’autre de Londres par Dubois et Stanhope. On ne peut dire que, dans cette intimité politique de l'ambassadeur de France et du ministre anglais, le premier ait toujours eu un bouci suffisant de l’honneur et des intérêts de la nation qu’il représentait. Dubois a mérité qu on le crût pensionnaire de Georges Ier, et les félicitations que ce prince lui adressa lors de son entrée au ministère, la promesse qu'il fit lui-même de « faire usage de sa place pour le service de Sa Majesté Britannique, » sont des témoignages qui, sans coniredit, l’accusent devant 1 histoire. 11 n’en reste pas moins vrai que le fonds de sa politique fut alors juste et sensé, et qu’il servit réellement son pays en s’attachant opiniâtrément au

maintien du traité d’Utrecht et de la paix européenne, en refusant d’acheter de Philippe V la reconnaissance de la régence du duc d Orléans au prix des secours de la France pour reconquérir Naples et la Sicile, c’està-dire au prix de la guerre universelle. Entrer dans le système d’àlberoni n'eût été rien moins que faire de la France le satellite de l’Espagne, et tirer du corps épuisé de la monarchie le peu qui lui restait de sang et d’or pour les fantaisies ambitieuses d’une reine, étrangère. Et qu’on ne dise pas que le régent immobile eût pu laisser Philippe V vider seul sa querelle dans une sorte de duel avec l’empereur. Philippe V ne permettait au régent d’autre alternative que celle d’être son vassal ou son ennemi. Pour le duc d’Orléans, comme pour la France, la dernière condition était la meilleure. Ce qu il y eut d'excessif dans les complaisances de Dubois pour l’Angleterre, fut surtout sa facilité à se faire aussi humble que l’était Georges I*r devant les exigences hautaines de l’empereur. 11 plut à celui-ci d’échanger sa pauvre île de Sardaigne contre l’opulente Sicile attribuée par le traité d'Utrecht au duc de Savoie. Le monarque anglais adhère aussitôt à cette velléité impériale, et Dubois y fait adhérer le régent. La Sicile étant, d’après un des articles d'Utrecht, réversible à Philippe V, au cas d’extinction de la maison de Savoie, l’assentiment du roi catho'ique à l’échange projeté était nécessaire. Alberoni n’eut pas de peine à le faire refuser. Ce fut dans ces circonstances que le grand inquisiteur castillan Molinès, traversant le Milanais sans sauf-conduit, fut arrêté par les agents impériaux

« comme sujet rebelle de Charles III, roi d’Espagne (mai 1717). » L’insulte était trop forte pour n’être pas ressentie par Philippe V; il eut le tort malheureusement de n’être pas aussi patient qu’Alberoni le suppliait de l’être, et de vouloir une vengeance immédiate. Au grand étonnement de l’Europe, une flotte et une armée espagnoles assaillirent la Sardaigne (août) et en chassèrent sans beaucoup de peine les Autrichiens. L’orgueil blessé du petit-fils de Louis XIV n'avait pas calculé la portée de cette démarche téméraire. L’empereur en appela aux trois puissances garantes des stipulations d’Utrecht, et celles-ci s’entremirent pour prévenir le choc d où pouvait jaillir l’étincelle d une grande guerre. On arrêta les bases d’un traité de pacification générale qui ferait cesser le litige pendant entre Charles VI et Philippe V. Par ce traité, l’empereur devait renoncer à toutes ses prétentions sur l’Espagne et les Indes, et abandonner la Sardaigne au duc de Savoie qui, en échange, lui céderait la Sicde ; le duché de Parme et le grand-duché de Toscane étaient déclarés fiefs impériaux, et à la mort de leurs possesseurs actuels ’, étaient dévolus, mais à condition de vassalité, aux enfants de la reine Élisabeth; des garnisons suisses, à la solde des puissances médiatrices, les devaient occuper provisoirement. Les intérêts de la France souffraient manifestetement de ce traité qui livrait 1 Italie entière à l’empereur; l’Angletcrreelle-même eût dû comprendre

1. La maison de Farnèse à Parme et celle de Médicis à Florence étaient à la veille de s’éteindre faute d’héritiers mâles.

qu elle faisait à l’ambition de Charles VI une part beaucoup trop étendue ; mais George I" était toujours devant ce prince l’obséquieux électeur de Hanovre, et le régent, après quelques faibles efforts faits en faveur de Philippe V, finit par autoriser Dubois à signer le nouveau pacte, dit de la quadruple alliance (2 août 1718). Il fut singulier de voir l’empereur, enivré de ses récentes victoires sur les Turcs et toujours insatiable en son ambition, éluder aussi longtemps qu'il le put la conclusion d'un arrangement qui était tout en sa faveur ; il eût voulu à tout prix garder ses droits sur la couronne d'Espagne. Stanhope et Dubois furent obligés de signer une convention secrète pour l'enfermer au besoin, par la force, dans les bornes fixées par le traite. Le grand point était d’en faire accepter les bases au roi catholique : on le trouva inflexible. Alberoni, prodiguede concessions envers l'Angleterre jusqu’à ce dernier moment, n’entendit ni à caresses, ni à menaces que lui fit l.ord Stanhope, venu tout exprès àMadrid : il était résolu, plutôt quede céder, à mettre le feu à l’Europe. Faut-il admirer ici sa courageuse détermination, ou blâmer son imprudence? Nous n’hésitons pas à embrasser cette dernière opinion : en réalité, l’adhésion au pacte de la quadruple alliance, n’eût porté une grave atteinte ni à l’honneur, ni même aux intérêts de la monarchie espagnole; ce pacte, il est vrai, agrandissait l’empereur; mais en même temps il l’obligeait à faire un pas auquel il s’était refusé jusqu’alors, à reconnaître Philippe V. La guerre qu allait provoquer le refus d’adhésion n’était donc pas de nécessité, mais de choix pour 1 Es-

pagne; c’était, à proprement parler, une guerre d'ambition et de conquête : Philippe V y cherchait sa revanche du traité d’Utrecht, Élisabeth Farnèse des trônes pour ses enfants. Je cardinal italien, si on doit l’en croire, l'indépendance de sa patrie; mais comment prétendre à réaliser ces projets sous la menace commune de l Empire et de la France, de l'Angleterre et de la Hollande? Leroi catholique, en cédant, n’eût perdu que des illusions; il risquait de perdre sa couronne en affrontant la quadruple alliance. Les moyens de succès , auxquels recourut Alberoni, laissèrent bientôt voir tout ce qu’ils avaient de désespéré et de chimérique ; les deux potentats du Nord ne tentèrent rien pour remettre Jacques III sur le trône d’Angleterre; le Turc, enchaîné par la trêve de Passarowitz, n’assaillit point les frontières autrichiennes; le lit de justice du 26 août fit évanouir en France le rêve d’une nouvelle Fronde; le coup de main hardi et d abord heureux tenté sur la Sicile eut pour conséquence dernière un désastre. Cette belle île venait à peine de tomber au pouvoir des Espagnols, quand l’amiral Byngalla détruire en quelques heures devant Syracuse la flotte si merveilleusement improvisée par l’activité d' Alberoni (11 août). Tout cela s'était passé sans déclaration de guerre, et le commerce anglais eût souhaité passionnément qu on n’en vînt pas à cette fâcheuse extrémité. C'eût été «aussi le désir du duc d'Orléans, embarrassé d envoyer des troupes françaises contre l’oncle du roi de France. Mais, au point où l'on était arrivé, la guerre était tellement au fond des choses, qu'il était impossible qu’elle n’en sortît pas. Dubois

sut trouver le moyen de la faire approuver du régent et de la France même.

Dès les premiers jours de la régence , Alberoni s’était efforcé d'engager dans des complots contre le gouvernement français l’ambassadeur d’Espagne à Paris, le prince de Cellamare; mais tout ce qu’il avait pu obtenir de ce vieillard, de mœurs douces et fort ami de son repos, avait été qu’il fît de sa maison le rendez vous des mécontents et le lieu d’où partaient chaque jour des chansons, des libelles et mille bruits injurieux au régent, pour être répandus en France et dans les contrées étrangères. C’était trop peu pour Alberoni, depuis surtout qu’il avait à venger sa flotte détruite, et qu’il se voyait menacé de la guerre; il avait besoin de renverser sans retard la régence, ou du moins de lui susciter des embarras assez graves pour qu elle ne pût agir au dehors. Il détermina Cellamare à sortir de son attitude circonspecte, et à unir sa cabale inerte à l’active cabale de la duchesse du Maine. Le lit de justice du 2G août ôta à la conspiration qui naissait à peine le puissant concours du Parlement; on n’en continua pas moins à ourdir une trame secrète, qui devait aboutir à l’enlèvement par surprise de la personne du duc d’Orléans, à la revendication de la régence par Philippe V et à la convocation des Étals généraux. On comptait, pour appuyer la révolution préparée, sur le soulèvement prêt à éclater de la noblesse bretonne. Le danger de ce côté était sérieux, et il eût suffi de l arrivée plus prompte de quelques vaisseaux espagnols, avec un petit corps de troupes, pour allumer en Bretagne un incendie que le régent ne fût

peut-être pas parvenu à éteindre. Mais tout le reste, dans ce complot, fut d’une puérilité misérable. Le cardinal de Polignac eut le tort d’y compromettre, par faiblesse pour la duchesse du Maine, son nom et sa robe; mais lesautresagents de cette princesse, lecomte de Laval et le marquis dePompadour, gentilshommes ruinés, Malezieu, l'organisateur des fêtes de Sceaux, l'abbé Brigault, écrivain rédacteur au service de la coterie, l'intrigante et spirituelle Mlle Delaunay, n’étaient que de mesquins instruments peu faits pour s’élever jusqu’au rôle de conspirateurs. Du côté de Cellamare, même médiocrité dans les agents, même pauvreté de moyens; toute l’action de l’ambassadeur se borne à enrôler au service de Sa Majesté Catholique quelques officiers sans emploi et mécontents. Le chevalier Folard fut du nombre. Mais si l’on agit peu, on écrit beaucoup, soit à Sceaux, soit dans l’hôtel de Cellamare. La conspiration se développe largement sur le papier. On élabore une requête des Français au roi catholique, h l’effet de lui demander la convocation des États généraux; deux lettresde Philippe Vsont composées en même temps, 1 une adressée au roi mineur, l’autre à tous les parlements du royaume. On rédige enfin le manifeste par lequel le monarque ordonne la convocation demandée. Ces pièces, envoyées à Madrid , en sont revenues avec l’approbation et la signature royales. On continue néanmoins d écrire encore. Les conjurés, si ce nom leur est dû, ne soupçonnaient guère qu’ils n’étaient alors que des jouets entre les artificieuses mains de l'abbé Dubois. Ils s'étaient adressés imprudemment, pour la transcription de

leurs lettres et manifestes, à un'copiste de la bibliothèque royale, et celui-ci, effrayé de la confidence dangereuse qu il avait reçue, était allé en faire part au ministre. Des renseignements puisés à la source la plus impure informent peu après Dubois du jour où allaient partir pour Madrid deux jeunes seigneurs espagnols, l’abbé Porto Carrero et le marquis deMonteleone, chargés de dépêches de l’ambassadeur; il croit le moment venu d éclater, et fait saisir à Poitiers ces dépêches sur ceux qui les portent (5 décembre 1718), Pendant que Cellamare se rend au Palais-ltoyal pour les réclamer, son hôtel est investi, et l'on trouve chez lui le copiste dénonciateur qui est à l’ouvrage, une presse. clandestine avec ses feuilles humides, une déclaration de Philippe V, les deux lettres enlin de ce prince et son manifeste, copiés et signés de sa main. Ces papiers saisis, aussi bien que toute la correspondance de Cellamare avec Alberoni, autorisent l'arrestation de l'ambassadeur comme violateur du droit des gens ; on le conduit à Blois sous escorte, mais avec tous les égards dus à son caractère. Ce qu’il y eut d'étrange, c’est que, presque jour pour jour, la contre partie de cette scène se passait au delà des Pyrénées, où l’envoyé de France, le due de Saint- Aignan, après avoir, pendant deux ans, conspiré avec plusieurs grands d Espagne contre Alberoni, fut obligé de quitter la Péninsule en fugitif, pour que sa personne ne répondît pas de celle de Cellamare (décembre 1718). Dubois se garda bien de laisser connaître en France cet incident; il employa tous les moyens, au contraire, pour ameuter l’opinion publique contre

la perfidie espagnole. Il y réussit si bien que, dans les villes traversées par l'ambassadeur félon, on eut quelque peine à le protéger contre l’irritation populaire. L’arrestation de la duebesse du Maine et de son mari, encore qu'innocent, fut approuvée comme un acte de justice; tout ce qui , de près ou de loin , avait eu quelque part au complot, fut jeté indistinctement dans les prisons : il importait pour le moment de les remplir, sauf à les vider plus tard avec une égale facilité. 11 fut bientôt accrédité dans tout le royaume que Philippe V, qu Alberoni, que Cellamare avaient formé un odieux complot contre l’autorité et la personne du régent, et qu’ils avaient été à la veille de livrer la Fiance aux horreurs de la guerre civile; Dubois n’eut plus à craindre dès lors que le sentiment national se révoltât contre l’execution militaire par laquelle il prétendait contraindre le roi catholique à accepter le pacte de la quadruple alliance. La guerre fut déclarée à FEspagne le 1 0 janvier 1 71 9, sans que le conseil de régence s’y opposât, sans que la France en murmurât. Ce but atteint, l’astucieux ministre ne mit aucun obstacle à ce que le régent suivît les inspirations de son naturel toujours facile à la clémence. Quelque futile qu’eût été le complot, quelque ridicules qu’en eussent été les acteurs, ils en avaient voulu faire, ils en avaient même fait assez pour qu’il lui fût permis de les traiter en ennemis et de laisser s appesantir sur eux la main de la justice. Les subalternes furent immédiatement remis en liberté; la captivité des chefs ne fut ni longue, ni dure. Un aveu sincère et complet de leur conduite fut pour

tous la seule condition mise au pardon. La duchesse du Maine, dont l'orgueil était fort abattu, et qui ne vivait plus que dans les larmes, accepta cette offre d’un ennemi généreux avec l’empressement de la reconnaissance; elle en confessa plus qu’on ne lui en demandait, et à ce prix elle retrouva les jouissances de Sceaux; son mari tarda peu même à retrouver le rang d’où on l’avait fait descendre.

Le duc d Orléans se montra moins clément envers les chefs de linsurrection tentée en Bretagne. Les mécontentements de cette grande province, sans liaison avec les intrigues de Sceaux, remontaient à l’année 1717, où les états avaient été dissous, et quelques-uns de leurs membres exilés pour avoir prétendu discuter le don gratuit dû à la couronne, au lieu de le voter, selon l’usage, par acclamation. Le même esprit parut animer l’assemblée de nouveau convoquée l’année suivante. « J’admire les Bretons, écrivait Mme de Maintenon; toute la sagesse des Français est donc dans cette province-là. » Une protestation de la noblesse, enregistrée par le parlement de Rennes, excitait ce sentiment chez la veuve de Louis XIV, qui, au bord de la tombe et ne vivant plus que pour Dieu, n’en conservait pas moins pour le duc du Maine des entrailles maternelles. Cette noblesse turbulente, qui siégeait tout entière aux états l’épée au côté, et qu’on a assez justement comparée à celle de Pologne, ne borna pas là son opposition au gouvernement de la régence : un acte d’union fut dressé entre tous les gentilshommes bretons, déclarant infâme et dégradé de noblesse quiconque n’y donnerait point son nom.

On alla plus loin, on se prépara à la guerre civile ; de petites bandes s’en allèrent camper dans les bois, s’efforçant, sans beaucoup de succès, d’attirer à elles les paysans, invitant même les milices des villes à entrer avec elles dans la forêt : c’était le terme usité pour entrer dans la révolte. Un seul pas restait à franchir aux rebelles pour consommer leur félonie, c’était l’appel à l’étranger. Un émissaire fut envoyé à Madrid, en mars 1719, et en rapporta la promesse écrite du roi catholique « de soutenir de son mieux » l’insurrection bretonne. Sur cette assurance, les faits de guerre commencent, les caisses publiques sont pillées, des agents se répandent partout, sommant les signataires de l’acte d’union d’entrer en campagne. Mais le maréchal de Montesquiou, gouverneur de la province, mit à surveiller et à comprimer ces premiers mouvements autant de sang-froid que d’activité. En ne voyant pas arriver les secours d’Espagne, bon nombre de gentilshommes ne bougèrent point; ils s'étaient engagés à se réunir cinq cents pour enlever le maréchal, onze seulement parurentau rendez-vous; et lorsqu’enfin, dans les derniers jours du mois d’octobre, quelques voiles espagnoles se montrèrent sur la côte, ce ne fut que pour recueillir des fugitifs à grand’peine échappés aux troupes qui les poursuivaient. La régence était sauvée, sans coup férir, du plus grave péril qu elle eût couru. Une commission fut instituée à Nantes pour juger les rebelles tombés sous la main de la justice; quatre des principaux, Pontcallet, Montlouis, Talhouet et Du Couedic, eurent la tète tranchée. Philippe V versa des larmes en appre-

nant leur supplice. Ses vaisseaux avaient heureusement sauvé seize contumaces frappés du même arrêt. Un acte d’amnistie, publié peu après, lit oublier à la Bretagne pacifiée les seules rigueurs qui eussent marqué le gouvernement de la régence.

Pendant ce temps, la guerre déclarée par la quadruple alliance, non à 1 Espagne, mais, selon les termes du manifeste français, « à un ministre perturbateur du repos de l Europe, » avait commencé. Les plans de résistance d’Alberoni étaient faibles et mal concertés. Avec vingt-quatre navires, la plupart de transport et cinq mille hommes, il avait imaginé de jeter Jacques 111 en Écosse, et avait appelé ce prince à Madrid. Jacques laissa l’expédition partir et échouer sans lui ; les vents la dispersèrent. Pour combattre le maréchal de Berwick, qui s’avancait vers les Pyrénées avec quarante mille hommes, Philippe V en réunit à peine quinze mille; il comptait sur la vue des fleurs de lis. sur les écrits qu’il faisait répandre, et au besoin sur sa présence, pour faire tomber à genoux devant lui l'armée française. On n'était pas sans craindre quelque chose de semblable à Paris, et les ordres les plus précis avaient été adressés à Berwick d'éviter de faire prisonnier le roi catholique. Alberoni y pourvut lui-même en tenant toujours ce prince à distance de l’ennemi. Cependant les soldats français, pas plus que leur chef, ne parurent se souvenir qu’ils avaient en face d’eux le petit-fils de Louis XIV. Ils passèrent la Bidassoa sans coup férir (avril I 7 1 il), et, après avoir enlevé les premiers postes espagnols, s'emparèrent du petit port du Passage. Il

fallut là payer d’un prix bien chor l’alliance britannique : six vaisseaux en construction furent livrés aux flammes, « afirt que le gouvernement de l’Angleterre put faire voir au Parlement qu’on n’avait rien négligé pour diminuer la marine d’Espagne. » La main ne sécha pas, en écrivant ces tristes lignes, au duc de Berwick, au fils de Jacques II, au guerrier qui avait tant contribué à maintenir Philippe V sur son trône. On a besoin de se dire que la paix de l’Europe était au prix de ces déplorables exécutions. Fontarabie et Saint-Sébastien succombèrent sans beaucoup de résistance (18 juin-19 août), et le commissaire anglais Stanhope exigea que, des mains françaises allassent brûler encore trois vaisseaux sur leurs cales dans les chantiers de Santona. Faute de moyens d’assiéger la forte place de Pampelune, Berwick transporta son armée en Catalogne, où il prit Urgel et attaqua sans succès Rosas (octobre). L’hiver allait suspendre les hostilités; mais il était impossible que le gouvernement espagnol soutînt l'effort d une nouvelle campagne. Alberoni le comprit et fit une inutile tentative pour rompre l’alliance sous le poids de laquelle il était écrasé. George Ier avait été assez bien payé par la France pour lui rester fidèle. Dubois, pendant ce temps, nouait avec Élisabeth Farnèse et avec le confesseur de Philippe V, le P. Daubenlon, une secrète intrigue pour obtenir l’éloignement d Alberoni. Des lettres furent montrées au roi, dans lesquelles le ministre jetait, en termes peu respectueux, sur la tête de son maître les torts d’une guerre qui était son propre ouvrage. L honnêteté de Philippe V se révolta

contre cette fourberie; il ordonna au cardinal de quitter Madrid sous huit jours et l’Espagne sous trois semaines (5 décembre). Le rôle politique d’Alberoni, rôle qui n’avait pas été sans grandeur, était pour jamais terminé. Après quatre années de persécutions, sa vie, qui devait être longue encore, s’acheva à Rouie tranquille et honorée. Le rétablissement de la paix fut la suite immédiate de sa chute. Philippe V, dans son naïf orgueil, se crut en mesure de dicter et non de subir des conditions; il ne réclamait rien moins que la restitution de Gibraltar et du Port-Mahon, avec la disgrâce de Dubois, comme compensation de celle d’Alberoni. Mais son ambassadeur à la Haye, chargé de négocier pour lui à Londres, le ramena à un sentiment plus vrai de sa situation, et le traité de la quadruple alliance fut souscrit par le roi catholique dans les termes convenus entre les premiers signataires (6 février 1720). L’empereur eut la Sicile, et le duc de Savoie reçut en échange la Sardaigne, titre futur de sa royauté. La réversibilité de Parme et de la Toscane fut garantie aux enfants d Elisabeth Farnèse. La suprématie maritime et l'ascendant européen restèrent à l’Angleterre. La France , épuisée et malade, avait acheté, au prix de quelques sacrifices de dignité et d une somme de quatre-vingt millions de livres dépensée dans cette courte guerre, le bénéfice inappréciable du repos que lui assurait son nouveau système d’alliances.

La France d’ailleurs, il faut l'avouer avec tristesse, n’avait alors d’yeux ni d’oreilles pour les événements de la politique. Ou était au plus fort du système, et le

sentiment public semblait s’être absorbé tout entier dans la passion de s'enrichir. Le lit de justice du 2G août 1718 avait sauvé Law des mains du Parlement prêtes à le saisir et à le frapper; mais sa situation n’en était pas moins restée indécise et subalterne, à côté de d’Argenson, jaloux et peu disposé à renoncer à l’administration dont il était le titulaire. Deux influences contraires se faisaient sentir dans la gestion des finances, et Tannée 1719, année de la guerre contre l’Espagne, allait s’ouvrir avec un déficit de cent trente millions, ajouté en trois ans au capital de la dette de Louis XIV. Le régent comprit la nécessité qu’il y avait pour lui de choisir entre d’Argenson et Law, entre le continuateur impuissant du passé et le novateur hardi qui, depuis quatre ans, offrait à la France une source de richesses nouvelle et inépuisable dans sa banque royale et sa compagnie universelle. Les hésitations du duc d’Orléans cessèrent. Quel fut son étonnement de voir Law hésiter lui-même ! Line sorte de lumière soudaine s’était faite dans T esprit de cet homme jusque-là si confiant en ses théories et lui avait révélé l’impossibilité de donner au crédit public une base assurée sous un gouvernement absolu et désordonné, dont rien ne gênait les caprices. 11 demanda, comme garantie pour la banque et pour luimême, un conseil d’administration supérieure, composé de membres du Parlement, de la chambre des comptes, de la cour des aides et de celle des monnaies. La méfiance du régent pour les corps de magistrature lui fit rejeter cette combinaison salutaire; il somma Law de tenir ses promesses en le rassurant v 1j

par celles qu’il lui fit lui-même, et Law, fermant les yeux sur le péril, se lança résolument dans la grande aventure du système. Le 4 décembre 1718, fut signé ledit par lequel la banque était déclarée royale. Law s’effaçait derrière le roi, devenu l’unique et souverain banquier du royaume. On ne tint compte de l'opposition du Parlement à cet édit; l’enregistrement n'était plus qu'une vaine formalité dont on avait désormais résolu de se passer.

Il n’entre pas plus dans nos prétentions que dans notre sujet de discuter le système de Law. Les juges compétents reprochent au grand financier de s'être fait, par sa conception gigantesque de l’État banquier et de l’État commerçant, le précurseur de ceux de nos socialistes modernes, dont la prétention est d’absorber l’individu dans la société, et d’organiser la société elle-même en une vaste communauté, régie par un pouvoir, qui fait à chaque membre sa part dans les bénéfices de l'association. A ce blâme fondamental, qui frappe la théorie en général plutôt que son application particulière à la France, s’en joint un autre qui porte sur l’erreur de Law, consistant à regarder le numéraire comme le principe du travail et par suite de la richesse , et le papier comme un numéraire égal, sinon supérieur, aux métaux précieux, tandis qu’en fait les métaux sont le gage réel de la valeur des objets échangeables, et que le papier ne peut être que le signe convenu de cette valeur. La facilité de multiplier ce signe à l’infini, qui condamne en principe la théorie de Law, fit dans la pratique la ruine du système.

En même temps que la banque devenue royale accroissait l'émission de ses billets et commençait, dans une mesure encore restreinte, à leur donner un cours obligatoire, la compagnie d’Occident absorbait successivement celle du Sénégal, puis celle des Indes Orientales, puis la ferme des tabacs, puis les gabelles de l’Alsace et de la Franche-Comté, puis enlin les fermes et les recettes générales : elle eût pu s’intituler compagnie universelle; elle aima mieux succéder au titre de compagnie des Indes. Les deux grandes machines jouent dès lors parallèlement; un historien de la Régence1 les compare ingénieusement « à deux réservoirs, combinés pour s’alimenter l’un l’autre par des versements réciproques de billets et d’actions. » Bientôt ces actions, dont le gage principal sont les solitudes inexplorées de la Louisiane , prennent grande faveur par suite du bruit répandu de mines d’or et de diamants découvertes sur les bords du Mississipi. Alors commence la singulière distribution de duchés, de marquisats et de comtés faite par la compagnie sur les terres des Illinois et des Natchez; alors éclate cette hausse prodigieuse qui, en quelques mois, va porter les actions de cinq cents francs, prix originaire de leur émission, jusqu’au chiffre extraordinaire de dix-huit et vingt mille livres. Par une suite nécessaire, le papier de b nique prend part à la faveur dont jouissent les actions ; l’achat ne pouvait s’en faire qu’en billets. « Avez-vous de For? disait-on. Rien de fait. » Le mot est resté caractéristique de l é-

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