‹ Histoire de France de 1870 à 1873 (volume 2)Chapitre 31 sur 102 · DÉCLARATION AU PEUPLE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

DÉCLARATION AU PEUPLE FRANÇAIS

' « Dans le conflit douloureux et terrible qui impose une fois encore à Paris les horreurs du siège et du bombardement, qui fait couler le sang français, qui fait périr nos frères, nos femmes, nos enfants, écrasés sous les obus et la mitraille, il est nécessaire que l'opinion publique ne soit pas divisée, que la conscience nationale ne soit pas troublée.

« Il faut que Paris et le pays tout entier sachent quelle est la nature, la raison, le but de la révolution qui s'accomplit. Il faut enfin que la responsabilité des deuils, des souffrances, des malheurs dont nous sommes les victimes, retombe sur ceux qui, après avoir trahi la France et livré Paris à l'étranger, poursuivent, avec une aveugle et «ruelle obstination, la ruine de la capitale, afin d'enterrer, dans le désastre de la République et de la liberté, le double témoignage de leur trahison et de leur crime.

« La Commune a le devoir d'affirmer et de déterminer ïes aspirations et les vœux de la population de Paris, de

préciser le caractère du mouvement du 18 mars, incompris, inconnu et calomnié par les hommes politiques qui siègent à Versailles.

(( Cette fois encore Paris travaille et souffre pour la France entière, dont il prépare, par ses combats et ses sacrifices, la régénération intellectuelle, morale, administrative, économique, la gloire et la prospérité.

« Que demande-t-il?

(( La reconnaissance et la consolidation de la République, seule forme de gouvernement compatible avec les droits du peuple et le développement régulier et libre de la société.

(( L'autonomie absolue de la Commune étendue à toutes les localités de la France et assurant à chacune l'intégralité de ses droits, et à tout Français le plein exercice de ses facultés et de ses aptitudes, comme homme, citoyen et travailleur.

« L'autonomie de la Commune n'aura pour limites que le droit d'autonomie égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat, dont l'association doit assurer l'unité française.

(( Les droits inhérents à la Commune sont :

« Le vote du budget communal, recettes et dépenses; la fixation et la répartition de l'impôt; la direction des services locaux; l'organisation de sa magistrature, de la police intérieure et de l'enseignement; l'administration des biens appartenant à la Commune.

« Le' choix par l'élection ou le concours, avec la responsabilité et le droit permanent de contrôle et de révocation, des magistrats ou fonctionnaires communaux de tout ordre.

(( La garantie absolue de la liberté individuelle, de la liberté de conscience et de la liberté du travail.

« L'intervention permanente des citoyens dans les affaires communales, par la libre manifestation de leurs idées, la libre défense de leurs intérêts; garanties données à ces manifestations par la Commune, seule chargée de

surveiller et d'assurer le libre et juste exercice du droit de réunion et de publicité.

« L'organisation de la défense urbaine et de la garde nationale qui élit ses chefs et veille seule au maintien de l'ordre dans la cité.

(( Paris ne veut rien de plus à titre de garanties locales, à condition, bien entendu, de retrouver dans la grande administration centrale, délégation des communes fédérées, la réalisation et la pratique des mêmes principes.

« Mais à la faveur de son autonomie et profitant de sa liberté d'action, Paris se réserve d'opérer comme il l'entendra, chez lui, les réformes administratives et économiques que réclame la population, de créer des institutions propres à développer et à propager l'instruction, la production, l'échange et le crédit; d'universaliser le pouvoir et la propriété, suivant les nécessités du moment, le vœu des intéressés et les données fournies par l'expérience.

« Nos ennemis se trompent ou trompent le pays, quand ils accusent Paris de vouloir imposer sa volonté ou sa suprématie au reste de la nation et de prétendre à une dictature, qui serait un véritable attentat contre l'indépenpendance ou la souveraineté des autres communes.

(( Ils se trompent ou trompent le pays, quand ils accusent Paris de poursuivre la destruction de l'unité française, constituée par la Révolution, aux acclamations de nos pères, accourus à la fête de la Fédération de tous les points de la vieille France.

« L'unité telle qu'elle nous a été imposée jusqu'à ce jour par l'Empire, la Monarchie et le parlementarisme, n'est que la centralisation despotique, inintelligente, arbitraire ou onéreuse.

« L'unité politique telle que la veut Paris, c'est l'association volontaire de toutes les initiatives locales, le concours spontané et libre de toutes les énergies individuelles, en vue d'un but commun, le bien-être, la liberté et la sécurité de tous.

« La révolution communale, commencée par l'initiative

populaire le 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique.

« C'est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l'exploitation, de l'agiotage, des monopoles, des privilèges auxquels le prolétariat doit son servage, la patrie ses malheurs et ses désastres.

(( Que cette chère et grande patrie, trompée par les mensonges et les calomnies, se rassure donc.

« La lutte engagée entre Paris et Versailles est de celles qui ne peuvent se terminer par des compromis illusoires ; l'issue n'en saurait être douteuse. La victoire, poursuivie avec une indomptable énergie par la garde nationale, restera à l'idée et au droit.

(( Nous en appelons à la France.

(( Avertie que Paris en armes possède autant de calme que de bravoure; qu'il soutient l'ordre avec autant d'énergie que d'enthousiasme; qu'il se sacrifie avec autant de raison que d'héroïsme; qu'il ne s'est armé que par dévouement pour la liberté et la gloire de tous, que la France fasse cesser ce sanglant conflit.

(( C'est à la France à désarmer Versailles par la manifestation solennelle de son irrésistible volonté.

(( Appelée à bénéficier de nos conquêtes, qu'elle se déclare solidaire de nos efforts; qu'elle soit notre alliée dans ce combat, qui ne peut finir que par le triomphe de l'idée communale ou par la ruine de Paris.

(( Quant à nous, citoyens de Paris, nous avons la mission d'accomplir la révolution moderne, la plus large, la plus féconde de toutes celles qui ont illuminé le monde.

c( Nous avons le devoir de lutter et de vaincre.

« La Commune de Paris. »

Quelque espoir qu'eussent pu éprouver les membres de la Commune de rester unis, en s'abstenant de déclarations précises, l'examen des affaires journalières devait néces-

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sairement les diviser. Ce fut la vérification des pouvoirs, après le vote du 16 avril, qui les partagea d'une façon permanente. Il s'agissait de décider si certains candidats, qui n'avaient point recueilli le huitième des voix des électeurs inscrils, seraient reconnus élus, contrairement à la loi que le Comité central avait lui-même déclarée applicable. Deux opinions s'étaient produites. Les uns, arguant du péril et du caractère révolutionnaire de leur gouvernement, voulaient que, sans égard à la loi et aux résolutions antérieures, on validât tous les candidats ayant obtenu une majorité quelconque; les autres soutenaient que, si la Commune était née d'une insurrection et avait d'abord suivi les voies révolutionnaires, elle devait désormais respecter la légalité et ne point se déjuger. Ils de mandaient donc que l'on considérât comme non avenu le scrutin de certains arrondissements. Au vote, 26 se prononçaient en faveur de lavalidation, 13 contre. La majorité des violents, jacobins, blanquistes, formée sur cette question, devait, en toutes circonstances, se retrouver et montrer la même absence de scrupules, en lutte avec la minorité relativement modérée, composée surtout des socialistes.

Une fois que les membres de la Commune eurent précisé leurs divergences et glissé à une première rupture, les moindres frottements devinrent entre eux des causes de dissensions. Les groupes formant la majorité et la minorité n'entretenaient déjà plus que des rapports difficiles, lorsque la création du Comité de salut public en fit deux partis définitivement ennemis. La proposition du citoyen Miot de confier tous les pouvoirs à un Comité de salut public avait été fort mal reçue par la minorité. Le jour où la discussion s'ouvrit, le 30 avril, les modérés absolument hostiles, mais certains d'échouer en combattant la proposition de front, se bornèrent à demander que l'organe à créer prît le titre de Comité exécutif. Par là au moins, ils espéraient lui enlever sa physionomie terrible et obtenir qu'il répudiât les traditions . dictatoriales de

1793. La Commune se partagea également, 26 votants pour que le titre du nouveau Comité fût de salut public et 26 de Comité exécutif. Le lendemain, l'état d'esprit s'était modifié — l'évacuation du fort d'Issy avait eu lieu la veille même pendant qu'on discutait; — aussi le titre de Comité de salut public prévalut-il défmitivementj par 34 voix contre 28.

Lorsque les modérés se virent battus sur la question incidente soulevée par eux, ils cessèrent tous ménagements. Ils combattirent d'une manière ouverte la proposition Miot et, au vote motivé, sur l'ensemble des articles, formulèrent leurs objections. Nous votons contre, dirent-ils, parce que la nomination d'un Comité de salut public aura pour effet de créer un pouvoir dictatorial qui, sans fortifier la Commune, usurpera la souveraineté du peuple; parce que le recours aux mots et aux institutions de 1793 constitue un plagiat, et que la révolution nouvelle doit avoir son caractère propre, traduit dans des formes politiques spéciales. Les partisans de la proposition Miot évitèrent de s'expliquer avec une égale netteté. Ils n'en laissaient pas moins voir que leur approbation était due au principal motif qui indisposait les modérés. Ils voulaient un pouvoir fort et concentré, dont le nom effrayât leurs ennemis. 45 votaient pour la création du Comité de salut public, 23 contre. Ceux de la minorité s'abstinrent ensuite, lorsqu'il fallut élire les membres du Comité, et ils rédigèrent les déclarations suivantes :

« Les soussignés,

« Considérant qu'ils ont voté contre l'institution du Comité de salut public, dans laquelle ils n'ont vu que l'oubli des principes de réforme sérieuse et sociale d'où est sortie la réforme communale du 18 mars;

« Le retour dangereux ou inutile, violent ou inoffensif à un passé qui doit nous instruire, sans que nous ayons à le plagier ;

c( Déclarent qu'ils ne présenteront. pas de candidats

et qu'ils regardent, en ce qui les concerne, l'abstention comme la seule attitude digne, logique et politique.

« Gh. Longuet, Lefrançais, Arthur Arnould, Andrieu, Oslyn, Jourde, B. Malon, A. Serrailler, Beslay, Babick, Clémence, Courbet, C. Gérardin, Langevin, Rastoul, J. Vallès, Varlin.

« Vu que nous ne pouvons nommer personne à une institution considérée comme aussi inutile que fatale, nous nous abstenons.

(( Avrial, V. Clément, Theiz, Vermorel, Tridon, Pindy, C. Gérardin. »

La minorité, en s'abstenant, s'était mise à l'écart, la majorité l'y laissa; désormais ses principaux membres conviendront entre eux des mesures à prendre ^ Les séances officielles de la Commune ne seront plus que des réunions de forme, où s'enregistreront des projets arrêtés d'avance, sans que la minorité puisse même émettre un avis. Les membres de la Commune, dans leur ensemble, ne formaient point une assemblée parlementaire, où la majorité, qui dirige les affaires, est seule responsable des décisions prises : ils composaient indistinctement le gouvernement ; les lois et les décrets étaient promulgués sous la signature impersonnelle de la Commune, qui couvrait aussi bien la minorité que la majorité et les engageait au même titre. Lorsque ceux de la minorité se virent à l'écart, alors que leur responsabilité persistait, ils cherchèrent un rapprochement et crurent en trouver l'occasion à la refonte du Comité de salut public. Leur abstention avait amené la rupture, ils se déclarèrent prêts maintenant qu'on élisait de nouveaux membres à concourir à l'opération. Ils dirent, pour motiver cette volte-face, que leurs craintes de voir le Comité de salut public exercer la dictature ne s'étaient point réalisées, que puisque à

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