‹ Histoire de France de 1870 à 1873 (volume 2)Chapitre 70 sur 102 · Journal des Débats, 13 juin · texte numérisé non relu

Journal des Débats, 13 juin

nombre des dénonciations, sous toutes les formes, fut énorme; des gens surent ainsi atteindre des créanciers et se défaire d'ennemis personnels.

Les journaux supprimés par la Commune avaient promptement reparu. La plupart des rédacteurs revenaient de Versailles, animés de passions violentes contre la République et contre Paris. Aussi étendent-ils les accusations, au delà des vrais coupables, à tous ceux qu'il leur plaît de ranger parmi les défenseurs de la Commune. Ils ne se contentent point de décrire dans sa réalité, déjà suffisamment horrible, la lutte engagée, ils amplifient encore et ajoutent à la noirceur du tableau. Ils donnent corps, en en faisant l'objet de récits imprimés, à ces cauchemars qui hantaient les imaginations affolées : aux pétroleuses, aux mines sous les rues, aux empoisonnements de soldats par des boissons vénéneuses. Ils contribuent ainsi à envenimer les haines et accroissent la soif de vengeance.

Minière, arrêté le 26 au matin, dans une maison, rue d'Ulm, est amené au Luxembourg, suivi de gens furieux, qui veulent le mettre à mort. Le soldat qui Ta saisi, le réclamant comme sa chose, tient à le tuer de sa propre main. Le général de Cissey déjeunait à un restaurant près du Luxembourg; il ordonne à un de ses officiers, le capitaine Garcin, d'aller fusiller le prisonnier au Panthéon. Minière, qui s'était abstenu d'envoyer sa démission de député à l'Assemblée nationale, voulut se prévaloir de l'immunité parlementaire. On lui répondit qu'elle ne pouvait plus le couvrir, que sa conduite la lui avait sûrement fait perdre. Il était, en effet, devenu chef de la 18^ légion fédérée, et son nom avait paru, avec ce titre, au Journal officiel de la Commune. Cela suffisait alors pour qu'on appliquât le dernier châtiment, sans s'inquiéter de charges particulières. Conduit au Panthéon, il est placé entre deux colonnes sous le péristyle. Le capitaine Garcin veut le retourner pour le fusiller de dos; il s'indigne et fait face à la troupe. Un soldat le contraignit à plier le genou,

sur l'ordre du général de l'exécuter à genoux. Il leva la main droite, et, d'une voix ferme, cria avant de tomber : « Vive le peuple! Vive l'humanité M » Treilhard, le directeur nommé par la Commune à l'Assistance publique, fut mis à mort d'une façon aussi sommaire, dans la cour de l'École polytechnique ; Tony Moilin, délégué à la mairie du VP arrondissement, fut fusillé sur l'ordre de la cour martiale, siégeant au Luxembourg; Edouard Moreau, un des principaux membres du Comité central, condamné par celle du Chàtelet, périt à la caserne Lobau.

Le 27, dans la journée, les troupes versaillaises se rapprochaient de plus en plus de la Roquette. Ferré se rendit cette fois en personne à la prison pour y prendre les derniers otages. Depuis que ceux-ci, à trois reprises, avaient vu une partie des leurs conduits à la mort, ils demeuraient frappés de terreur. La venue de Ferré produisit un mouvement de désespoir au milieu d'eux et d'indignation chez ces anciens gardiens, conservés par la Commune. Avant que les fédérés aient pu monter dans la prison, un otage de la 3^ section, libre à ce moment dans le corridor, tire les verrous et ouvre les portes des cellules. Les otages, prêtres et soldats, au nombre de quatre-vingt-onze, sortis des cellules, s'excitent à résister. Aidés par le gardien Pinet, qui fait cause avec eux, ils organisent la défense. Le corridor était fermé par de solides grilles en fer, contre lesquelles ils entassent des matelas. Ils se préparent des projectiles avec les briques du parquet et des épieux avec le bois des lits. Ils trouent le parquet, pour communiquer à l'étage au-dessous, avec cinquante sergents de ville et soldais détenus à la 2** section, qui s'étaient à leur tour révoltés. Les fédérés cherchèrent inutilement à forcer les barricades de matelas, puis à y mettre le feu. Ils étaient occupés à ces tentatives, lorsque le cri : « Voici les Versaillais ! » est poussé dans la cour, on ne

1. Capitaine Garcin, Enquête parlemenlaire, p. 279. — Louis Mie, La mort de Millière.

sait par qui. En l'entendant, Ferré et son escorte, pris de panique, s'enfuient à la hâte.

Cependant, dans une autre aile, une vingtaine d'otages restaient encore enfermés en cellule. Lorsque la prison cessa d'être gardée, deux jeunes condamnés, employés comme domestiques, vinrent leur ouvrir, les avisant de profiter de l'absence des fédérés, peut-être temporaire, pour s'enfuir au plus vite. Les otages ainsi libres sortent précipitamment. Mais on se battait maintenant tout autour dans le voisinage, et ils se heurtèrent, aux barricades, à des hommes surexcités par le combat. Quatre d'entre eux sont massacrés, parmi lesquels l'évêque Surat, archidiacre de Paris, frappé d'une balle près de la prison*. Les autres furent recueillis dans des maisons ou purent rentrer à la Roquette. Les otages de la 2" et 3^ section étaient restés barricadés, et quoique en proie à la soif et à la faim, ils gardaient une telle épouvante des fédérés qu'ils refusèrent de reconnaître pour des libérateurs les marins de l'armée de Versailles, survenant à l'avant-garde, le 28 au matin. Ce ne fut qu'à la vue des pantalons rouges de la ligne qu'ils se décidèrent enfin à quitter leur réduit.

Pendant ce temps, le champ de bataille s'était constamment rétréci. Le 27 au soir, les Versaillais tenaient les hauteurs dominantes des Bultes-Chaumont et du Père- Lachaise et, le 28, après midi, enlevaient les dernières barricades de Belleville et du faubourg du Temple. Les membres de la Commune et du Comité central, retirés à Belleville après l'abandon de la mairie du XP arrondissement, s'étaient, sans attendre, enfuis et dispersés. Fortuné Piat, du Comité central, pris le dernier rue Fontaine-au- Roi, avec une soixantaine d'hommes, fut conduit à un colonel, qui répugnait à exécuter les prisonniers et qui lui sauva la vie en l'envoyant à Versailles^. Une proclama-

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