‹ Histoire de France de 1870 à 1873 (volume 2)Chapitre 77 sur 102 · Général Cluseret, Mémoires, t. II, p · texte numérisé non relu

Général Cluseret, Mémoires, t. II, p

maintenant de rompre le traité même des préliminaires. Il prétendait que la France, incapable de tenir ses promesses, éternisait arbitrairement les négociations et qu'il en résultait pour l'Allemagne des délais et un accroissement de charges, qu'elle ne voulait supporter plus longtemps.

Il y avait d'ailleurs un tout autre motif que l'accroissement des charges, pour décider M. de Bismarck à conclure enfin la paix sans attendre, qui, bien qu'il ne le mentionnât qu'incidemment, pesait d'un poids décisif. C'était la force très différente que M. Thiers, appelé à négocier, devait posséder, vainqueur de la Commune ou encore tenu en échec par elle. M. de Bismarck, en consentant que l'armée française sous Paris fût portée d'abord à 80000 hommes, puis à 120 000, avait, à deux reprises, accordé de grands avantages au gouvernement de M. Thiers. Il lui avait en outre renvoyé des officiers et des soldats aguerris prisonniers en Allemagne, qui devaient rendre redoutable l'armée où ils entreraient. Il avait bien pu agir ainsi, pour lui permettre de dompter la Commune, et, par là, le mettre à même de remplir ses engagements. Mais il ne pouvait le laisser bénévolement s'emparer de Paris, car, s'il ne l'avait contraint au préalable à conclure la paix, il le verrait libre à l'intérieur de tout ennemi, à la tète d'une grande armée victorieuse, plein de force, pour débattre, avec plus de ténacité que jamais, le traité définitif. La faveur faite à la France de créer une grande armée, tournerait de la sorte au détriment de celui qui l'avait, sans y être obligé, consentie. Aussi, dans les premiers jours de mai, M. de Bismarck prend-il tout à coup un ton comminatoire. Par une dépêche au générai de Fabrice du 2 mai^, il prétend s'attribuer gratuitement les lignes du chemin de fer de l'Est, comprises sur le territoire cédé à l'Allemagne, comme compensation au

1. Jules Favre, Le gouvernement de la Défense nationale^ t. III, p. 332.

surcroît de charges que lui imposaient les délais mis à signer le traité définitif. Il menace en outre de s'emparer de Paris, comme gage, et de renvoyer Tarmée française derrière la Loire, selon le texte des préliminaires de Versailles.

La guerre civile plaçait la France à la merci de la Prusse, aussi M. Thiers et son ministre des affaires étrangères, M. Jules Favre, pensèrent-ils qu'ils ne pouvaient, en laissant les rapports s'envenimer, courir le risque d'une rupture. M. Jules Favre avait déjà offert à M. de Bismarck de le voir, pour mettre fin aux lenteurs des négociations poursuivies en double à Bruxelles et avec le général de Fabrice. Il renouvelle cette offre; M. de Bismarck, l'acceptant, lui donne rendez-vous à Francfort. La conférence de Bruxelles, dès lors sans objet, prenait fin et le principal envoyé que la France y avait eu, M. de Goulard, allait rejoindre son ministre à Francfort.

Le 6 mai, M. Jules Favre, accompagné de M. Pouyer- Querlier, ministre des finances, rendit une première visite à M. de Bismarck, à l'hôtel du Cygne, à Francfort. Il lui dit qu'il venait s'expliquer avec lui, désireux de faire cesser les malentendus et les récriminations. M. de Bismarck lui répondit, d'un ton désobligeant, par l'exposé de ses griefs : L'Allemagne serait en droit de considérer le traité des préliminaires du 26 février sans valeur, puisque les événements survenus en France le rendaient inexécutable. Tant que la Commune existerait, des circonstances pouvaient naître, qui empêcheraient de plus en plus le gouvernement français de tenir ses promesses. Dans cette incertitude, les Allemands étaient obligés de maintenir leur armée d'occupation à un effectif fort élevé, d'où une lourde charge. S'étant trompés dans le calcul des troupes que la France devait nourrir, il leur fallait pourvoir euxmêmes à la subsistance de 150000 hommes, cette erreur leur coûtait des millions. Ils avaient rendu de nombreux prisonniers, puis consenti à ce que l'armée sous Paris dépassât 100000 hommes, et le gouvernement français ne

s'en montrait que plus exigeant, il traînait le siège de Paris, ses envoyés à la conférence de Bruxelles ajournaient de parti pris la paix définitive. Tout se trouvait ainsi remis en doute et l'Allemagne voyait s'évanouir ses garanties. L'Empereur l'avait donc chargé d'en stipuler de nouvelles. Si la France refusait d'y adhérer, ils exigeraient la stricte exécution des préliminaires, notamment le retrait, derrière la Loire, des troupes en plus de 40000 hommes, et ils réprimeraient eux-mêmes l'insurrection de Paris.

M. Jules Favre répondit de son mieux à ces plaintes. 11 releva surtout le reproche de vouloir se soustraire aux engagements contractés, en prolongeant les négociations; pour prouver sa bonne foi, il s'offrait de conclure la paix définitive sur-le-champ. M. de Bismarck dit que, loin d'être hostile à ce parti, il inclinait à le préférer à tout autre. Cependant, comme première condition d'un accord, il exigerait des garanties additionnelles. D'après les préliminaires, les troupes allemandes devaient évacuer obligatoirement le territoire occupé, à mesure que se payerait l'indemnité des 5 milliards. Il demandait, maintenant, à revenir sur cette clause. Il voulait que l'Allemagne restât libre de fixer elle-même l'époque où la France lui paraîtrait suffisamment pacifiée et capable de remplir ses engagements, pour qu'elle jugeât opportun de l'évacuer. D'ailleurs, elle ne chercherait point à prolonger l'occupation outre mesure; le maintien de ses troupes au dehors lui imposait de telles charges, qu'elle s'empresserait d'y mettre fin aussitôt qu'elle le pourrait sans risques.

M. Jules Favre laissa voir qu'il céderait sur ce point. Il proposa seulement de renvoyer à un examen ultérieur les questions en suspens; il désirait, avant tout, qu'on convînt de signer la paix sans délai; son collègue, le ministre des finances, et lui, munis de pleins pouvoirs, étaient prêts à trancher toutes les questions indécises. M. de Bismarck se déclara alors satisfait. Il ajouta qu'ils venaient, en s'en-

tendant, d'éviter de graves dangers, car il était porteur d'un ultimalum qui aurait pu être suivi d'exécution. L'Empereur lui avait commandé de le lire et, malgré l'accord survenu, il lui fallait remplir cette formalité. Le lendemain, avec apparat, il rendait aux ministres français leur visite de la veille. Il leur lisait donc l'ultimatum, tout en déclarant le dépouiller de son sens comminatoire. C'était une récnpitulation des griefs successivement élevés depuis la signature des préliminaires, qu'il avait déjà exposés dans sa première entrevue. A la fin, venait la menace, si la France se refusait aux concessions exigées, d'intervenir par les armes, pour prendre Paris et renvoyer l'armée française derrière la Loire. M. Jules Favre, en recevant copie de l'ultimatum, observa qu'il ne le considérait plus comme valable, qu'il ne l'acceptait qu'avec le commentaire pacifique introduit. M. de Bismarck lui répondit par des paroles courtoises et se retira.

Le jour même, ils commençaient à débattra le traité définitif. D'abord les garanties additionnelles. M. Jules Favre essaya en vain d'obtenir que l'évacuation du territoire se fil aux conditions des préliminaires de Versailles. Il ne put arracher qu'une clause, qui restreignait au moins la liberté d'action demandée. Il fut convenu qu'aussitôt le payement du troisième demi-milliard, l'évacuation des quinze premiers départements, spécifiés dans le traité des préliminaires, s'effectuerait de plein droit. M. de Bismarck voulait encore, comme garantie supplémentaire, que les portes de Paris fussent remises à ses troupes, sur le pourtour qu'elles occupaient. M. Jules Favre s'y refusa. Le contact des soldats étrangers et de la population, dans l'état troublé de la ville, serait une source certaine de rixes. M. de Bismarck se laissa persuader, et il se contenta du droit de patrouille dans la zone neutre.

Les préliminaires de Versailles, en laissant Belfort à la France, mentionnaient que le territoire à lui donner serait délimité ultérieurement. Cependant M. de Bismarck, de

vive voix, avait tout de suite promis la portée du canon autour des remparts, évaluée à 7 kilomètres. Mais le rayon géométrique de 7 kilomètres se trouva couper des villages et ne correspondit point aux accidents du sol. Il fallait donc établir une meilleure frontière. La forteresse de Belfort deviendrait d'autant plus précieuse, qu'elle jouirait d'un espace permettant d'étendre au loin ses défenses Aussi M. Jules Favre fit-il tous ses efforts pour agrandir le rayon à tracer alentour. Il réclama avec insistance la vallée et le bourg de Giromagny, qui assurent la communication de la forteresse avec le point culminant des Vosges. M. de Bismarck, après avoir d'abord combattu cette demande, promit de l'examiner. A une nouvelle entrevue, le 8 mai, il se déclara prêt à élargir le rayon de Belfort, si on voulait lui donner, en compensation, une bande de terrain de 10 kilomètres sur la frontière du Luxembourg. Le territoire à céder comprenait 10000 hectares avec 7000 habitants et celui qu'on désirait obtenir, 6000 hectares avec 27 000 habitants. On regagnait de la sorte un certain nombre de Français; surtout l'avantaiJie des positions autour de Belfort était tel que M. Jules Favre pensa qu'il fallait accepter. Cependant c'était là une question qu'il n'osait trancher lui-même. On convint donc que le traité à soumettre à l'Assemblée nationale laisserait le choix entre le statu quo ou la modification proposée. M. de Bismarck accorda ensuite assez facilement le renvoi immédiat de 20000 prisonniers, dont la France avait un pressant besoin pour comprimer une insurrection survenue en Algérie.

La discussion devint fort vive au sujet des traités dé commerce et de l'estimation à donner aux lignes de chemins de fer situées en Alsace-Lorraine. La guerre avait naturellement abrogé toutes les conventions entre la France et l'Allemagne, y compris les traités de commerce. Protectionnistes, MM. Thiers et Pouyer-Quertier n'avaient cessé, sous l'Empire, de combattre les traités ayant inauguré en France la liberté commerciale. Ils desiraient donc éviter le retour au régime antérieur à la guerre. Mais M. de Bis-

marck, alors partisan lai-même de la liberté commerciale, exigeait au contraire que la France reprît avec l'Allemagne les rapports commerciaux sur l'ancien pied, disant qu'il aimait mieux recommencer la guerre à coups de canon que de s'exposer à la guerre à coups de tarifs. M. Pouyer-Quertier dut céder. On convint de prendre pour base des relations, l'égalité de traitement sur le pied de la nation la plus favorisée. M. de Bismarck offrait 100 millions des chemins de fer acquis à l'Allemagne : M. Pouyer-Quertier, en discutant avec habileté, obtint 325 millions, à défalquer sur le deuxième acompte de l'indemnité de guerre.

Toutes les questions en litige se trouvaient ainsi tranchées et, le 10 mai, le traité de paix définitif était signé à Francfort par MM. .Jules Favre, Pouyer-Quertier et de Goulard représentant la France et MM. de Bismarck, d'Arnim et de Hatzfeld l'Empire allemand. Un délai de dix jours fut pris, pour échanger les ratifications de l'Assemblée nationale et de l'empereur Guillaume.

M. Jules Favre, en présentant le traité à l'Assemblée nationale, le 19 mai, expliquait dans quelles circonstances néfastes il avait dû le conclure. Cet instrument, qui aggravait encore les conditions accablantes des préliminaires de Versailles, produisit une sorte de révolte dans l'Assemblée. Au moment d'accepter sans retour d'aussi horribles sacrifices, il semblait que le vote des préliminaires n'existât pas et Fon éprouvait la même difficulté à se résigner que si aucun engagement antérieur n'eût été pris. Il fallut que MM. Thiers et Jules Favre appuyassent sur les exigences de M. de Bismarck, qu'ils fissent connaître son ultimatum menaçant pour que la Commission chargée d'examiner le traité, consentît à l'approuver. Une assez forte résistance, dont le général Chanzy se faisait l'interprète, s'était produite contre l'échange de territoire en faveur de Belfort. M. Tiiiers vint lui-même défendre le projet. Il entra dans des détails techniques sur l'importance de la forteresse et produisit à l'appui une lettre de son défenseur, le colonel Denfert-Rochereau. L'Assemblée, à la fin convaincue.

approuva la clause relative à Belfort, puis ratifia l'ensemble du traité, par 499 voix contre 98.

M. Jules Favre retourna immédiatement à Francfort et, le 21 mai, il échangeait les ratifications avec M. de Bismarck. La paix était conclue.

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