PRÉFACE
Dans rédition qui a précédé celle-ci, je disais : « Autant varient les aspects du terrain selon le niveau où est placé le spectateur, autant le tableau des événements humains nous apparaît différent selon le point de vue sous lequel on l'examine. Il y a loin souvent des aperçus de la jeunesse aux appréciations de Tâge mûr, et i'iiistorien , à mesure qu'il observe et qu'il s'éclaire, sent le besoin d'initier le lecteur à ses progrès, de lui faire part de ses lumières acquises, de ses opinions plus réfléchies sur les hommes et sur les choses (1). »
Ces paroles, écrites il y a trois ans, sont d'une application encore plus évidente et plus immédiate après une crise qui a remué la société dans ses profondeurs. Malheur à l'historien qui ne retirerait aucun fruit pour lui-même de ces enseignements terribles, et qui, en con< sidérant son sujet d'une façon plus générale et sous un plus grand nombre de faces, ne trouverait rien à modifier ou à compléter dans ses jugements antérieurs t
Je m'étais plus particulièrement arrêté , dans l'édition précédente, sur l'histoire de nos deux premières races, de ces temps reculés qui ont contribué, pour une si large
(i) Hist. de France, Préface de la 8* édition ; octobre 1847.
Il PBéFAGE.
part, à nous faire ce que nous sommes, et J'écrivais à cette occasion (1) : « Les générations humaines portent beaucoup plus qu'elles ne le pensent Tempreinte de leurs devancières : il y a, pour les nations comme pour les individus, une éducation première dont les traces se retrouvent toujours > et le peuple qui répudie ses aïeux ressemble à Tenfant qui renie son père et qui porte au front son image. » Vérités incontestables , et qu'on ne saurait trop rappeler et remettre en lumière , daus des temps où chacun veut façonner la société à sa guise sans tenir compte du moule antérieur, et s'imagine qu'un vieux peuple se refait à neuf comme s'il n'avait pas eu de passé.
Cest aujourd'hui de l'époque contemporaine que Je me suis surtout occupé ; j'ai étudié avec une attention toute paiticulière la révolution française, enfantement laborieux que beaucoup d'entre nous ont cru à son terme en 1830, et dont nous traversons, à cette heure, une crise nouvelle et redoutable, sans précédent connu dans l'histoire.
En méditant de nouveau sur cette grande époque, en cherchant à rattacher, pour chacune de ses phases diverses, l'effet à la cause , J'ai compris qu'il y avait lieu de tenir plus de compte que Je n'avais encore fait de quelques éléments essentiels de la vie des États. Je n'ai d'ailleurs perdu de vue ni l'objet de mon livre, ni les limites nécessaires où c'est pour moi un devoir de me renfermer, et sans prétendre en aucune manière formuler un programme de gouvernement pour mon pays, je me suis efforcé de détourner les esprits des chimères et des vains
(i) Page VI.
PfiÉFACB. III
systèmes : j'ai essayé enfin , comme Je Pavais déjà fait daDS un autre ouvrage (1) , de ramener les regards de la jeane génération sur les principes invariables de toutes les sociétés régulières, quelque nom qu'on leur donne, et sur les conditions que la raison aidée de Texpérience a reconnues nécessaires à leur existence comme à leur durée.
Versailles, novembre 1850.
E. DE BONNECHOSB.