‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 4 sur 103 · LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES

IHPRIMEORS DE L'IWSTITUT DE FRANCE , RUZ JACOB, 56.

PEÉFACE.

Je n'ai flatté dans cet ouvrage aucun parti aux dépens de la vérité ; j'ai montré le pouvoir arbitraire et absolu , Iqaelle que soit la main qui l'exerce^ celle des rois, des grands ou de la multitude, comme également oppresseur ; J'ai cherché à détruire des préjugés funestes , à unir les Français dans un même sentiment de respect et d'attachement pour l'autorité des lois, enfin à leur inspirer de l'estime pour le présent et de la confiance dans Tavenir, par l'utile comparaison de ce qui fut autrefois . avec ce qui existe aujourd'hui. Tels sont les principes I invariablement observés par moi depuis douze ans, dans la révision des huit éditions successives de cet ouvrage. Mais autant varient les aspects du terrain selon le niveau I où se place le spectateur, autant le tableau des événements humains nous apparaît différent , selon le point de vue d'où on l'examine. Il y a loin souvent des aperçus de la jeunesse aux appréciations de l'âge mûr, et l'historien , à roesure qu'il observe mieux et qu'il s'éclaire, sent le be- I soin d'initier le lecteur à ses progrès , de lui faire part de

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ses lumières acquises , de ses opinions plus réfléchies s] les hommes et les choses.

J'ai eu ce désir en relisant chaque page de mon lîvr^ et il y a peu d'époques de notre histoire où je n'aie m< difié quelques jugemeate et doiméplus d'étendue au récî Obligé de resserrer ma pensée dans d'étroites limites souvent le fleuve a refoulé ses rivages , et surtout pou les deux époques qu'il nous importe le plus de bien con naître. — L'une est l'époque contemporaine à laquelli nous attachent les puissants liens de l'éducation , des ha bitndes , des relations sociales , et de laqudle noos parti cipons sous tant de rapports , alors même que nous noui élevons avec le plus de force contre ses erreurs ou sejl vices. L'autre époque, dont le tableau s'est beaucoup agrandi sous ma plume , et qui a contribué aussi pouï une large part à nous faire ce que nous sommes , est celle des premiers temps de notre histoire. Les générations humaines gardent beaucoup plus qu'elles ne le pensent l'empreinte de leurs devancières ; pour les nations comme pour les individus, il y a une éducation prenûère dont les traces se retrouvent toujours, et le peuple qui r^die les aïeux ressemble à l'enfant qui renie son père et qm porte au front son image.

Depuis peu d'années il a paru sur nos origines plusieurs ouvrages que les savants ap{»*éci^it et que le mondé ignore : j'en ai profité pour cette nouvelle édition, et je citerai surtout le livre rmiarquable de M. de Pétigny sur VHistaire et les institu-

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iUm de l'époque mérofnngiênne (l), et les grands traTâux de feu le Hnerou (3), enlevé si soudamemeni à la science, qui mérita la gloire littéraire, et qui est mort à peu prte inooimii. J'ai donné aussi plus d'attention aux chromqoeurs du ix® siède, et j'ai fait une étude apjprofondie du curieux ouvrage chi moine Bicher (a), seul doGumoit authentique qui noos soit parvenu, rédigé pdr an Gonlemporain , sur la dernière partie du x* siècle. En lisant œs ^ftver s écrits , j'm mieux vu à quel point l'ceuvre dvilisatrice de CSiarl^oiagne était en o^Msition avec les lois fondamentales de la société à cette époque, avec ses principes vitaux, avec Tordre qu'dle comportait. Sa dynastie m'est £q[ïparue sous un jour différent ; j'ai mieux apprécié quelques-unes des causes qui l'ont prédpîtée ; j*ai compris la nécessité de sa diute, je dirai plus, son ntilité : je me suis demandé si PEurope, ao moyen âge, aurait pu eontimier longtemps à ne former qa'xm sed corps sans devenir esclave ; â elle n'eût pas payé , comme la Chine , du sacrifice de toute vie intérieure et de toute liberté, le douteux avantage d'un gouvernement uni* forme ; si enfin le démanbremeit de l'immense empire avait été une calamité ou un progrès, une oeuvre de dîs-

(1) L'Âcadéoûe des inscrqptiont et belles-lettres a donné à cet ooTrage le grand prix Gobert.

(3) Histoire des instituivms mérovingiennes et carlovingiennes, par le Hueroo. 2 toI. in-S*.

(3) Histoire de son temps ^ 2 vol. in-8% traduits et publiés par la Société de l'Histoire de France. — Cet ouvrage a été découvert seulement depuis peu d'années.

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solution regrettable ou un nécessaire acheminement à h reconstitution de l'Europe sous des formes simples, nâi turelles et vivantes (i ).

£n étudiant davantage cette longue chute d'un gou ver^ nement qui n'avait pas en lui les conditions nécessaires de durée, le dédain a fait place en moi à la compassion pour ces princes malheureux ensevelis sous ses ruines , et rendus, à tort peut-être, malgré leur faiblesse et leurs fautes , responsables d'un reversement qu'ils aidaient pu retarder, mais non prévenir, et dont ils furent moins les auteurs que les victimes.

C'est un grand et saisissant spectacle que celui de l'homme luttant avec courage contre une situation plus forte que lui, et ne sachant où se prendre dans le tourbillon fatal qui l'entraîne et qui va l'engloutir. Tels nous apparaissent quelques-uns des descendants de Charlemagne : c'est moins le courage qui leur a manqué que la fortune. Jetés sur l'aËîme et battus de la tempête, le vaisseau qui les portait a sombré avec eux, et la planche de salut ne s'est point trouvée sous leurs pas. Pour les juger, il faut apprécier leur situation, et alors on comprendra les cris désespérés d'un Louis d'Outre-mer, invoquant la mort pour échapper à l'insupportable fardeau d'une royauté impossible, et les plaintes déchirantes d'un

(i) M. Augustin Thierry et M. Guizot ont signalé les premiers plusieurs grandes causes qui rendaient impossible la longue durée de Tempire carlovingien. Ce qu'ils ont dit à cet égard , en partant d*nn point de vue d'ailleurs très-difTérent , le Huerou a achevé de le démontrer dans sa savante analyse.

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Charles de Lorraine , trahi par les siens et pleurant sur ses jeunes enfants , rejetons d*im père infortuné, comme lui déshérités par le sort.

J'aurais voulu m'arrêter à loisir sur cette époque mémorable si digne des méditations de rhistorien, et en faii'e l'objet d'un ouvrage étendu et spécial. Les circonstances ne l'ont point permis. Les hommes que leur profession et leur genre d'industrie appellent plus particulièrement à étudier les besoins intellectuels du public, sont encore trop convaincus de son îndifiTérence pour les œuvres sérieuses, et leur indispensable concours m'a manqué. La génération présente cullive peu l'étude pour les jouissances qu'elle procure ; les travaux de l'intelligence sont pour elle le moyen et non le but. Le siècle est pressé : l'engouement pour les voies nouvelles de communication entre les peuples est contagieux , même pour la pensée ; une ardeur fébrile de mouvement impétueux semble s'être emparée des esprits comme des corps; on court au but, sans souci des objets qui bordent le chemin , et le lecteur entrevoit à la course les vastes champs de l'histoire , à peu près comme le voyageur entraîné par le char de feu découvre les campagnes : il devine plus qu'il ne voit ; il jette un coup d'oeil hâtif sur l'ensemble, et néglige le détail. Disposition mortelle à l'art , qui vit surtout par le détail; et il y a un art poiu- l'historien, comme il y en a un pour le peintre et pour le poète : c'est en choisissant , entre mille faits divers, les faits qui caractérisent et qui peignent, c'est

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en les présentant chacun sous le jour qui lui est propre c'est en groupant avec vérité dans un faisceau lumineux les traits épars des hommes , des temps et des choses que rhistorien digne de ce nom évoque le passé, tire d( leur tombeau les morts illustres, les remet debout sous h toge ou sous l'armure, tels que leur siècle les a vus, et les anime d'une vie nouvelle pour la postérité. Ainsi ont fait jadis nos maîtres à tous, Tite-Live, Salluste , Tacite; ainsi procède encore, de nos jours, celui dont le nom peut être cité après ces noms fameux, l'illustre Augustin Thierry, que j'admire alors même que mon opinion diffère de la sienne, et que j'estime inyp pour n'oser pas quelquefois le contredire et le combattre.

Ce qu'il a fait en partie pour l'époque mérovingienne, j'ai le regret de n'avoir pu l'essayer, malgré ma faiblesse, pour l'époque carlovingienne , dont cependant j'ai fort étendu le récit dans cette nouvelle édition de mon Hvre. Mais il m'a fallu renfermer un vaste tableau dans d'étroites proportions , et le réduire aux traits d'une simple esquisse. Heureux du moins si j'inspire à d'autres mieux partagés le désir d'entreprendre la grande et 'difficile tâche qui m'a tenté, et s'il m'est donné d'apjrfaudir à l'œuvre après en avoir suggéré la pensée.

Émilb bx Bohvighose*

Paris, octobre 1847.

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