ORIGINES
1200 avant J.-C. — 475 après J.-C
I. Les commencements de la France sont obscurs. Il y a trois mille ans, tandis que, sur les beaux rivages de la Méditerranée, les Orientaux étalaient déjà le luxe et la puissance de leurs colonies, placé sous un ciel plus rude, l'intérieur de l'Europe n'avait reçu de l'Asie que des peuples pasteurs, avec leurs tentes et leurs troupeaux. Entre le Rhin et l'Océan, les Alpes et les Pyrénées, s'étaient fixés les Gaulois aux yeux bleus et à la blonde chevelure, hommes forts et belliqueux. Delà le nom de Gaule bien avant celui de France.
II. Dans ce pays coupé de collines et de rivières, couvert de frais pâturages, familles et troupeaux se multipliaient rapidement. C'étaient, au centre, les Arvernes ou tribus des hautes terres dans les montagnes de l'Auvergne, les Edues bergers de moutons et de chèvres sur les bords de la Saône et de la haute Loire , les Séquanes aux innombrables troupeaux de porcs depuis le Jura jusqu'à la Seine ; à l'ouest , les Celtes ou tribus des bois, entre la Garonne et la Loire , les Armorikes ou tribus maritimes dans la future Bretagne ; à l'est, les Allobroges ou hommes du haut
pays entre les Alpes et le Rhône, et les Hehètes ou hommes des troupeaux dans les pâturages de la Suisse ; enfin, au nord, les Belges, fameux pour leur bravoure et pour la beauté de leurs chevaux. Derrière eux, sur les bords du Rhin, se pressaient encore de nouvelles tribus, arrivant, comme les premières, à travers les vastes plaines qui de là vont jusqu'à la mer Caspienne. Trop à l'étroit, les Gaulois débordèrent de toutes parts: les uns , sur des nacelles d'osier recouvertes de cuir, gagnent les côtes d'Albion ou l'île Blanche, appelée depuis Grande-Bretagne en l'honneur de leur chef Bryten ; les autres, passant les Pyrénées avec leurs chariots et leurs troupeaux, descendent en Espagne, et laissent leur nom à la Galice ; une horde se fixe sur la rive droite du Danube, une seconde dans le nord de l'Italie.
III. Tandis que ces essaims détachés se mêlaient à d'autres peuples, la race et l'instinct guerrier se conservaient purs dans la Gaule. Les traditions apportées de l'Asie, berceau commun du genre humain, n'y avaient pas complètement disparu, et la mul-
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litutle elle-même gardait un vague souvenir de la chute originelle et de la rédemption promise au genre humain. Comme les Egyptiens, les Gaulois vénéraient une statue prophétique, consacrée à la Vierge Mère, et devenue depuis la Vierge miraculeuse de Chartres; toutefois, pour attirer les regards de Dieu, leurs chastes prêtresses n'avaient su imaginer que des orgies et des danses infernales, où plus d'une infortunée fut mise en pièces par ses compagnes. De même, dans l'espoir d'immoler la victime dont le sang apaiserait la colère du ciel, ils égorgeaient chaque année des milliers de leurs semblables. Tantôt c'élait une corbeille gigantesque de caille et d'osier, remplie d'hommes, de femmes et d'enfants, qu'une torche impitoyable réduisait en cendres ; tantôt le sang des captifs était versé sur de grosses pierres, dressées en plein air, comme les autels d'Abraham et de Jacob, et rangées en cercles immenses. Au fond de la Bretagne, il en reste encore debout, redoutées du paysan, qui lui-même garde le costume et la langue des vieux Gaulois. Ainsi, comme chez les autres barbares , l'ignorance et la cruauté avaient tout défiguré. Vainement les druides, ou prêtres des bois, rivaux par leur sagesse des prêtres d'Egypte et des mages de Chaldée, défendaient contre les superstitions païennes l'unité de Dieu, l'immortalité de l'âme et l'espoir d'une autre vie, et entretenaient des relations assidues avec les hommes les plus érudits de l'Orient. Isolée de la foule, .regardée comme un dépôt mystérieux et sacré, cette science restait réservée à quelques initiés. Le druide en profitait comme aujourd'hui le lama de la Tartarie, pour être tout à la fois astrologue, géomètre, juge dans les procès, médecin et sorcier pour les malades; mais là se bornait son influence sur des peuples grossiers. Heureusement leur vie était pauvre et laborieuse, le climat dur, la terre peu fertile, la guerre perpétuelle. De là des cœurs simples et hospitaliers, des femmes chastes, des enfants nombreux et forts, des guerriers actifs, audacieux, toujours prêts au combat: vertus sauvages, éternelles sous la lente du barbare, mais qui
fondent aux premiers rayons d'un soleil plus doux.
IV. Ce fut d'abord au midi, sur les côtes de la Méditerranée, que les Gaulois trouvèrent les séductions de la richesse. Les Phéniciens les premiers, hardis navigateurs, avaient débarqué aux bouches du Rhône , attirés par le beau corail des îles d'Hyères, par les mines d'or, d'argent et de fer des Cévennes et des Pyrénées (1200). Leurs comptoirs à Nîmes et à Alais furent les premières villes de la Gaule. Celaient les émissaires delà civilisation précoce qui florissait en Judée, en Egypte, en Assyrie. Plus d'un fugitif vint grossir leur nombre, quand les Grecs prirent Troie et l'Asie Mineure, et un jour, à l'exemple de Piome et de Carthage, Paris essayera de rattacher son nom et sa naissance à quelque poétique débris de la famille de Priam.
V. Quelques siècles plus tard, le commerce des Orientaux passa aux Grecs, destinés à les remplacer partout. Poussé par l'amour des découvertes, Euxène, marchand phocéen, aborda aux mêmes rivages. Reçu et fêlé à la table du roi, il charma son hôle par le récit de ses aventures, et obtint la main de sa fille, avec un domaine sur la côte. Ses compagnons y jetèrent les fondements d'une ville qu'il appela Massalie, aujourd'hui Marseille (600). Successivement peuplée par de nouveaux colons, cette ville fut bientôt, en prospérité et en sagesse, l'émule d'Athènes et de SparLe. Ses habitants rementaient le cours du Rhône, allant, comme Euxène, demander l'hospitalité aux tribus gauloises et leur apportant des tissus de laine et de soie, des bijoux, des épées, des socs de charrue en échange de fromages, de cuirs et de viandes salées. Peu à peu les Gaulois quittent leurs peaux de bêtes pour des vêtements plus fins ; le fer remplace les haches en pierre et les flèches armées de coquillages ; les vins de la Grèce sont reçus avec avidité à la table des guerriers. L'affluence des marchands fait naître au bord du fleuve les villes d'Arles, d'Avignon et de Chàlon, qui prennent les mœurs et la langue de Marseille. Cependant les Grecs préféraient toujours les rivages de la mer,
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LES PHÉNICIENS, LES GKLiCS
et c'est là qu'après de longs voyages ils venaient reposer leur vieillesse. Là aux sombres forets avaient succédé la vigne et l'olivier ; là s'élevaient, autour de la métropole, Nice, Antibes, Agde, Monaco, chacune avec ses murs et ses tours, son port et sa place publique, son sénat et ses temples de marbre ; petites enceintes, mais ardents foyers d'amour pour la liberté, la science et les arts. Dans ces cités indépendantes, au bord d'une mer d'azur, les Grecs pouvaient se croire encore dans leur ancienne patrie. Mais, roseau fragile, la sagesse humaine tôt ou tard fléchit. Tandis que, parmi ce peuple privilégié, poètes et philosophes, sculpteurs et architectes rivalisaient de génie, la volupté, se glissant parmi ces merveilles, empoisonnait les cœurs, et y jetait le germe d'une fatale corruption. Longtemps Marseille n'avait eu que des maisons de bois, et s'était sauvée par des lois sévères. Son tour vint aussi : elle succomba sous le poids de ses richesses.
VI. De leur côté les, Gaulois ne sortaient de leur simplicité séculaire que pour s'adonner à un luxe grossier et à des vices sordides. Pendant que les marchandises orientales pénétraient chez eux, avides de pillage et de combats, ils descendaient par bandes en Italie ou en Grèce (280). Devant eux se fermaient les villes épouvantées; les campagnes subissaient l'orage, jusqu'à ce que le soleil, la bonne chère et le vin eussent réduit ces fougueux combattants. Du reste, ils étaient à vendre, et leur bravoure aveugle fut tour à tour au service des riches cités de Marseille, de Carthage, de Byzance, ou des princes dégénérés d'Épire, de Macédoine et de Syrie. Plus nombreuse que les autres, une de ces hordes s'établit en Asie (241) : ce sont les Galates, auxquels saint Paul écrira un jour.
VIL Cependant le génie que les villes grecques dissipaient en voluptés ou en guerres civiles , et la bravoure que les tribus gauloises, également divisées, prodiguaient en de stériles combats, allaient être, aussi bien que les trésors de l'Orient, réunis sous une main de fer. Rome, voilà le maître qui devait tout conquérir. Son nom voulait dire
force; son emblème était la louve, nourrice de smi premier roi. Recruté dans des familles éprouvées, son sénat se composait non de rhéteurs ou de marchands, mais de généraux élevés dans les camps, couverts de blessures et comme pétris de courage et do ténacité. Depuis six siècles, point de trêve aux combats; delà ceslégions fameuses, modèles de discipline et de science militaire, qui avaient déjà conquis la Grèce, l'Afrique et l'Asie Mineure. Maîtresses de l'Italie jusqu'aux Alpes, elles n'attendaient qu'un signal pour mettre le pied dans la Gaule. Menacée par un voisin, Marseille appela ces dangereux amis.
VIII. Une fois dans un pays, les Romains n'en sortaient plus. L'armée prit ses quartiers d'hiver sur une colline au nord de Marseille, au milieu d'eaux thermales et de sources abondantes. Pour occuper ses loisirs, elle fit des aqueducs et des bains, et, quand il fallut quitter ce trop doux séjour, du camp transformé sortit la ville d'Aix (123). Des Alpes aux Pyrénées, les bords de la mer furent conquis, les villes prises, les habitants vendus à l'encan. Pour sa part, Marseille eut jusqu'au Rhône; le reste devint province romaine, d'où le nom de Provence. En face de Marseille l'ut fondée Narbonne (118), abri pour les navires de guerre, sentinelle avancée de l'ambition et de la puissance de Rome. Colonie de citoyens dévoués, elle eut pour eux sénat, libertés, temples, bains publics, cirque, amphithéâtre. Aux vaincus, les impôts, les menaces, les supplices; ordre à la jeunesse d'aller servir à l'armée de Thrace ou d'Asie; pour payer le fisc, nul autre moyen que de livrer ses terres aux usuriers; la mort à quiconque résiste; à Toulouse, à Perpignan, à Réziers, partout des colonies militaires.
IX. Pendant que les Romains entraient par le midi, au nord les barbares continuaient à presser la Gaule. Incapable de se défendre, il ne s'agissait plus que de savoir à qui elle appartiendrait. Naguère quatre cent mille Cimbres et Teutons, la traversant comme un torrent, s'étaient rués sur l'Italie, et avaient failli la ruiner. Maintenant les Séquanes eux-
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mêmes appelaient les Germains. Pour se venger des Édues, qui, sur la Saône, arrêtaient leurs bateaux, ils firent venir une bande de Suèves sous les ordres d'Arioviste. Le pays plut au barbare. Les Édues soumis, il se fixa chez ses alliés, décupla le nombre de ses soldats, et exigea pour eux le tiers , puis les deux tiers du territoire. Dégoûtés delà Suisse par ce fâcheux voisinage, les Helvètes, en vrais Gaulois , brûlèrent à la fois leurs quatre cents villages, réunirent femmes et enfants, troupeaux et chariots, avec des vivres pour trois mois, et s'ébranlèrent à plus de trois cent mille, pour chercher une province plus tranquille. Maislesplaines qu'ils allaient traverser n'avaient plus cette humeur nomade; sous l'influence des Grecs, les Edues avaient défriché leurs terres, ets'étaientbàti une capitale , Bibracte, plus tard Autun ; de jour en jour leur vie était plus molle, et c'est
une pente que les hommes ne remontent pas. Opprimés par Arioviste, menacés par les Helvètes, ne sachant ni vaincre, ni suivre le torrent, ils firent comme Marseille, et appelèrent les Romains (58).
X. Six légions arrivent commandées par César. C'est un homme pâle, maigre, épileptique, mais habile, audacieux, infatigable et chéri du soldat. Aux Helvètes, qui s'avancent par le débouché du Rhône, il oppose un mur haut de seize pieds et long de dix mille pas. L'ennemi lui échappe par les
Druides récoltant le gui sacré. (P. 10.)
gorges du Jura ; mais il se lance à sa poursuite, le surprend en désordre au passage de la Saône, lui coupe la route d'Autun , et le reçoit dans une position choisie, où se brisent tous ses efforts. Après une lutte désespérée, diminués des deux tiers, forcés dans leur camp, les fiers Helvètes sont réduits à demander la paix et à retourner dans
leur pays. C'est maintenant le tour d'Arioviste, amusé jusque-là par des promesses flatteuses. Sans perdre un instant, César occupe Besançon, forte ville des Séquanes, et marche sur le Rhin, droit à ces Germains farouches , qui depuis quatorze ans n'ont pas couché sous un toit. Là encore, après une bataille acharnée, la fougue du barbare cède à la discipline romaine, et les Germains repassent le Rhin en désordre, emportant Arioviste demi - mort de blessures et de chagrin.
XI. Jusque-là tout allait bien pour les Edues: plus d'Helvètes, plus de Germains. Mais le vainqueur se récompense lui-même, prend des otages, lève des impôts, réunit des munitions ; c'est un autre Arioviste qui s'installe. A cette nouvelle, la colère fermente dans les braves tribus du Nord, chez les Belges, que nul marchand n'a visités, que le vin n'a point amollis. César n'attend pas qu'ils éclatent, et, tandis que tout tremble autour de lui, il court les provoquer sur les bords de la Sambre (57). Dans un malheureux élan, soixante mille Xerviens traversent la rivière