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LES ROMAINS

sous ses yeux, et viennent seuls attaquer son camp. C'était mourir en vain. Peu en revinrent, et les femmes et les vieillards sortirent des forêts pour demander la paix. Après ce revers, personne n'osa plus bouger. Pendant que ses lieutenants se promenaient en vainqueurs du Rhin à la Garonne (5G), César construisit une flotte sur la Loire, et alla

exterminer, dans les marais de Vannes, les Vénètes, célèbres coureurs de mer (a4). Soit pour atteindre les fuyards, soit pour achever la race gauloise, il passa la Manche, et mit un an à soumettre la Grande-Bretagne. A son retour, il trouva la Gaule frémissante, une légion massacrée par les Belges, et à leur tète les Éburons, riverains de l'Escaut. Pour

Druide excitant à la guerre les chefs gauluis. (P. 10.)

faire un exemple, il cerna ce malheureux pays, et ordonna froidement de tout tuer, de tout brûler, de tout arracher (53). Habitants, troupeaux, arbres,' moissons, tout disparut ; pendant un demi -siècle ce ne fut qu'un désert.

XII. Là -dessus il crut pouvoir, après six ans d'absence, passer l'hiver en Italie. Mais la cruauté rend du cœur à ceux qui n'en ont plus. César absent, la Gaule entière, unie dans un suprême effort, se soulève, disperse les garnisons romaines, et décrète pour le

printemps une levée en masse. Qui le croirait? le fatal ennemi la devance encore. Arrivé secrètement à travers les neiges, César paraît tout à coup aux portes d'Orléans, premier foyer de l'insurrection (2). Dans leur épouvante, les habitants veulent fuir pendant la nuit; les Romains en profitent pour en faire un horrible carnage. Ce premier coup frappé, César bat en retraite pour se rapprocher de ses renforts. Sur son passage , les Gaulois brûlent villes et villages, et affament le pays, préférant la pauvreté à la servi-

INTRODUCTION

tude. Pourtant ils voudraient sauver Bourges , grande et riche cité, forte, bien défendue. C'est prêter le flanc à César, passé maître dans l'art des sièges. Bourges, comme tant d'autres, est prise d'assaut, et quarante mille personnes, hommes, femmes et enfants, passés au fil de l'épée. Le même sort menace la capitale de l'Auvergne, si l'armée gauloise ne vient la couvrir. La voici enfin, nombreuse, ardente, avide de vengeance. D'un côté, une poignée de Romains, étrange ramassis de fantassins numides , d'archers crétois , de frondeurs espagnols et même de cavaliers germains ; de l'autre , deux cent mille Gaulois unis sous un chef pour saflver leur pays : qui douterait du succès? César lui-même semble effrayé : il lève le siège et continue sa retraite. On l'atteint; on l'entoure; son épée lui est arrachée des mains ; il ne doit son salut qu'à une charge des Germains.

XIII. Cependant les Gaulois, peu sûrs de leur victoire, n'osent le poursuivre, et, oubliant le malheur de Bourges, ils vont attendre des renforts dans la place d'Alesia, aux sources de la Seine. Nouveau siège pour César, nouvelle occasion de déployer son génie et son activité prodigieuse. En moins de cinq semaines, la ville et le camp ennemi sont entourés d'un rempart, de trois fossés profonds, de huit rangs de pieux et de palissades, et de vingt -quatre forts retranchés. Mêmes ouvrages du côté de la campagne, sur un circuit de quinze mille pas. Les assiégés, réduits à la famine, et la Gaule entière, accourue pour les sauver, ne purent entamer ces formidables enceintes. Il fallut se rendre : le chef gaulois vint le premier , sur son cheval de bataille, jeter aux pieds du vainqueur son épée, son casque et son javelot. En vain s'offrit-il à mourir pour tous ; chacun de ses soldats fut vendu comme esclave. La guerre était finie, et quiconque fut encore pris les armes à la main eut les poings coupés.

XIV. Deux ans plus tard, Marseille, première cause de ces malheurs, reçut une garnison romaine, et perdit sa flotte, son trésor et sa liberté. Ainsi Grecs et Gaulois, victimes

de leurs divisions, subirent le même joug, et ne furent plus que des sujets du grand empire. Marseille lui donna des marchands, des artistes, des avocats ; la Gaule, des soldats, les plus braves de la terre. Pendant huit années de guerres, César avait su apprécier ses ennemis, et eux, en dépit de ses cruautés, l'admiraient au point de l'aimer. La paix faite, ils s'enrôlèrent en foule sous ses drapeaux, fiers d'être mêlés à ces vieux soldats qui ne connaissaient plus d'autre chef, d'autre père, d'autre dieu que leur général. Ce fut à leur tète qu'après avoir soumis trois cents tribus, pris huit cents places et vaincu trois millions d'hommes, il fit sa rentrée triomphale dans Rome, et pour prix de ses services demanda le pouvoir absolu (49).

XV. Grande fut La stupeur des vaincus à la vue de cette ville, jadis réduite en cendres par leurs aïeux, étalant aujourd'hui plus d'or que la Gaule entière n'en avait jamais eu. En effet, d'après ses terribles soldats comment se figurer celte séduisante cité, offrant à l'étranger, sous ses portiques de marbre, des festins aussi longs que la nuit , des bains raffinement de mollesse, des courses de chars, des joutes navales, de tragiques combats de gladiateurs, et tout ce qui peut aiguiser et rassasier dans les cœurs la soif de l'or , de la chair et du sang? Ils s'en retournèrent charmés, amoureux de la grande capitale et de ses délices , impatients de donner à leurs villes un air tout romain. C'est à qui bâtira le plus vite thermes, amphithéâtres, écoles latines pour la jeunesse. Au confinent du Rhône et de la Saône s'élève une petite Rome, Lyon, capitale de toute la Gaule (41 ). Devant cette nouvelle venue les anciennes cités, jadis rivales, viennent toutes s'humilier; elles s'y font représenter en soixante statues de marbre entourant celle de la Gaule. Ce n'est pas assez : à l'empereur et à Rome elles dédient un temple et un culte divin. Chassés par ces dieux nouveaux , les druides se réfugient dans les forêts de Bretagne, et le vieux guerrier qui regrette le passé s'en va mourir au delà du Rhin.

XVI. Ainsi, par ses vertus militaires et par son génie politique, Rome avait achevé

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de recueillir l'héritage des nations antiques, et en échange elle leur promettait, sous sa puissante domination, paix, unité et richesse. Plus qu'aucune autre, il semblait que la ( îaule dût se consoler de la perte de son indépendance. Centre de l'armée, théâtre des plus grands événements, elle devient comme le cœur de l'empire. Voisine de l'Italie par terre et par mer, traversée par quatre voies romaines chefs-d'œuvre de routes, protégée contre les barbares par huit légions et par quarante forteresses, elle voit l'or naître à plaisir de ses terres défrichées, de ses vignes nouvelles et d'un paisible commerce avec les autres provinces. Ses nobles sont admis au sénat; ses enfants, jeunes et pleins de sève, remplissent l'armée du Rhin, en qui s'est réfugiée la vieille énergie romaine, et qui bientôt disposera à son gré de la pourpre. Mais cette prospérité a son triste revers : la fortune est le privilège des grands ou de quelques fonctionnaires pressés de s'enrichir aux dépens des peuples. Ce n'est plus le temps où, nourri du même pain que son maître, l'esclave était un membre de la famille. Tandis qu'à l'instar des villes d'Italie , les chefs élèvent des palais de marbre, des aqueducs aux longues arcades, des bains de porphyre et de mosaïque, la paresse et la misère gagnent les petits ; campagnes et ateliers ne se peuplent que de malheureux Germains, enlevés à la frontière, vendus comme des bêtes de somme, et conduits au travail sous le fouet des gardiens. L'antique hospitalité, le respect du malheureux et de l'étranger, le culte du foyer paternel et les vertus domestiques* si longtemps conservés chez les Gaulois, font place à l'aride égoïsme des vainqueurs. Ainsi Rome, qui prolongeait son existence en demandant aux nations conquises des soldats, des généraux, des souverains, leur inoculait ses vices et sa dépravation croissante. Le flot apportait sans cesse des hommes nouveaux, mais non des idées nouvelles, et, bien que sagement ménagée, cette ressource avait son terme nécessaire. Lorsque après les Césars le premier venu put devenir consul et empereur, les peuples avilis vendaient leur liberté pour

des jeux sanguinaires; l'action spontanée du citoyen était partout remplacée par Ie3 rouages d'une savante et odieuse centrali

sation ; le monde entier était esclave d'un homme, esclave lui-même d'un favori ou d'une courtisane.

Mil. En vain à Autun, à Arles, à Vienne, à Toulouse, les professeurs d'Athènes ou de Rome ouvraient à la jeunesse tous les secrets delà sagesse antique: religion et philosophie trouvaient la même indifférence. L'art, reflel décoloré de la beauté divine, se prostituait en images licencieuses et en flatteries serviles, et dans les cœurs durcis à la honte se glaçaient, de jour en jour davantage, le courage de la vertu et l'amour de la vérité. Plus d'autre force que celle du soldat; plus de famille pure, sinon dans les huttes de la Germanie ; nul autre frein au mal que la guerre , la pauvreté et l'ignorance : voilà , après quatre mille ans, le chef-d'œuvre de l'antiquité païenne, et tel fut le sort de la Gaule en devenant romaine. A bout de ressources, les plus grands esprits reconnurent leur impuissance en présence d'une décadence fatale, incurable, irrésistible, et se consumèrent en regrets du passé, en plaintes amères contre la civilisation. A leurs yeux, richesses, lumières, arts, conquêtes étaient des dons perfides, qui avaient toujours conduit les peuples à la mollesse, à l'avilissement et à la ruine. L'humanité tournait dans un cercle lamentable : plus une nation s'élevait par sa vertu et son énergie, plus elle était condamnée à descendre dans le vice et dans la honte.

XVIII. Au milieu de cette désespérante corruption, parmi les victimes dont la disgrâce amusait l'empereur et la multitude, un gouverneur de Judée, Ponce Pilate, vint mourir misérablement dans le midi de la Gaule. Sa peine était juste : tandis que les Juifs rampaient à ses pieds, plus lâche qu'eux il leur avait laissé crucifier le plus pur, le plus saint, le plus innocent des hommes. Du même pays arriva un bateau abandonné aux caprices des vents. Ce n'étaient plus comme jadis de riches marchands phéniciens, mais de pauvres Juifs persécutés, .Marie Made-

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leine, pieuse et austère pénitente, Marthe sa sœur, son frère Lazare, ressuscité pour l'exil, et quelques pieux amis, compagnons de leurs vertus et de leur infortune. Ils apportaient une grande, une heureuse, une divine nouvelle : le Juste livré par Pilate, c'était le Sauveur, fils d'une Vierge; c'était le Messie, attendu et désiré depuis quatre mille ans; c'était Jésus-Christ, Fils unique de Dieu. Mourant sur la croix , il venait de révéler le secret de toute vertu et de tout bonheur, le secret de l'amour.

Aimer Dieu comme le meilleur des pères, aimer les hommes comme soi-même, se dévouer tout entier etjusqu'àlamort: telle fut sa vie, telle était sa loi.

Ellefutreçueavec bonheur par ce qui restait de cœurs bons et généreux. Autour de la grotte de Provence , où

Madeleine pleura Mane cléop,,as Marie Salomé el Ma trente ans ses pé- (P.

chés, nul doute

qu'il n"y ait eu bientôt comme à Jérusalem , comme à Corinthe, comme à Rome, des chrétiens sachant s'aimer.

XIX. Tandis que les premiers fidèles étaient bannis par la haine des Juifs, les Romains se chargeaient de punir les bourreaux du Christ. Jérusalem révoltée, après un siège tristement fameux, était prise, brûlée, saccagée, et ses habitants dispersés pour ne plusse réunir (70). La Gaule en reçut à tout jamais sa part .

témoins malgré eux de la vérité de l'Évangile, objet de la méfiance et de l'aversion populaires, et, pour se venger, perfides séducteurs, se transmettant de père en fils, avec la haine du Christ, la science malfaisante de l'usure, des trafics honteux et des

arts occultes. Depuis, les siècles n'ont rien changé à cette race déchue , mélange singulier de grandeur et de dégradation, se perpétuant par sa foi tenace, ses vertus de famille, son activité, son économie, en un mot, par tout ce qui fait la vie et la puissance du peuple, etnéanmoinspartout méprisée et persécutée , condamnée à errer sans jamais se fixer à la terre, ne pouvant ni perdre ni retrouver son antique nationalité.

XX. Cependant l'action chrétienne ne se bornait ni à une langue ni à un peuple, et les premiers disciples du Sauveur avaient embrassé le monde entier dans leur activité dévorante, dont la science moderne retrouve partout la trace. Saint Paul, l'Apôtre des nations, avait parcouru en conquérant la Syrie, l'Asie Mineure, la Grèce et l'Italie, prêchant Jésus crucifié dans la langue d'Homère et de Démosthène, et laissant dans ses Épîtres le texte inépuisable des méditations à venir. Arrivée d'abord aux Gaulois de la Galatie, sa parole parvint bientôt aux Grecs des bords

ximin abordent au rivage mussaliote.

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du Rhône. L'un d'eux fonda l'église de Lyon . et saint Pothin mourut martyr avec quarantesept fidèles. Leurs corps furent brûlés el leurs cendres jetées au Rhône, vains efforts pour détruire leur vertu merveilleuse. Saint Irénée reçut et vit fructifier ce glorieux héritage, et quand il eut, comme son ■ prédécesseur, la tête tranchée, ce fut au milieu de plusieurs milliers de martyrs. Déjà il avait pu pressentir pour l'Eglise d'autres ennemis: évèque, il avait eu à défendre l'unité de la foi contre quelques Grecs rebelles, tristes avantcoureurs des hérésies futures.

XXI. Toutefois la richesse et l'orgueil étaient surtout des dangers à venir ; le plus pressant, c'étaitla cruauté des empereurs. Ils ne pouvaient souffrir cette puissance mystérieuse établie par saint Pierre au centre de leurs États, qui • de là envahissait

le palais, le sénat, l'Italie, la Gaule, et jusqu'à l'impénétrable Germanie. Dès le ipr siècle étaient partis de Rome huit nouveaux apôtres : Trophime pour Arles, Saturnin pour Toulouse, Martial pour Limoges, GatienpourlaTouraine, Paul pour Narbonne, Austremoine pour l'Auvergne, Julien pour le Maine, et le fameux" Denis l'Aréopagite pour Paris. Des ordres de proscription les suivirent partout, et leur sang illustra ces églises naissantes. Saint Saturnin,

Saint Irénée. ( P. 1

attaché à la queue d'un taureau furieux, eut la tète brisée sur les marches du Capitule de Toulouse. Saint Denis, avec ses compagnons, fut décapité à Paris sur le mont des Martyrs, Montmartre. Leurs corps furent recueillis et cachés pour des temps meilleurs, et, en dépil

de leurs obscurs bourreaux , les noms de ces glorieuxpatronssonl restés attachés aux églises, aux portes, aux rues, au sol même de nos villes. Ainsi la Picardie vénère saint Quentin , l'Auvergne saint Julien de Rrioude , Mar- ' seille saint Victor, Dijon saint Bénigne , Autun saint Symphorien , Soissons saint Crépin, Besançon saint Ferréol et saint Ferjeux. Chaque province eut ses martyrs, et les soldats de Jésus -Christ sortirent par milliers de cette généreuse terre de Gaule où Rome avait trouvé tant debraveslégions.

XXII.Quantaux Romains dégénérés, la vie des camps ne les tentait plus guère ; car les vertus militaires sont filles des vertus domestiques. Pour eux, à l'amphithéâtre, les chrétiens livrés aux bêtes alternaient avec les combats de gladiateurs, et, tandis que les lâches se rassasiaient d'un carnage sans péril, l'armée se recrutait non plus de Gaulois, mais de Suèves, de Vandales ou de Francs, guerriers farouches qui se sentaient forts au milieu

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de la faiblesse générale, et qui faisaient et défaisaient les empereurs. A la faveur de ces guerres civiles, les barbares d'outre- Rhin ravageaient régulièrement la Gaule, et devenaient de jour en jour plus entreprenants. Les Gaulois, écrasés d'impôts, leur donnaient souvent les mains, et, sous le nom de Bagaudes, désertaient le travail et la charrue pour piller les villes. Victime de leur fureur, Autun fut réduit en cendres avec ses temples et ses écoles fameuses, pendant que d'un autre côté les Germains saccageaient soixantedix villes. Les chrétiens seuls, dans ces tristes désordres, donnaient l'exemple du travail, de la soumission aux lois, du respect pour les magistrats qui les envoyaient à la mort. Pendant trois siècles de supplices, nulle résistance aux bourreaux ; pas trace de révolte. \ La fougueuse armée de Gaule en reçut un exemple mémorable : sur les bords du Rhône, en Valais, la légion Thébaine tout entière fut décimée, puis massacrée avec son chef saint Maurice, et plutôt que de renoncer à leur foi, dix mille guerriers se laissèrent égorger sans défense : grande et salutaire leçon d'obéissance pour ce siècle séditieux.

XXIII. C'était assez de sang innocent, et de cette même armée allaient sortir soudain et la paix de l'empire et le triomphe des chrétiens. Elle se vantait d'obéir à Constantin, jeune vainqueur des Francs, les plus terribles des barbares. Maître et bienfaiteur de la Gaule, il part de Trêves, sa résidence favorite, pour conquérir l'Italie. Un soir, le soleil couché , son camp est éclairé d'une vive lumière. C'est une croix de feu dans le ciel, avec ces mots : par ce signe tu vaincras. Converti et transporté de joie, Constantin arbore la croix sur ses étendards, traverse les Alpes, et remporte deux victoires qui lui ouvrent les portes de Rome (311). Cette fois, ce n'est pas une révolution vulgaire. Une ère nouvelle commence pour l'Église. Les martyrs triomphent ; en leur honneur s'élèvent partout des basiliques en forme de croix. Rendu à son but, l'art déploie la richesse de l'or et du marbre sur la tombe des saints, l'élégance des colonnes grecques dans de triples nefs, image de la sainte Trinité, et la

majestueuse beauté du Christ et de ses apôtres dans d'ineffaçables tableaux de mosaïque. Si les chrétiens persécutés s'étaient montrés les plus fidèles sujets de tyrans odieux , vainqueurs ils proclament tous les principes capables de rendre le pouvoir et la société meilleurs. L'empire n'est plus une proie livrée au plus audacieux par le suffrage des soldats; c'est une magistrature sacrée, responsable du bonheur et de la sécurité des peuples, instrument et miroir de la Providence divine. Dans la sainteté du mariage, le souverain retrouvera le secret de la perpétuité de sa race ; sa vie et son règne se continueront paisiblement clans ses enfants, s'ils en restent dignes. Les mêmes vertus feront la force de chaque famille ; partout le divorce et l'exposition des enfants sont sévèrement défendus. Dans ces jours d'allégresse , Constantin voit déjà le reste du monde converti par son exemple, les mœurs régénérées et l'empire pour longtemps affermi dans sa maison. Il chasse les païens des fonctions publiques, et, pour rompre avec le passé, il quitte le vieux Palatin pour fonder une capitale nouvelle.

XXIV. Courtes illusions : le plus grand des souverains, que peut-il sur les cœurs? Rajounira-t-il en un jour ces peuples qu'en trois siècles le sang des martyrs n'a pas émus ? Hélas ! dans l'Église voici venir à sa suite l'orgueil des courtisans, la soif des dignités, la honte des divorces et des adultères, nouveaux ennemis au lendemain de la victoire , et une fatale immoralité mine jusqu'à cette famille impériale en qui chacun espère, mais que l'obéissance et l'amour des peuples ne suffiront pas à perpétuer. Un prêtre grec, Arius, lève le drapeau de l'hérésie, guerre* hypocrite à Jésus-Christ de ceux qui n'osent plus l'attaquer en face. Souple à la vanité des sages autant que facile aux mœurs des J riches, il triomphe en quelques années dans tout l'empire, sauf la Gaule, glorieux refuge de la vérité. A la cour surtout, il trouve des amis puissants. Fille d'un persécuteur célèbre, plus méchante que belle, une femme impure, l'impératrice Fausta, y fascinait les coeurs. Sa haine perfide obtint du vieux

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Constantin l'exil à Trêves de saint Alhanase, la terreur des ariens, et ses calomnies, vengeance d'une passion méprisée, arrachèrent au malheureux père la mort de son propre fils Crispus. Trop tard détrompé, l'empereur, à son lit de mort, signa le rappel d'Athanase, et fit étrangler Fausta.

XXV. Restaient trois fils, imprégnés par cette mère du venin des mauvaises passions. L'un périt dans une guerre fratricide; le second, avili par la débauche, tombe sous les coups d'un rebelle, et l'empire reste à Constance, le plus arien de tous. L'Eglise est ouvertement persécutée, le successeur de saint Pierre banni, les prêtres assiégés de menaces ou d'intrigues, les vierges chrétiennes brutalement dispersées. Obligé de fuir au désert, Athanase se consolait au souvenir de la foi vive qu'il avait trouvée dans la Gaule; mais son amitié seule y devient une condamnation. Enlevés de leurs sièges, saint Paulin de Trêves et saint Rodane de Toulouse vont mourir de misère en Asie. Saint Ililaire les suit dans l'exil, au grand deuil de Poitiers, si fier de son évèque; c'est de là que, sans s'émouvoir, il réfute les ariens, accuse l'empereur, et soutient, par ses lettres, les évèques de Gaule. « Vive l'exil ! « écrit-il, pourvu que la vérité ne périsse * pas. Hélas ! qui renonce à la foi de ses « pères pour s'en faire une nouvelle, mé- « prise bientôt l'une et l'autre. Alors, autant « de têtes, autant de doctrines; chacun s'ai- « grit, dispute, traite les autres d'hérétiques, « et où sont les disciples de Jésus-Christ? » Voix prophétique qui condamne à jamais la vanité des hérésies.

XXVI. Cependant, veuve de ses pasteurs, la Gaule semblait près de faiblir, et la solitude seule offrait un asile aux derniers hommes de cœur. Converti par un livre d'Hilaire, l'ardent Jérôme avait quitté Trêves à la fleur de l'âge, et était allé mortifier sa chair et mûrir ses pensées dans les sables de Palestine. De là, au milieu du pêle-mêle des opinions, sa traduction latine de la Rible, monument unique de patience et de fidélité ; de là ses lettres dont la Gaule eut sa part , opposant aux vices des ariens les divins

attraits de la chasteté. Dans une cellule voisine de l'uiliers s'était formé un disciple plus intime, d'Hilaire, le charitable Martin, celui qui, soldat, avait donné la moitié de son manteau à un pauvre d'Amiens. Maintenant, soldat de Jésus- Christ sous les ordres d'Hilaire, il attendait dans la prière et dans le travail le retour de son maître bien-aimé, et mettait le premier en pratique ce qu'Alhanase avait appris aux Gaulois des anachorètes de la Thébaïde. Un exilé, deux solitaires, voilà tout l'espoir de l'avenir. L'hérétique empereur va triompher. « Mieux vaudrait un païen, ennemi déclaré de Jésus -Christ ! » s'écrie tristement Ililaire. A la stupeur de tous ce vœu est exaucé, et, Constance mort (360), l'apostat Julien recueille l'héritage du grand Constantin, débute par un sacrifice à Jupiter, chasse les chrétiens de tous les emplois, leur ferme les écoles, et déchaîne contre eux les fureurs du paganisme expirant.

XXVII. Rendre à l'Église la pauvreté, les humiliations de son berceau, c'était retremper sa vigueur. Mais ressusciter des dieux ridicules, interdire aux chrétiens l'étude des lettres, l'éloquence, c'était défendre au cèdre de rester vert, alors que le vent d'automne emporte les feuilles mortes. De Julien il ne resta que son palais des Thermes, premier monument de Paris qu'il aimait. L'Église, au contraire , était toute rajeunie par de nouveaux combats. Ililaire était revenu triomphant à Poitiers; Martin, malgré lui évèque de Tours, dirigeait de sa parole et de son exemple les monastères florissants de Ligugé et de Marmoutier, et Trêves revoyait, dans le brave Valentinien, un empereur capable de reprendre l'œuvre sitôt interrompue du premier prince chrétien. Élevé à l'armée de Gaule, son filsGratien donnait déjà de belles espérances ; pour précepteur, il avait Ausone de Bordeaux, le plus aimable et le plus gracieux écrivain du temps ; pour ami, le chaste et éloquent Ambroise de Trêves, devenu évèque de Milan.

XXVIII. En face de ce bel avenir, les ariens se cachaient ou rétractaient leurs erreurs. C'était un beau jour entre deux orages. Une seconde Fausta, veuve d'un tyran païen .

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la belle Justine, séduisit l'empereur et monta sur le trône par un divorce scandaleux. Valentinien mort, elle s'empara du pouvoir, releva l'hérésie et perdit la nouvelle famille impériale. Longtemps, à lui seul. Ambroise déjoua ses complots, paralysa ses satellites, et empêcha la guerre civile. Et, au milieu des embûches de cette cour perfide, il composait le livre qui, en dépit des ariens, gagna tant d'âmes à la virginité, les homélies qui ramenèrent l'immortel Augustin au camp de la vérité, les beaux chants ambrosiens, les plus anciens de l'Occident, qui, après avoir charmé les veilles de son peuple alarmé, sont restés l'ornement des fêtes catholiques. Deux fois des révoltes éclatent dans la Gaule, et Justine tremblante de se jeter aux pieds d'Ambroise, dont la figure seule arrête une armée. Deux fois elle fut ingrate, et, comme pour la punir, ses deux fils tombèrent à Lyon et à Vienne, égorgés par des traîtres. Ambroise les pleura comme ses enfants, flétrissant, comme elles ne l'avaient pas encore été, la révolte et l'usurpation.

XXIX. Enfin Justine mourut, et, après avoir apporté la corruption dans les mœurs, le trouble dans les familles, la division dans l'empire, l'arianisme fut à jamais relégué chez les barbares , dont il parvint encore à séduire les cœurs simples et grossiers. Si les persécutions avaient manifesté l'héroïque soumission des martyrs, de l'hérésie venait de jaillir la courageuse éloquence des évêques. Toujours debout sur la brèche, Ambroise soutenait d'une main l'Église, de l'autre la patrie, et, ne désespérant pas de voir vivre enfin une dynastie chrétienne, il avait, après bien des luttes, raffermi le pouvoir sur la tète du grand Théodose. Il semblait au moment de réaliser ses vœux; mais la vie du chrétien est un combat, et voici maintenant à vaincre l'indifférence, la mollesse, l'habitude des jeux et des spectacles, la soif du luxe et des festins, maladies des peuples décrépits. L'empire, qui semble se reposer et se rajeunir sous la main d'un invincible guerrier, au fond s'appauvrit, se dépeuple, s'éteint. Les affranchissements d'esclaves ne suffisent pas à remplacer les familles qui

s'éteignent dans une égoïste stérilité. Vainement, dans les villes, quelques corporations d'ouvriers essayent d'inaugurer le travail libre ; ruinés par le poids croissant des impôts, ils vont bientôt grossir le nombre des Bagaudes qui pillent la campagne. Vainement à la frontière les barbares reçoivent des terres et des villages à condition de les défendre; au premier bruit de guerre, ils quittent la charrue pour l'épée, leur patrie d'un jour pour leur vieille vie de brigandage. Après un règne trop court, Théodose mourut, laissant de chétifs et ineptes enfants, entourés de fonctionnaires avides, serviles, lâches et perfides. A part saint Ambroise , qui défendait jusqu'au bout ce reste d'un pouvoir chancelant, à part quelques évêques qui se dévouaient au peuple de leur cité, le dégoût des affaires publiques s'était emparé de tous les cœurs honnêtes. Une vague mélancolie, un stérile amour de la nature les poussait dans la solitude, et, pour qui cherche encore quelque trace de vie et d'activité, c'est au fond des campagnes, au sein de la vie privée qu'il faut les trouver. Là se sont réfugiés les rares amis des lettres, de la sagesse et de la liberté ; là l'Évangile dispute à l'oisiveté et à l'insouciance païennes les dernières âmes d'élite d'un monde usé.

XXX. A la première secousse le poète Ausone s'était retiré dans ses terres, près de Bordeaux. A d'autres le soin des affaires, à lui la pêche, la chasse, la lecture, les douces causeries, mol chevet pour une tête bien faite. Au pays natal l'attendait un élève bien cher, Paulin, son égal en gloire et en dignités , dégoûté comme les autres de la cour et des honneurs. Mais soudain la mort, cruelle visiteuse, prit à Paulin son jeune fils, seul fruit d'un hymen sans nuages. Dès lors, pour lui et pour sa chère Thérèse plus qu'une pensée : Dieu et les pauvres. Peu à peu ils vendirent leurs biens, qui étaient considérables, et, pour échapper au bruit du monde, ils se retirèrent à Barcelone. Attristé par ce départ, Ausone reportait ses soins et son ambition paternelle sur son petit- fils, qui portait aussi ce doux nom de Paulin, et qui, enfant précoce, lisait Virgile et parlait grec à cinq ans.

LES BARBARES

Élevé trop délicatement, le petit savant tomba malade. Pour sauver sa vie, adieu L'étude, et, quand revint la santé, tout fut pour le plaisir ; autre peine pour Ausone. Désirée depuis trois ans, une lettre de Barcelone le vint consoler au bord de la tombe, et il mourut , laissant sa fortune à son petit-fils et son génie à l'autre Paulin. L'un, cédant à la mollesse de son temps, marié à une femme riche et belle, fier de sa maison et de sa table, ne rêvant que chiens, faucons et chevaux , était de ceux qui, pour toute grâce, désiraientjouir. L'autre , fuyant une seconde fois les louanges , s'embarqua pour l'Italie, consulta l'oracle du temps , l'illustre Ambroise, et puis alla en Campanie se cacher à Noie , à l'ombre du tombeau de saint Félix , son martyr de prédilection.

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