LIVRE VII
royaume au sacré Cœur de Jésus. La France réalise cette grande pensée et élève à Montmartre , comme un cri vers le ciel , la basilique du vœu national. Si menacée qu'elle soit, elle ne saurait périr, et, avant peu , elle triomphera avec le pape et avec l'Eglise, dont sa cause ne fut jamais séparée.
CCXI. Ainsi, fille d'un siècle dépravé, impie dans ses instincts, plus radicale que le grand schisme et que la Réforme, la grande révolution aura affranchi les hommes, non en détruisant l'Eglise, comme elle le pré-
tendait, mais, au contraire, en la rajeunissant par ses contradictions et en faisant de la France le foyer privilégié d'une nouvelle renaissance catholique. Tombée sous le poids de ses fautes, la vieille société, qui avait voulu asservir le christianisme, n'aura pu l'entraîner dans «a ruine, et l'aura lai debout, indépendant des temps, des dynasties, des constitutions , dégagé des faux honneurs et des richesses dangereuses du passé, plein de sève et de vigueur pour l'avenir.
CONCLUSION
I. Ici s'arrête la tache de l'histoire. Pour explorer un grand fleuve , cherchez sa naissance non dans une des petites sources, mais dans le vaste bassin des montagnes qui lui verse ses eaux; puis, au lieu de vous arrêter dans quelque ville obscure qu'il baigne en passant, terminez votre course sur une éminence d'où, à travers la plaine et les vapeurs de l'horizon, l'œil perce jusqu'à l'Océan. De même faut-il se garder de voir les origines d'un grand peuple dans une des tribus gauloises, grecques ou romaines, qui lui ont donné leur sang et leurs idées, et d'enchaîner sa destinée aux étroites préoccupations, aux petites vicissitudes, aux personnalités mesquines du présent. L'histoire doit commencer et finir dans le large.
II. Vue dans son ensemble, elle offre le spectacle d'une guerre sans trêve entre deux principes impérissables : d'un côté, le paganisme flattant les insatiables convoitisesMle l'homme; de l'autre, l'Evangile lui prêchant la pauvreté, la chasteté, l'obéissance; d'un côté, l'empire romain, chef-d'œuvre d'orgueil et de tyrannie, transmettant aux hommes d'Etat sa centralisation savante et son esprit dominateur, aux artistes ses moyens raffinés de charmer les sens, aux riches et à tous son
amour de l'oisiveté, du luxe et du plaisir; de l'autre, l'Eglise, merveille d'abnégation et de vertus spontanées, rendant aux petits et aux grands, par la seule persuasion, le secret de la force, de la beauté, du bonheur, de la liberté véritables.
III. Persécutés, mais non vaincus par la société romaine, les enfants du Christ ont fondé, dans les labeurs du moyen âge, des races vigoureuses par le travail et la pauvreté volontaires, des familles durables par le mariage saint et indissoluble, des corporations, des cités, des nations libres par l'obéissance de tous à la loi et par le dévouement de chacun à la chose publique. Fille aînée de l'Église, défrichée par les enfants de saint Benoît et de saint Colomban, épurée par saint Boniface et par des papes courageux , pacifiée par les moines de Cluny et par la chevalerie, la France s'est de bonne heure couverte de communes, d'universités, de cathédrales, et a pris le premier rang dans l'élan des croisades.
IV. Au milieu de ce magnifique épanouissement, le génie de l'empire romain , ressuscité par Mahomet, mais à la veille d'être vaincu, a relevé la tète chez les fils mêmes de saint Louis. Rois et seigneurs ont voulu
CONCLUSION
être forts par eux-mêmes, et s'affranchir de toute loi morale : de là le grand schisme et la monarchie absolue. A leur tour, artistes et docteurs ont cherché le beau dans la chair, le vrai dans la seule raison : de là la réforme, les religions d'Etat, et en France même, après la renaissance catholique, le despotisme intellectuel de Louis XIV. Enfin, les hommes de sciences positives . les matérialistes du xvmc siècle , ont cru trouver le secret du bienêtre dans une autre répartition de la fortune et des honneurs : de là la révolution et la centralisation moderne. Trois fois la civilisation chrétienne était sur le point de conquérir le monde; trois fois ces dissensions intestines l'en ont empêchée.
V. En vain, dans cette guerre acharnée, le paganisme renaissant a réclamé d'une main la plus entière impunité de doctrines et de moeurs, tandis que, de l'autre, il entravait l'essor de la vie chrétienne. Triomphant, le mal s'est remis lui-même en servitude , et ses révoltes n'ont eu pour résultat que de développer le despotisme de l'Etat, soit qu'elles l'aient soutenu et renforcé en haine de l'Église, soit qu'elles aient provoqué ses envahissements par le seul déchaînement de l'anarchie. A mesure qu'il devenait plus tyrannique , le pouvoir s'est vu plus faible et moins sûr du lendemain, et un jour sa vie s'est réduite, sous Robespierre comme sous l'empire romain , au caprice éphémère d'un homme, parvenu par la force, régnant par la terreur, maître des biens et de l'existence de tous. Au contraire, libre en dépit de ses persécuteurs , le christianisme a exercé jusque sur eux sa mission bienfaisante. En le dépouillant des biens qu'il possédait aux siècles de foi , ses ennemis n'ont fait que lui rendre la pureté et le charme de sa jeunesse.
VI. Si, sur cette vaste scène, les souverains occupent la plus grande place, ce n'est pas qu'ils tiennent réellement dans leurs mains le sort du reste des hommes. Mais les moins libres de tous, jouets des événements, instruments des passions qui les environnent, merveilleusement appropriés au mérite des générations, ils sont plus que personne le centre et le miroir de leur époque. De là
l'indulgence qu'il faut souvent accorder aux plus coupables d'entre eux. De là la responsabilité que petits et grands partagent avec eux.
VII. En effet, dans l'histoire, chacun est non seulement spectateur, mais encore ouvrier. Par ses vertus ou par ses vices, il contribue au progrès ou à la décadence de sa patrie. En lui , comme sur le grand théâtre des siècles, se livre le combat du bien et du mal, ennemis irréconciliables, tous deux avides de régner. Dans cette lutte chacun est libre. Toutefois, dans la vie privée ainsi que dans la vie publique, le mot sacré de liberté ne convient ni au libertin de propos délibéré, ni au lâche indécis entre les deux camps. Car quiconque fait mal, fût-il maître du monde, devient esclave de ses passions; quiconque fait bien s'affranchit et grandit, fût-ce dans l'esclavage. Aussi, quoiqu'on abuse sans cesse de son nom, la liberté de l'homme, c'est-à-dire le développement volontaire de ses forces, de son esprit, de sa dignité, le respect de lui-même et de ses semblables, s'exerce pour le prince et pour le citoyen dans le respect des lois, non dans leur renversement; pour l'ouvrier et pour le père de famille, dans le travail, dans l'économie, non dans la paresse ni dans l'imprévoyance ; pour la femme, dans le saint joug du mariage, et non dans l'inconstance ; pour l'artiste , dans le champ du beau , et non dans les abîmes du laid; pour le chrétien, quel qu'il soit, dans la carrière sans limites de la vérité et du dévouement, de la foi et de la charité, et non dans les caprices de l'erreur ou les fantaisies de l'égoïsme. Sans cette obéissance à une loi morale maîtresse et protectrice de tous, il n'y a que servitude pour les petits et domination des plus forts.
VIII. Nulle part plus qu'en France cette liberté ne subsiste, malgré les entraves qui l'ont environnée. Que le Russe convoite l'empire du monde ; que l'Anglais absorbe les richesses de l'un et l'autre hémisphère; que l'Américain entasse son or, son blé, ses esclaves; que l'Allemand déserte pour un sol plus riche le champ et le toit paternels; qu'ici des religions nationales travaillent à la puis-
CONCLUSION
sance exclusive de tel ou tel peuple; que là protestants ou rationalistes soient tout occupés de leur grandeur personnelle : le Français reste généreux, incapable de calcul ou d'hypocrisie, prodigue de bravoure et de dévouement , exposé à plus d'une folie , à plus d'une inconstance, mais passionné pour tout ce qui est beau, grand, chevaleresque. Entre tous, il a eu cet insigne privilège de ne réussir en aucune entreprise injuste, et de trouver dans un prompt châtiment le remède de chaque faute. Grâce à ces épreuves, il est demeuré fidèle à sa foi comme à sa patrie. En lui se perpétuent la vie et l'instinct catholiques,
conduisant de concert tous les hommes et tous les peuples à un développement fraternel ; en lui, comme dans le laboureur qui relève au pied du Vésuve sa chaumière en cendres, vit l'amour du pays natal. Il n'est contrée si fertile, climat si séduisant, auquel il ne préfère cette terre péniblement cultivée, rudement défendue, disputée de père en fils à la paresse, au vice, à la barbarie. En dépit des orages et des calamités, elle est toujours pour lui assez forte , assez belle , assez riche ; car elle est la terre des gens de cœur, des nobles courages, des sacrifices généreux, des grands et impérissables souvenirs.