LIVRE VU
clamée. Cependant, pour les doctrines comme pour les hommes, la plus rude épreuve est celle de la toute-puissance. Au milieu de son triomphe, il se trouva que le principe électif, qui avait renversé l'hérédité, était à son tour miné par deux passions ennemies de la liberté, la soif du pouvoir et la soif moins noble de la fortune. En croyant tout guérir, la centralisation administrative n'avait fait qu'habituer les citoyens à l'inaction, à la servilité , à la dépendance. Soudain , autour des chefs timides, hésitants, épouvantés de leur propre victoire , fermentèrent les passions inquiètes des riches et les passions avides des pauvres. Les grandes questions qui , la veille encore , occupaient les esprits, disparurent devant la crainte d'une guerre sociale. Or, de même que trente-trois ans plus tôt, la France , fatiguée des abus de la force , avait renoncé à la grandeur militaire, de même, par peur des abus de l'esprit, elle sacrifia tout à coup les institutions qui faisaient son orgueil, et acclama de nouveau le césarisme sous le nom de Napoléon III. Tournant ainsi dans un cercle fatal, la révolution, malgré les efforts des hommes d'Etat les plus habiles, aboutissait encore à l'anarchie et au despotisme.
CCV. A quoi bon , dira-t-on , tant d'esprit dépensé en discours, en combinaisons, en longues et savantes discussions, sinon à dégoûter la France de l'éloquence et de la liberté, et à la ramener aux instincts matériels du siècle dernier, sans autre ambition que d'être le peuple le plus riche, le plus à l'aise de la terre? sinistres arrêts d'esprits chagrins et prévenus. Par ses tentatives en apparence stériles, l'esprit humain aura mis au jour plus d'une grande vérité. Il est certain désormais qu'il est pour les hommes des garanties morales préférables au talent et à la popularité ; pour les peuples, des qualités plus importantes que le texte de leurs constitutions; pour les suffrages populaires, comme pour le génie du plus grand homme, des lois d'ordre, de justice et d'équité, supérieures à toutes les conventions humaines. Consacrée par Dieu , acceptée par les hommes , l'hérédité est dans l'Etat, comme au foyer domestique, un principe de pouvoir stable et indépen-
dant, que le mérite des princes et des peuples affermit, qu'ébranle leur indignité , et, pour subsister, dynasties, familles, associations ont besoin des vertus chrétiennes , attaquées sans relâche par les réformateurs modernes, seules capables pourtant d'éviter aux peuples vieillissants le despotisme précaire et l'abaissement général du Bas-Empire. Transmises de père en fds par l'éducation ou spontanément embrassées par des cœurs généreux , ces vertus constituent la véritable noblesse, sur laquelle reposent les destinées d'un pays.
CCVI. Par une consolante analogie, de même que sous Napoléon I le saint- siège avait retrouvé son indépendance, garantie d'un droit des gens plus équitable, de même le régime parlementaire a rendu à l'Eglise la vie propre de ses assemblées et de son enseignement, gage d'un droit public meilleur. Le gallicanisme s'est évanoui, et avec lui le vieux fantôme des églises nationales, relevant de l'Etat. De la France rajeunie, la vie et la liberté catholiques se sont répandues partout, et ont forcé dans ses retranchements l'intolérance protestante de l'Angleterre, de la Prusse, de la Suisse et de la Hollande. Affranchis d'une servitude séculaire, rapprochés plus étroitement que jamais du souverain pontife, les évèques du monde entier offrent le spectacle d'une aristocratie spirituelle, inviolablement unie autour de la plus vénérable des monarchies.
CCVII. Enfin, sous nos yeux se poursuit une troisième épreuve, celle de la richesse. Il semble que la révolution ait voulu recommencer en quelques années la lente expérience du passé. Comme les Valois, elle a eu, avec Napoléon I, ses jours de gloire militaire, et deux fois aussi l'étranger a envahi sa capitale , renversé son empire. Sous la monarchie parlementaire, elle a eu, comme la Renaissance, sa grandeur intellectuelle, son parlement, ses barricades, et cette vie brillante s'est encore éteinte dans le matérialisme. Puis, revenue à son point de départ avec le second empire, elle a, comme le xviu0 siècle, son luxe, ses plaisirs, ses affaires de finance, sa séduisante capitale ouverte à tout venant. D'un côté, le crédit
donne au commerce, à l'industrie, aux travaux publics un irrésistible élan; de l'autre, la vapeur, plus merveilleuse que la boussole , couvre l'Océan de ses paquebots que rien n'arrête, le continent de ses voies de fer, qui transportent comme par enchantement voyageurs, marchandises, troupeaux, armées.
C'est elle qui tisse, qui forge, qui laboure, décuplant partout les forces de l'homme. Enfin, aussi rapide que la pensée, l'électricité porte ses messages d'un bout à l'autre de la terre. Ainsi disparaissent les distances qui séparaient les peuples, et à la vue de cette rapide transformation , chacun rêve la paix et le bien-être du genre humain, comme naguère la monarchie ou la liberté universelle.
CCVIII. Mais c'est en vain que les matérialistes cherchent l'union et la paix dans cette vile satisfaction des intérêts et dans l'abandon des grandes questions qui jusqu'à ce jour ont divisé les hommes. De même que la force et que l'intelligence , la richesse a ses dangers. Le luxe , la mollesse , la cupidité , voilà l'ennemi du moment, ennemi perfide qui mine les courages, fausse les consciences, abaisse les caractères, aigrit et divise les cœurs. A l'exemple de l'hérésiarque et du seigneur féodal , l'or se prétend à son tour roi de droit divin, c'est-à-dire affranchi de toute loi divine, maître absolu d'acquérir ou de dissiper, de régler le sort et le salaire de chacun. Et, de son côté, la multitude, jalouse de partager les jouissances des heureux du jour, est tentée d'invoquer contre eux l'intervention de l'État , seul capable à ses yeux de remplacer l'antique patronage de l'Église. Ainsi renaît sur un nouveau terrain la lutte incessante des passions humaines.
CCIX. Même antagonisme dans l'arène politique. Enivrée de l'opulence qu'elle croit avoir enfantée, la révolution ébranle encore un fois la clef de voûte de l'ordre moral , et attaque la papauté représentée par Pie IX. Chassé de Rome en 1848, rétabli parla main hésitante de Napoléon III en 1849, puis livré par lui au Piémont en 1860, et successivement dépouillé de ses États , malgré les efforts héroïques de Lamoricière et d'une poi-
gnée de volontaires, ce pontife, dont la grande figure domine tout ce siècle , reste insensible aux coups de l'adversité. Il ne songe qu'à couronner l'œuvre de ses devanciers et qu'à affermir l'autorité de ses successeurs en proclamant l'Immaculée Conception de la sainte Vierge et l'infaillibilité doctrinale du saintsiège (1870).
CCX. Pendant que le prisonnier du Vati can défie la fureur de ses ennemis et dépasse dans son règne les années de saint Pierre , Napoléon III, qui a trahi les intérêts de la France et de l'Église , succombe dans un immense désastre, et le pays, associé à cette expiation, perd deux de ses provinces les plus chères, l'Alsace et la Lorraine (1871). La France est mutilée , elle n'est pas ruinée. Plus riche que jamais , devant elle se dresse cet écueil redouté des anciens où se brisa la vertu de Sparte et de Rome, et que le catholicisme seul lui fera éviter. De son côté , la révolution se flatte encore d'extirper la foi traditionnelle et de la livrer au matérialisme, dont le césarisme et l'anarchie sont la double et hideuse face ; mais l'Église veille sur sa fille aînée. Déjà, au milieu des essais de la spéculation et de l'industrie , en face de l'Amérique déshonorée comme une terre païenne par ses esclaves et par ses flibustiers , les chrétiens, possédant seuls le secret d'un ordre social meilleur, retrouvent la liberté de leurs associations et l'antique vie de leurs ordres religieux. Partout des œuvres qui se préoccupent des besoins de l'ouvrier et du pauvre ; partout des écoles d'abnégation et de dévouement, apprenant aux générations nouvelles que le premier bien et la plus grande richesse est de s'aider les uns les autres. Nulle part le pape n'est plus aimé qu'en France. C'est là qu'il a trouvé à l'heure du danger ses meilleurs soldats, au jour de l'adversité ses plus éloquents défenseurs, et, chaque année, les dons volontaires du denier de Saint-Pierre, suppléant à la perte momentanée de son pouvoir temporel. Enfin, dans son élan, la piété s'adresse directement au cœur de Dieu. A la veille de monter sur l'échafaud, Louis XVI avait promis de consacrer son