LIVRE III
HENRI I
joie était de trouver une foule de pauvres, et de leur distribuer ses aumônes de sa propre main. Ils ne se faisaient" pas faute d'accourir, et, leur audace croissant tous les jours, ils allaient jusqu'à couper les franges d'or du manteau royal ; et le bon roi de les aider, pour qu'ils ne fussent pas surpris. Robert n'était pas le seul à prier et à faire l'aumône. L'an 1000 approchait, date fatale, croyaiton, de l'avènement de l'Antéchrist et signal de la fin du monde. Les pécheurs se hâtaient de se convertir, de faire pénitence, de distribuer leurs biens aux pauvres et aux monastères pour apaiser la colère de Dieu.
XV. En attendant ce terrible jour, on se mariait pourtant, et l'Eglise, présidant à l'union des grands comme des petits, employait tout son pouvoir à maintenir pure la source des générations futures. Ce n'était pas assez que, désormais inviolable, le mariage fondât des familles saintes et unies ; il fallait qu'il servît de lien entre des souches étrangères, et qu'il empêchât le sang de dégénérer, et l'esprit de famille , concentré sur lui-même, de devenir un nouvel et stérile égoïsme. Les unions entre parents furent sévèrement défendues. Les rois mêmes apprirent qu'ils n'étaient pas exemptés d'une loi faite pour tous. Robert avait épousé sa cousine Rerlhe, veuve du comte de Rlois. Croyant vaincre par son obstination la résistance du souverain pontife, il se vit excommunié, abandonné de ses serviteurs qui fuyaient l'ennemi de Dieu, chassé de l'église où il aimait tant à prier (996). Son cœur céda à la fin, mais bien tard ; et, en expiation de cette longue révolte, le bonheur sembla à jamais banni de son foyer domestique. 11 tomba sous le joug d'une femme hautaine et dominatrice, Constance d'Aquitaine, qui raillait sa piété et méprisait ses bonnes œuvres. Avec elle étaient venus du Midi une foule de courtisans débauchés, élégants, dont le menton rasé, les costumes recherchés, la tenue frivole et indécente choquèrent d'abord et pervertirent la cour de Robert.
XVI. Il ne fut pas plus heureux avec ses quatre fils. Avides de se partager son héritage, ils prirent les armes contre lui, et un
instant il put redouter le sort de Louis le Débonnaire, dont il n'avait que trop la douceur et la faiblesse (1000). Mais ce n'était plus le temps où les fils des rois se partageaient, comme une proie, les peuples et les villes. Aux yeux des peuples, la royauté, comme un duché ou un comté, était désormais une magistrature établie dans l'intérêt de tous, pouvant se transmettre , mais non se partager. De là le droit d'aînesse, constituant l'unité des États comme celle des familles, et créant à une nation, comme à une commune ou à un corps de métiers, un patrimoine sacré, inaliénable, indivisible, croissant par les efforts et par les sacrifices de tous. Les rebelles eurent peu de partisans. Hugues mourut subitement comme maudit de Dieu ; les autres se soumirent, et le second, Henri I, fut couronné et sacré du vivant de son père.
XVII. A la même époque, le cousin de Robert, le duc de Bourgogne, mourut sans enfants. Otte Guillaume, fondateur de la maison de Franche- Comté, entra en Bourgogne, et s'y installa les armes à la main. Robert réclama cet héritage, parvint à s'en emparer après treize ans de guerres, et investit de ce duché son troisième fils, Robert. Ainsi, en même temps que le roi laissait un pouvoir intact à son fils aîné, il conservait, comme les autres seigneurs , le droit de recueillir la succession de ses proches, et sous un prince médiocre l'usage et la force des choses établissaient, sans pompe et sans bruit, les grandes lois sur lesquelles reposait l'avenir de la monarchie.
XVIII. L'excommunication de Robert n'était pas encore oubliée. Henri (1031) eut tellement peur d'épouser, sans le savoir, une parente, qu'il alla chercher une femme au fond de la Russie. Sous son règne, le monde faillit finir réellement par la famine. Pendant trois ans, des pluies continuelles empêchèrent la floraison et la récolte du blé. La faim fut si affreuse que non seulement on dévorait les herbes, les racines, les souris et les chats, mais que les uns déterraient les morts, et que les autres, avec un œuf ou un fruit, attiraient des enfants pour les manger. Les vova°:eurs étaient enlevés sur les routes et