LIVRE III — ROBERT
s'était mis au service des Othon, et qui avait achevé de se discréditer par un mariage peu convenable. Il lui donna l'idée de faire appel à la vénération des peuples pour le sang de Charlemagne, lui livra lîeims, le proclama roi de France. Ils achetèrent un traître qui leur ouvrit les portes de Laon. Les instants pressaient : Hugues Capet ne partait pas ; irait- il risquer sa vie pour un trône auquel il avait déjà sacrifié sa fortune, et qui n'était point assuré à sa famille? D'ailleurs, si son (ils n'avait pas démérité, pourquoi lui en préférer d'autres, exciter les ambitions, et livrer la France à d'immanquables guerres civiles? N'était-ce pas grâce aux troubles de l'Allemagne, divisée par la mort d'Othon II, que la France avait pu assurer son indépendance nationale? Qui serait assez fou pour compromettre ce bien précieux par une faute pareille à celle qui affaiblissait l'Empire? Ces puissantes raisons, vraies en tout temps comme en tout pays, l'emportèrent enfin, et ceux mêmes qui venaient de consacrer comme un droit la déchéance d'un prince et d'une dynastie indignes, reconnurent que l'hérédité, unissant intimement à la patrie le souverain et sa famille, confondant leurs intérêts et leurs affections, était le plus solide rempart de l'ordre, de la paix, de la sécurité, et, partant, de la liberté publique.
XII. Sûr d'avoir son fils pour successeur, Hugues Capet se mit en campagne, et eut à peine besoin d'en venir aux mains. L'or lui ouvrit aussi les portes de Laon, et le dernier Charles, vendu (991) et enfermé le reste de ses jours, apprit que la couronne de France ne s'achetait plus à prix d'argent, comme au temps de ses pareils. Hugues voulut également se venger d'Arnoul : il le fit déposer, comme traître et parjure, par un concile empressé de témoigner sa fidélité douteuse. A sa place fut nommé l'illustre Gerbert, la lumière de l'Eglise et l'espoir de son siècle, brillant élève d'Aurillac, initié à la Science et aux secrets des Arabes , devenu l'ami d'Othon II et le précepteur de son fils, ramené dans sa patrie par les troubles de l'Allemagne, digne de soutenir la gloire du premier siège de France. Mais ces litres puissants vinrent
échouer contre les saintes libertés de l'Église. Le pape désapprouva ce remède violent, et déclara que ce n'était point à la force de guérir les abus de la force, et qu'à lui seul appartenait de déposer un évèque. Hugues Capet céda, et, quelques années plus tard, c'était Gerbert lui-même qui, grandi par l'heureux échec qu'il avait su accepter, et devenu pape sous le nom de Sylvestre II, écrivait à Arnoul pour lui dire que lui, non plus, ne prononcerait pas sa déposition peut-être méritée, et que ses droits restaient intacts aussi bien que ses devoirs.
XIII. Ce premier pape français, précurseur de ceux qui devaient relever si haut le saint-siège, compléta la grande république européenne en donnant le titre de rois aux souverains chrétiens de Hongrie et de Pologne, petites et belliqueuses monarchies, attachées, comme la France et l'Angleterre, aux flancs du grand empire germanique. Au dehors, son attention se dirigea vers les musulmans, alors à l'apogée de la science et de la richesse. Etudiant, il avait rapporté en France les chiffres arabes et les horloges à balancier; pape, il songea à combattre au cœur de leur puissance ces terribles ennemis, pillant sans cesse les côtes de la Méditerranée, enlevant hommes, femmes et enfants, pour multiplier les rameurs de leurs galères, les captives de leurs harems ou les soldats de leurs pachas, et étalant le triomphe honteux de la polygamie, de l'esclavage et du despotisme antiques. A la voix de Gerbert, les Pisans, les Génois et le roi d'Arles équipèrent une flotte, et firent une expédition sur les côtes de Syrie. Une fois commencée, la croisade ne devait plus s'arrêter; et, tandis que les petits rois d"Espagne s'agrandissaient aux dépens de l'ennemi commun, les villes libres d'Italie le chassèrent de Corse etdeSardaigne.
XIV. Pendant ce temps-là, Hugues Capet finissait ses jours dans l'obscurité, évitant de faire parler de lui , et trop heureux de laisser la couronne à son fils Robert (996). Plutôt moine que roi, Robert passait une partie de ses journées à l'église, dirigeait luimême les offices, et reprenait les chantres pour la moindre faute. Au sortir de là, sa