CHAPITRE VI
LA GRANDE GUERRE ET LA VICTOIRE
EN 191 4, la France paraissait résignée à la douloureuse amputation qu'elle avait dû subir en 1 87 1 . Elle était résolument pacifique et l'équilibre qu'elle avait réalisé en opposant la Triple Entente à la Triple Alliance lui permettait de supposer que rien ne viendrait — au moins à bref délai — troubler la tranquillité de l'Europe. A l'intérieur, elle travaillait dans le calme à améliorer le sort de tous ses enfants. Nulle nation ne connaissait une vie plus large, plus facile et plus libre. Dans le domaine des arts, des lettres, des sciences, elle n'avait jamais cessé de manifester une vitalité prodigieuse, une variété de conceptions, une richesse d'idées neuves, une originalité, un génie inventif qui faisaient d'elle l'école du monde, comme Athènes le fut autre-
MARÉCHAL JOFFRE. a Généralissime en 1914 ; le glorieux vainqueur, de la Marne. (Cl. Branger.)
fois. A l'extérieur, elle mettait ses colonies en valeur, et aidait de ses capitaux surabondants les nations qui, riches en ressources naturelles, cherchaient à en tirer profit : Russie, Turquie, etc., etc.
Or voici qu'en juillet-août 1914 éclate comme un coup de foudre la Grande Guerre provoquée volontairement par l'Allemagne qui juge le moment favorable pour nous écraser en quelques semaines, puis réduire promptement nos alliés russes à sa merci et enlever aux vaincus les provinces, les mines, les colonies, les centaines de milliards qu'elle convoite depuis longtemps. D'abord surpris par la violence d'une attaque qui viole délibérément la neutralité belge et déverse sur nos provinces du Nord plus de deux millions d'hommes, nous reculons jusqu aux abords de la Seine. Mais, faisant face tout à coup à l'ennemi, nos armées héroïques, commandées par le général Joffre, l'arrêtent par l'éclatante victoire de la Marne, le repoussent jusqu'au nord de l'Aisne, l'empêchent par une nouvelle victoire, celle de l'Yser, de tourner notre gauche et d'atteindre Calais
A Verdun, une tranchée sur la cote 304. a Vision
saisissante de « l'enfer des tranchées». Tournée et retournée
par les obus, la terre n'est plus qu'une affreuse pierraille.
Les hommes se reposent entre deux « pilonages ».
(4 août- 13 septembre 1914). Nous sommes malheureusement trop épuisés et trop peu nombreux pour achever la libération de notre territoire. L'ennemi se cramponne au terrain ; il s'y creuse en quelques jours un formidable réseau de tranchées protégées par des fils de fer, et force nous est de l'imiter.
Après la guerre de mouvement, semblable à celles que l'on connaissait jusqu'alors, commencent donc une nouvelle période et une nouvelle forme d'opérations : la guerre de siège qui devait durer jusqu'en juillet 1918. En France, les divers assauts menés de part et d'autre pour briser en un point donné le système défensif établi parles deux adversaires échouent tour à tour (en 1915, bataille
d'Arras ; en 1916, batailles de Verdun et de la Somme; en 1917, retraite volontaire allemande sur la ligne Hindenburg, attaques franco-anglaises sur le Chemin des Dames, M or onvilliers, Cambrai ; en 1918, de mars à juillet, trois offensives allemandes lancées vers Amiens puis vers les monts de Flandre et Calais, enfin entre l'Aisne et la Marne). Hors de France, la guerre a pris une extension formidable car, en face du bloc formé par l'Allemagne et ses alliés Autrichiens, Bulgares et Turcs, se dresse le monde presque entier, conscient du danger qu'une victoire germanique ferait courir à la liberté de tous les peuples. A nos alliés de la première heure: Russie, Angleterre et ses colonies, Japon, Belgique, Serbie, se joignent l'Italie, la Roumanie, le Portugal, la Grèce. La plupart des Républiques latines d'Amérique, la Chine, le Siam prennent fait et cause pour nous. On se bat de la Baltique à la mer Noire, aux Dardanelles, en Macédoine, en Arménie, en Mésopotamie, sur les Alpes 'du Cadore et les plat aux du Carso. Sur mer, il nous faut parer au danger d'une guerre sous-marine à outrance et sans merci.
Les Anglais dans la Somme en avril 1917. a Nos
alliés britanniques viennent de reconquérir le village de
Givenchy-en-Gohelle. Protégés par unebarricade improvisée,
ils mitraillent V ennemi qui bat en retraite.
LA GRANDE GUERRE ET LA VICTOIRE
ATTAQUE DE CanTIGNY PAR LES TROUPES AMÉRICAINES (1918). 0 L'infanterie opérant de nouveau en terrain libre, les troupes
américaines combattant sur le sol de France aux côtés des Français, enfin les chars d'assaut couvrant l 'avance des fantassins.
Voilà ce que nous montre celte photographie, caractéristique de la troisième et dernière phase de la guerre, celle qui libéra
notre territoire et assura la victoire dès Alliés. (Coll. Section phot. des Beaux-Arts.)
Enfin, en juillet 1918, sonne l'heure de la victoire. Les États- Unis sont venus payer la vieille dette de reconnaissance que leur pays con'racta envers nous au temps de Lafayette.
Le million de soldats vigoureux qu'ils jettent sur nos champs de bataille est venu heureusement compenser la défection des Russes, victimes d'une révolution intérieure qui passe vite à l'anarchie. L'unité de commandement est réalisée et Foch, glorieux successeur du vainqueur de la Marne, aidé d'une pléiade de généraux aussi nombreuse, aussi brillante qu'au temps des guerres de la Révolution et de l'Empire, conduit à partir du 18 juillet 1918 l'offensive générale qui nous mène en moins de quatre mois à la victoire suprême. La guerre de mouvement recommence. Une série d'assauts lancés sans arrêt d'un bout à l'autre du front déconcertent, épuisent l'ennemi, l'obligent à perdre tout le terrain
Le maréchal Foch. 0 Investi du commandement suprême à l 'heure du plus grand péril, le 26 mars 1918, il s'en montra digne en arrachant la victoire à l ennemi après sept mois d'une campagne sans équivalent dans ■ l'histoire. (Cl. Manuel.)
Signature du Traité de paix a Versailles. 0 Dans cette même Galerie des Glaces qui, en 1871, a vu se constituer l 'Empire d'Allemagne, est signée; le 28 juin 1 91 9, la paix qui consacre sa défaite. Clemenceau, debout, entre Lloyd George et Wilson. (Cl. Chusseau-Flaviens.)
qu'il occupait en France.
Dans le même temps les alliés de l'Allemagne : Bulgares, Austro- Hongrois , Turcs subissent d'écrasantes défaites et doivent tour à tour poser les armes. Ainsi isolée et menacée d'une destruction complète, l'Allemagne s'avoue vaincue et signe, le 1 1 novembre, l'armistice qui, confirmé en 1919 par la Paix r'e Versailles, consacre l'effondrement de l'impossible rêve germanique et le triomphe total des Alliés.
Dernier épisode du conflit qui, depuis l'an 843, met aux prise Germains et Français pour la possession de la Lotharingie, la Grande Guerre nous a rendu l'Alsace et la Lorraine septentrionale. Elle nous a fait obtenir l'administration de deux anciens territoires coloniaux allemands : le Togoland oriental et le Cameroun qui complètent fort heureusement notre Afrique équatonale. Enfin elle a accru, et dans de formidables proportions,
le patrimoine de gloire que nos pères nous avaient transmis. Et cela compte aussi, car la grandeur d'une nation n'est pas faite seulement de prospérité maté, ielle et l'on ne mesure pas uniquement le respect qu'on lui doit au chiffre de ses revenus.
Mais de quel prix nous l'avons payée, notre gloire! Quinze cent mille tués, huit départements systématiquement dévastés, une dette publique passée de 32 à plus de 200 milliards de francs, une monnaie dépréciée, une cherté excessive de la vie, tels sont pour les vainqueurs les résultats d'une guerre moderne ! Qu'eussent-ils donc été si la fortune nous avait trahis ?
Tout en nous gardant de vaines illusions, tout en maintenant avec soin une armée capable de mettre à la raison quiconque man-
Entrée des troupes françaises a Strasbourg. 0
L'Armistice fut signé le 11 novembre 1918. Onze jours
plus tard, les troupes françaises faisaient à Strasbourg
une entrée triomphale. (CI. Sect. phot. de l'armée.)
querait à ce qu'il nous doit, efforçons-nous donc loyalement de faire de la Société des Nations une réalité vivante, agissante, disposant d une police assez nombreuse pour imposer ses décisions. Après la rude saignée que nous supportâmes, nous avons besoin d'une très longue période de paix.
Tous les Français le sentent et le savent. Il serait à souhaiter que, dans le reste du monde, on le comprît aussi bien que nous et que nos alliés voulussent bien maintenir, en face d'un adversaire qui, non seulement se refuse à payer ce qu'il doit, mais déjà songe à la revanche, le front unique, l'étroite solidarité que nous eûmes tant de peine à réaliser pendant la Grande Guerre et qui, du jour où nous l'obtînmes, nous assura la victoire.