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TOME I

386 HISTOJRK DE FRANCE.

mânes, les incommodoient si fort, que Théodore, cagan des Avarois, supplia très humblement l'empereur de lui donner et à son peuple le pays qui est entre la Sabarie et la Carinthie. .JîLrt- 11 ,l » fut accordé; et, bien qu'il fût décédé avant

irstésuar les Bo- >-| ) r* . « • t •

hémien.. qu il s en tut mis en possession , néanmoins Charlemagne, ayant égard à la misère de ce peuple, lui donna pour cagan ou prince un nommé Abraham, qui, s'étant fait baptiser, obtint de lui la confirmation de cette terre, et , outre cela , de riches présens. Mais il ne falloit pas laisser sans châtiment l'insolence des Bohémiens. Le jeune Charles y mena une armée de Bavarois et de Souabes, et les trouva tout autrement qu'il ne pensait, bien plus soldats que brigands. Que s'ils eussent voulu ménager leurs forces, comme avoient fait les Saxons, cette guerre eût été de longue haleine ; mais, les ayant toutes exposées en une journée, et leur général Lothon s 'étant lui-même trop hasardé, ils le perdirent , et par conséquent la victoire, bien chèrement achetée par les François. Le prince

Charles, après cet avantage, entra par les dé-

ptiff* p ir jeuQ£

ci».riea. troits de la forêt de Schruartzuvald dans Je pays de Bohême, qu'il mit à feu et à sang, jusqu'à tant que les habitans fussent venus implorer sa clémence et lui jurer fidélité.

Ces choses sucédant à souhait, les desseins de

Charlemagne croissoient aussi bien que son empire ; mais, afin que L'ambition et la discorde, seuls ennemis capables de ruiner la France, ne démolissent en un moment ce qu'il avoit bâti avec tant de peine, il fit partage de ses terres à p.*^**!*,!.

•/Mil . VI * . 61. de Cl»rle.

ses trois nls le plus également qu il put : à Louis ■»■»«*• il assigna ce qu'il avoit en Espagne, l'Aquitaine avec le Nivernois, Avalon, l'Auxois, leChâlonnois,le Mâconnois, le Lyonnois, la Savoie, Morienne , la Tacantaise, le Mont-Cenis , leVal-de- Suze, jusqu'à la mer et aux cluses des Alpes, et de là par les bornes des monts d'Italie jusqu'à la mer; ces pays avec leurs cités , et tout ce qui est depuis là vers le midi et le couchant jusqu'à la mer; c'est à savoir, cette partie de Bourgogne avec la Provence et le Languedoc : à Pépin l'Italie, la Bavière , excepté Ingolstadt et Lutrahof, avec cette partie d'Allemagne qui est sur la rive australe du Danube, et depuis ce fleuve tout le long de la Marche jusqu'au Rhin, sur les confins des pays de Clergone et Hégonne, vers le lieu appelé Enge ; etdelà, amont le Rhin vers les Alpes, tout ce qui est compris dans ces limites vers le midi et le levant, avec la duché

de Coire, et le pays de Qurgouve : à Charles, la France et l'autre partie de la Bourgogne ; l'Allemagne, hormis la portion de Pépin , l'Austrasic, la Neustrie , la Turinge , la Saxe , la Frise ,

et la partie de la Bavière dite Nortgowe ; afin que Charles et Louis pussent avoir le chemin ouvert en Italie pour secourir leur frère, s'il en eût été besoin, Louis par le Val-de-Suze, et Charles par le Val-d'Aoste, et que Pépin eût libre issue et sortie par Coire et par les Alpes Noriques : ce sont presque les termes tirés de l'original. Ce partage étoit égal, sans préciput pour l'aîné, et même sans titre d'empereur, afin qu'il ne prétendît aucune prééminence sur ses frères. Il les avoit appelés tous trois à sa cotfr pour leur déclarer sa volonté, et leur faire jurer qu'ils l'observeroient ponctuellement. Après que cela fut ainsi arrêté, Pépin retourna en Italie, Louis en Aquitaine, et Charles, par le commandement î^irunechM-deson père, alla contre les Sclavons Sorabes ,

les ibmpt* le*

scuvont sor«. habitant sur l'Elbe, qui ne cessaient d'endommager les sujets de l'empereur. Leur duc Milédune, courant contre notre armée comme à un pillage , fut tué avec la plupart de ses gens. Le prince, pour arrêter les courses de ces barbares, fit bâtir deux châteaux , l'un sur la rivière de Sala, et l'autre sur l'Elbe. Sa diligence fut telle, qu'il eut encore le loisir , avant que l'hiver arrivât, de courir toute la Bohême, et de rompre en diverses rencontres ceux qui s'étoient rebellés, dont il fit punir les plus séditieux.

En Italie, Pépin ayant équippé une belle

CHARLEMAGNE, ROI XXIII. 38g

flotte, l'envoya en Corse pour en chasser les s«rr..»n,u«i

lus *n Corse .

Sarrasins, qui la voulaient usurper. Ils n'eurent pas le cœur d'attendre les François , et la délivrance de cette île ne nous coûta que la mort d'Adémar, gouverneur de Gênes, qui, s'étant avancé inconsidérément avec sa galère, fut tué par les mécréans. En Espagne, Louis vint à Barcelone, puis à Taragone, fit baptiser en chemin grand nombre de Sarrasins, donna la chasse à tout ce qu'il rencontra, et mit à feu et à sang tout le pays jusqu'à Tortose , où , comme il vit que les ennemis ne lui faisaient aucune résistance , il divisa son armée en deux, retint avec lui celle qui étoit plus pesamment armée , •et bailla l'autre aux comtes Aymar, Isambert , Béra et Borel , pour gagner le haut pays des montagnes , afin qu'ayant passé la rivière d'Ebro, ils missent l'effroi par tout Je pays. Ils^.' réussirent si bien , que , marchant la nuit par les montagnes, et se cachant sur jour dans les forêts, ils se trouvèrent le septième jour au-delà des rivières de Senga et d'Ebro, qu'ils passèrent à la nage , et ravagèrent tout le pays, abondant en commodités, jusqu'à un bourg nommé Ville- Rouge. Les Sarrasins, éveillés par ces dégâts, les guettèrent en la vallée d'Ibenna ; mais par bonheur les nôtres en étoient sortis avant que es ennemis y fussent arrivés. Ils les poursuivi.

fyplolti de Loub en E«pa-

rent néanmoins, s imaginant que leur vitesse étoitun effet de frayeur plutôt que de diligence; mais les François , ayant fait avancer leur butin, Grande h»r- tournèrent visage et les saluèrent si rudement , qu'ils les mirent tous k mort ou à vauderoute , puis retournèrent avec leur pillage retrouver leur prince, qui les loua de leur généreuse entreprisè , et ainsi victorieux s'en retourna par le Navarois et Pampelune, qu'il retira de la tyrannie sarrasine , sous laquelle elle étoit tombée. La campagne suivante ne lui fut pas moins heureuse : il est vrai qu'il n'y fut pas en personne; mais Ingobert, son lieutenant, amusant les ennemis à Tortose , qu'il feignoit de vouloir assiéger, donna moyen à Aymar et Béron,deux' autres capitaines, de faire un exploit de guerre mémorable : ils firent faire des bateaux de quatre pièces, aisés à assembler, qu'ils chargèrent sur des chevaux , avec du goudron , de l'étoupe , des clous et des marteaux, et ainsi ils passèrent l'Ebro sans être découverts; toutefois un Maure, qui se baignait dans la rivière, ayant trouvé de la fiente de cheval dans le courant, s'imagina bien ce qui était vrai , et l'alla dire au camp des Sarrasins. Deux coureurs qui montèrent à cheval pour aller reconnaître si les François avoient passé, en ayant rapporté la nouvelle, ces infidèles en prirent l'épouvante, et puis la fuite si

CIIARLEMAGNE, ROI XXIII. 3<)I

promptement et avec lant de confusion, qu'Abunduin, le.uramiras, ni par prières ni par menaces ne les put jamais retenir. Ce grand effroi étant apaisé, et les soldats lossés de fuir, Thon* neuret la raison reprenant leurs forces, ils fi> rent bien honteux de leur lâcheté; leur amiras la leur ayant encore reprochée, ils retournèrent tous furieux chercher les François. Leur ardeur, qui cherchait à effacer ce déshonneur, mit les nôtres en grand danger; mais ils en sortirent en se faisant jour au travers des bataillons les, s.rr«i M

J battus cri t»-

plus épais, et, renversant à coups d'épée tout pagne ce qui se présenta, riches d'honneur et de butin, regagnèrent le camp de Tortose, la meilleure place qu'eussent les Sarrasins en Espagne. Elle ne fut pas prise cette année, mais celle d'après, Louis en personne y ayant remis le siège, et l'ayant pressée avec toute sorte d'engins de batterie quarante jours durant.

Les corsaires maures avoient cependant remis sur mer une autre flotte plus grande que la première, ne se tenant pas vaincus pour avoir été chassés de l'île de Corse Pépin leur en opposa promptement une autre, sous la charge du connétable Bouchard , qui l'amena en Corse pour y attendre les Sarrasins. Ils étoient en effet partis d'Espagne à dessein d'y faire leur descente : mais la tempête les ayant jetés sur les

3ga histoire j>e France.

s«rrMi» ut. côtes de Sardaigne, ils se mirent à terre, où ils

tus en Strdaigne,

trouvèrent les habitans en armes. Ils en vinrent aux mains , et les Sardes s'y comportèrent si bravement, que trois mille des ennemis tués sur la place épouvantèrent le reste, dont plus de deux mille autres furent tués sur le rivage, ou noyés dans la mer, comme ils vouloient à grande hâte regagner leurs vaisseaux. Ils ne perdirent pas cœur pour cela; mais se sentant encore renforcés par quelques galères, ils prirent la route de Corse. Bouchard, qui s'étoit préparé à les recevoir, mit à leur abord sa flotte en bataille. Les barbares , qui s'estimoient maîtres de la mer, méprisant les François, qu'ils croyoient seulement propres aux combats de terre ferme, et qui n'avoient encore jamais essayé la fortune sur mer, eurent grande joie de cette rencontre : mais ils ne savoierft pas que la vraie vaillance est telle par tout. 11 faut aussi avouer que le calme, qui lors applanit comme miraculeusement les flots, laissant les vaisseaux sans agitation , fut favorable aux François, qui, combattant de pied ferme , ne doutoient point d'accrocher à la fois deux galères sarrasines à une des leurs. Les ennemis , étonnés de cette résolution, çt voyant qu'autant de leurs vais- ««.corte. seaux qui se laissoient aborder étoient incontinent gagnés, se servirent de la bonté de leur

CHARLEMAGNE, ROI XXIIf. 3q3

chiourme, plus légère de beaucoup que la nôtre, laissant la mer empourprée de leur sang, et treize de leurs galères en notre disposition.

Depuis ce jour- là les François demeurèrent maîtres de cette mer , où les Sarrasins avoient accoutumé d'être les plus forts, et s'adonnèrent à la marine, pour défendre leurs côtes tant contre ces pirates que contre les Normands, ^^"^ d ~ qui molestoient la Saxe, la Frise, l'Aquitaine et la Neustrie : si bien que l'empereur fut contraint de faire bâtir des vaisseaux sur les rivières de Garonne, de Sudre et de Charente, de fortifier les embouchures des grands fleuves, et pourvoir les côtes de bonnes garnisons contre leurs fréquentes invasions. C'étaient des aventuriers qui faisoient ces courses et ces descentes : mais leur monarque Godefroy, se repentant d'avoir fait si légèrement son accord avec Charlemagne, avoit recommencé la guerre plus furieuse qu'auparavant, s'en prenant premièrement aux Abodrites, de ^ o ™ y ; 0 dT! nos alliés. Cette nation étoit gouvernée par deux £Tf, ,f * A ducs, Thrasiscon et Godalaire : le premier n'osant hasarder son salut ni celui de l'état sur ses soldats, dont il étoit mal voulu, mit par sa fuite sa personne en sûreté, et laissa le pays à l'abandon; le second, attrapé par la finesse des Normands, lorsqu'il s'apprêtoit à leur résister, fut pendu, en haine de ce qu'il suivoit le parti des

3o/» HISTOIRE DE FRANCE.

François. Toute la province n'ayant plus de gouverneurs fut aisément subjuguée, et ses châteaux forcés, non sans un notable dommage des Normands, qui y perdirent grand nombre de leur noblesse, entre autres Regnaut, fils du frère de Gaudefroy. C'est pourquoi l'arrivée de Charles les fit promptement reculer et abandonner ainsi leur conquête , se retirant par mer, après avoir ruiné un havre nommé Rérich, où il y avoit un merveilleux abord de vaisseaux, • et riche trafic de toutes marchandises. Godefroy codefruy «eu transporta les habitans en Danemarck, au

mire es Dane.

grand soulagement de ses sujets, qui étaient obligés d'y payer de rudes péages. Élant arrivé à Sliestorf, il s'y arrêta quelques jours pour y y raituoeie- élever à l'opposite de la Saxe, une levée sur

▼ce ponr m for-

la frontière de son royaume , vers la mer qui regarde le levant, jusqu'à celle du ponent, avec un rempart le long du fleuve Égidore, auquel il n'y auroit qu'une porte pour le passage des charriots et des gens de cheval; puis ayant partagé cet ouvrage entre ses capitaines, H rentra dans son royaume. Charles ne pouvant suivre son ennemi, dressa un pont sur l'Elbe, pour aller châtier les Hélinons et les Smeldings de

châtie les Hé». . . . .

ce qu ils avoient assisté les Danois. Il n'étoit pas d'avis d'en demeurer là , et croyoit que la majesté françoise étoit abaissée si elle souffroit qu'un

CHABLEMÀGNE, ROI XXIII. OQD

barbare eût pillé ses alliés sans er essentir la peine; tellement queGodefroy, qu venoit de perdre ses plus vaillans capitaines et ses meilleurs soldats, redoutant que porté du courant de son bonheur il ne le vînt choquer jusque dans son palais, eut recours aux artifices de sa nation, et déclara qu'il navoit point eu dessein de l'offenser; que les Abodrites Fa voient attaqué les premiers, et partant, qu'il le prioit d'envoyer des commissaires pour informer de la vérité et de ses droits ; enfin il se servit si adroitement c^r™

cu«e envers Char.

de ses feintes, qu'il ne fit point de satisfaction ,ca réelle, et ralentit la furie de son ennemi.

Les Wiltses avoient à la vérité conseillé, et même plus passionnément exécuté cette guerre, non pour autre raison que par cette haine héréditaire qui se trouve entre certaines nations: c'est pourquoi Thrasiscon, rentré dans son duché, résolut de se venger sur eux de l'ignominieux supplice de son compagnon, et de l'affront que lui-même avoit reçu. Il ramassa donc des siens ce qu'il put, et avec un renfort de Saxons ravagea tout leur pays, brûla leurs bourgs, rasa leurs châteaux, et rapporta plus de butiu qu'ils n'en avoient pris sur ses terres. Il étoit bien fâcheux au Normand qu'un si petit compagnon traitât les Wiltses ses alliés si rudement : toutefois le voyant soutenu de l'armée françoise, il

n'arma pas ouvertement, mais trouva moyen de le faire assassiner à Rérich , confirmant ainsi l'opinion qu'on avoit de sa perfidie et de sa cruauté. Charlemagne aussi, pour n'être pas obligé à tenir toujours ses principales forces sur biu^rrEuîi!* les frontières de Saxe , bâtit deux châteaux sur l'Elbe, et une ville au-delà du fleuve, au lieu nommé Essesfelt, sur la rivière de Sturie, qui fut achevée en peu de temps. Sa grandeur, fatale aux orgueilleux, étoit favorable aux humiliés : Ear-

de son royaume par la rébellion de ses sujets, n'osant l'implorer sans recommandation, s'alla jeter aux pieds du pape pour le supplier d'émouvoir l'empereur à lui faire justice ; le crédit de cet intercesseur et l'équité de sa cause impétrèrent ce qu'il demandoit: l'empereur lui donna Rothard, abbé de Saint-Omer, qui le rétablit Earddf, rot en son trône sans autre force que celle de son

d'Angleterre , re- 1

^ s p.7?îatorite ; autorité; ce qui me fait croire que les Anglois, bien que l'histoire ne le dise pas expressément, étoient en quelque façon sujets de Charlemagne. Pour les Écossois , il est certain que par leurs lettres ils l'appeloient leur souverain : aussi les chérissoit-il par dessus toutes les autres nations étrangères, et avoit fait bâtir en France des maisons pour les recevoir, estimant particulièrement leur fidélité, dont il se servoit même à la

CHARLEMAGNE, ROI XXIII. i^j

garde de ses places frontières; non sans raison véritablement, puisque Je ciel semble avoir conjoint ces deux nations, dont les monarchies , f™*» «

Ecom*, deux iuo»

bien que différentes en grandeur, sont jumelles, "u^ 1 "* J u * étant nées toutes deux en la même année quatre cent vingt. Il n'y avoit point de trêve avec les Sarrasins; le comte Herbin fut commandé par Louis d'aller assiéger la ville de Huesca. D'arrivée, il mit en fuite ou fit prisonniers tous ceux qu'il rencontra;, mais la place étant trop bien fortifiée, il fut contraint de s'en revenir sans rien faire que de gâter le pays.

Ces querelles intestines des Vénitiens, que j'ai déduites, dévoient enfin éclater en une bonne guerre. 11 en avait déjà paru quelque étincelle les années précédentes; car cette nation, inconstante en ses affections, ayant envoyé avec de très riches présens des ambassadeurs, tant de leurs îles que de la Dalmatie, qui avoient rendu soumission à Charlemagne, et pris ordre de lui pour leur gouvernement , se dédit légèrement au premier abord de Ni- Trire.wcm. cète, lieutenant de Nicéphore, renonçant à** 1 * 1 "*notre obéissance et même à notre amitié. Toutefois Nicète , se comportant en cela judicieusement , ne commit aucun acte d'hostilité, et laissa passer sûrement par ses terres les ambassadeurs que le roi de Perse envoyoit à Charlemagne ,

avec une horloge, des chandeliers et un pavillon , le tout d'un artifice admirable et inconnu aux François. Ainsi ce brasier fut couvert pour lors par une trêve entre le François et le Grec , dans laquelle étoient spécialement compris les Vénitiens, comme neutres. Mais maintenant Pépin , reconnoissant qu'ils lui cherchoient chaque jour de nouveaux sujets de querelles, l« tr^e e.i ne voulut plus dissimuler. Le feu s'alluma plus

rompue par !• 1 *

gu.r„d«v eB i- f ort qu'auparavant, et les Grecs, sous la charge du patrice Paul, arrivés pour les Vénitiens, tâchèrent de se saisir de l'île de Comachie; mais ils en furent repoussés avec grand carnage. Ils allèrent de là décharger leur dépit sur la ville dePiombino, en Toscane, qu'ils pillèrent et brûlèrent avant qu'elle pût être secourue. Cependant Pépin, ayant assemblé son armée à Ravenne, et chassé Paul, qui s'était présenté devant lui jusque sur les côtes de Dalmatie, entra dans le lac de Venise, et d'abord prit Brundoilo-Chiose, Palestrine, Àlbibrolle, petites îles, avec tout ce qui est du long des rivages du lac* Les plus grandes forces de ce petit état s'étoient retirées avec leurs ducs à Mulamanc, qui ne leur fut pas plus sûre que les autres îles , tellement que tant le peuple que les chefs, pour Vénitien* vain- éviter l'extrémité , se rendirent à la discrétion

c us entièrement, % .

i'. 0 8.o. de Pépin, "an 810; et lors fut en notre puis-

CHARLEAIAGNE, ROI XXIII. 899

sance l'anéantissement et la conservation de cet état, aujourd'hui si florissant , qu'on peut l'appeler l'arsenal de la Méditerranée, et le plus fort boulevard de la chrétienté. Peu de temps après, l'empereur, assez satisfait d'avoir dompté les Vénitiens, leur rendit géuéreusement leurs cww ie*r

, rend leur liberté

ducs et leur liberté; et néanmoins leurs écri- eU * urs vains, songeant plutôt à venger la perte de leurs ancêtres qu'à reconnaître notre bienfait, nous veulent aujourd'hui battre par un vain appareil de discours, et disent que leurs ducs s'étant. i*»v«»ih«m.

7 1 ingrats, content

sauvés deMulamanc à Olivolo et Ribealte, les^T" 1 deux principales îles de Venise, y défirent entièrement les François, qui avoient amené tous les bateaux des rivières voisines, qu'ils avoient assemblés, et dessus dressé des radeaux de marin pour combattre de pied ferme, lesquels ayant été conduits en des lieux où l'eau étoit trop basse, et ne pouvant être là gouvernés à raison de leur pesanteur, furent attaqués parles gondoles et légers bateaux des Vénitiens, tellement que les cables et les cordages qui les tenoient assemblés étant coupés, nos débris, emportés par la descente de la marée, furent tous pris ou coulés à fond, et Pépin, honteusement vaincu, contraint d'abandonner promptement Mulamanc, où il étoit attendant le succès de ce combat. Cela serait croyable de la seigneurie de

Venise en l'état où elle est maintenant; niais de lui attribuer de si grandes victoires en un temps où elle n'avoit que quelques milles d'étendue , savoir depuis Grado jusqu'au bout de la levée, cela me- semble ridicule. Quoi qu'il en soit, nous Ko*, «c*.™. lui avons fait changer de gouvernement ; car . ci,..çé d tV m pou rlors elle était, sous des ducs souverains, tétrarchie ou plutôt anarchie, et dès lors elle devint aristocratie, la plus illustre certes qui fut jamais.

Ainsi Pépin , du côté de l'Italie, soutenoit la grandeur de son père, lorsque Louis en Aquitaine la faisait ressentir aux Sarrasins et aux rebelles. Auréole, parent de Félix, comte ou gouverneur de Périgord , qui commandait à la contrée d'entre Huesca et Saragosse , étant décédé , Amoros , gouverneur de Saragosse pour les Sarrasins, s'empara incontinent de ses terres, puis, sachant bien à qui il auroit affaire, essaya de couvrir son usurpation par une feinte reconnoissance. Pour cet effet , il envoya supplier l'empereur de le recevoir à hommage, avec promesse qu'il lui seroitbon et fidèle vassal. La connoissance de cette affaire fut envoyée aux ru., gouverneurs de la frontière d'Espagne , et il n'y eut rien de conclu , à cause des malicieuses remises du Sarrasin, qui par un autre tyrau de sa • race fut dépossédé de tous ses biens, et privé de

la vie à un an et demi de là. Les Gascons, mutinés pour je ne sais quelle raison, furent en même temps rechassés jusque dans les creux des Pyrénées , et Louis alla à Pampelune mettre ordre aux affaires d'Espagne. Il eût été en grand danger à son retour d'éprouver la même disgrâce que Roland, par la malice des Gascons,^ c*™»* «>. qui s'étoient saisi des passages, si, ayant fait ^IV,^* attacher à un arbre l'un des plus factieux, et attrapé grande quantité de leurs femmes et de leurs enfans, il n'eût fléchi ces opiniâtres par , le sentiment de la piété , jusque-là qu'ils exposèrent leur vie à sa merci pour sauver celle de leurs enfans. Il leur pardonna selon leur humeur trop débonnaire, et leur rendit les gages de leur affection.

Charlemagne étoit alors à Aix-la-Chapelle, où il eut nouvelles que Godefroy , avec deux cents voiles, avait fait une descente dans la Frise, God«fn,y.ubj.. pillé toutes les îles des Frisons, imposé tribut guek * au pays, et même déjà reçu deux cents livres d'argent. Une telle bravade émut l'empereur:

il leva des gens de guerre par tout le pays d'alentour; et les ayant assemblés à Lippenheim, s'en alla asseoir son camp au confluent des rivières d'Alareet de Weser, pour attendre un peu l'effet des menaces du Normand, qui avoit juré d'aller mettre le feu à Aix-la-Chapelle. Le bonheur de la tome i. 26

4oa HISTOIRE DE FBA.NCE.

France ne permit pas que cet infidèle la tourmentât plus longtemps; car, s'en étant retourné en Danemarck, content de setre chargé de butin , il GoJrfrov tué £11 1 assassiné à la chasse par un de ses gardes attiré par son fils et par sa femme, l'un méchamment ambitieux , et l'autre furieusement jalouse de ce qu il avoit une autre maîtresse. Si ce fut une joie nouvelle à l'empereur que celle-là, pour un contentement il eut ensuite trois grands déplaisirs : la prise de son château d'Hohvuoc par les Wiltses , où il avoit mis Odon et une garnison, de Mort*.***™!,., Saxons orientaux ; le trépas de sa fille aînée Ro-

fille de Ourle- 1

pi» ii i ; 'wli l o ,Pe ' trude , qui, selon quelques uns, avoit été fiancée à Constantin, fils d'Irène, et n'avoit point voulu se marier, l'affaire étant rompue pour n'avoir point trouvé dans la chrétienté de parti soirtable; et, pour comble d affliction, la mort de son fils Pépin, décédé à Milan, et depuis enterré à Vérone, dans l'église Saint -Zénon, qu'il avoit bâtie et dotée de riclies possessions. Ce jeune prince, le plus fort appui de son père , étant mort en la fleur de son âge, après tant de belles entreprises, laissa une grande joie aux ennemis de la France, et un regret sans pareil à tous les siens. Charlemagne aima tant sa mémoire, qu'encore qu'il n'eût laissé d'en fans qu'un naturel, Be,n.rd, fii. nommé Bernard , il le mit depuis en possession

naturel de Pépin,

e«rot nui*, du royaume «ritialie, et lui donna Adélard ,abbé

de Corbie, et Valon, 61s de Bernard son oncle, pour gouverneurs. Se sentant affoibli par cette perte, il ne voulut plus embrasser tant d'affaires à la fois; c'est pourquoi il traita volontiers la paix avec le Grec , et contenta ses ambassadeurs. 11 la conclut aussi avec ceux d'Abulaz, amiras w*"» 1 »

1 G'fo, Icj San».

des Sarrasins d'Espagne, qui lui rendit le comte'

Henri, qu'il tenoit prisonnier il y avoit longtemps. L'accord ne fut pas pou** cette année arrêté avec Heming, fils et successeur deCodefroy, mais au printemps de l'année suivante, s'étant pour cet effet assemblés dix seigneurs de part et d'autre, près de la rivière d'Égidore.

Charlemagne ayant ainsi calmé les plus dangereux orages, s'en prit à ses plus foibles ennemis. Les Hélinons, peuples d'au-delà de l'Elbe, ce sont les Livoniens , furent punis de leur inso- u™«n*.

Scia von s et Bre«

lence, et le château de Holbourg, détruit l'an»°»« passé par les Wiltses, refortifié, tandis que les Slaves et les Hungres, animés les uns contre les autres, furent contraints de poser les armes à la vue des nôtres, et de composer leurs différents par l'arbitrage des François, leurs seigneurs. Les Bretons pareillement, qui, sous les comtes Cénulf et Machon, affectoient une fausse liberté, furent châtiés de leur arrogance, et apprirent à leurs dépens qu'on ne sauroit bâtir une monarchie dans un si petit coin de terre » ni con-

4o4 HISTOIRE DE FRANCE.

server en vie un membre séparé de son corps.

A la bonne heure encore, que Héming, roi de Danemarck , étant décédé , Sigefroy , neveu de Godefroy, et Amulon, neveu du roi Hériolde , encivUe trèrent en dispute à qui lui succcéderoit , et ne pouvant s'accorder, se donnèrent une bataille mortelle à tous deux, et funeste à toute la noblesse normande; tellement qu'Hériolde le jeune et Rainfroy, frères de cet Amulon, ayant été reconnus rois, mais sans beaucoup d'autorité ni de force , n'inquiétèrent point la vieillesse de l'empereur, affaiblie encore par le décès de son Mortaecwie., fils aî né Charles , trépassé le quatrième décembre

fil» aine <k frm-

F «cur. j e i» an [ nl \i cen i douze. Plusieurs pensoient que la mort de ces deux jeunes princes changeroit la face des affaires; mais Charlemagne, portant les feux de la jeunesse dans un corps tout usé de travaux, fit bien voir que ses fils subsistoient par la grandeur de son nom , plutôt que lui par la défense de leur épée. Personne ne branla pour le troubler, hormis quelques pirates sarrasins, dont une partie fut défaite en Sardaigne, et l'autre, ayant pillé l'île de Corse, fut prise près de Maïorque par Irmingue, comte d'Empuries.

sarrwio. ut- 11 est vrai qu'ils ruinèrent encore Cività-Vecchia en Toscane et Nice en Provence ; mais toutes ces courses doivent plutôt être appelées brigandage que juste guerre. Les Wiltses, qui s'ét oient ré-

voltés, furent contraints de donner des otages, et une peuplade de Normands étant descendue en Hibernie, lors appartenant aux Écossois, en fut honteusement chassée par le secours que l'empereur avoit envoyé à ses alliés, au même temps ,u,enIrUnde que Biorn, roi de Suède , reconnoissant la puissance du Dieu des chrétiens dans les heureux succès de Charlemagne, le pria, par un ambassadeur exprès, qu'il lui donnât des gens pour instruire son peuple à la vraie foi. Ébon , personnage de sainte vie, y fut envoyé, et ayant fait un grand progrès , y bâtit une église en la ville de Lincope.

Au reste , Nicéphore ayant perdu la vie en une bataille contre les Bulgares, et laissé pour successeur Stauration, son fils, blessé à l'épaule, Michel, son gendre, qui, quelques mois après le débusqua de l'empire, fut bien aise de renouveler avec nous la paix, dont les articles furent p. u signés de part et d'autre, et, pour être authen- ImpVrrardeJrè.

ce.

tiquement conservés, mis entre les mains du pape, non pour être ratifiés, mais seulement témoignés par son autorité. Ce fut alors que, pour la première fois , la vanité grecque s'humilia devant les François; car les ambassadeurs saluèrent Charlemagne à genoux , et l'appelèrent Bcisileus, roi souverain, titre dont ils honoroient seulement leur empereur.

La chrétienté jouissoit d'une profonde paix , et Charlemagne n'avoit plus rien à souhaiter en ce monde que la conservation de son bonheur à sa postérité. Afin de le lui transmettre, il envoya quérir son fils Louis, le seul qui lui restoit des trois , étant d'autant plus satisfait de ce jeune prince, qu'il n'avoit jamais voulu venir auprès de lui après la mort de ses autres frères, de peur de lui donner du soupçon , et sembler le déposséder de son empire. Comme il fut arrivé, l'empereur assembla ses états à Aix, auxquels ayant remontré que son âge et son infirmité requéroient du soulagement et de l'aide à supporter le poids des affaires, il leur demanda à tous, depuis le grand jusqu'au plus petit, s'ils trouvoient bou qu'il donnât le titre d'empereur à sou „ fils là présent. Ils répondirent d'une commune voix que cet avis venoit de Dieu ; et lors il déclara ix,uu Louis empereur, et Bernard son petit-fils, lors

t empereur. ■ ■

absent, roi d'Italie. La cérémonie du couronnement fut telle : l'empereur, orné de ses habits impériaux, et la Couronne sur la tête, vint soutenu de son fils en l'église d'Àix, où marchant jusqu'au grand autel, il fit mettre dessus une autre couronne ; et après que lui et son fils eurent long-temps prié Dieu, il lui remontra Devoir, du devant toute l'assemblée quels étoient les de-

rince

voirs d'un bon prince, l'amour et la crainte de

CH ARTEMAGÏf E, ROI XXIII. 4°7

Dieu, la piété pour les choses sacrées, l'affection envers les princes et princesses de son sang, le respect envers les prélats, la tendresse à l'endroit de ses sujets, la force contre les orgueilleux, la sévérité contre les méchans, et l'équité pour tous; avec cela un soin très-exact à rf'admettue dans son cabinet que des conseillers désintéressés, comme dans ses finances et dans la justice

que des ministres sans avarice et sans corruption. Cette remontrance achevée, il démanda à son fils s'il n'étoit pas prêt de lui obéir : à quoi Louis ayant répondu que oui^avec l'aide de Dieu* il lui dit : Approchez- vous donc de l'autel, et vous-même, en mémoire de la remontrance et du commandement que je vous ai fait, levez la couronne, et vous la mettez sur la tète, pour vous en parer et vous en servir à défendre mes royaumes, afin que nous gouvernions l'empire par un même conseil. Vous voyez ici la prudence de Charlemagne, qui veut que son fils prenne lui-même la couronne sur l'autel, non pas des mains d'un prélat, afin qu'aucun ne s'attribuât le droit de conférer l'empire, qu'il ne vôuioit lui et sa race tenir que de Dieu.

La cérémonie achevée , et ces mêmes remontrances souvent réitérées, le père embrassa son fils la larme à l'œil, et lui donna congé de s'en retourner en Aquitaine. Après cela, sentant de

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jour à autre approcher sa fin, il s'y prépara par toutes sortes d'œuvres chrétiennes ; et pour faire part aux églises et aux pauvres des trésors qu'il avoit amassés, il les divisa par son testait, ment en trois portions , dont les deux étoient dès son vivant assignées aux églises métropolitaines de son empire : de l'autre tiers, subdivisé en quatre, il vouloit que la première portion après son trépas fût encore donnée aux églises, la seconde partagée entre ses fils, ses filles, et ses arrière- fils, la troisième employée en aumônes envers les pauvres, et la quatrième distribuée aux serviteurs et aux servantes de son Troi»uhi« fort palais. Entre ses trésors il y avoit trois tables

précieuse*. ' x

d'argent massif, et une quatrième d'or. Par sa disposition, la première, qui étoit carrée, où se voyoit gravée la figure de Constantinople, fut portée à l'église de Saint-Pierre de Rome, la seconde, de forme ronde, en laquelle étoit gravé le plan de la même ville de Rome , fut baillée à l'évêque de Ravenne ; et la troisième , plus riche que les deux autres, et pour le poids et pour l'excellence de l'ouvrage, laquelle, composée de l'assemblage de trois ronds, contenoit la description de tout le monde, ensemble celle d'or, qui étoit la quatrième, fut ajoutée à la portion de ses héritiers, des pauvres. Par ce testament, vous jugerez combien il aimoit les

ecclésiastiques; aussi fit-il tout son possible pour assurer une bonne paix à l'Eglise, et la purger de tous les défauts que la négligence ou la mauvaise vie des prélats y pourroit faire glisser. Ce fut pour cette raison qu'il assembla en une même année cinq conciles différents, à a*q Mayence, à Reims, à Tours, à Chaalons et à Arles, dont les résolutions sont encore aujourd'hui dans les archives de ces églises. Lui-même encore travailloit à corriger la version des évangiles , en conférant ensemble les textes latin , grec et syriaque. Il s'exerçoit ainsi aux œuvres pieuses, épurant par la méditation et par la pénitence ce que son ame pou voit avoir contracté de terrestre , lorsqu'une fièvre le saisit au mois de janvier, comme il sortoit du bain. Il pensa qu'il l'éteindroit par l'abstinence, comme il faisoit lors qu'il étoit vigoureux; mais une pleurésie lui étant encore survenue là dessus, il en fut réduit à l'agonie; et dans ce dernier moment, se composant lui-même pour la sépulture, joignant les pieds et étendant ses mains sur son corps , il prononça ces paroles chrétiennes : Seigneur, en tes mains je recommande mon esprit; et puis avec une œillade et un dernier soupir il envoya son ame à celui qui l'avoit for- M«rtd.a*ri-

, 0 , , r magne, l'ao 8*4.

niée. Son corps , embaume , fut mis sur une chaire d'or, sa couronne sur la tête, le visage

4lO HISTOIRE DE FRANCE.

couvert d'un linge, l'épee au côté, les saints évangiles entre ses mains sur ses genoux, et auprès du corps étaient son sceptre, son écu d'or, la haire qu'il souloit secrètement porter, et la panetière de pèlerin dont il s'étoit servi aux voyages de Rome, et qui a donné occasion de croire qu'il avoit été à Saint-Jacques en Galice et à Jérusalem. Il fut enterré en l'église d'Aix, qu'il avoit fondée, où l'on éleva sur son tombeau un arceau doré, avec cet épitaphe : Ci-dessous git le corps de Charles , grand et catholique empereur j qui étendit noblement le royaume des François et le gouverna généreusement quarante-

îi.voitsow* quatre ans. Il décéda septuagénaire, Van du seigneur huit cent quatorze , indiction cinquième, le vingt -huit de janvier.

Prodige «- Son trépas fut annoncé par plusieurs prodiges.

Donc..* ton ^ goleil, les trois ans d'auparavant, fut obscurci

de plusieurs éclipses , et l'on vit dans son rond une tache noire l'espace de huit jours; le pont qu'il avoit bâti sur le Rhin, près de Mayence, fut brûlé en trois heures; le palais d'Aix trembla, les poutres et les planchers de la chambre craquetèrent comme pour se rompre ; l'église où Ton l'enterra fut touchée du foudre, qui en emporta la pomme, et même l'inscription qui étoit par dedans l'église, et qui contenoit le nom de ce prince, qui l'avoit fondée, se trouva effacée par

un coup de tonnerre à l'endroit de ces mots , Princeps Carolus. Les regrets que sa mort causa s'entendoient non seulement dans la bouche des chrétiens, mais encore dans celle des Sarrasins; et sa mémoire a été si vénérable aux princes qui l'ont suivi, que l'empereur Frédéric le fit cano- a..ri«»«y* niser, et Louis onzième ordonna qu on eut a chômer sa* fête sur peine de la vie.

11 avoit été nourri dès 1 âge de dix à douze ans parmi les armées , ce qui lui avoit bien rendu le courage, déjà naturellement haut, plus généreux, mais non pas fier ni cruel; car il avoit pour maxime principale de ne se servir de la force que pour maintenir la justice; voilà pourquoi il souscrivoit quelquefois ses traités de la façon , Je Vai signé du pommeau de mon épée (où possible étoit gravé son cachet), et promets de le maintenir avec la pointe; et quand il étoit assis dans les états, il latenoit toujours sur ses genoux. Aussi ne lui pouvoit-on pas reprocher d'avoir jamais violé sa foi, ni souffert sans ressentiment qu'on la lui violât non plus. Il étoit adroit à tous les exercices du corps, s* ncrvkc comme à la chasse, à la course , à l'escrime, et merveilleusement bien à cheval, à quoi il se plaisoit tant, que la noblesse françoise l'ayant imité, notre cavalerie fut sans exception estimée la meilleure de la terre. 11 nageoit encore

4l2 HISTOIRE DE FRANCE.

à la perfection , qualité nécessaire tout-à-fait à un soldat, et quelquefois à un capitaine, et se plaisoit à se baigner dans des eaux tièdes , dont ayant trouvé abondance à Aix, il y bâtit ce magnifique palais que la fureur des Normands ruina sous ses successeurs. 11 cultivoit beaucoup plus soigneusement son esprit par les sciences 8.«ck»ce. et les arts libéraux; car, outre sa langue tudesque, il sa voit la grecque, la latine, l'hébraïque, la syriaque et la sclavonne : de sorte que sans truchement il écoutoit les ambassadeurs , et leur répondoit. Il excelloit à l'arithmétique, et en avoit amené des maîtres d'Italie en France, comme aussi de la peinture et de la musique. Il s'exerçoit avec passion à l'astronomie , et se relevoit souvent la nuit pour contempler le mouvement des astres. Son éloquence étoit telle, qu'on l'eût pris pour un maître du métier; et la force de ses raisons, soutenue par la beauté de son discours, entraînoit agréablement les esprits de ceux qui traitoient avec lui. Quelques uns disent qu'en fa- . veur des belles-lettres, et à l'instance d'Alcuin ou Albin, Saxon Anglais , qui avoit été son précepteur, il jeta les fondemens du véritable Parnasse , j'entends de l'Université de Paris, à la grandeur de laquelle ni Athènes ni Marseille n'eurent jadis rien de comparable; au moins il

Cfl ARLF.M A.GNE , KOI XXIII.

est certain qu'il institua des écoles par tous les évêchés , et même dans quelques monastères. Il travailla beaucoup à embellir sa langue maternelle , de laquelle il composa une grammaire, et compo* en donna des noms aux vents et aux mois; ilÇr auln5l,M,e *" en traduisit même en latin quelques poèmes anciens et mal polis touchant les faits des anciens rois des François; et néanmoins, ce que je trouve d'étrange, il ne savoit pas peindre les lettres. Il prenoit grand plaisir à la lecture des saintes Écritures et des livres de saint Augustin, dont il avoi t toujours quelque volume au chevet de son lit. Il aimoit les armes, et ceux qui en sonamowpour

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faisoient vaillamment la profession, comme le plus noble soutien de la grandeur françoise.

Nous trouvons que de lui procéda cette coutume de ceindre l'épée; ce qu'il fit premièrement à son fils Louis, et que nous ne lisons point avoir été fait auparavant. Le butin qu'il gagna en Lombardie ou sur les Huns, il le distribua à ses soldats, et donna même de grandes récompenses à ceux qui se signalèrent par quelque exploit mémorable. Pour les beaux faits

qu'il exécuta par sa personne, ils semblent si

peu croyables , qu'ils tiennent du roman ; à quoi

lui étoit bien avantageuse, outre sa force et son

adresse , sa taille majestueuse , car il étoit envi- & tutan H

ron haut de sept pieds des siens , et si bien pro- *°"

4l4 HISTOIRE DE FRANCE.

portionné de toutes ses parties, qu'il avoit une auguste -présence , et qui paroissoit aux étrangers plus qu'humaine; la vertu ayant cela de propre de se faire doublement Considérer quand elle se trouve jointe à la majesté. Il avoit les yeux gros et brillans, le visage toujours gai, le nez aquitain , la blancheur du teint, et tous les linéamens agréables ; mais la gorge un peu trop courte et grassette , et la voix trop claire pour un si grand corps, bien que virile et fort douce. Il jouit dune parfaite santé presque tout le temps de sa vie, et ne fut guère incommodé de maladie que trois ou quatre ans avant son décès : aussi pour toute médecine il se servoit de l'abstinence

son régime de en sa maladie , et d'un bon régime de vivre quand il se portoit bien ; car il étoit sobre en son boire et en son manger, et toutefois ne pouvoit souffrir le jeune, comme contraire à son tempérament. Il admettait à sa table les prélats et les seigneurs, et alloit familièrement dîner chez eux lorsqu'il en étoit invité, se faisant d'ordinaire servir par ses véneurs de la venaison

s« hdbuic- rôtie. Ses habits étoient à la françoise (car il haïssait extrêmement les modes étrangères), une chemise de lin sur la chair, des caleçons de même, un sayon de laine bordé de soie, qui lui descendoit jusqu'aux genoux, avec le bas de chausse et les souliers; au côté toujours son

épée, dont le pommeau étoit d'or, quelquefois maillé de pierreries: habillé fort modestement, hormis les jours de fêtes, ou lorsqu'il recevoit des ambassadeurs ; car alors il prenoit une robe brochée d'or r et mettait sa couronne et desr bro- , dequins éclatans de pierreries. Il seroit trop long de conter par le menu comme il respectait les prélats, et étoit jaloux de k sa religion , dans laquelle il ne voulut jamais souffrir qu'on introduisît la moindre nouveauté. Il possédoit au dernier point la libéralité et la magnificence, vertus vraiment royales, n'ayant jamais laissé le moindre service qu'on lui eût rendu sans une bonne et prompte récompense; et toutefois il ne donna de sa vie deux offices et deux bénéfices à une même personne, afin d'avoir moyen d'en obliger plusieurs. Il institua les chanoines des églises cathédrales, qui ne différaient guère des moines; car, outre qu'ils dépendaient de l'évêque, ils avoient encore un abbé ; mais telles . gens dévoient être nobles , d'autant qu'il n'étoit pas permis alors aux personnes de toute condition de prendre les ordres sacrés. 11 fonda une infinité d'églises, entre au*très Saint-Jacques -de -l'Hôpital à Paris, Saint- Jacques à Toulouse, Saint-Jacques à Bordeaux , Notre-Dame d'Àix, où il est enterré, Saint-Aignan à Orléaus, Saint- Maixant, Saint-Savin à

4l6 HISTOIRE DE FRANCE.

Charoux en Poitou, Saint -Philibert et Saint- Josse près de Montreuil , Saint-Florent près de Saumur, Noillac, Saint-Thienson, Saint-Paizant, les abbayes de Conches , Mainlieu , et Menât en Auvîergne , Moissac en Quercy , SaintJean-Mezin en Condomois, et quantité d'autres collèges, abbayes et églises , qu'il a bâties ou rétablies.

Sa juctice. Il observoit la justice si exactement, qu'il députoit souvent des commissaires pour aller informer de la vie des juges; et sachant bien qu'il était redevable du droit à tous ses sujets, à quelque heure que ce fût, il vouloit entendre leurs plaintes et leurs différents, et même en s'habillant les écoutoit et leur rendoit justice. Il fit de beaux réglemens pour tous les ord res de son empire, et ajouta à la loi salique, c'est-à-dire à celle dont les François se servoient , vingt-trois ordonnances ; tant s'en faut qu'il eût dessein de nous assujettir au droit romain et de prendre les lois d'une nation qui nous étoit soumise. Il embellit son royaume de plusieurs riches bâtimens, et pourvut ses ports de grand nombre de bons vaisseaux, établissant par ce moyen la

•^mTbT" SUTet ^ et la navigation. Il aimoit ses enfans avec tant de tendresse , qu'il ne maria jamais aucune de ses filles , de peur de les éloigner de lui ; en quoi certes il est blâmable; car, ayant, parmi tant

se» vie*, de vertus , un peu trop de dissolution pour les

femmes, jusqu'à en avoir des troupeaux, il donna l'envie à ses filles de faire l'amour; faute qu'il ne connoissoit pas, ou peut-être qu'il dissimuloit, excusant facilement en autrui ce qu'il ; s'accordoit librement à soi-même; car il s'attachoit avec tant de passion aux objets de son amour, que, pour la mort d'une de ses maîtresses, on le vit un jour pleurer plus mollement que ne doit un homme de courage, et se laisser emporter à la douleur jusqu'au-delà de la bienséance et de la gravité d'un si grand prince. Mais cet unique, défaut , plutôt de la nature humaine que de la personne , est abymé dans un si grand nombre de vertus, qu'il n'a point laissé de tache à sa mémoire, la plus auguste et la plus chérie des hommes que celle d'aucun prince qui l'ait précédé : aussi effaça-t-il ce péché par de très austères pénitences , et ressembla à David, dont il portoit le nom, en son repentir, comme il Tavoit imité dans sa faute. Je dis qu'il portoit le nom de David , ce que peu d'auteurs ont remarqué : Alcuin l'appelle toujours ainsi *, •

nimi tut David.

non pour comparaison à ce roi des Israélites , mais pour ce qu'en effet ce même nom lui avoit été donné en la confirmation , comme j'ai remarqué ailleurs que fut changé pareillement le nom de son fils Pépin, qui auparavant s'appeloit Charles.

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