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LA VIE MONDAINE LES SALONS

Les salons ne disparurent pas brusquement dès le début de la Révolution, mais ils changèrent de caractère et, bientôt dispersés par l'émigration, la « société polie » n'y donna plus le ton au mouvement intellectuel.

C'est de politique que l'on s'entretenait chez Mme Roland (Voir p. 226) et chez Mme liobert, née de Keralio, qui proposa la première, semble-t-il, le tutoiement égali taire (Voir p. 282, note 1).

La gouvernante des fils du duc de Chartres, la comtesse de Genlis, accueillit avec faveur les débuts de la Révolution, publia même des extraits du journal confidentiel de l'éducation du duc de Valois et reçut jusqu'au jour où, en 1793, elle jugea prudent d'émigrer. Son spirituel adversaire, Rivarol, l'auteur du Discours sur l'universalité de la langue française, orna de ses brillantes improvisations et de ses jolies épigrammes le salon de la marquise de Chambonas.

Après le 9 Thermidor, la vie de société et la vie de plaisir re-

Porte-drapeau dans une fête civique, par Boilly (Musée Carnavalet),

l'an III décréta l'éta-

! 1 Voir le chapitre : La Société et la Civilisation sous le premier Empire.

La fête de l'Etre suprême (Estampe de la Bibliothèque nationale].

commencent à se donner libre carrière. Les gens de la classe riche ou aisée, qu'on appelait les muscadins (1), les incroyables (2), les merveilleux ou la jeunesse dorée, adoptent un costume particulier, le costume à la victime : habit carré et décolleté remplaçant la carmagnole, souliers découverts, cheveux retroussés par derrière avec des cadencltes, collets noirs, cannes courtes et plombées en forme d'assommoirs. Ils attaquent les jacobins dans la rue ou prennent des allures mystérieuses de conspirateurs. La réaction, en effet,- n'est pas seulement dans les actes; elle est aussi dans les mœurs, elle devient une mode. De même qu'on s'habille à la victime, qu'on salue à la victime, on danse au bal des victimes, où l'on n'est admis que si l'on compte dans sa famille quelque victime du tribunal révolutionnaire. Les femmes y viennent les cheveux coupés, avec un châle rouge et un ruban rouge autour du cou, pour rappeler la marque sanglante du couperet de la guillotine.

La soif des jouissances atteint son maximum sous le Directoire : c'est alors que régnent les parvenus, que les gens qui n'ont pas encore l'habitude de la fortune trahissent par un luxe éclaboussant, le brusque cbangement survenu dans leur vie, que s'épanouit « Madame Angot», ce type populaire qui, né au temps du financier Law, alors que tant de fortunes de hasard s'édifièrent comme par enchantement, symbolisa l'enrichi de basse extraction, dont le ton et les manières n'ont pas eu le temps de se mettre au niveau de sa condition nouvelle.

Le premier salon qui ouvrit ses portes après la Terreur fut celui de la fille de Necker, devenue baronne de Staël. Tous les partis y fraternisaient dans un pittoresque pèle-mèle, mais il représentait surtout l'opinion monarchiste constitutionnelle, tandis que le salon de Mm" de Condorcet était le rendez-vous des « philosophes », et celui de Mme de Pastoret le rendez-vous des clichiens. L'académicien Suard, qui avait épousé la sœur du libraire Panckoucke, réunissait chez lui un petit monde de gens de lettres et d'hommes du monde. Au point de vue littéraire, le salon le plus intéressant était celui de Pauline de Beaumont, fille de Montmorin, ministre des Affaires étrangères sous Louis XVI.

Mmo Tallien, reine un peu tapageuse, trônait au Luxembourg. Née à Madrid (1775-1835) et fille du comte de Cabarrus, elle vint à Paris à l'âge de quatorze ou quinze ans, et sa beauté éblouissante, non moins que le crédit de son père, qui avait été ambassadeur d'Espagne auprès du roi de France, lui firent bientôt une cour

nombreuse. Elle épousaun jeune conseiller au parlement, le marquis Davin de Fontenay, un de ces jeunes fousqui continuaient l'existence des épicuriens de la Régence et qui émigra lors des massacres de Septembre. Elle divorça, mena une vie très légère, se rallia à la Révolution, mais, sous la Terreur, résolut d'aller retrouver son père à Madrid ; elle futarrètéeà Bordeaux, où Tallien venait d'être envoyé en mission pour faire monter à l'écbafaud les derniers débris de la Gironde. Tallien, correcteur au Moniteur, avait vu pour la première fois Thérésia Cabarrus dans l'atelier de Mme Le Brun , un jour qu'il avait été demander une correction d'imprimerie à Rivarol : il la reconnut, la fit remettre en liberté et subit son influence modératrice. Après la chute de Robespierre, Tallien, président de la Convention, épouse Thérésia, mais il est abandonné par elle dès qu'il n'est plus rien.

Rivarol, gravure de Peronard.

(1) Le mot muscadin paraît être d'origine lyonnaise : il aurait été employé en 1795 par des ouvriers de celte ville pour désigner les gros industriels et leurs serviteurs musqués. On l'a attribué aussi à Chabot, qui l'aurait employé d'abord pour désigner les jeunes Lyonnais insurgés contre la Convention, puis toute la jeunesse bourgeoise.

(2) Ce nom leur vient de l'affectation avec laquelle ils répétaient à chaque instant: « C'est incoyable, ma paole d'honneu », etc. Cette déformation de la prononciation(suppression des r, transformation de ch en s et de g en z) avait été mise ù la mode par le chanteur Garât. Le costume des incroyables, ou merveilleux, rappelait, en les exagérant, les modes de l'ancien régime; celui des merveilleux affectait l'imitation des modes grecques. Merveilleux et merveilleuses ont eu dans Carie Vernet un observateur avisé et spirituel.

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M"' Tallien, gravure de Quesnay.

A Bordeaux, on avait surnommé Thérésia Notre-Dame de Bon-Secours, lorsqu'elle commençait à modérer les fureurs terroristes; les royalistes l'appelèrent Notre-Dame de Septembre, en souvenir du rôle qu'on attribuait à Tallien lors des massacres; le nom qui lui est resté est celui de Notre-Dame de Thermidor. En dépit des railleries de la presse, son influence politique et sociale fut en effet incontestable sous le Directoire.

Elle était l'amie de Barras, et le Paris élégant se pressait dans son salon, où elle essayait de ressusciter la vie mondaine.

« Quand elle se promène triomphalement par les rues dans son carrosse sang de bœuf, blanche et vêtue d'un nuage, Paris s'incline comme devant l'âme et le génie et la fortune du Directoire. » (E. et J. de Concourt.)

Le salon de Joséphine de Beauharnais était avec celui de Mme Tallien le plus célèbre du temps. On sait qu'elle épousa en 17961e général Bonaparte, et c'est dans notre chapitre sur la famille impériale que nous aurons à esquisser sa biographie.

Créole comme Joséphine de Beauharnais, Mme Hamelin fut,

elle aussi, une des merveilleuses les plus en vue, une des cinq ou six femmes dont, sous le Directoire, tout Paris s'occupa.

Ouvrages à consulter : Arnault, Souvenirs d'un sexagénaire (1833, 4 vol.).

— Aron (G.), Les Grandes Réformes du droit révolutionnaire (1910); — Études sur le droit civil de la Révolution : les successions (1904). — Aulard (F. -A.), Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire (1898-1902, 5 vol.); — La Société des Jacobins (1889-1897, 6 vol.). — Babeau (Albert), La France et Paris sons le Directoire (1888). — Benoit (François), L'Art français sous la Révolution et l'Empire : les doctrines; les idées ; les genres (1897). — Bernard (Paul), Histoire de l'autorité paternelle en France (Monldidier, 1863). — Bertrand (Alexis), La Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789 (1900). — Beudant (Robert), La Transformation juridique de la propriété foncière dans le droit intermédiaire (1889). — Blondel (Spire), L'Art pendant la Révolution (s. d.). — Chénon (Emile), Les Démembrements de la propriété foncière avant et après la Révolution (1881). — Desjardins (A.), Les Cahiers des Etals généraux en 1789 et la législation criminelle (1883). — Despois (Eugène), Le Vandalisme révolutionnaire (1868). — Dreyfous (Maurice), Les Arts et les artistes pendant la Révolution, 1789-1795 (1906). — Dreyfus (Ferdinand), Le Duc de La Roche foucauld-Liancourt (1901); — L'Assistance sous la Législative et la Convention (1905). — Du Bled (Victor), Les Causeurs de la Révolution (1889).

— Esmein (A.), Précis élémentaire de l'histoire du droit français de 1789 à 181 '4 (1908). — Espinas (Alfred), La Philosophie sociale du XVIIIe siècle et la Révolution (1898). — Faguet (Ém.), Lichtenberger (A.), etc., L'Œuvre sociale île la Révolution française (1901). — Glasson (E.), Le Mariage civil et le divorce (2e édit., 1880). — Goncourt (Edm. et J. de), Histoire de la société française pendant la Révolution (1854); — Histoire de la société française pendant le Directoire (1855). — Guillaume (J.), Procès-verbaux du Comité d'instruction publique de la Convention nationale (t. I-IV, 1891-1904). — Hatin(E.), Histoire de la presse française (1859- 1861, 6 vol.). — Haussonville (Cte d'), Le Salon de Mme Necker (1882). — Lacour (Léopold), Les Origines du féminisme contemporain (1900). — Lafond (Paul), Garai, 1762-1823 (1900). — Lallemand, La Révolution et les pauvres (1898). — Lamy (Etienne), Une vie d'amour, mademoiselle de Coigny et ses mémoires (Revue des Deux Mondes, 1903). — Lebriston (A.), Rivarol (1896). — Lescure, Rivarol et la société française pendant la Révolution et l'émigration (1883). — Marquiset (A.), Une merveilleuse : madame Hamelin (1909). — Mercier (Sébastien), Paris pendant la Révolution, ou le Nouveau Paris (1799, 6 vol.). — Pierre (Constant), Sarrelte et les origines du Conservatoire national de musique (s. d.) ; — La « Marseillaise » et ses différentes versions (1887); — La Musique des fêtes et cérémonies de la Révolution française (1889); — Les Hymnes et chansons de la Révolution (1904).

— Pouchet (G.), Les Sciences pendant la Terreur, publ. par J. Guillaume (1896). — Renouvier (Jules), Histoire de l'art pendant la Révolution, considéré principalement dans les estampes (1863). — Sagnac (Ph.), La Législation civile de la Révolution française : la propriété et la fumille, 1789-1804 (1898). — Sonolet (Louis), Madame Tallien (1909). — Tiersot (Julien), Les Fêtes et les chants de la Révolution française (1908). — Villiers (Marc de), Histoire des clubs de femmes et des légions d'amazones, 1793-1848-1871 (1910). — Welschinger (Henri), Le Théâtre de la Révolution (1881).

Voir en outre les ouvrages indiqués p. 208, 219, 224, 235, 266.

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