II. — LE GOUVERNEMENT ET LA CIVILISATION SOUS LE PREMIER EMPIRE
l'empereur, la cour et le gouvernement impérial
Portrait de Napoléon Ier. — L'homme. — La physionomie de l'empereur était grave et calme, illuminée par des yeux investigateurs, soulignée par une bouche arquée et impérieuse. Les cheveux laissaient à découvert un front large et haut.
L'expression du visage devenait rude et même redoutable quand l'empereur était agité par quelque sentiment violent; mais elle devenait gracieuse quand il était déridé par la bonne humeur ou le désir de plaire.
Les emportements de son imagination constructive et la surabondance de ses idées étaient tempérés par la logique pénétrante de son esprit, par sa passion de l'ordre et sa claire intelligence (1). Il voyait tout de suite le but et les moyens de l'atteindre; l'esprit de décision égalait chez lui la promptitude de la pensée, et Faction suivait immédiatement la conception.
Il croyait que la destinéede chaque homme estmarquée à l'avance, mais cette sorte de fatalisme, loin d'énerver son activité, la stimulait au contraire, parce qu'il avait une foi imperturbable dans sa destinée. Aussi donnait-il à ses soldais sur le champ de bataille exemple d'une bravoure à toute épreuve. Les obstacles ne faisaient qu'exaspérer sa volonté.
Orgueilleux sans mesure, assoiffé de gloire, quand son orgueil était blessé ou son ambition contrariée il entrait dans des colères terribles; mais il lui arrivait de garder dans les revers, tant étaienl grandes sa volonté et la fermeté de son caractère, un calme impassible. H avait un mépris souverain pour les hommes, qui n'étaient
i Taine, disséquant le cerveau de Napoléon, j distingué trois atlas militaire, adminis ralif et biographique, ce dernier lui fournissant sur les hommes les éléments des choix les plus heureux). Cet acquis immense esl rigoureusement et distinctement classé, et l'empereur peut passer d'un sujet à l'autre sans que jamais son activité cérébrale soit troublée par la moindre confusion.
Histoire ii e France. — II.
pour lui que les instruments de ses desseins. Taine a vu en lui le dernier des condottieri, un « colossal parvenu » qui sut édifier sa fortune personnelle sur le désordre de la Fiance et de l'Europe, un homme d'une autre race et d'un autre siècle, un despote qui subordonna l'État à sa personne et dont la passion maîtresse fut I'égoïsme. 11 parlait une langue savoureuse et originale, abondante en traits
pittoresques, et sa parole était relevée par le geste, toujours vif et quelquefois saccadé. Son style, --erre, précis, était le reflet de son esprit logique.
Sobre et tempérant, il était simple dans sa mise, attachant peu de prix au luxe de la toilette. Son chapeau sans bordure ni galons, qu'ornait nwii petite cocarde, et sa redingote grise, recouvranl l'uniforme
de colonel (le la
garde, s'opposaient aux babils chargés de broderie des généraux et des dignitaires. Sa maison étail tenue avec une sévérité rigide. «Nos valets de chambre, rapporte Rambuteau, ne recevaient des bougies que sur présentation des bonis brûlés, i)
Napoléon 1", gravi'' par S ta pl e ai k, sous la direction de David.
Les considérations abstraites n'existaient pas pour lui : il abhorrait les penseurs et traitait dédaigneusement les idéologues de « métaphysiciens nébuleux ».
Il fut un travailleur prodigieux, supérieur à ce point de vue au cardinal de Richelieu et même à Colbert. Quand il n'était pas à la guérie, il n'interrompait guère son travail que pour déjeuner
La salle du trône au palais de Fontainebleau.
sur un guéridon d'un repas frugal arrosé de chambertin, son vin favori, ou pour faire, vers la fin de l'après-midi, une promenade en calèche. Vers sept heures du matin, il arrivait dans son « cabinet intérieur », attenant à sa chambre à coucher. 11 commençait par « faire la signature », dépouillait le courrier, examinait les rapports de police ■ — police officielle et police secrète — , parcourait les gazettes, puis affolait ses secrétaires, à qui il dictait, en se promenant de long en large, des phrases précipitées, désordonnées, inachevées, hachées. C'était comme un monologue à demi parlé dont il fallait souvent deviner le sens.
A neuf heures avait lieu le lever, audience qui parfois se prolongeait jusqu'au déjeuner. Pendant son repas, pris en famille, l'empereur recevait son architecte Fontaine, son bibliothécaire Barbier, qui le tenait au courant des ouvrages nouveaux, Vivant-Denon, David, Isabey, Gérard, Talma. lievenu dans son cabinet, il se remettail à la besogne administrative et, couché de tout son long sur la table des cartes, il suivait les opérations des armées, dont des épingles de couleur indiquaient les positions respectives.
ci Telle était l'organisation privilégiée de cet homme extraordinaire en tout, qu'il pouvait dormir une heure, être réveillé par un ordre à donner, se rendormir, être réveillé de nouveau, sans que son repos ni sasanté eu souffrissent. Six heures de sommeil lui suffisaient, soit qu'il les prit de suite, soit qu'il dormît à divers intervalles durant vingt-quatre heures. ,i (Général Gouhgaco.)
Le capitaine. — Napoléon fut un homme de guerre incomparable. A la puissance de la volonté, de l'autorité et de la persuasion, au sang-froid, à l'énergie, à l'audace, à une immense capacité de travail et d'endurance, au sens pratique et, d'un mot, à d'admirables dons naturels s'ajoutait chez lui la force de la science et de l'expérience.
Ses conceptions stratégiques, dont on n'a jamais pu critiquer que
le menu détail, furent infiniment variées et ingénieuses; il escomptait les fautes de ses ennemis et au besoin savait les provoquer; il prévoyait tout, même l'insuccès; il ne laissait à personne le soin de conduire l'action, et il intervenait, au risque de sa vie, pour déterminer par sa présence au milieu des troupes l'effort décisif.
Il jugeait avec une rapidité qui apparaît comme divinatoire les situations les plus embrouillées, se décidait sur-le-champ, improvisait les solutions les plus heureuses, frappait des « coups de tonnerre » comme ceux d'Austerlitz et de Wagram. On l'a surnommé le géomètre des batailles. Or, « il n'y a pas, disait-il, d'ordre naturel de bataille : on s'engage partout et l'on voit venir ». C'est donc sur le terrain que ses résolutions devenaient définitives, mais il les avait préparées, ayant toujours eu soin de prévoir le pire. « Il n'y a pas, disait-il, un homme plus pusillanime que moi quand je fais un plan militaire. Je me grossis tous les dangers. » Il travaillait sans cesse la carie à la main, voyant tout, utilisant tout, secondé par un état-major de premier ordre qu'il avait créé, et, surtout, sachant parler au soldat français, dont il connaissait mieux que personne l'esprit et le moral, sur lequel il exerçait un ascendant admirable, fait de crainte, de confiance et d'affection.
Il sut tirer parti de l'expérience de ses devanciers, mais il eut le mérite d'apporter dans la guerre une nouvelle méthode, consistant essentiellement dans la substitution de la guerre de masse à la guerre en cordon. Sous Louis XIV et sous Louis XV, on s'efforçait avant tout de défendre toute une frontière en la garnissant d'une ligne de troupes ou de forteresses; Bonaparte comprit, après Frédéric et quelques généraux de la Révolution, que, si cette ligne était rompue en un point décisif, elle devait succomber tout entière. Appliquant le principe de « l'économie des forces », il en concentrera donc la plus grande partie en un point central (1), à portée de toutes les communications, et il les lancera sur un point de la ligne ennemie dont la chute entraînera celle de l'ensemble.
Cette conception générale devait, selon les circonstances, comporter plusieurs applications, et l'on peut ramener à trois les type's des campagnes napoléoniennes : 1° la manœuvre favorite de l'empereur, dans les campagnes comme dans les batailles, consiste à se porter avec le gros de ses forces sur les derrières de l'ennemi, pour le tourner, le démoraliser et le forcer à livrer le combat dans des conditions désavantageuses : c'est la manœuvre de Marengo etd'Ulm; 2° elle n'est pas toujours possible, faute de facilités pour tourner l'ennemi; en ce cas, Napoléon cherche à percer le centre pour le séparer et le diviser en deux tronçons qu'il battra séparément : c'est la manœuvre de 1812 et celle de 1815, au début de la campagne; 3" enfin, quand la supériorité des forces ennemies ou la défaveur de la position commandent de se tenir sur la défensive, l'empereur rassemble toutes ses troupes et accable sous celte masse les différents corps de l'assaillant, que les nécessités de sa marche ont forcément conduit à se disperser : c'est la manœuvre de 1814. Par un privilège qui fait de la première campagne d'Italie la campagne classique de Napoléon, on y retrouve ces trois manœuvres successivement employées : la seconde tout au début, pour séparer Colli de Beaulieu et percer la ligne ennemie; la première immédiatement après, quand Napoléon passe le Po à Plaisance, enlève le pont de Lodi et porte d'un seul coup la guerre surl'Adige, en faisant tomber toutes les lignes de défense intermédiaires ; la troisième enfin lors des premières opérations devant Mantoue, quand il lève le siège de cette place pour battre séparément les trois corps de Wùrmser.
La qualité mailresse de la méthode napoléonienne fut donc l'offensive, facilitée d'ailleurs par le tempérament national et aussi parles armes nouvelles; car l'artillerie était aussi capable d'évolution que l'infanterie, depuis que, grâce à Gribeauval et à son canon si facile à manier, une révolulion s'élait faite dans l'art des combats.
Les jours qui précédaient une affaire décisive, Napoléon était constamment à cheval pour reconnaître les forces et les positions enne-
(1) « Cette masse devenant très considérable, il était nécessaire, pour lui conserver les bénéfices de l'articulation, de la fractionner de telle sorte que le commandement pût s'y exercer partout sans émiettement, mais aussi sans concentration excessive excédant les forces d'un seul homme, et que l'impulsion d'en haut pût être rapidement et simultanément communiquée à tous les organes de ce corps gigantesque. Il fallait donc que dans chaque unité le chef fût à même d'exercer matériellement son autorité, mais aussi que le nombre de ces unités fût assez réduit pour maintenir dans l'armée une cohésion indispensable. Napoléon résolut le problème en créant le corps d'armée. organe constitué par la réunion de vingt-cinq à trente mille homme de toutes armes, doté d'un état-major spécial et de tous les services nécessaires, et pouvant par suite se suffire à lui-même, dans toute espèce d'opérations, pendant les marches ou pendant le combat. » 'Lieutenant-colonel Rousset, Les Maîtres de la guerre [1899], p. 77.)
LE CONSULAT ET L'EMlMIiE
mies, étudier le champ de bataille, parcourir les bivouacs. La nuit même, il visitait la ligne pour s'assurer encore de la force de l'ennemi par le nombre de ses feux. Le jour venu, il se plaçait sur un point central, d'où il pouvait voir tout ce qui se passait, ayant près de lui ses aides de campel ses officiers d'ordonnance, qu'il envoyait [m, iter ses ordres sur tous les points. Aussitôt que sa présence devenait nécessaire quelque pari, il s'y portail au galop. Habituellement, il marchait à cheval avec l'armée, quand elle était à la suite et près de l'ennemi. Lorsqu'elle était eu grandes manœuvres et que les opérations avaient lieu à de fortes distances, il restait a son quartier général, où il recevait les rapports des généraux.
Dans les intervalles des batailles, il donnait ses soins à l'administration intérieure de la France et répondait aux communications et aux rapports qui lui étaient envoyés de Paris par les ministres; il gouvernait ainsi l'empire en même temps qu'il dirigeait l'armée.
La Cour. — La Cour impériale fut organisée avec toute la pompe de l'ancienne monarchie, et d'anciens serviteurs de Louis XVI occupèrent, à côté d'hommes nouveaux, les grands offices du palais : tandis que Duroc, duc de Frioul, après avoir gouverné la maison du Premier Consul, gouvernait celle de l'empereur avec le titre de maréchal du palais, Talleyrand devenait grand chambellan, et le marquis de Ségur, l'ancien ambassadeur de Louis XVI à Saint-Pétersbourg, était, comme grand maître des cérémonies, chargé d'initier la nouvelle Cour aux
usages de l'ancienne. Le cérémonial et l'étiquette furent aussi rigoureusement observés qu'ils l'avaient été sous Louis XIV, et Napoléon eut tous les matins ses grandes entrées, tous les jeudis et les dimanches, dans la salle du trône, ses grands levers.
Les courtisans n'avaient pas tous la distinction de langage et l'aisance de manières qui s'acquièrent difficilement sur le tard. .Mais si Augereau ne se défit jamais du parler des camps et si la maréchale Lefebvre, duchesse de Danlzig, mérita longtemps le surnom de Madame Sans-Gêne, ce furent là des exceptions que la crainte de déplaire à l'empereur rendit de plus en plus rares.
Les divertissements de la Cour étaient plutôt graves : tragédies, concerts, jeu modéré. Napoléon aimait la musique sérieuse. Dans bs concerts de la Cour, où les chœurs, en costume, chantaient devant un décor approprié, on entendait les plus célèbres morceaux du répertoire italien, les oratorios et les concertos de Lesueur et de Paisiello.
Les fêtes données par l'empereur aux Tuileries, à Compiègne, à Fontainebleau, qui fut le Versailles de l'Empire comme La Malmai- > 'ii en fut le Marly, étaient extrêmement brillantes, aussi bien d'ailleurs que celles qu'on organisait en son honneur chez les grands dignitaires ou dans les ambassades. C'est chez le ministre d'Italie, Marescalchi, que Napoléon, travesti en nègre et sonnant de la trompe, conduisit le fameux « ballet des échecs ».
L'empereur avait sa maison militaire et sa maison civile, et l'impératrice, Madame Mère, les princes et les princesses, frères et sœurs de Napoléon, avaient aussi la leur. Le grand maréchal du palais avait sous ses ordres un grand aumônier, un grand écuyer, an grand veneur, un grand maître des cérémonies, un intendant général, un trésorier général de la couronne. D'anciens émigrés acceptèrent des charges à la Cour impériale.
Les grands dignitaires. — Le sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII Voir p. 310) institua six << grands dignitaires de l'Empire » : le grand électeur, l'archichancelier de l'Empire, l'archichancelier d'État, l'architrésorier, le connétable et le grand amiral.
Nommés par l'empereur, les grands dignitaires jouissaient des mêmes honneurs que les princes français et prenaient rang immédiatement après eux. Sénateurs, conseillers d'État, ils formaient le grand conseil de l'empereur et le grand conseil <le la Légion d'honneur. Lorsque l'empereur ne présidait pas le Sénat ou le Conseil d'Etat, il désignait celui des grands dignitaires qui devait présider à sa place.
La noblesse impériale. Les majorats. — Des décrets du 30 mars 1800 établirent pour la première fois des titres héréditaires, avec affectation de biens transmissibles également par hérédité (1).
En créantune noblesse nouvelle, Napoléon voulut à la fois récompenser ses serviteurs les plus illustres, encourager les dévouements en excitant la vanité, entourer le trône d'un patriciat résolu à
La salle des fêtes au château de Compiègne.
le soutenir, donner enfin à sa couronne l'éclat et la splendeur des monarchies traditionnelles.
Cette noblesse de soldats et de fonctionnaires, revêtue de titres correspondant à l'importance du grade ou de l'emploi, n'avaitaucune prérogative politique, n'exerçait aucun droit public, ce qui la distingue radicalement de la noblesse féodale. Les ministres, les sénateurs, les conseillers d'État, le président du Corps législatif, les archevêques eurent le titre de comtes; les présidents de la Cour de cassation, de la Cour des comptes, des cours d'appel, des collèges électoraux, les évoques et les maires des trente-sept villes ayant le privilège d'assister au couronnement de l'empereur reçurent celui de barons; les membres de la Légion d'honneur furent chevaliers. Dans la suite, les grands dignitaires de l'Empire eurent le titre de princes; leurs fils aînés portaient le titre de ducs si leur père avait constitué en leur faveur un majorât de 200000 livres de rente.
La dignité de maréchal fut rétablie. Il put y avoir seize maréchaux d'Empire en activité et quatre maréchaux honoraires, pris parmi les plus anciens généraux devenus sénateurs.
Par dérogation aux dispositions du Code civil, qui prohibaient les substitutions perpétuelles, les majorats furent rétablis, comme conséquence de l'institution d'une noblesse impériale, par le sénatusconsulte du 14 août 1806.
Les biens composant un majorât (le mot vient de ce que cette espèce de propriété appartenait à I'ainé, major natu) étaient inaliénables, insaisissables et imprescriptibles; ils étaient transmissibles à perpétuité dans la ligne masculine par ordre de primogéniture ; ils ne pouvaient être échangés qu'en vertu d'une autorisation et sauf remploi, ni grevés de charges ou d'hypothèques. Leurs revenus étaient affectés à soutenir un titre de noblesse. Les majorais créés en exécution du sénatus-consulte du 14 août 1806, complété par les décrets des 1er mars 1808 et 3 mars 1810, se divisaient en deux catégories : les majorats sur demande, constitués avec l'auto-
(1) Duchés grands Oefs de Dalmalie (Soult), Istrie (Bessières), frioul (Duroc), Cadore (Champagny), Bellune (Victor), Conegliano (Moncey), Trévise (Mortier), Feltre (Clarke , Bassano (Maret), Vicence (Caulaincourl , Padoue Arrighi) et liovigo (Savary); — principauté de Neuchûtel (maréchal Ber- Ihier); — duchés grands liefs de Lucques (Elisa Bonaparte), de Parme (Pauline Bonaparte), de Plaisance (Lebrun); — duchés grands fiefs (au nombre de dix) du royaume des Deux-Siciles, attribué à Joseph Bonaparte; — duchés de Clèves et de I : < i ■ u - transférés en toute souveraineté à Joacbim Murât; — principauté de liua-lalla, transférée eu toute propriété et souverainelé à Pauline Bonaparte et au prince Borghèse, son époux.