I.uz
Tarbes.
Saint Bertrand.
Loniliez.
Sanii-I.izier.
BÉARN, capitale Pau.
Béarn
Basse-Navarre .
Pays de Mixte .
Pau.
Saint-Jean- Piedde Port.
Saint-Palais.
COMTÉ DE FOIX, capitale Foix.
Comté de Foix Val d'Andorre.
Donezan ....
Pays de Sault.
Foix.
Andorre.
Quéricut.
Paniiers.
ROUSSILLON, capitale Perpignan.
Roussillon propre ou Viguerie de|
Perpignan avec le Valespir Comté de la Viguerie de Contlans
avec le Capsir
Cerdagne français
Perpignan.
Villefranche.
Puy-Cerda.
LANGUEDOC, capitale Toulouse.
Ilaui-Languodoc. — Diocèses de.
Bas-Lauguodoc. — Diocèses do
i Gévaudan ....
1 Velay
f Vivarais
Toulouse.
Moiiiauban.
Alby.
Castres,
Lavaur.
Saint Papoul.
Mirepoix.
Rieux.
Aleth.
Careassonne.
Saint-Pons.
Nar bonne.
Béziers.
Agde.
Montpellier.
Lodève.
Alais.
Izes.
Nîmes.
Monde.
Le Puy.
V iviers.
PROVENCE, capitale Aix
i Apt.
\ Digne.
Haute Provence. - Sénéchausséesdc Senez.
/ Riez.
' Glandève.
Arles.
A ix.
Marseille.
Basso Provence. — Sénéchaussées de/ Toulon.
I Fréjus.
/ (liasse.
' Vence.
LA MONARCHIE ABSOLUE
gouvernements militaires, généralités ou intendances, bailliages et sénéchaussées (F.
Cette complication onéreuse des rouages administratifs provenait tle ce que la monarchie, en fondant de nouvelles institutions appropriées aux besoins de son développement, laissait subsister ceux de ses anciens organes qui étaient devenus sans emploi.
Diocèses. — La division la plus ancienne était la division ecclésiastique, qui remontait à l'époque romaine.
On distinguait 14 provinces ecclésiastiques, dont les sièges métropolitains avaient pour suffragants des évêchés sis en France; i provinces ecclésiastiques, dont les sièges métropolitains sis en France avaient des suffragants étrangers; 6 provinces ecclésiastiques, dont les sièges métropolitains sis à l'étranger avaient en France, soit la juridiction directe, soit des sièges suffragants. De plus, l'archevêque de Cologne avait un suffragant en France, l'évêque de Liège. En résumé, le nombre total des diocèses était en 1789 156, dont 136 (18 archevêchés, 118 évêchés) ayant leur siège en France.
Gouvernements militaires. — Les gouverneurs généraux avaient depuisRichelieu perdu toute autorité effective.
A la fin du xvine siècle, ils ne résidaient pas dans leur gouvernement et ils ne pouvaient même s'y rendre qu'avec l'autorisation expresse du roi ; ils étaient effectivement suppléés par des lieutenants généraux et, dans les villes, par des lieutenants du roi. C'était une fonction purement honorifique, accordée
par faveur et vénale. Les limites des gouvernements (2) étaient aussi mal définies que celles des autres circonscriptions administratives, et la carie que nous en avons établie ne donne à ce point de vue que des indications approximatives, mais fait connaître assez bien ce qu'on appelle vulgairement les « provinces » et les petits « pays » de l'ancienne France.
Généralités. Intendances. Administration des intendants. — La division en généralités est d'origine fiscale. On a vu t. Ier, p. 218) que les Etats généraux, lorsqu'ils accordèrent une aide extraordinaire à Jean le Bon, s'emparèrent de l'administration financière, dont le fonctionnement fut assuré au moyen de généraux superin-
lants, assistés de deux receveurs généraux chargés de centraliser les recettes perçues dans les bailliages par les délégués ou élus des Etats. Dans la suite, généraux el élus devinrent de simples fonctionnaires royaux, et les premiers furent placés à la tête d'une onscription généralité subdivisée en élections. Dès lors les pays d'élection, ainsi nommés des agents de perception de l'impôt, s'opposèrent aux pays d'États, où des États provinciaux avaient consen é le privilège de voter, de répartir et de percevoir l'impôt sans l'intervention des agents du roi. Voir t. I r, p. 254.)
Lorsque les intendants devinrent les premiers magistrats civils dans les généralités, celles-ci furenl couramment désignées soit par leur nom, soit par le nom d'intendance, mais l'identité des deux cir-
La naissance d'un dauphin (Louis, fils de Louis XV), en 1729 (Estampe do la Bibliothèque nationale).
1 Le mot province, désignanl telle région bien caractérisée au point de vue historique, ne doit pa- être employé comme synonyme de gouvernement, d'intendance, de généralité. Laprovince ne constitue pas une division administrative de l'ancienne France.
(2) On en compte ordinai ren h n i m grands énumérés au verso de la carie lu rs texte), et 8 petits: Paris, Boulonnais, Le Havre, Saumur, Metz el Verdun, Tout, Sedan.
conscriptions ne se rencontre pas partout. Ainsi le Languedoc, qui comprenait deux généralités, n'avait qu'un intendant.
Les intendants de justice, de police et finances, issus de la noblesse de robe, souvent alliés ou parents entre eux, étaient de très gros personnages qui, pour la plupart, restaient longtemps en place, jouissant de la prérogative de choisir leur collaborateur immédiat ou subdélégué. Ils avaient, peu à peu, absorbé toute l'autorité locale, à commencer par celle des gouverneurs. Les lieutenants généraux de police — sauf à Paris — n'avaient, eux non plus, aucune importance, et le maintien de l'ordre, la surveillance politique étaient assurés par l'intendant, avec le concours des commandants en. chef placés à la tête de la force armée.
Agents du pouvoir exécutif, « hommes du roi », les intendants ne se contentaient pas d'assurer l'application des ordonnances et des délits ; ils leur donnaient parfois une interprétation et une extension qui constituaient une sorte de droit prétorien. Ils suggéraient souvent les arrêts du conseil.
Comme leur titre même l'indique, ils avaient des attributions de justice, de police et de finances.
Leur juridiction, qui s'exerçait dan s la forme administrative et présentait le double avantage de la célérité et de la gratuité, s'étendait, sur la demande des parties, aux affaires privées. Leurs attributions de police comportaient non seulement le maintien de l'ordre, le recrutement des milices et les réquisitions militaires, mais aussi les travaux publics, les règlements relatifs à l'hygiène publique, à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, aux subsistances, à la mendicité, au vagabondage, à l'assistance publique. Leur action financière était considérable dans lespays d'élection, où ils intervenaient pour la répartition de la taille entre les paroisses, pour la perception de la gabelle et pour l'ordonnancement de certains crédits. Leur pouvoir, moins étendu dans lespays d'Etat, y était encore considérable : le représentant de l'autorité centrale était le collaborateur des assemblées provinciales. Mais, dans lespays dits conquis, les plus récemment annexés, l'intendant n'exerçait qu'un droit de contrôle sur l'administration que ces pays avaient obtenu de conserver.
L'intendant traditionnel, servile exécuteur des ordres du roi et administrateur despotique, avait fait place, à la fin du XVIIIe siècle, à un administrateur" sensible », « philosophe », voulant le bien des administrés sans eux et même malgré eux, conformément à la doctrine du « despotisme éclairé », se piquanl de sentiments humanitaires et de procédés bienveillanls, se considérant non connue un fonctionnaire de passage, mais comme un fils adoptif de sa province, tenant tête au pouvoir central, prenant plus d'une luis contre les ministres le parti de ses administrés, faisant preuve d'indépendance, contribuant à ce mouvement de rénovation administrative que tenta l'ancien régime expirant. Et cependant, ces fonctionnaires furent extrêmement impopulaires, non dans les grandes villes, qui leur devaient des améliorations matérielles et qui bénéficiaient de privilèges fiscaux, mais dans les petites villes, dans les agglomérations rurales. IN n'étaient pas aimés non plus des officiers de finances ou de justice, dont ils avaient restreint les attributions.
L'administration municipale. Au point de vue politique et financier, les villes n'ont plus aucune indépendance, et, dans les
matières administratives, elles subissent la tutelle étroite de l'intendant et de son « subdélégué ».
Le principe de l'élection des officiers municipaux est tantôt rétabli, tantôt supprimé : dans le courant du xvine siècle, le gouvernement rétablit à sept reprises le régime de l'élection ; niais à sept reprises aussi les villes qui ont acheté le droit de choisir leurs magistrats se le voient reprendre par l'Etat, qui remet chaque fuis les offices en vente. Ces abus de vénalité, inspirés du pur esprit fiscal, sont « le trait le plus honteux de l'ancien régime ». (Tocqu:villi-:.)
Aux termes de l'édit de Marly (mai 1765), le maire était choisi par le roi sur une liste de trois candidats; les autres membres du corps de ville étaient élus par une assemblée de notables nommée elle-même au suffrage restreint. Les maires jouissaient de divers privilèges, notamment de l'exemption de la taille et des octrois, et ils acquéraient la noblesse après vingt ans de charge.
L'assistance publique. — Au xvuie siècle, une idée nouvelle et très juste modifia la conception qu'on s'était faite jusqu'alors de l'assistance: on comprit que les assistés dignes de l'être, les vrais pauvres, devaient être secourus, mais non bénéficier d'une sorte d'oisiveté rémunérée; qu'il convenait de leur demander du travail tant pour reconnaître le service rendu que pour faciliter leur relèvement.
C'est pour restreindre le plus possible la mendicité que la répression du vagabondage (1) et le régime des hôpitaux, l'assistance à domicile, les ateliers de charité, les dépôts de mendicité (2), l'assistance aux enfants trouvés (3) furent l'objet d'une réglementation raisonnée.
) L'intendant d'Auvergne, Auget de Montyon (1733-1820), le fondateur des prix auxquels son nom reste attaché, créa des ateliers de charité et, au lieu d'incarcérer les mendiants et les vagabonds, les employa à la construction de routes.
De nombreuses fondations marquèrent, à la fin du xviii6 siècle, le développement de l'assistance publique : création du Mont-depiété (décembre 1777), assistance médicale, cours d'accouchement, création d'une maison pour l'instruction des sourds-muets (novembre 1778), organisation du service des épidémies, de l'hygiène et de la salubrité. De 1783 à 1787 l'Académie des sciences procéda à une enquête sur la réforme de l'Hôtel-Dieu de Paris; l'hospice des enfants avariés fut créé à Vaugirard; une « maison philanthropique » vint en aide aux malheureux qui n'avaient pas droit aux secours hospitaliers; Marie-Antoinette accepta de présider la Société de charité maternelle; il se créa une association de « bienfaisance judiciaire ». Les assemblées provinciales eurent chacune un « bureau du bien public ».
L'idée du droit à l'assistance, qui triomphera pendant la période révolutionnaire, est en germe dans toutes ces fondations. Necker estimait que la « constitution de la société » engendrait principalement la misère et qu'il appartenait, par suite, à la société de prendre les mesures nécessaires pour la prévenir. Les ressources de l'assistance s'augmentèrent de subventions directes, des prélèvements opérés sur les bénéfices de la loterie royale, du produit des droits cédés par l'archevêque de Paris, des dons faits lors de la conclusion de leurs baux par les fermiers généraux : ces deux derniers produits constituèrent la caisse des hôpitaux (4).
Le pouvoir législatif. Les sources du droit. — Le roi exerçait le pouvoir législatif au moyen d'ordonnances qui, comme aujourd'hui la loi, avaient une portée générale; d'édits, qui réglementaient une matière spéciale; de déclarations, destinées surtout à interpréter les ordonnances et les édits. Ces divers actes émanaient tous de la volonté royale, et la volonté royale suffisait à les rendre obligatoires; car, dans la doctrine absolutiste, les États généraux n'étaient que des assemblées consultatives, et, lorsque les Parlements refusaient l'enregistrement des ordonnances, le roi pouvait briser leur résistance soit en expédiant des lettres de jusswn prescrivant l'enregistrement, soit en tenant un lit de justice. (Voir plus loin.)
(1) Déclaralion de 1764. — (2) Édit de 1767. — (3) Arrêt du Conseil, du 10 janvier 1779.
(4) En 1786, Paris comptait 48 établissements hospitaliers pouvant recevoir 20 341 personnes, bénéficiant d'exemptions de droits et disposant d'un revenu de 8 millions de livres. Chaque service était autonome et jouissait d'une dotation propre. Tenon (1724-1816), professeur au collège de chirurgie en 1759, fut le principal instigateur des réformes introduites dans le service hospitalier. —Il y avait en province 740 hôpitaux civils et 130 établissements de minime importance, hospitalisant 25 000 malades, 40 000 enfants, 40 000 vieillards, infirmes ou incurables, jouissant d'un revenu de 30 millions.
Les coutumes et le droit romain (1) constituaient deux autres sources du droit, et enfin les Parlements rendaient solennellement des arrêts de règlement qui, tant que le roi en son conseil ne les avait pas cassés, formaient dans le ressort jurisprudence obligatoire : c'étaient de véritables lois émanant d'une autorité judiciaire, et c'est pour prohiber celte confusion de pouvoirs que le Code civil interdit aux tribunaux de « prononcer par voie de disposition générale et réglementaire ». Donc l'unité de législation faisait défaut à l'ancienne France.
La Justice. — C'est dans l'administration judiciaire qu'apparaît encore plus que dans l'organisation administrative et financière le défaut d'unité des institutions de la monarchie.
Toute justice émane du roi : voilà le principe. Mais le roi, qui délègue son droit de juger (justice déléguée), est libre de supprimer à son gré les juridictions qui statuent en son nom, aussi bien que de les dessaisir (justice retenue) pour prononcer soit directement, soit par l'organe de juridictions exceptionnelles. Ces dernières — sans parler des commissions extraordinaires (chambres de justice, chambres ardentes, Grands Jours) — sont aussi nombreuses que les juridictions de droit commun, et le roi jouit en outre du droit de gracier et d'amnistier (lettres de grâce), d'incarcérer ses sujets en dehors des formes ordinaires (lettres de cachet), de déroger aux règles de compétence par l'exercice du droit d'évocation ou du privilège de committimus (2), de faire prononcer en conseil la cassation des arrêts des cours souveraines pour violation des ordonnances ou du droit coutumier.
Enfin, à côté de la juslice royale soit exceptionnelle, soit de droit commun, il y avait une justice féodale rendue soit au nom du roi, soit par les seigneurs (3), une justice ecclésiastique et une justice municipale ou consulaire. Le Conseil privé ou des parties, les requêtes de l'hôtel, le Grand Conseil étaient les principales justices royales d'exception. La grand'prcvôté de l'hôtel, la table de marbre (4) étaient d'origine féodale.
Les Parlements, les présidiaux, les bailliages et sénéchaussées constituaient la juridiction ordinaire de droit commun, et la justice administrative était rendue par la chambre des comptes, les cours des aides, la cour des monnaies, etc.
Le Parlement, organe essentiel de la justice royale, était surtout un tribunal d'appel, mais il jugeait aussi en première instance certaines affaires exceptionnelles (par exemple les procès relatifs à la régale) et, par ses arrêts de règlement (Voir ci-dessous), il empiétait sur le domaine du pouvoir législatif. Comme, d'autre part, il était consulté sur les affaires les plus graves, comme il enregistrait les ordonnances et les édils, comme il exerçait le droit de remontrances, il ne cessa de manifester contre les rois eux-mêmes des prétentions politiques, tout en représentant contre l'esprit féodal le principe d'unité et de souveraineté de la juslice royale. Dès le xive siècle, l'extension croissante du domaine avait motivé la création des cours souveraines dans les provinces, et il y avait en 1789 seize Parlements ou Conseils provinciaux (5).
Pour briser la résistance des cours souveraines, le roi leur adressait des lettres de jussion, et, si les magistrats persistaient dans leur opposition, il tenait un lit de justice, c'est-à-dire qu'il se rendait en personne au Parlement et exigeait l'enregistrement sous ses yeux, sans délibération. Quelquefois, le lit de justice ne terminait pas le conflit, et le roi recourait à l'emprisonnement de certains magistrats ou à l'exil de la Compagnie.
Les bailliages et sénéchaussées constituaient, les premiers dans le Nord, les seconds dans l'Ouest et le Midi, la véritable unité judiciaire sous l'ancien régime. Les attributions judiciaires du bailli avaient été progressivement absorbées par le lieutenant général criminel, le lieutenant général civil et les lieutenants particuliers et,
(1) Sur la division de la France en pays de droit coutumier et en pays de droit écrit, voir tome Ier, p. 254. On distinguait des coutumes générales, ayant force de loi dans une province tout entière, et les coutumes spéciales, obligatoires seulement dans un bail iage, une ville, etc. Le droit romain avait force de loi dans les pays de droit écrit.
(2) Privilège accordé par le roi et conférant le droit de porter un procès devant une juridiction spéciale. Les lettres du roi accordant ce privilège commençaient par le mot committimus.
(3) Les justices seigneuriales ne jugeaient qu'en première instance.
(4) Ainsi nommée parce que les juges de la connétablie et maréchaussée, de l'amirauté et des eaux et forêts siégeaient primitivement autour d'une table de marbre, dans la grand'salle du Palais de justice.
(5) Parlements d'Aix, Besançon, Bordeaux, Dijon, Douai, Grenoble, Metz, Nancy, Pau, Rennes, Rouen, Toulouse. — Conseil supérieur d'Alsace. — — Conseils d'Artois, de Corse, du Roussillon.
la mo.n Aiicint: absolue
La Cour sous Louis XVI. — La reine Marie-Antoinette annonçant une grâce (mai 1777), gravure de A.-J. Duclos.
en 1789, ce fonctionnaire jadis si puissant n'était plus guère que le chef de la noblesse de son bailliage ; il n'avait même plus voix délibéralive dans sa propre juridiction. Les sentences des tribunaux de bailliage étaient portées en appel devant les Parlements; mais, pour décharger les cours souveraines et assurer une plus prompte expédition de la justice, Henri II avait créé dans les bailliages et sénéchaussées (janvier lool) une juridiction intermédiaire entre les Parlements et les bailliages : les présidiaux (voir t. Ier, p. 338).
Les prévôtés, qui statuaient en première instance dans les causes civiles entre roturiers, furent en 1749, sauf quelques exceptions, incorporées aux bailliages et sénéchaussées. Dans le Midi, elles s'appelaient vigueries, bailles ou jugeries. Le Cluitelet de Paris, tribunal du prévôt des marchands, était à la fois présidial, prévôté, chambre de police et chambre criminelle.
La justice criminelle comportait encore sous Louis XV des moyens Je procédure et des pénalités barbares, en particulier la question (Voir p. 58 . Les gentilshommes condamnés à mort étaient décapités, et les roturiers pendus; mais, selon la gravité du crime, des supplices affreux étaient parfois infligés aux condamnés. Après exposition au pilori, mutilation, etc., on les faisait périr par le supplice de la mue (comme Calas) ou celui del'écartèlement (comme Damiens .
Les finances. — Bien qu'elles aient été plus d'une fois gérées par des hommes de premier ordre (Sully, Colbert, Machaull, Turgol . les finances de l'ancien régime ont été en général deplnrabl.es. Le système financier de la monarchie n'avait en effet ni simplicité, ni exactitude, ni clarté. Si, en fait, pendant des périodes particulièrement critiques: le roi demanda des subsides aux Etals généraux, eii droit la royauté si; considérait connue investie de la faculté d'établir des taxes, d'en organiser la perception et d'en délenniner I emploi. Il manquait aux états de prévoyance imaginés par Gilbert, pour être de vrais budgets, d'être votés parles représentants de la nation, exécutés d'après le principe dé la spécialisation des crédits et dans la limite de ces crédits, enfin d'être l'objet, après exécution, d'une sanelion assurée aujourd'hui par la « loi de règlemeni ... Le roi étant libre d'ordonnancer toutes les dépenses qu'il jugeait utiles et de signer des acquits au comptant sans se préoccuper
Histoire de Franck. — II.
de l'existence de recettes correspondantes, le déficit devait se creuser de plus en plus profondément.
Les deniers revenants bons à l'épargne étaient versés au Trésor royal ; mais le surplus des recettes, laissé aux percepteurs pour l'acquittement des dépenses locales (charges par prélèvement) ou directement affecté à des services spéciaux, n'apparaissait dans aucun document général. On ignorait donc le montant exact des recettes et des dépenses publiques.
Les receltes de l'État comprenaient les impôts directs, les impôls indirects et les revenus domaniaux.
Impôts directs. — Les impôls directs étaient la taille et ses accessoires, et l'impôt sur le revenu.
La taille personnelle, destinée à l'origine à payer la solde des gens de guerre et dont étaient exempts la noblesse, le clergé, les Universités, les officiers de justice et de finances, les membres des administrations municipales, était un impôt de répartition. Le montant, arrêté chaque année en conseil du roi (brevet général de la taille , était successivement réparti par le roi entre les généralités, par les intendants entre les élections, par les élus entre les paraisse*. Dans chaque paroisse la répartition et la perception individuelle étaient assurées par les ass'eurs-collecteurs, élus chaque année par les autres habitants et responsables de la rentrée île l'impôt.
La taille, dont le principe et le mécanisme de recouvremenl ne sont pas critiquables à priori, présentait deux graves défauts : elle elait arbitrairement assise non sur les biens, mais sur les personnes. d'après de vagues éléments d'appréciation, et, comme la somme 5 recouvrer dans chaque généralité était lixée à l'avance, la charge des assujettis était d'autant plus lourde que les privilégiés étaient plus nombreux : on payail à Bourges trois livres par habitant, tandis qu'à liioin on en payait neuf. «.Lorsque les collecteurs des tailles, disait en 1778 l'abbé de Véri, ont reçu le mandement de leur paroisse, ils n'ont d'autre règle pour la répartition que l'opinion qu'ils onl de la richesse des contribuables. Un taillable exact dans ses payements craint de voir, l'année suivante, son exactitude^ punie par une augmentation. Il en résulte que tout taillable redoute de montrer sis facultés; il s'en refuse l'usage dans ses meubles, dans ses vêle menls, dans sa nourriture, dans tout ce qui est soumis à la vue d'autrui. Qui de nous ne connail cette expression triviale où se com
HISTOIRE DE FHANCE
plaît l'indolence du taillable : « Si je gagnais davantage, ce serait « pour le collecteur! »
Aussi la taille réelle ou foncière (Languedoc, Guyenne, Provence, Dauphiné), imposée d'après un compois (cadastre), était-elle plus équitable que la taille personnelle, et plus équitable aussi était la taille mixte (généralité de Paris), frappant à la fois la personne à raison de ses revenus ou bénéfices et les biens fonciers que le contribuable détenait à titre de propriétaire ou de fermier.
La taille comportaitdes «accessoires» correspondant à nos modernes centimes additionnels, et dont l'objet avait été la conversion en deniers de prestations en nature : taillon pour remplacer la prestation des vivres aux gens de guerre; crue extraordinaire des garnisons pour remplacer les vivres fournis par les garnisons en cas de levées extraordinaires de troupes; contribution des étapes; crue extraordinaire des ponts et chaussées, etc.
Dans les pays d'États, la taille, acquittée sous forme d'une somme forfaitaire, était beaucoup moins lourde que dans les pays d'élection.
Les pays conquis ou cédés payaient, sous divers noms, un impôt analogue à la taille : l'Alsace, la Lorraine, les Ïrois-Évêcbés, une subvention; la Franche-Comté et le Roussillon, une imposition ordinaire; le Hainaut, une aide ordinaire.
Les impôts directs comprenaient encore : 1° la capitation, qui n'admettait ni privilèges ni exemptions. Établie en 1695, supprimée en 1698, elle fut rétablie en 1701, mais comme impôt de répartition et non plus comme impôt de quotité; 2° Y impôt du dixième sur le revenu, établi en 1710, supprimé en 1717, rétabli en 1733, supprimé de nouveau en 1735 et rétabli encore en 1741. Il fut remplacé en 1749 par l'impôt du vingtième (Voir pp. 56 et 147).
Pour l'établissement et la réparation des voies publiques, Sully, puis Colbert, avaient institué la corvée royale. Le contrôleur général Orry la généralisa en 1738 et la déclara applicable aux taillables de 16 à 60 ans; mais les intendants la rendirent vexatoire, s'intéressant aux grandes routes, négligeant les chemins. Turgot la convertit en une taxe additionnelle au vingtième (1776); mais Calonne en fit une taxe additionnelle à la taille (1787), de telle sorte qu'elle ne frappa plus que les roturiers.
Les impôts indirects. La ferme générale. — Les impôts indirects comprenaient : les aides, la gabelle, les traites, les droits de formule (timbre), de contrôle (enregistrement), d'insinuation (transcription), du centième denier (mutation), etc.
1° Les aides étaient perçues à l'occasion du transport et de la vente des marchandises, en particulier des boissons, d'après un tarif variant dans chaque généralité ou même dans chaque élection.
Le contentieux des aides était jugé en première instance parles élus et en dernier ressort par les cours des aides qui connaissaient en outre de toutes les causes relatives aux gabelles, tailles, droits d'octroi, etc.; de tous les contrats et actes passés entre les fermiers, traitants et munitionnaires; des appels formés contre les sentences des élections et greniers à sel (1).
2° La gabelle ou impôt sur le sel était particulièrement impopulaire. Certaines provinces étaient exemptes de l'impôt (provinces franches) : telles la Bretagne, l'Artois, la Flandre, le Hainaut, etc. D'autres jouissaient d'un régime privilégié, en raison du voisinage de mines de sel ou de marais salants qui auraient rendu trop facile la contrebande : ainsi, dans les pays dits de quart, l'impôt consistait en un droit du quart perçu sur le prix du sel à la sortie des salines ou à chaque vente, revente ou échange de sel (Saintonge, Poitou, Guyenne, etc.); la plupart de ces dernières provinces rachetèrent même le droit de gabelle (provinces rédimées). Dans les pays de quart bouillon basse Normandie), le quart du sel qu'on fabriquait en faisant bouillir du sable imprégné d'eaux salines revenait à l'État. Enfin, par exception, quelques privilégiés (francssalés) recevaient gratuitement le sel de la part du roi. Parmi les provinces gabellées, on distinguait les provinces de grande gabelle, qui payaient le maximum de la taxe, et les provinces de petite gabelle, qui jouissaient de modérations. Dans certaines légions, chaque famille était taxée à une quantité de sel qu'elle devait tirer des greniers de l'État (greniers d'impôt), sans pouvoir revendre ce qui excédait sa consommation (2).
(1) Dans l'origine, il n'existait qu'une seule cour des aides, celle de Paris, dont le ressort s étendait à tout le royaume. Dans la suite, d'autres cours des aides furent créées à Rouen, Nantes, Bordeaux, Montauban, Montpellier, Clermont, Grenoble, Aix, etc. La plupart furent réunies à des Parlements ou à des chambres des comptes. En 1780, il n'en restait plus que trois (Bordeaux, Clermont et Montauban) qui eussent conservé une existence distincte.
i Parfois la vente du sel frappé d'impôt s'opérait au gré de l'acheteur dans les greniers dits de vente volontaire ; en ce cas, la revenle était autorisée et effectuée, moyennant licence, par des industriels dénommés regratliers.
3° On donnait le nom de traites aux divers droits de douanes intérieures ou extérieures prélevés sur les marchandises à l'entrée et surtout à la sortie. La France était divisée à ce point de vue en trois régions : 1° les provinces des cinq grosses fermes, ainsi appelées du nom des cinq taxes principales primitivement données à bail à cinq fermiers, puis en bloc à la ferme générale; 2° les provinces réputées étrangères ; 3° les provinces à l'instar de Vétranger effectif. Dans l'intérieur des premières, qui formaient une sorte d'union douanière, les objets circulaient librement et, à la frontière, il était fait application du tarif modéré de 1664; dans les secondes, les tarifs plus élevés de 1667 et 1671 étaient en vigueur; dans les troisièmes (1), le commerce était libre avec les pays étrangers, mais non avec le reste du royaume.
C'est en 1681 que Colbert fonda la ferme générale, c'est-à-dire fit adjuger la perception des taxes indirectes à une seule compagnie de quarante traitants. Au xvine siècle, les baux se renouvelèrent de six en six ans; le prête-nom changeait, mais les capitalistes de la ferme demeuraient les mêmes, ne se recrutant jamais qu'à la suite de démissions ou de décès. Les fermiers généraux apportaient chacun à la société un capital de 1560000 livres et versaient au Trésor un cautionnement de 90 millions de livres; ils n'intervenaient dans les baux que comme caution du prête-nom, qui leur cédait tous ses droits en retour d'un traitement. Le système de la ferme procura à l'Etat des avances considérables et, au point de vue technique, il réalisa en matière de perception et de comptabilité des progrès dont s'inspira, pour établir ses règlements, l'administration des contributions indirectes. Certains financiers, comme Samuel Bernard, Bouret, La Popelinière, Beaujon, en pressurant les contribuables, firent parfois des fortunes prodigieuses et scandalisèrent la Cour et la ville par leur train de vie. D'autres, il est vrai : Helvétius, Borda, Lavoisier, furent des administrateurs probes et éclairés ou ne réalisèrent que des profits modiques, eu égard aux capitaux engagés. De plus, les fermiers devaient satisfaire l'avidité des croupiers ou associés, recrutés souvent parmi les gens de Cour. Mais l'impopularité de la ferme générale résulta surtout du caractère vexatoire des impôts perçus, de la rigueur de la législation fiscale appliquée et de l'élévation outrée des taxes, qui encourageait la contrebande.
Infractions. Fraudes. — Les infractions fiscales en matière de contributions indirectes étaient, en effet, très fréquentes et les délits d'usage de faux sel et de faux saunage étaient particulièrement répandus; il fallut jusqu'à 23 000 agents pour les réprimer. A la juridiction régulière des greniers à sel ou de la cour des aides, on substitua à Valence (1733), à Reims (1740), à Saumur (1742), celle de chambres de justice extraordinaires, avec une compétence territoriale très étendue, pour juger la contrebande, le faux saunage, les faits de prévarication relevés à la charge des agents des fermes, les complices et les receleurs.
Le plus célèbre des contrebandiers fut, au wiii'' siècle, Louis Mandrin, né à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs (Dauphiné) en 1725. A la tête de troupes armées, il lit aux publicains une véritable guerre, et les abus des agents des fermes étaient si profondément détestés que Mandrin fut considéré par de très honnêtes gens, non comme un brigand vulgaire, mais comme un redresseur de torts, comme une manière de justicier.
Chambres des comptes. — La Chambre des comptes de Paris n'était pas seulement chargée déjuger, clore et apurer les comptes des comptables publics; elle enregistrait les édits concernant les finances, vérifiait et enregistrait les aliénations du domaine, dons royaux, pensions, lettres portant concession d'apanages, lettres de noblesse, en un mot tous les actes créant un privilège. «En matière de comptes et dépendances », elle pouvait prononcer des peines infamantes. Elle avait le droit de condamner les comptables à l'amende, de les suspendre ou de les destituer, de faire vendre leurs biens au profit du Trésor. Elle jugeait correctionnellement ceux de ses membres qui avaient failli à l'accomplissement de leurs devoirs professionnels.
La juridiction de la Chambre des comptes de Paris ne s'étendait pas à toute la France; il y avait en province, en 1789, onze Chambres des comptes (2) d'origine féodale, conservées à la suite de
L'armée. — L'armée se composait en 1789 de trois éléments : la maison du roi, les troupes réglées ou de ligne et les milices pro-
(1) Alsace, Lorraine, Trois-Évêchés et ports francs de Marseille, Dunkerque, Bayonne et Lorient.
(2) Aix, Bar, Blois, Dijon, Dôle, Grenoble, Montpellier, Nancy, Nantes, Pau et Rouen.
LA M0NARCII1E AHSOLUE
viaciales. Elle ne venait qu'après celles de l'Autriche et de la Prusse, et, mal administrée, elle coûtait trop cher pour qu'on pûl augmenter son effectif.
Elle était brave, ardente au combat, pourvue de bons cadres. Son artillerie était de premier ordre. Elle était suffisamment exercée (1), et .Napoléon a dit de sa tactique qu'elle était « la plus propre à formel- de grands hommes » ; mais ses points faibles, c'étaient, outre l'insuffisance de l'effectif, la vénalité des grades, le favoritisme dans le commandement, un étatmajor trop nombreux, le m.ule de recrutement des troupes et le défaut de discipline (2).
Alors qu'aucune ordonnance n'interdisait aux roturiers, sous Louis XIV, de parvenir aux plus hauts grades, le gouvernement de la Régence exigea de tout aspirant àl'emploi d'officier un certificat de noblesse.
Les nécessités impérieuses de la guerre firent sans doute fléchir cette règle; mais l'édit de 1750, qui permettait aux roturiers d'acquérir la noblesse par un certain nombre d'années de service dans le grade d'officier était en fait inapplicable lorsque le certificat était réellement exigé. Le maréchal de Bellelsle tint rigoureusement la main à la production de cette pièce (1758), et un règlement du 22 mai 1781 disposa que nul ne pourrait être proposé pour une souslieutenance s'il ne faisait preuve de quatre généralions de noblesse ou s'il n'était pas fils d'un chevalier de Saint- Louis. Cette réaction aristocratique, due au marquis de Ségur, ministre de la Guerre de 1781 à 4787, se produisait au moment où les privilèges étaient le plus vigoureusement attaqués. Elle épargna la marine, où le maréchal de Castries donna au contraire aux fils de la bourgeoisie accès au commandement (1786).
Le service militaire n'étant pas universel et obligatoire, c'est à prix d'argent qu'on recrutait les troupes réglées. Les colonels, presque tous propriétaires de leurs régiments, avaient charge de veiller à ce que les capitaines tinssent leurs compagnies au complet, et les capitaines étaient secondés par des sergents recruteurs, que l'on désignait familièrement sous le nom de « vendeurs de chair humaine ». A Paris, les racoleurs se tenaient au bas du Pont- Neuf, sur le quai de la Ferraille. « Autrefois ils avaient des fours où ils battaient, violentaient les jeunes gens qu'ils avaient surpris de ïorce ou par adresse, afin de leur arracher un engagement. On a supprimé enfin cet abus monstrueux, mais on leur permet d'user de ruse et de supercherie pour enrôler la canaille. Ils se servent d'étranges moyens. Ils ont des cabarets où ils enivrent ceux qui aiment le vin ; puis ils promènent, les veilles du Mardi-Gras et de la Saint-Martin, de longues perches surchargées de dindons, de poulets, de cailles, de levrauts, afin d'exciter l'appétit de ceux qui ne l'ont pas satisfait. Les pauvres dupes, qui sont à considérer la Samaritaine et son carillon, qui n'ont jamais fait un bon repas dans toute leur vie, sont tentés (l'en faire un et troquent leur liberté [tour un jour heureux. On fait résonner à leurs oreilles un sac d'écus, et l'on crie : « Qui en veut? qui en veut"? » Ces recruteurs
1 Sauf l'infanterie légère et la maison du roi, les divers cm-ps de troupes avaient été mis sur le même pied au point de vue de l'effectif, du nombre de bataillons et d'escadrons, des prestations, et l'ordonnance du 17 mais 1 788 créa des divisions permanentes tant pour permettre des exercices d'ensemble que pour faciliter le passage au pied de guerre.
ï I.a discipline était si relâchée que le comte de Saint-Germain, ministre de la Guerre de 177:; h 1777. prit des mesures très rigoureuses pour la nia blir. Il supprima la peine de moi t pour crime de désertion, mais il -'inspira des pratiques prussiennes et introduisit parmi les peines disciplinaires les coups de plat de sabre et autres châtiments corporels, ce qui entraîna sa chute,
Un racoleur
(Estampe de la Bibliothèque nationale).
ont leurs boutiques dans les environs, avec un drapeau armorié, qui flotte et qui sert, d'enseigne. Là, ceux qui sont de bonne volonté viennent donner leur signature. Un de ces recruteurs avait mis sous son enseigne ce vers de Voltaire, sans en sentir la force ni la conséquence :
Le premier qui l'ut roi fut un soldat heureux (1). »
Le jour de l'incorporation, le nouveau soldat adoptait un nom de guerre, sous lequel il était exclusivement désigné tant qu'il restait au régiment : Flamand, Breton, Belhomme, Sans-Chagrin, Vide-Bouteille, Belle-Iiose, La Tulipe, Jasmin. Le futur duc de Bellune (Victor) s'appela d'abord Beau-Soleil.
Les milices provinciales (Voirp. 61), qui devaient doubler les troupes réglées, se recrutaient par la voie du sort; mais, par suite des dispenses, c'est sur la population rurale que retombait la charge de l'impôt du sang, et l'on voyait des conscrits s'estropier avant le jour du tirage dans la crainte d'amener un » billet noir ».
Les classes sociales. Les trois ordres. Les privilégiés. —
Au xvme siècle, la population est toujours divisée en trois ordres : le clergé, que sa mission place au-dessus de tous les autres; la noblesse, qui comprend, outre la noblesse d'épée ou de naissance, la bourgeoisie, anoblie par les charges publiques ; enfin, le tiers état, dénomination vague qui s'applique aussi bien au bourgeois opulent qu'au travailleur des villes ou des campagnes. Clercs, nobles, bourgeois ont ceci de commun qu'ils sont tous également soumis à la volonté absolue du roi; mais le clergé et la noblesse constituent deux ordres privilégiés, comptant, en comprenant dans la noblesse la bourgeoisie anoblie par les charges, environ 600000 personnes.
Les privilèges du clergé et de la noblesse avaient été, à l'origine, légitimés par les services rendus dans un temps d'anarchie, de désordres et de violences : ceux de l'Église, par l'importance prépondérante de sa mission sociale; ceux des seigneurs, par l'exercice des droits régaliens et du devoir de protection armée. Mais les privilèges devinrent autant d'abus le jour où le pouvoir royal, vainqueur de la féodalité, assura lui-même l'exercice du gouvernement et garantit l'ordre public. La disproportion entre les privilèges et l'utilité réelle des classes qui les détenaient fut la cause principale de la Bévolulion.
Le clergé, fortement organisé et constitué, était doté d'assemblées qui se réunissaient tous les cinq ans, non seulement pour accorder au roi sa contribution volontaire (don gratuit), mais aussi pour lui faire connaître ses doléances. Dans l'intervalle des sessions, deux agents généraux, élus parmi des abbés, représentaient l'ordre avec le titre de conseiller d'Etat et avaient entrée au conseil des parties quand des affaires ecclésiastiques étaient en délibération.
Le clergé avait encore ses officialités (Voir t. Ie", p. 129), dont les décisions pouvaient être portées en appel devant le Parlement, défenseur des libertés gallicanes (appel comme d'abus). Il était dispense des charges municipales, de la tutelle et de la curatelle. Il percevait la dîme ou impôt en nature sur les paysans. Comme la noblesse, il échappait à la taille, mais il contribuait aux charges de l'État par les décimes ordinaires et extraordinaires levés sur ses biens et par les dons gratuits. Il n'était donc pas exempt d'impôts, mais il acquittait des contributions trop faibles, eu égard à ses biens, et c'était le bas clergé — en particulier les desservants — qui payait la plus lourde part du don gratuit et des décimes.
Entre le haut etle bas clergé, la distance était considérable. Certains dignitaires de l'Eglise vivaient dans une opulence choquante : tel le cardinal de Rohan qui, malgré' des revenus énormes, était constamment endetté, menant un train ruineux dans son château de Saverne ou dans son hôtel de Paris. Le haut clergé fréquentait les salons à la mode, et les abbés de Cour, les petits collets, étaient plus renommés par leurs manières élégantes que par leur piété. Mais, à côté des prélats fastueux et trop indépendants, dont « la perversité avait besoin d'être rebaptisée dans le sang » (Msr Ricard), l'épiscopal comptait beaucoup d'hommes recommandables par la dignité de leur vie, sincères dans leur foi, soucieux du bien public. Tel l'archevêque d'Aix, Boisgelin, qui proclamai! que « la religion serait le premier intérêt du peuple quand l'intérêt du peuple serait la loi des ministres de la religion ».
Alors que la situation matérielle du haul clergé, recruté dans l'aristocratie, était enviable, celle du bas cL il miimi curés ou vicaires était par contre' très précaire. La portion congrue] payée par
(1) Sébastien Mi rcier, Tableau de Paris, ch. !.. — Il convient de noter qu'un règlement du 15 novembre 1 7 7 s édicla des peines extrêmement gravi pour mettre (In au trafic « honteux et illicite des recruteurs ».
HISTOIRE DE FHANCE
le titulaire de la cure au desservant, représentait le tiers environ du revenu annuel; elle était à peine suflisante pour assurer la vie du bénélieiaire. Les curés à portion congrue de la Provence et du Daupliiné ayant nommé un syndic et des députés pour défendre leurs intérêts, une déclaration du 9 mars 1782 rappela au clergé paroissial qu'il n'avait pas le droit de s'assembler sans autorisation. Et puis le haut et le bas clergé formaient pour ainsi dire deux classes séparées par l'origine, l'éducation, b's habitudes de vie, et un très grand nombre de curés fuient, en 1789, les plus fidèles alliés du tiers état.
On était choqué de voir une partie des biens ecclésiastiques concédés à des laïques. « Des induits permettaient au n>i de récompenser généreusement les services rendus par les officiers de son Parlement, par les seigneurs et gentilshommes; le roi leur conférait île riches prébendes, d'opulents bénéfices détachés du patrimoine de l'Église ; il constituait à leur profit, sur d'autres bénéfices ecclésiastiques, des retenues et des pensions dont le nombre et l'étendue devaient provoquer de si violentes protestations aux premiers jours de la Révolution (1). »
En 1789, il y avait 635 chapitres d'églises cathédrales ou collégiales, environ 33 000 paroisses et 5 287 annexes, environ 2 5 )0 couvents de religieux et 1 500 de religieuses. ïaine évalue le no m lue des clercs à 70 000 séculiers et 6JOJ0 réguliers, dont 37 000 femmes, mais celte évaluation n'est qu'approximative. Quant au revenu du clergé, Necker l'évalue à 130 millions; Treilhard, dans son rapport présenté au comité ecclésiastique de l'Assemblée constituante, le 19 décembre 1789, à 137 millions; le représentant Mayet (discours prononcé le 29 novembre de la même année), à 90 millions pour les dîmes, 70 millions pour les biens-fonds, 20 millions pour le casuel, soit en tout 180 millions. Le quart environ de la propriété foncière appartenait au clergé, qui employait une partie de ses revenus à l'entretien des églises, aux fiais de célébration du culte, à des oeuvres charitables ou scolaires.
Les nobles (2) étaient exempts de la taille et percevaient sur leurs terres des redevances domaniales et des droits d'origine féodale. Sur 80 000 environ, un millier de nobles d'origine militaire accaparaient les charges de la Cour, les hauts grades, les gouvernements militaires, et, ne surveillant pas l'exploitation de leurs domaines, devenus ainsi improductifs, vivaient surtout des largesses de la Cour.
Quant au gentilhomme campagnard, il résidait sur ses terres; mais, éloigné peu à peu de l'administration locale, impuissant à rendre service à la population rurale, qui continuait de lui payer les redevances de toute sorte dont il était lui-même exempt, il n'était plus, aux yeux du paysan, qu'«un homme d'une autre espèce, avantagé au détriment de tous, créancier universel » et qui, « payé pour ne rien faire», tenait des parchemins le droit de « tondre sur toutes les terres et sur tous les produits ». (ïaine.) Le droit de chasse, de garenne et d« colombier, le champart (3), les banalités (3), la taxe des commissaires à terrier, les péages, en un mot les droits seigneuriaux et domaniaux accablaient en effet la population rurale.
Nous avons suivi pas à pas la marche ascensionnelle de la bourgeoisie; nous l'avons vue s'élever aux plus hautes fonctions administratives et, grâce à la vénalité des offices de judicature, constituer une noblesse de robe qui rivalisait d'influence avec la noblesse utilitaire et qui, une fois « parvenue », devenait aussi attachée à ses prérogatives et à ses privilèges que la noblesse d'épée. D'autre part, dès le règne de Louis XIV, les riches commerçants, les gros financiers avaient entamé la classe aristocratique en mariant à des gentilshommes leurs filles généreusement dotées. L'importance sociale de la bourgeoisie financière s'était encore accrue depuis la Régence et les spéculations de Law, qui avaient déchaîné la passion de l'argent'.
Au dessous de ces bourgeois anoblis, et tout près d'eux, venaient les financiers, le haut commerce, les médecins, les gens de loi; ils formaient la partie la plus éclairée de la nation et tenaient le premier rang dans l'ordre du tiers état, qui comprenait en outre les artisans et les paysans. Les artisans étaient gênés dans leur activité par une réglementât on étroite et par un régime corporatif fait pour tuer les libres initiatives; mais leur condition matérielle n'était en rien comparable à celle du paysan.
Les grands seigneurs, retenus à Versailles, laissaient en friche leurs énormes domaines. La petite culture, encore très peu développée, n'était guère plus productive que la grande, étant soumise au régime inférieur du métayage. L'une et l'autre se caractéri-
saient par la routine dans le mode d'exploitation du sol, notamment le maintien de la jachère, par la défectuosité de l'outillage, par la rareté du bétail et, conséquemment, celle de la fumure, par l'absence de crédit, par L'insuffisance de la voirie, par les restrictions apportées au commerce des grains, et, spécialement en ce qui concerne la petite culture, par le fardeau des impôts, le maintien des droits de garenne et de colombier si préjudiciables aux récoltes, la mendicité, la corvée qui obligeait le paysan à réparer les chemins défoncés par les lourds équipages des grands ou des traitants et à faire des transports pour l'administration civile et militaire. Saint-Simon, le marquis d'Argenson, Buffon, Forbonnais, les rapports des intendants de province, les procès-verbaux des assemblées provinciales, le voyageur anglais Arthur Young nous éclairent sur la misérable situation de l'agriculteur.
Sans doute cette longue crise a commencé à perdre de son intensité sous l'influence des doctrines de l'école physiocratique (Voir p. 180), et un revirement s'est opéré en faveur de l'agriculture, envisagée comme source de la richesse nationale. Des nobles ont pris, sans crainte de déroger, la direction de leurs domaines. De nouvelles cultures se sont répandues : le colza, la pomme de terre (jusque-là réservée à la nourriture du bétail et qui, grâce à Parmenlier [1737-1813] secondé par Louis XVI, s'est introduite dans l'alimentation humaine), le tabac, le houblon et la betterave dans les plaines du Nord, la garance dans la vallée du Rhône. L'agronome Duhamel de Monceau (1700-1781) a décrit le premier les lois de l'accroissement des plantes, la formation des écorces et du bois, ainsi que les principaux phénomènes de la greffe. Valioud a inventé un semoir et Meiffren une machine à battre. Des sociétés agricoles se sont fondées en Bretagne (1756) et à Paris (1761). Le duc de La Rochefoucauld-Liàn court est l'àme d'un comité consultatif d'agriculture qui a neuf cents correspondants dans toute la France et crée la première ferme modèle dans son domaine de Liancourt. L'Almainir/i ilu bon jardinier (1750), le Journal d'agriculture (1765), la Feuille du cultivateur (1790) combattent la routine (1). Enfin, les progrès techniques de l'agriculture ont leur contre-coup sur le régime économique de la propriété rurale : le système du fermage s'est substitué en maint endroit à celui du métayage; le faire-valoir, l'exploitation directe par le possesseur du sol, s'est généralisé en même temps que l'accession du vilain à la propriété' foncière. Mais, malgré ces améliorations, malgré l'accroissement du nombre des petits propriétaires ruraux, la condition du paysan reste en général très précaire, parce que la propriété roturière est accablée sous le fardeau des impositions. Sur un revenu de 100 francs tiré du sol à grand'peine, le cultivateur se voit enlever par le fisc plus des quatre cinquièmes de celte somme; puis, quand il a payé au roi la taille et la capitation, au curé la dime, au seigneur les droits domaniaux et féodaux, quand il a acquitté l'impôt obligatoire du sel, payé les aides et les redevances, il ne lui reste plus guère que le cinquième du produit de son travail (2).
Telle est, sauf exception et sans généraliser des constatations qui s'appliquent aux périodes de disettes locales, très nombreuses dans la première moitié du xviu0 siècle, la condition des paysans, c'est-à-dire des sept huitièmes de la population totale. C'est seulement dans les régions favorisées par la nature même que le sort de l'habitant des campagnes est satisfaisant.
A.- A. Parmentier (Estampe de la Bibliothèque nationale).
(1) Élie MÉruc, Le Clergé sous l'ancien régime (1890), p. 7.
(2) Voir, sur La Noblesse et ses privilèges pécuniaires en 17S9, le discours prononcé par Armand Brette au Congrès des Sociétés savantes (Sorbonne) le 21 avril 1906.
(3) Voir tome Ior, p. 16H.
(1) Du xvuic siècle datent encore notre législation sanitaire du bétail, !a fondation des écoles vélérinaires de Lyon (1761) et d'Alfort (1764), la rénôvalion de notre industrie mulassière par des croisements avec les baudets espagnols, l'amélioration de nos races ovines par l'acclimatation dans la ferme royale de I < a m ho ii il le t des moutons mérinos, enfin l'aménagement définitif des anciens marchés aux bestiaux de Sceaux et de Poissy, précurseurs de celui de la Villette.
(2) A la veille de la Révolution, il y avait encore en France, particulièrement en Bourgogne, dans le Jura, dans le Nivernais, un million de serfs spécialement attachés aux terres ecclésiastiques.
LA MONARCHIE ABSOLUE
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LA LITTÉRATURE
Ce qui caractérise la littérature du xvuie siècle, comparée avec celle du siècle précédent, c'est qu'elle s'applique à l'étude de l'homme considéré non plus en lui-même ou dans ses relations mondaines, mais plutôt comme membre d'une communauté politique. Tandis que les auteurs du xvne siècle sont, en général, des psychologues, ceux du xviue sont des « philosophes » préoccupés de la vie sociale, des lois, des institutions, du gouvernement. Par là s'explique le rôle actif et militant de la littérature à. cette époque. Ses chefsd œuvre ne sont pas des tragédies ou des oraisons funèbres : ce sont des études sur la législation comparée, comme l'Esprit des lois, ou un traité d'éducation comme VÉmile. La poésie n'y a qu'une place subalterne; la prose, plus expéditive, plus alerte, devient un instrument de propagande. Dans l'ordre social comme dans l'art et dans la littérature, le xvu" siècle est une époque d'autorité, d'unité, de lixité dogmatique : au xvin0 siècle, la critique recommence à
Florian, dessin de Que ver do.
s'exercer; en religion, en philosophie, en politique, en morale, et, sur la fin, même en art, elle bat en brèche la discipline classique. Aussi, dans les genres proprement littéraires, le xviue siècle est-il bien inférieur au précédent.
La poésie. — Quelques poètes s'exercent dans le genre didactique et descriptif : le marquis de Saint-Lambert (1716-1802), auteur des Saisons; Louis Racine (1692-1763), auteur de la Religion; Boucher (1745-1794), le chantre des Mois; Jacques Delille (1738- 1813), qui n'est capable que d'une froide et stérile élégance dans les Jardins, l'Imagination, l'Homme des champs, les Trois Bègues de la nature, et dans ses traductions des Géorgiques et de V Enéide.
Le fabuliste Florian (1755- 1794) est une âme tendre et sensible, naïvement idyllique, un peu prêcheuse, suivant la mode du temps. Dans la poésie légère le xvin0 siècle se montre supérieur avec l'abbé de Bernis, Gentil-Bernard, Dorât, Parny, Gresset (Ver-Vert). Gilbert (1751-1780) s'attaque avec véhémence aux philosophes (le Dixhuitième siècle, Mon apologie) et écrit dans ses Adieux à la vie un morceau touchant et pathétique. Voltaire appelait Bernis « Babet la bouquetière », à cause de la facilité de ses « bouquets à Chloris ». La poésie lyrique est cultivée par Jean- Baptiste Rousseau (1671-1741), Le Franc de Pompignan (17(19- 1784), auteur des Odes sacrées, et Le Brun - Pindare ( 1729- 1807); mais ce sont là, à vrai dire, des rhéteurs plutôt que des poètes, et le xviue siècle ne compte qu'un seul lyrique digne de ce nom, André Chénier, dont l'œuvre se rattache plutôt à la période suivante.
C'est par un poème consacré à la gloire du Béarnais, la Hcnriade, que débuta Voltaire (1694-1778). Cette œuvre est remarquable à plus d'un titre; mais il est impossible de la considérer, sous le rapport de l'inspiration et du merveilleux, comme un véritable poème épique. L'auteur lui-même en était peu satisfait, puisqu'il jeta le manuscrit au feu dans un moment d'impatience, et que la Henriade fut sauvée par le président Hénault, qui la tira du feu au péril de ses manchettes.
Le théâtre. — Le xviue siècle voit la fin de la tragédie classique. Voltaire, qui considère le théâtre comme une tribune pour la diffusion de ses idées, tient trop peu compte de la différence des temps et des lieux, fait souvent agir ses héros sous l'influence de mobiles artificiels, leur donne un caractère quelque peu uniforme; mais il conçoit bien ses plans, trouve des situations d'un grand effet, écrit des passages isolés pleins de passion et de force. Après Zaïre, son chef-d'œuvre dramatique, Œdipe, Ahirc, Mérope, Mahomet sont ses meilleures pièces. L'auteur de Zaïre, si peu réformateur qu'il fût en littérature, n'en a pas moins acheminé la tragédie vers une autre forme, qui sera le drame.
Crébillon (1674-1762) est l'auteur d'une dizaine de tragédies où il a surtout employé comme ressorts la haine, la terreur, le sombre, l'horrible (Atrée, Electre, Bhadamiste). Il fut le rival de Voltaire, au point que celui-ci voulut refaire quelques-unes de ses tragédies pour se montrer au moins son égal. Après lui nous trouvons Chateaubrun (1086-1775) [les Troyennes et Philoctète}; de Belloy (1727- 1775), qui le premier mit à la scène des tragédies nationales [Siège de Calais, Gastonet Boyard, Gabrielle de Vergy); Jean-Baptiste Legouvé (1764-1812), l'auteur estimable d'Epicharis et Néron, de la Mort de Henri IV et de plusieurs poèmes, entre autres le Mente des femmes; La Harpe (1730 1803 , auquel nous devons Warwick, Philactite, et un Cours de littérature; Ducis (1733-1816), qui transporta sur la scène française, en les adoucissant trop, quelques-uns des chefsd'œuvre de Shakspeare.
La giandc actrice de l'époque, M"0 Clairon (1723-1803), eut le mérite d'introduire au théâtre, deux éléments nouveaux : la simplicité el la vérité dans la déclamation et dans le costume.
Marivaux (1688-1763), peintre délicieux de la femme, fonde la comédie sur l'analyse fine et déliée des sentiments (la Surprise de
l'amour, 1722; le Jeu de l'amour et du hasard, 1734; les Fausses Confidences, 1737). Son style, élégant et facile, a les nuances et les vivacités de la conversation : il est précieux et manié-ré, mais le marivaudage (qui est plutôt une façon de penser qu'une façon d'écrire) est comme la résultante nécessaire d'une analyse raffinée des sentiments les plus délicats.
Destouches (1680-1754) avec le Glorieux (1732) et Gresset luimême (1709-1777) avec le Méchant (1745) ne donnent que des œuvres froides, qui tournent à l'épître morale dialoguée. Le rire au
Le souci de la réalité est plus apparent encore chez Marivaux (Marianne, le Paysan parvenu), dont les analyses ont une rigueur presque scientifique qui n'exclut pas une sensibilité littéraire intense. Mais le chef-d'œuvre du roman psychologique, c'est YHistoire du chevalier des Grieux et de Mu nuit Eèscaut, où l'autour, l'abbé Prévost, atteint, comme l'a écrit Sainte-Beuve, « la profondeur la plus inouïe de la passion par le simple naturel du récit ».
Voltaire, de son côté, crée un genre plein d'observation et d'humour, où la fiction ne sert que de cadre à l'observation et auquel
Marivaux, gravure de Dequevau vii.leb .
Beaumarchais (Estampe de la Bibliothèque nationale).
Le Sage, gravure de Desrochers.
L'abbé Prévost, d'après Cochin fils.
théâtre parait condamnable à ces successeurs de Molière, et la comédie larmoyante triomphe avec Nivelle de La Chaussée (1691?- 17o'i), l'auteur du Pr'jagé é In mode (1735), de Mélanide (1741, de V Homme de fortune 1751 . Le Fils naturel et le Prie de famille, de Diderot, ainsi que le Philosophe sans le savoir, de Sedaine (1719-1795), appartiennent à ce genre trop sérieux, auquel Piron (1689-1773) opposa sa Métromanie, et Favart (1710-1792) la forme de comédie qui devint, en se développant au point de vue musical, l'opéracomique [les Deux Jumelles, Annette et Lubin, l'Astrologue de village). La femme de ce dernier, Juliette du Ronceray, une des meilleures comédiennes du siècle, inspira au maréchal de Saxe, dont il dirigeait le théâtre, une passion féconde en incidents romanesques.
Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais [1732-1799) fut un des meilleurs disciples de La Chaussée et de Diderot dans Eugénie et les Deux Amis, avant d'inaugurer une nouvelle forme du théâtre comique. Le Barbier de Séville et le Mariage de Figaro sont des satires sociales inspirées de l'esprit encyclopédique, étincelantes de verve, d'éclat et surtout d'esprit, pleines de mouvement et d'une gaieté non pas ample et plantureuse, coin me celle de Molière, mais nerveuse et brève. Beaumarchais emprunte de toutes mains à ses devanciers, combine tous les genres, tous les éléments d'intérêt, et là même est pour une bonne part la nouveauté de son théâtre.
Le roman et le conte. — Bien au-dessus des poètes se place la brillante phalange des prosateurs. Dans le roman, dès l'aurore du siècle, nous trouvons Le Sage (1668-1747), qui prit d'abord comme source d'inspiration les romans picaresques espagnols. De 1709 datent : Crispin rival de son maître, petite comédie pleine d'esprit et de hardiesse; le Diable boiteux, roman satirique donl le cadre est emprunté à Guevara; Turcaret, comédie de mœurs qui fut jouée par ordre du dauphin, malgré les intrigues des financiers qu'elle prenait à partie et la complicité des comédiens. Le Sage publia ensuite l'Histoire de Gil Dlas de Santillane (1715-1735), les Aventures de Guzman d'Alfarache (1732), le Bachelier de Salamanque (1736). S'il a emprunté à ses modèles espagnols des cadres ingénieux, des inventions brillantes et aussi le goût des digressions, il leur a laissé, sauf exceptions, leurs exagérations et leurs bizarreries. Sa psychologie est peu profonde, et tout le caractère de ses héros consiste à s'adapter avec souplesse aux circonstances; mais il est le créateur du roman de mœurs, le peintre des conditions sociales. Sous la défroque espagnole, ce sont ses contemporains qu'il fait défiler devant nous, en satirique et en réaliste. Son style, coupé ou périodique, est toujours clair, naturel, dramatique et brille par l'esprit et la malice.
nous devons Candide, Zadig, l'Homme aux quarante écus, la Princesse île Babylone, etc. Tous ces contes philosophiques brillent et même étincellent d'esprit : ils constituent la satire la plus pessimiste, malgré leur forme gaiement sceptique, des défauts essentiels de notre race. Ils sont écrits en prose, et c'est en effet dans la prose que se montrent les caractères saillants du génie de Voltaire : souplesse d'esprit, précision, élégance et limpidité du style, grâce dans le badinage, verve dans la raillerie. — A ce genre se rattachent Jacques le Fataliste et la Religieuse, de Diderot.
Le roman capital du xvnie siècle, celui qui produisit toute une régénération du genre et amena l'avènement d'une littérature nouvelle, c'est la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau. Saint- Preux et Julie, voilà les patrons sur lesquels plusieurs générations de grands écrivains tailleront leurs héros : Goethe son Werther, Chateaubriand son René, Sénancour son Obermann, Mme de Staël sa Corinne. On peut trouver maintenant, en jugeant à froid ce livre, que le style en est déclamatoire, que les situations en sont assez souvent fausses- et tendues; mais ce ne peut être une œuvre médiocre que celle qui a inspiré tant de beaux génies et dont le retentissement s'est continué dans la littérature de tout un siècle.
A la Nouvelle Héloïse se rattachent directement les romans de Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814). Après s'être essayé dans son Voyage à i'iie de France (1773), il donne en 1784 ses Études de la nature, plus pittoresques que scientifiques, et, en 1787, son chefd'œuvre, Paul et Virginie, où la vérité s'allie à la poésie naïve et fraîche des primitifs, à cette grâce tendre que ne dépare aucune mièvrerie. La satire se mêle à l'idylle dans la Chaumière indienne. Ombrageux et chagrin, Bernardin de Saint-Pierre, qui chercha dans la nature la consolation de ses déceptions, a une conception du monde toute sentimentale et optimiste. Créateur de l'exotisme, il fut plus original dans sa manière que dans le choix de ses sujets et, comme peintre de la nature, il forme le lien entre Rousseau et Chateaubriand.
Il faut placer dans la descendance de Rousseau les Liaisons dangereuses de Chaderlos de Laclos (1741-1803), œuvre vigoureuse mais d'une perversité accentuée, et les écrits de Reslif de La Bretonne (1734-1806), l'auteur du Paysan perverti et de sa suite, la Paysanne pervertie, des Contemporaines, des Nuits de Paris, de Monsieur Nicolas, ouvrages intéressants comme l'est tout récit jailli de l'observation directe, si vulgaire que soit l'objet observé.
C'est aussi de Rousseau, mais d'un Rousseau déformé, que procèdent les fades bergeries de Florian. Estelle et Némorin, ce laitage doucereux, était goûté et apprécié de ces mêmes palais que saturaient de poivre et de piment Laclos et Crébillon fils. Et de même les élucubrations par trop lourdes de Marmontcl, l'indigeste Béli-
LA MONARCHIE ABSOLUE
Bernardin de Saint-Pierre (Musée de Versailles'.
saire, les insipides Incas, les Contes moraux, tout cela écrit d'un style déclamatoire et faux, n'en eurent pas inoins un très grand succès à l'époque.
Utopiste modéré et tolérant, disciple fervent de Rousseau, convaincu de la vertu morale de la « sensibilité » et de « l'attendrissement », déiste et respectueux des institutions religieuses, Sébastien Mercier (1740-1814) ne fut pas seulement un théoricien social : il voulut aussi faire du théâtre un moyen d'édification, une « école des vertus et des devoirs du citoyen ». Il a enfin — et c'est par là
surtout qu'il est connu — écrit un Tableau île Pari*, œuvre pittoresque d'un curieux qui sait voir et observer (1781).
Les moralistes. — Un seul
moraliste mérite d'être cité : le marquis de Vauvenargues i 1715- 1747 . Ayant eu les jambes gelées dans la retraite de Prague, il avait dû donner sa démission de capitaine (1743) ; puis la petite vérole vint le défigurer et il perdit presque la vue. Renonçant à l'action, il se consola dans les lettres. Esprit méditatif et sérieux, peu cultivé mais réfléchi, il ne passait pas de jour sans jeter quelques notes sur le papier : ce sont ces notes hâtives qu'il reprit pour en faire son livre des Maximes (1746), dont la philosophie est en somme optimiste et tend à la réhabilitation de l'homme; en quoi elle s'oppose au pessimisme de La Rochefoucauld. Vauvenargues est déiste. Sa morale a pour but l'action; et comme l'action lui parait inspirée par le sentiment, par la passion, la morale de Vauvenargues, avant celle de Rousseau, est la réhabilitation de la passion; elle est en outre sociale, non individuelle, et Vauvenargues, en définissant le bien « ce qui est estimable à l'égard de toute la terre », fait déjà penser aux règles universelles de Kant.
La critique. — La critique littéraire prend au xvme siècle des développements importants, et nombreuses sont les publications destinées à mettre le public au courant de tout ce qui s'imprime. Les plus importantes à signaler sont les Mémoires secrets pour servir à l'histoire des lettres, de Baehaumont (1690-1771 ); les Mémoires, puis le Journal de Trévoux, imitation du Journal des savants, rédigés, au point de vue antiphilosophique, par des membres de la Société de Jésus; V Année littéraire, de Fréron (1719-1771), l'ennemi acharné de Voltaire. La diffusion de l'esprit français est principalement opérée à l'étranger par la Correspondance de Metra, qui ne donne guère que des nouvelles, et surtout par la Correspondance littéraire, 'philosophique et eritiijue du baron Griinm (1723-1807;, adressée sous forme de lettres à l'impératrice Catherine, à la duchesse de Saxe-Gotha, au roi de Pologne Stanislas, à la reine de Suède, et qui offre le tableau le plus fidèle de la littérature pendant une longue suite d'années.
Buffon (1707-1788) doit être mentionné ici comme théoricien littéraire. Dans son Discours sur le style, qu'il prononça le jour de sa réception à l'Académie française, le 25 août 1753, rompant avec l'usage banal des panégyriques il jugea à propos de traiter, comme avait fait Voltaire en 1746, une matière digne de l'Académie. En voici h- résumé : « Le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées. » Pour mettre de l'ordre, il faut posséder pleinement son sujet et clairement disposer la suite de ses pensées; il faut aussi, pour ne pas rompre la chaîne des idées, éviter l'équivoque et la plaisanterie, et se servir constamment des termes les plus généraux. Pour mettre du mouvement, il faut à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre, c'est-à-dire bien écrire, avoir la justesse du ton, la beauté du coloris, l'animation du style. « Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité », parce que seul « le style est l'homme même », c'est-à-dire manifeste la nature propre de l'intelligence qui le produit, tandis que la pensée, étant générale, est impersonnelle. Buffon termina son Discours par une Adresse à MM. a,- l'Académie, qui est un médiocre commentaire des conseils qui précèdent.
Le président Charles de Brosses (1709-1777), ami de Buffon, connu de Diderot, fit, en compagnie de La Curne Sainte-Palaye, ce
voyage par delà les Alpes d'où il rapporta les Lettres sur l'Italie, ouvrage « griffonné sur une table d'auberge » et qui donne de justes appréciations sur l'art et la littérature d'outre-monls, de fortes descriptions de la campagne romaine.