HISTOIRE DU COSTUME EN FRANCE. — II
XIVc-XVe siècles
Vers le milieu du règne de Philippe VI de Valois, le costume étoffé, dont la faveur durait depuis plus d'un siècle, est transformé par une mode importée d'Espagne. Le corps est emprisonné dans les vêtements les plus étroits qui se soient encore vus. Le pourpoint, très ajusté, laisse à découvert les chausses dans toute leur longueur; ses manches se terminent au-dessus du coude par des pointes qui flottent jusqu'à mi-jambes (I, 3 : sur le pourpoint, une jaquette, sorte de camisole qui ne dépasse pas les genoux I, i). Par contre, la coiffure prend une ampleur extrême. C'est un capuchon dont la cornette s'allonge jusqu'à battre les jambes (I, 'ij, un chaperon à grande crête ,1, 1) ou un gros bourrelet piqué il, ',). Les bords libres des vêtements sont découpés en longues pointes : c'est l'ornement en barbe d'ccrevisse, caractéristique du XIV siècle. Les chaussures se terminent par des poulaines effilées comme des dards et dont une baleine intérieure maintient la rigidité.
Par réaction contre ces formes étriquées apparaît la large et ample houppelande 1, 1 . Philippe VI n'admet la nouvelle mode ni pour lui ni pour son entourage. Sous son influence, les fonctionnaires, les membres de l'Université, les hommes de loi et les hommes de plume préfèrent l'ancienne forme décente et sévère A. 5: 11, 1, 3, 4). Pour eux, la robe longue devient un uniforme; mais les gens de robe comte l'emportent, et la mode s'oriente désormais vers les types de vêtements sveltes et dégagés. Le costume féminin suit le mouvement. La robe de dessous colle le long du buste. Le surcot, très ajusté, à manches étroites, s'échancre en rond ou en carré; il est orné de fourrures. Les cheveux sont couverts par la buve, voilette empesée qui drape le serre-tête et retombe en plis raides (I, 2). Les femmes de la bourgeoisie se couvrent d'un petit voile rond qui cache le front et tombe de chaque côté jusqu'aux épaules. C'est aussi la coiffure des femmes en deuil, dont la mise comporte une robe sombre à longs plis, un manteau couvrant les deux épaules avec fentes pour les bras, et un capuchon doublé de menu vair avec un col à deux pointes tombant très bas l, 6). Le paysan couvre son vêtement d'une sorquenie (souquenille) en toile, et sa tête d'un chapeau à larges bords I. 7 .
Dans le costume militaire apparaissent les grandes pièces de « plates ». Le heaume a disparu : la défense de tête est fournie par la salade, chapeau de fer à bords surbaissés, et par le bassine!, haute cervelière à dôme conique (I, s, 9,. Les gens de trait ne portent de l'armure de plates que les petites pièces destinées à la défense des épaules, des coudes et des genoux. Sur le corps, ils ont le hoqueton de buffle, ou la jaque, pourpoint rembourré, que protège un haubergeon de mailles I, lu, 11). Sous Charles V, le grand bassinet se complète par une visière mobile. Le haubert et la cotte d'armes se raccourcissent jusqu'à mi-cuisse (II, i .
La période tourmentée de la guerre de Cent ans ne voit diminuer en rien le goût du luxe et de la parure. Charles VI, puis le duc d'Orléans, impriment à la mode un cachet de mauvais goût. Le costume réunit, en les exagérant, les caractères extrêmes de l'époque précédente. Sur les vêtements de dessous, plus étriqués que jamais (111, 6), se porte une lourde houppelande, doublée de fourrure, sorte de robe de chambre ramassée à la taille par une cordelière (111, 7). La jaquette est remplacée par la liuque, sa/'e plissée serrée par une ceinture, sans manches d'abord, puis à manches énormes, ballonnées aux épaules, et tantôt boutonnées aux poignets, tantôt dépassant la main, de manière à donner à l'avant-bras replié l'aspect d'un moignon (III, :;, Ci). La coiffure apporte sa note dans la bizarrerie de l'ensemble : c'est la barrette, empruntée par les laïques aux gens d'église, mais prolongée en un cône très élevé, flanqué parfois d'oreillettes qu'on redresse sur les côtés 111, .">, 6 : c'esf e/icore i//) chaperon très étoffé, ou un large bonnet à rebord de fourrure, surmonté d'une aigrette de plumes ou de clinquant III, 7). On porte à profusion des bijoux incrustés d'émaux, de perles et de pierres. Ils représentent souvent des emblèmes distinctifs de la personne qui les possède. Les bourgeois portent la Inique sans manches et sans ceinture III. 'i . Les paysans se sont empressés d'adopter les vêtements dégagés, commodes pour leurs iravaux : ils portent les chausses longues, le jupel, casaque étroite commune aux deux iexes, ef le devantier ou tablier III, i . ± . Le vêtement féminin ne subit pas, du XIV' au XV' siècle, de
transformation essentielle. Le surcot ajusté couvre toujours le buste. La robe de dessus se porte très décolletée. L'ouverture du corsage, bordée de soie ou de fourrure blanche, laisse voir la robe de dessous. Le manteau, attaché sur les épaules et formant une longue traîne, ne se porte plus que comme vêtement d'apparat II, G). La ceinture, large, attachée très haut, sert de soutien à la poitrine; elle est faite généralement de soie tressée ou d'un réseau de fil d'argent appelé biselte, qui est la première idée de la dentelle II, :> à 9 . C'est surtout par la coiffure que se singularise le costume de cette époque. Dès le règne de Charles V, la coiffe avait commencé à se charger d'ornements, qu'on appelait des atours. Leur dimension va sans cesse en augmentant. Après la huve vient le truiïau, formé d'un gros bourrelet appuyé sur les tempes et se redressant en deux cornes II, 9 Puis vers 1430 apparaît le hennin, véritable édifice composé d'un bonnet d'étoffe en forme de grand cornet ou de pain fendu, et soutenant des pièces de linon empesé, disposées en plis nombreux et compliqués. La chevelure est sacrifiée à ces ajustements; elle est tirée en arrière, de manière à ne paraître ni sur le front ni sur la nuque (II, 5 à 8).
Le harnais de joute est bruni, verni en couleurs ou doré, incrusté d'émaux et de pierreries. Ses formes sont étudiées en vue du genre de luttes auxquelles il doit servir et dans le but unique de rendre inoffensifs tous les coups. La targe est fixée devant l'épaule gauche; la garde de la lance, très agrandie, forme un second bouclier devant la droite. La tête est emboîtée dans un heaume énorme que surmonte un immense cimier en carton peint. Du cimier descendent les lambrequins, longues queues d'étoffe découpée, qui flottent jusqu'au bas des reins (11, 12). Le héraut d'armes porte le hoqueton, dalmatique à manches et à corps armoriés (II, 10).
Un retour à la simplicité marque le règne de Charles VII. La jaquette redevient le vêtement à peu près exclusif à partir de 1440. Le corsage et la jupe en sont coupés à part, joints par une couture à la taille, et froncés en gros plis qui vont s'élargissant en sens inverse à partir de cette couture. Bordée de fourrure et échancrée au col. elle laisse paraître le collet droit du pourpoint. Les manches sont légèrement ballonnées à l'épaule en forme de maheutre. Les vêtements sont de drap simple et de couleurs sévères : vert foncé, brun rouge, noir ou gris (IV. 1). La tète est couverte d'un chapeau de feutre ou d'un chaperon composé d'un bourrelet avec bande flottante et crête en étoffe IV,:,. i;..
La simplicité du costume s'accentue sous Louis XI. Le roi la pousse à l'excès et l'impose despotiquement autour de lui, au point de faire chasser de ses compagnies un gentilhomme qui l'aborde vêtu d'un pourpoint de velours. Aussi, tandis qu'en Bourgogne Philippe le Bon étale aux fêtes de sa cour un faste que Charles le Téméraire transporte dans ses camps, le gros drap et les fourrures communes font tous les frais de l'élégance à la cour d'un roi qui ne veut ses soldats vêtus que de fer, de cuir et de laine (IV, m, il). La mode ne peut, sous un tel régime, se préoccuper de nouveautés. Bien que l'ajustement des femmes soit en général le même que sous Charles VII, on commence à couvrir l'échancrure de la gorge par une pièce de drap ou de fourrure nommée pièce de corsage. Les manches du surcot se terminent par des parements de fourrure. La robe de dessus s'ouvre sur les côtés, laissant voir la cotte (IV, 3;.
Les gens de trait portent la brigandine, formée de petites plaques d'acier rivées sur une doublure de peau et recouvertes de drap ou de velours. Ils ont sur la tête la barbute ou la salade (III, 9 à 11 . L'armure de plates atteint sa perfection dans la deuxième moitié du XV" siècle. Les pièces qui la composent se sont multipliées de manière à donner à cette carapace de fer une entière souplesse sans compromettre sa solidité. On porte sur les armes une huque à manches flottantes, ouverte par devant (IV, t , ou la cotte armoriée avec une courte manteline (IV, 9). Le bassinet a fait place à /'armet, la meilleure et la plus légère des défenses de tête (IV. 7). Ensemble et détails, tout y est maintenant sans défaut, et l'harmonie des lignes, disparue du costume civil parce qu'il est né des caprices d'un goût épris seulement de bizarrerie, se retrouve dans ces sobres armures, modelées avec un art fait de logique et de précision sur la forme parfaite du corps humain.
VUE DU CHATEAU D'AMBOISE (Façade sur la Loire).