I. — CHARLES VIII
Le gouvernement d'Anne de Beaujeu. — Louis XI laissait trois enfants, dont un fils, Charles VIII, et deux tilles : Anne, l'aînée, âgée de vingt-deux ans, avait été mariée à Pierre II, sire de Beaujeu, frère cadet du vieux duc Jean II de Bourbon; l'autre, Jeanne de France, sympathique, mais laide et difforme, avait épousé Louis, duc d'Orléans (depuis Louis XII), premier prince du sang, qui parut d'abord n'aimer que les plaisirs et les fêtes.
Charles VIII (1) n'avait que treize ans et deux mois quand il succéda à son père. Son éducation avait été tellement négligée qu'il ne, savait ni lire ni écrire lorsqu'il monta sur le trône. Avec cela, il était présomptueux et suffisant, mais on l'aimait pour la douceur el la générosité de son caractère. Bien qu'il lui majeur, il régna d'abord sous la tutelle de sa sœur aînée, Anne de Beaujeu. Louis XI, qui savait combien son lils était incapable de régner seul, avail exprimé la volonté que les rênes du gouvernement lussent confiées à cette femme énergique el avisée.
Anne et son mari prenaient le pouvoir dans les circonstances les plus difficiles. Dès la mort de Louis XI, au milieu du mécontenteinenl général, ce fut tout à coup un déburdeinenl d'ambitions et de passions d'aulanl plus violent qu'il avait été longtemps contenu, et
i Charles VIII, né & Amboise en [470, fils de Louis XI et de Charlotte de Savoie, épousa (1491) Anne de Bretagne (1476-1514), fille du duc François II. — Ses trois lils, Charles Orland 1492 1495 , Charles (né et morl en 1496) el François (né el mort en 1497), moururent avant lui, et il ne laissa qu'une fille, Anne. La couronne écliul à Louis XII, duc d'Orléans, du la branche cadelle des Valois.
lIisiuiuE lie France. — t.
l'on put croire un instant que l'unité de la France allait être de nouveau brisée.
Les grands avaient relevé la tête à l'avènement de saint Louis et au lendemain de la morl de Philippe le Bel; nous les verrons faire de même après la fin inopinée de Henri IV et pendant la minorité de Louis XLV. Chaque fois que le gouvernement passe à des mains
église, noblesse, bourgeoisie, justice, commerce et conseil. Les députés appelaient l'attention du roi sur la nécessité d'abolir la Pragmatique sanction de Bourges, sur l'incertitude de la politique ecclésiastique de Louis XI, sur la suppression du droil de chasse, sur le poids du service militaire qui obligeait les nobles à s'endetter, sur la misère du peuple écrasé par les impôts et les abus des gens de
Pierre et Anne de Beaujeu, par le Maître de Moulins (Volets du triptyque de la cathédrale de Moulins).
débiles, les seigneurs, profitant du désarroi général, comptent sur la faiblesse de la cour pour demander des concessions, de l'argent et des places. Aussitôt donc après la mort de Louis XI, le duc d'Orléans, cousin du roi et premier prince du sang, le duc de Bourbon, Dunois, le comte d'Angôulême, René de Lorraine s'agitent et prétendent occuper la première place; tous demandent la convocation des Etats généraux pour donner le change au peuple : ainsi feront les grands sous Louis XIII, en 1614.
Sans renoncer à défendre l'œuvre de son père, Anne crut devoir céder sur quelques points. Elle abandonna Olivier 1« Daim, et le Parlement le lit pendre « sans aucunement en advertirle roy ». Le procureur général Jean Doyat fut exposé sur le pilori des Halles; on lui perça la langue pour le punir de sis calomnies, et ses deux oreilles furent coupées, l'une à Paris, l'autre à Montferrand, où il avait exercé la charge d'officier royal; Coictier, l'avide médecin du roi défunt, perdit ses terres et fut condamné' à restituer 50 000écus. Le duc de Bourbonreçut l'épéede connétable, que Louis XI avait gardée depuis la mort de Saint-Pol, et le dur d'Orléans fut nommé gouverneur de Paris, de l'Ile-de-France, de la Champagne et de la Brie; il reçut la lieulenance générale du royaume et une compagnie de cent lances.
Etats généraux de Tours (1484). — Les Étals généraux de Tours, qui siégèrent du 7 janvier au 14 mars 1484, comprenaient 246 députés. Les pro\ inces situées en dehors du domaine royal, sauf la Bretagne, y furent représentées pour la première fois. Le droit de suffrage s'étendit aux campagnes el dans la plupart des villes les trois ordres présidèrent en commun à l'élection des députés. An sein des États, les délibérations eurent lieu, non par ordres, mais par tètes, dans six bureaux correspondant à autant de régions territoriales. Un cahier général, résumant les cahiers particuliers liages, classa en six catégories les doléances formulées :
Charles VIII (Galerie des Offices, Florence).
Anne de Bretagne École française (Collection privée).
Sceau et monnaie de Charles VIII.
guerre, sur les commissions extraordinaires de justice, sur l'urgence de protéger l'industrie contre la concurrence étrangère. Les États demandèrent, sans obtenir complète satisfaction, qu'on leur communiquât la situation exacte des recettes et des dépenses. Ils ramenèrent la taille au chiffre maximum qu'elle avait produit sous Charles VIL Ils revendiquèrent pour chaque province le droit de voter et de répartir chaque année les impôts. Ils demandèrent la réorganisation des tribunaux, la rédaction des coutumes, la publicité des ordonnances. Ils se prononcèrent pour la suppression des taxes que payaient les marchandises en passant d'une province dans une autre, ce qui était un obstacle à la liberté du commerce. Lorsque fut délibérée la question du conseil de régence, Philippe Pot, seigneur de la Roche, député de Bourgogne, prononça un discours remarquable sur les droits de la nation. « N'abandonnons pas le salut de l'État, dit-il, à l'arbitraire d'un petit nombre; car, qui nous garantit que les princes seront toujours justes et bons? Le peuple a le droit d'administrer le royaume par ceux qu'il a élus. J'appelle peuple, non seulement la plèbe et les vilains, mais encore tous les hommes de chaque ordre, même les princes. »
Il y avait certainement aux États tle Tours un certain nombre de députés ayant conscience des réformes qu'il convenait d'apporter à l'administration du royaume et de l'utilité de donner un contrepoids au pouvoir monarchique pour l'empêcher de dégénérer en despotisme. Ces hommes proclamaient des maximes qui semblent être le fait des députés de 1780 plutôt que celui des députés de 1484, cellesci par exemple : « Laroyauté est un office, non un héritage. — C'est le peuple souverain qui, dans l'origine, créa les rois. — L'État est la chose du peuple; la souveraineté n'appartient pas aux princes, qui n'existent que par le peuple. — Ceux qui tiennent le pouvoir par force ou de toute autre manière sans le consentement du peuplesont usurpateurs du bien d'autrui. — En cas de minorité ou d'incapacité du prince, la chose publique retourne au peuple, qui la reprend comme sienne. -- Le peuple, c'est l'universalité des habitants du royaume : les États généraux sont les dépositaires de la volonté commune. — Un fait ne prend force de loi que par la sanction des Etats : rien n'est sain ni solide sans leur aveu. »
LES GUERRES D'ITALIE. — LA RENAISSANCE EN FRANCE
Une pareille conception des droits respectifs de la royauté et de la nation ne devait être entendue ni de la noblesse ni de la majorité de la bourgeoisie, ni des députés du <> plat pays », Cependant les débats de l'assemblée ne furent pas sans portée, bien que la cour eût paralysé ses principales décisions : beaucoup des vieux qui y furent exprimés furent par la suite réalisés par les ordonnances.
Le tombeau de Philippe Pot (École bourguignonne, Louvre).
La « Guerre folle » (1485-1488). — Les grands n'étaient point satisfaits des États, qui s'étaient montrés favorables à la politique d'Anne de Beaujeu. L'ambitieux duc Louis d'Orléans, qu'Anne avait écarté du conseil de régence, prit bientôt une attitude frondeuse, fut disgracié, se soumit, mais pour préparer une révolte ouverte avec l'aide du duc de Bretagne François II et du roi d'Angleterre Richard III. Le premier, assiégé dans Nantes, se retira de la coalition, et le second, aux prises dans son propre pays avec la guerre civile, ne put intervenir. Cette Guerre folle, qui rappelait celle du Bien publie et à laquelle prirent part Dunois, le comte d'Argenteuil, le duc de Bourbon, échouait piteusement (1485).
Le duc d'Orléans reprit les armes lorsque l'archiduc Maximilien, dont la fille était fiancée à Charles VIII, envahit la France, furieux de n'avoir pas vu certaines de ses prétentions accueillies par la dame de Beaujeu 1486). Le maréchal d'Esquerdes le repoussa et souleva les Flamands. Anne, après avoir fait saisir les châteaux du duc d'Orléans et la seigneurie d'Albret, dépêcha une armée à Nantes où les seigneurs révoltés s'étaient réfugiés, et la victoire remportée à Saint-Aubin-du-Cormier par Louis II de La Trémoille, — victoire signalée par la capture du duc d'Orléans, — permit d'imposer le traité de Sablé 20 août 1488) au duc de Bretagne, qui s'engagea à faire sortir de ses États les ennemis de la couronne et à ne marier sa fille qu'avec le consentement du roi de France, son suzerain.
Anne triomphait donc. Sans titre ni pouvoir légal, malgré l'opposition qui autour d'elle devient de plus en plus marquée, elle conduit et dirige tout, elle règne, elle incarne cet axiome de l'ancienne monarchie : « Le roi ne meurt jamais. » C'est Louis XI qui vit en elle, c'est la politique du roi défunt qu'elle continue; c'est la même œuvre grande et difficile, l'unité de la France, qui La préoccupe avant tout.
Mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne (1491). — Bientôt après, François II mourut. Maximilien voulut épouser l'héritière de la Bretagne, et, comme il faisait la guerre en Hongrie, un de ses conseillers vint épouser la duchesse par procuration 1490 . La maison d'Autriche était déjà trop redoutable pour qu'Anne de Beaujeu n'empêchât pas de toutes ses forces le cerrb- de se resserrer : la Bretagne fut envahie. La Trémoille marcha sur Bennes; Charles VIII le suivit de près, et il fut notifié à la duchesse que
son mariage avec Maximilien était nul, comme conclu en violation du traité de Sablé. Anne de Bretagne accepta cette sentence, et le 13 décembre 1491, elle épousa Charles VIII au château de Langeais. Le contrat réservait la succession de Bretagne aux enfants de Charles VIII et d'Anne; si le couple royal mourait sans entants, la reine ne pourrait convoler qu'avec le propre successeur de Charles VIII, ou, en cas d'impossibilité, avec l'héritier présomptif. Ainsi se trouvait préparée la réunion de la Bretagne à la France, c'est-à-dire la disparition, par annexion, du dernier des grands fiefs.
Ici se termine la régence d'Anne de Beaujeu, que le peuple appela justement : Madame la Grande. Les guerres d'Italie devaient compromettre les résultats de son habile politique.
Commencement des guerres d'Italie. — Esprit chimérique, Charles VIII rêvait de vivre les romans de chevalerie dont il faisait sa lecture favorite. Les Turcs avaient pris Constantinople en 1453 et s'étaient établis en Europe. Il les en chasserait, leur reprendrait Jérusalem et rétablirait en sa faveur l'empire byzantin (André Paléologue lui avait cédé ses droits à cet empire détruit); chemin faisant, il prendrait possession du royaume de Naples comme héritier des droits de René d'Anjou.
Les guerres d'Italie ont rempli les règnes de Charles VIII, de Louis XII, de François Ier et de Henri IL Commencées en 1494 par la conquête de Naples, elles se compliquèrent de la rivalité des maisons de France et d'Autriche et ne se terminèrent qu'en 1559 par l'évacuation du Piémont. Les épisodes en furent brillants, et elles fournirent pendant un demi-siècle un aliment à l'activité de la noblesse et de la royauté, mais elles firent dévier de sa voie normale et logique la politique française, qui n'avait rien à retirer d'un établissement onéreux et difficile au delà des Alpes (1).
par
Phot. Braun, Clament et C>«.
Louis II de La Trémoille Ghiblandajo (Musée Condé).
(1) On a soutenu que l'expédition de Charles VIII, loin d'être l'œuvre capricieuse d'un esprit chimérique, était conforme aux traditions politiques de la France; mais cette opinion compte peu de partisans.
Tombeau de François II et de Marguerite de Foix, par Michel Coi. o m un (Cathédrale de Nantes).
La cour, cependant, n'était pas unanime à conseiller l'expédition. Commynes s'y montrait résolument opposé; Anne de Beaujeu conseillait à son frère la prudence, et Grèvecœur montrait au roi, du côté des Pays-Bas, le véritable but de sa politique. Mais Charles VIII si> laissait tenter par l'éclat et la facilité de la conquête : une brillante expédition à mener, une valeureuse noblesse à occuper, un beau royaume à acquérir et peut-être même, en cas de succès, une croisade à recommencer, une armée à conduire en Grèce et à Gonstantinople. Il n'aurait à combattre que des condottieri, des mercenaires, aussi faciles à vaincre qu'à acheter.
Il se décida donc à l'action, et, dès la fin de 1492, il conclut avec Ludovic Sforza, dit le More, un arrangement en vertu duquel ce dernier lui assurait un libre passage à travers le Milanais, un prêt de 200 000 ducats et le secours de cinquante lances italiennes.
Il lui restait à désarmer ou à gagner les ennemis qu'il laissait derrière lui. C'étaient les Anglais, qui voulaient reprendre la Guyenne et la Normandie; l'archiduc Maximilien, dont l'héritage avait été diminué par Louis XI des deux Bourgognes du Charolais et de l'Artois; enfin Ferdinand le Catholique, roi d'Aragon.
Charles VIII, abandonnant en vue de conquêtes douteuses d'utiles possessions, ne crut pas acheter trop cher leur neutralité par des concessions importantes. A Henri VII, qui avait fait une expédition contre Boulogne, il s'engagea, par le traité d'Étaples (13 décembre 1492), à payer 740000 couronnes d'or et HO 000 couronnes par an en dédommagement de la Normandie et de. la Guyenne. A Ferdinand il rendit, par le traité de Barcelone (19 janvier 1443), la Cerdagne et le Roussillon occupés sous Louis XL A Maximilien il restitua, par le traité de Senlis (23 mai 1493), une partie de l'héritage bourguignon : la Franche-Comté, l'Artois et le Charolais.
État de l'Italie à la fin du XVe siècle. — Nul pays n'offrait par sa richesse une proie plus exposée aux convoitises de l'étranger que l'Italie de la fin du xve siècle. Nul autre aussi n'était plus désigné aux interventions extérieures par son morcellement territorial et politique, les rivalités des villes et leurs querelles intestines, l'affaiblissement dans le scandale de la seule puissance qui eût pu, à cet instant, réaliser dans la péninsule l'union morale : la papauté. La civilisation italienne brillait alors d'un vif éclat, et, pendant que Venise était parmi les plus riches cités commerciales, la Renaissance jetait sur la péninsule un lustre sans pareil. Mais ce qui manquait à l'Italie, ce qui faisait sa faiblesse, c'était la division de son territoire en États rivaux. Elle comptait d'abord une foule de petites souverainetés : principauté de Piémont acquise par les ducs de Savoie; marquisat de Saluées et de Montferrat; marquisat de Mantoue appartenant aux Gonzague; duché de Ferrare appartenant aux Este; duché d'Urbin appartenant aux Montefeltri; républiques de Lucques et de Sienne. De ce chaos s'étaient dégagés pourtant cinq grands États dont chacun était demeuré trop faible pour annihiler les autres, trop fort pour se laisser absorber : le duché de Milan, qui dominait Gènes et où régnaient les Sforza depuis la mort du dernier Visconti (1447); la république de Venise, du I n oui à l'Adda, qui était à l'apogée de sa puissance politique et commerciale; la république de Florence, maîtresse de la plus grande partie de la Toscane et gouvernée par les Médicis; l'Etat pontifical, du duché de Ferrare aux frontières napolitaines; le royaume de Naples, que la maison d'Aragon avait enlevé à la maison ijou.
L'union de ces cinq États pouvait seule maintenir la paix et assu-
Vue générale du château de Langeais (Indre-et-Loire).
rer l'indépendance de l'Italie. Vers le milieu du xv« siècle, ils formèrent une lit,'ue qui, conclue d'abord pour vingt ans, fut renouveler- dans la suite et produisit de bons résultats. « L'Italie n'avait jamais joui d'une aussi grande prospérité, ne s'était jamais trouvée dans un étal aussi désirable que celui où elle se reposait avec sécurité, l'année du salut chrétien 1490 et les années qui avaient précédé celle-là et qui la suivirent. » ((Juichakdin.) Malheureusement, cet accord fut troublé d'abord par la mort de ses deux principaux auteurs, Laurent le Magnifique et le pape Innocent VIII, puis par l'avènement de leurs successeurs, l'ambitieux Pierre de Médicis et le turbulent Alexandre VI, enfin par les événements de Milan et de Naples. A Milan, Ludovic Sforza, dit le More, oncle et tuteur du jeune Jean-(ialéas Sforza, espérait déposséder son neveu du duché, mais craignait l'opposition de Ferdinand Ier d'Aragon qui régnait à Naples (1458- 1494). Celui-ci avait provoqué le mécontentement des grands barons : deux d'entre eux, les princes de Salerne et de Bisignano, invitèrent à la conquête du royaume Charles VIII, héritier de la maison d'Anjou, fondée par Louis d'Anjou, fils de Jean le Bon (1360), et dont le dernier représentant, Bené, avait en mourant légué ses droits à Louis XI (voir p. 266). Il reçut en même temps les mêmes sollicitations du comte de Belgiojoso, envoyé de Ludovic le More.
Charles VIII ne redoutait point l'opposition du pape Alexandre VI Borgia, violemment attaqué, à cause de ses scandales, par le cardinal Jules de La Rovère. A Florence, Pierre de Médicis était battu en brèche par le dominicain Jérôme Savonarole et devait bientôt être renversé par le parti populaire. L'aristocratique république de Venise gardait une attitude expectante. A Milan, Ludovic le More
Carte de l'Italie en 1494.
LES GUERRES D'ITALIE
LA RENAISSANCE EN FRANCE
avait accaparé la réalité du pouvoir, s' aliénant ainsi le roi de Naples Alphonse II (1494-1495), dont la fille, Isabelle, avait épousé Jean- Galéas; mais, de son côté, le roi de Naples avait à lutter contre le parti de la dynastie déchue : la maison d'Anjou. De nombreux ambassadeurs s'étaient succédé auprès de Charles VIII, le suppliant de venir en Italie soit au nom de Ludovic le More, soit au nom des
monarque français espérait se servir pour diviser les Turcs (1). T)e Rome, les Français marchèrent vers les États napolitains, qui furenl conquis en quelques jours. Alphonse II abdiqua en faveur de son fils Ferdinand II (1495-1496) et s'enfuit en Sicile. Ferdinand résista bravement, mais fut honorablement vaincu. Charles VIII fit une entrée solennelle dans la ville de Naples,
Ludovic le More École milanaise du xv<= siècle (Louvre).
César Borgia, par Raphaël (Galerie Borghèse, Rome).
seigneurs angevins, et Savonarole appelait de tous ses vœux les Français, qui lui apparaissaient comme le fléau de Dieu, envoyé pour punir l'Italie de ses crimes. Charles VIII, se rendant au désir d'une jeunesse impatiente de moissonner des lauriers, partit, malgré la détresse du Trésor, à la tète d'excellentes troupes, après avoir confié la régence à la reine et au duc de Bourbon (août 1494). Les meilleurs capitaines l'accompagnaient : La Trémoïlle, La Palice, Gilbert de Montpensier, Bayart, d'Aubigny.
Conquête de Naples (1495). — Le duc d'Orléans se dirigea par mer sur Cènes. Alphonse, roi de Naples, en faveur de qui Ferdinand venait d'abdiquer, dépêcha à Bapallo des troupes dont vinrent aisément à bout l'artillerie de Charles VIII et les Suisses au service de la France. D'autre part, trois cents hommes d'avant-garde avaient occupé Asti, et Charles VIII descendait en Piémont. A Turin, il emprunta les diamants de la duchesse de Savoie et les mit en gage pour nourrir ses soldats. A Pavie, il dut assister sans protester à l'usurpation définitive de Ludovic le Mme, qui se fit proclamer duc de Milan, après avoir empoisonné son neveu Jean- Galéas.
Pierre II de Médicis, n'osant combattre, accueillit les Français avec une soumission qui ressemblait fort à une capitulai km honteuse : ainsi en jugea le parti populaire florentin, qui le chassa, mais sUbit néanmoins les conditions de la France. A Home, les cardinaux demandèrent instamment à Charles VIII de déposer Alexandre VI Borgia au château Saint-Ange; mais le roi négocia avec le pape, qui donna au vainqueur l'investiture des royaumes de Naples et de Jérusalem et lui livra comme otages son fils César Borgia et le prince Zizim ou Djem, frère proscrit du sultan Baja/.et dont le
f î i ~^fl
Zizim, frère du Sultan (Recueil d'Arras).
Alexandre VI Borgia, par le Pintcricchio (Rome).
revêtu du manteau impérial et ceint d'une quadruple couronne : France, Naples, Constantinople, Jérusalem (22 février 1495). « Les Français, disait le pape Alexandre VI, n'ont eu d'autre peine que d'envoyer leurs fourriers, leur craie à main, pour marquer les logis. »
Ligue de Venise (1495). — Bataille de Fornoue. Bayart. — Mais ces succès rapides devaient être éphémères. L'Italie revint bientôt de la stupeur que lui avait causée la brusque invasion française, et une ligue redoutable, dont Venise était le foyer et Ludovic le More l'instigateur, s'organisa derrière Charles VIII. Le 31 mars 1495, le pape Alexandre VI, l'empereur Maximilien, le roi d'Aragon Ferdinand le Catholique, la république de Venise, Ludovic le More s'engagèrent à faire respecter l'indépendance des États italiens. L'attitude de Charles VIII avait mécontenté le peuple
napolitain, fatigué d'une occupation coûteuse, froissé de la superbe des conquérants; de son côté, le parti angevin s'indignait de la bienveillance que le roi témoignait aux Aragonais.
Commynes, au courant de toutes les intrigues, ne cessait de presser Charles VIII de ramener son armée en France avant que les troupes levées en Allemagne par la Ligue de Venise fussent arrivées en Lombardie pour lui fermer le passage.
Le roi entrevit enfin les dangers de sa position. Il laissa 11 000 hommes à Naples, sous le commandement du connétable Gilbert de Montpensier, à qui i] donna le titre de vice-roi, mit des garnisons françaises à Pise et dans les autres places maritimes; puis, avec 10000 hommes et toute son artillerie, il
Ferdinand 11 d'Aragon Buste en bronze du Musée national (Naples).
(1) César Borgia prit bientôt la fuite cl Zizim
mourut au bout de peu de jours, empois lé
par Alexandre VI, au dire des chroniqueurs contemporains.
quitta Naples (20 mai 1493) pour franchir le défilé de Pontremoli au village de Fornoue (Fornove), où il arriva le 5 juillet.
Les confédérés s'étaient établis à Ghiaruolo, à trois milles plus bas. Charles VIII envoya Gommynes au camp des ennemis pour y ouvrir des négociations ; ceux-ci refusèrent tout accommodement, et il fallut s'ouvrir le chemin de la France les armes à la main, malgré les 35 000 combattants de François de Gonzague, marquis de Manloue, et du comte Caiazzo, généraux de la République de Venise et du duc de Milan. Le 6 au matin, les Français franchirent le Taro et descendirent le long de la rive gauche pour gagner Borgo-San-Donnino.
Le marquis de Mantoue remontant la rive droite entra dans Fornoue, que nous venions de quitter, passa la rivière à notre suite et tomba sur notre arrière-garde (vicomte de Narbonne, La Trémoïlle); en même temps, Caiazzo attaquait l'avant-garde (maréchal de Gié, Trivulce), et deux détachements d'estradiots (1) se précipitèrent sur le bagage des Français.
Charles VIII, voyant son arrière-garde sur le point d'être écrasée, se porta à son secours; mais la supériorité numérique des Italiens résistait à la bouillante intrépidité des Français; le roi ne dut son salut qu'à son magnifique cheval noir, Savoie, qui l'emporta hors de la mêlée. On ne sait quelle eût été l'issue de la bataille si les estradiots, au lieu de se joindre aux hommes d'armes, ne s'étaient rués sur les bagages du roi de France pour les piller, suivis d'un grand nombrede soldats italiens. Charles VIII
put culbuter la gendarmerie vénitienne et lombarde dans le lit du Taro, écraser l'infanterie et obliger le marquis de Mantoue à repasser la rivière en désordre. La bataille, où se manifesta celle furia francese qui étonna si fort les Italiens, avait coûté 3 500 hommes aux Italiens et 200 aux Français; elle n'avait duré qu'une heure. Elle permit à Charles VIII de franchir les Alpes (7 novembre .
C'est là que se signala pour la première fois Pierre du Terrail, seigneur de Bayart, ancien page du duc de Savoie; il conquit un étendard ennemi, qu'il présenta au souverain, et eut deux chevaux tués sous lui. Il ne devait cesser de se distinguer entre tous par ses vertus et son héroïsme, qui lui valurent le surnom de Chevalier sa)is peur et sans reproche.
François de Gonzague, par Mantkgna (Détail de la Vierge à la victoire [Louvre])
Perte du royaume de Naples (1495). — Après avoir délivré le duc d'Orléans assiégé dans Asti, Charles VIII rentra en France et oublia dans les fêtes sa déconvenue. La garnison française de Novare avait dû capituler. Le même sort attendait Gilbert de Monlpensier à Naples : les Espagnols, venant au secours de Ferdinand II, essuyèrent bien un échec à Seminara, mais Gilbert de Monlpensier dut rendre le château de Naples, puis capituler à Atella (1496). C'en était fait de notre conquête.
Dernières années et mort de Charles VIII (1498). — Actes administratifs. -- Charles VIII ne survécut que peu de temps à son échec en Italie. Le 7 avril 1498, veille de Pâques, se trouvant au château d'Amboise, où il avait entrepris de vastes constructions, il descendait dans les fossés pour y voir jouer à la paume lorsqu'il se heurta le front à une porte basse si violemment
T Slradiols ou estradiots (du grec stratiôtès, homme de guerre), cavalerie légère levée par les Vénitiens en Albanie et en Morée.
Le maréchal Jacques Trivulce (D'après une estampe de la Bibliothèque nationale).
que, quelques heures après, il tomba pour ne plus se relever. Il venait précisément, cédant aux avis de la reine et au souci de sa santé, de prendre la résolution de réformer sa vie frivole et peu édifiante, « de vouloir bien vivre, dit Commynes, et selon les commandements de Dieu, etde mettre la justice en bon ordre et l'Église, et aussi de ranger ses finances, en sorte qu'il ne levât sur son peuple que douze cent mille francs, et par forme de taille, outre son domaine, qui estoit la somme que les trois États lui avoient accordée à Tours lorsqu'il fut roy. Et vouloit ladite somme par octroi pour la défense du royaume, et luy vouloit vivre de son domaine comme anciennement faisoient les roys ». Une ordonnance de 1497 détacha du Conseil du roi, qui absorbait de plus en plus le contentieux administratif et ne suflisuil plus à juger les causes évoquées, une cour judiciaire distincte sous le nom de Grand Conseil ou Conseil de justice ; en même temps, il fut décidé que cette section ne connaîtrait plus, en aucun cas, des affaires qui ne seraient pas strictement de sa compétence. En fait, les abus auxquels Charles VIII avait voulu porter remède ne tardèrent pas à se reproduire, et, si le Grand Conseil ne fut pas supprimé, le Conseil du roi vit se reconstituer dans son sein une section judiciaire dite conseil des parties ou conseil privé, à côté du conseil d'État chargé de l'examen des affaires politiques, et du conseil des Finances, qui restait clans une certaine mesure sous la dépendance des autres sections.
Conformément à un vœu des États généraux de 1484, Charles VIII fit continuer le travail de rédaction des coutumes (voir p. 253) et l'activa en simplifiant la procédure précédemment suivie.
BIBLIOGRAPHIE
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et années suiv.). — Fi.euranges (Robert de la Marck, sire de), Mémoires, 1490-1537. — Godefhuy (D.), Histoire de Charles VIII, roy de France (1684). — Guichardin (François), Histoire des guerres d'Italie, 1490-1534. — Le Loyal Serviteur, Histoire du chevalier Bai/art (éd. J. Roman). — Louis XII [Lettres de) et du cardinal Georges d'Amboise (17 '12, 4 vol.).
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— Rœderer P.-L.), Louis XII et François Ier, ou Mémoires pour servir à une nouvelle histoire de leur règne (1825, 2 vol.).
LES GUERRES D'ITALIE. — LA RENAISSANCE EN FRANCE