V. — LES DERNIERS CAROLINGIENS ET LA MAISON DE FRANCE
Eudes (888-898). — La famille qui arrivait au trône dans la personne d'Eudes n'avait cessé de grandir à la faveur de la dissolulion carolingienne et des invasions normandes. Robert le l'oit 'i , nommé en 858 « défenseur de la marche de Bretagne », avait, des l'année suivante, pris le parti de Pépin II, fils de Pépin Ier, roi d'Aquitaine : ce petit-fils de Charlemagne, révolté contre Charles le (mauve, s'était réfugié chez les Bretons, également révoltés contre
(1) On trouvera un récit très détaillé du siège dans Eudes, com/e de Paris et roi de France, par Edouard Favre 1893 .
i Sur l'emplacement de la place actuelle du Châlolet.
.; Une plaque, à l'entrée de la nie du Petit-Pont, l'appelle les noms de ces douze braves.
i Robert le Fort se maria deux fois. On ne sait rien de sa première union. Il épousa en secondes noces Adélaïde, veuve de Conrad, comte de Paris, qui avait eu d'une première union un fils, Hugues l'Abbé, et qui eut de sa seconde :
1° Eudes, comte de Paris, roi de France de 888 à 898 ; 2° Robert, duc de Bourgogne;
3° Richilde, femme de Gerlon, comte de Blois, et mère de Tbibaut le Tricbeur.
l'autorité royale. Mais, en 861, Charles le Chauve fit sa paix avec Robert le Fort, qui, devenu « duc du pays entre Seine et Loir combattit, eu même temps que les Normands, ses anciens alliés li ■ Bretons; lorsqu'il tomba au combat de Hrissarthe Ntiti , son beaufils, Hugues l'Abbé, hérita de ses litres et de ses biens et les -arda
jusqu'en 886, date (le sa mort.
Deux ans plus lard, Eudes, le défenseur et le sauveur de Paris, fui élu roi à la morl de Charles le Gros 888 . Couronné à Compiègne par Gautier, archevêque de Sens, il n'en dut pas moins faire des concessions à Arnulf, roi de Germanie el bâtard de Carloman, pour se faire reconnaître par ce puissant voisin. Il espérait ainsi épargner des einbairas à son royaume, où il s'efforça sans cesse de rétablir l'ordre et, par une politique tantôt rigoureuse, tantôt conciliante, de faire échec à la féodalité naissante.
Il inaugura sou règne par uni' brillante victoire sur les Normands à Montfaucon, dans l'Argonne ,888). Les Normands essayèrent, pendant une absence du roi, dé s'emparer de Paris : ils y arrivèrent après avoir saccagé Meàux; mais, trouvant la capitale bien gardée, ils se retirèrent. En 892, le redoutable Hastings, quoique vainqueur, s'embarqua pour l'Angleterre, après une campagne de douze ans. Cependant, en 897, Eudes se résigna à acheter la paix aux Vikings restés encore sur la Seine, au-dessous de Paris.
11 avait, en effet, à faire face à l'opposition de la plupart des grands qui, sous prétexte de fidélité à la dynastie légitime, s'efforçaient de se rendre aussi indépendants que possible du pouvoir royal. L'exécution de Waucher, comte de Laon 892), ne lit qu'exaspérer ses adversaires, el, renonçant à l'emploi de la force, il négocia; en 895, il traita avec Baudouin, comte de Flandre. Mais il avait un ennemi irréconciliable dans la personne de Foulques, archevêque de Reims, qui soutenait Charles le Simple, troisième (ils de Louis le Bègue.
Charles le Simple, qui avait été couronné par ses partisans en893, sollicita le concours d'Arnulf, ravagea la Bourgogne, s'allia au duc de Lorraine, Zwenlibobl, et finalement traita avec son rival, qui lui céda faon el s'engagea à le désigner comme son successeur.
On ne sait si, en renonçant pour sa maison au trône de France, Eudes avail cédé à un moment de découragement ou voulu prévenir après sa mort les compétitions et la guerre civile.
Charles le Simple (898-923). Fondation du duché de Normandie (911). Raoul (923-936). —Pendant plus de vingt ans Charles le Simple ne rencontra aucune opposition sérieuse, mais il fut impuissant contre les Normands, qui continuaient de dévaster périodiquement le pays, et contre les seigneurs, qui accaparaient peu à l'eu les droits royaux à l'abri de leurs forteresses.
L'événement le plus important du règne de Charles le Simple est la fondation du duché de Normandie au profit du chef Rollon (1). Les invasions avaient redoublé d'activité par suite de révolutions intérieures en Scandinavie : Rollon, arrivé en 886 à l'embouchure de la Seine, s'établit dans le diocèse de Rouen. La population n'osait lui résister; on se contenta d'établir dans les litanies des saints la formule : « Seigneur délivreznous île la fureur des Normands ! » Le clergé estima que la politique la plus sage était de convertir les pirates, et il rallia à son sentiment Charles le Simple, qui consentit à changer en possession de droit une possession de l'ail. Le roi de France el le chef normand eurent une entrevue à Saint-Clairsur-Epte : il n'y eul pas de traité écrit, mais une simple convention verbale. Rollon reçut
la Normandie, plus une terre qu'il pourrait exploiter, c'est-à-dire piller ,ï songré 2 ; il refusa la Flandre, et on lui accorda la Bretagne '.Ml . Au jour fixé, Charles le simple, ace pagné du duc
de France, Robert, se rencontra avec Bolloh, à Saint-Clair-sur Epte (Seine et-oise . Bollon prêta sermenl de fidélité au i"i de France.
.Ne voulant pas, com ;'était la coutume, baiser le pied dii
il ordonna a un chevalier de |r faire à sa place. Le che
sissant le pied de Charles, le porta à sa I ;lu
baisser, de sorie que Charles tomba à la renv< éclats de rire.
Dudou île Saint-Quentin, auteur de la plu
Sceau de Charles le Simple.
i Rollon était-il Danois ou Non i la Normandie est une colonie danoise m mi t2) Terram unde possil vivere.
Histoire de F rt a n c e — I
normande (1), dit que Charles le Simple offrit à Rollon la main de sa fille Gisèle. Comme Dudon est seul à parler de Cisèle et que Charles le Simple, âgé alors de vingt-sept ans, n'était marié que depuis quatre ans, il convient d'accepter sous les plus expresses réserves le fait rapporté parle chroniqueur.
Après la convention de Saint-Clair-sur-Epte, Rollon fut baptisé et prit le nom de Robert. Il sut faire régner l'ordre dans son duché'.
Une anecdote caractéristique veut que des bracelets d'or soient demeurés trois ans suspendus à un chêne sans que les voleurs osassent y toucher. Rollon introduisit ou remit en vigueur la clameur de haro: celui qui était attaqué devait pousser un cri de détresse: Haro! et quiconque n'accourait pas à son secours était puni. A mesure que le voleur ou l'assassin s'enfuyait, la clameur se propageait, et il était rare qu'il échappât à la vindicte publique.
En montant sur le trône, Charles le Simple avait confirmé Robert, frère d'Eudes, dans le titre de duc des Francs. Lorsqu'il eut été battu par l'empereur d'Allemagne, Henri l'Oiseleur, pour avoir voulu s'emparer de la Lorraine à la mort du dernier Carolingien de Germanie (2), les grands, d'ailleurs irrités contre son favori Haganon, résolurent de le déposer et proclamèrent Robert second fils de Robert le Fort (922). Charles vainquit près de Soissons son compétiteur et le tua de sa propre main, mais il fut à son tour battu par Hugues le Grand, fils de Robert (923). Obligé de fuir et attiré dans les États de Herbert, comte de Vermandois, pendant que Hugues le Grand donnait la couronne à son beau-frère Raoul, duc de Bourgogne (923), il fut emprisonné par son perfide vassal, ressaisit un moment le pouvoir à la faveur des divisions des factions ennemies, mais fut jeté de nouveau dans la tour de Péronne (928), où il mourut l'année suivante.
Raoul, qui régna de 923 à 936, lutta contre les Normands, repoussa une invasion des Hongrois, mais perdit la Lorraine.
Louis IV d'Outre-mer (936-954). — Louis IV, fils de Charles le Simple, surnommé d'Outre-mer parce qu'il venait d'Angleterre, arriva au trône par un de ces revers de fortune qui précédèrent l'extinction définitive de la race carolingienne (936-954). Il avait quinze ans lorsque les seigneurs, parmi lesquels Hugues le Grand, plus soucieux d'accroître ses domaines et son influence que de porter la couronne, le rappelèrent d'Angleterre où l'avait conduit sa mère Ogive, après l'incarcération de son père. Louis fut sacré à Reims le dimanche 19 juin 936; la dynastie carolingienne était restaurée.
Très énergique, élevé virilement par sa mère, il se refusa à n'être qu'un roi fainéant, et pour échapper à la tutelle de Hugues le Grand, il résida non à Paris, mais à Laon, qui lui appartenait en propre.
Dès le début, il montra une grande activité physique et morale, et il fit preuve d'énergie et d'intelligence.
Deux faits très importants dominent ce règne : ce sont les entreprises qui eurent la Lorraine et la Normandie pour objet. A peine âgé de dix-neuf ans, Louis intervint en Lorraine, et, s'il ne parvint pas à s'emparer de ce pays, sa tentative n'en constituait pas moins un acte d'excellente politique. Après la mort du duc Gilbert, il revint en Lorraine; il épousa Gerberge, veuve du défunt et sœur d'Otton Ier, empereur d'Allemagne. Par ce mariage, à ses droits propres sur le duché de Lorraine, il ajoutait ceux de sa femme. D'ail leurs Gerberge était douée d'une haute intelligence, et elle sut rendre à la dynastie carolingienne les plus grands services.
Louis IV tenta, à la mort de Guillaume Longue-Épée, de s'emparer de la Normandie au détriment du jeune Richard, dont il avait la tutelle. Mais la Normandie se souleva (944) : Louis IV, fait prisonnier, ne fut relâché par les Normands que pour tomber entre les mains de Hugues le Grand, à qui il dut, après un an de captivité, céder Laon, sa dernière place forte (946). Il tenta de se venger en s'alliant à Otton Ier et à Conrad, roi de Provence. Les trois rois envahirent la France et s'emparèrent de Reims. Le pape intervint : un concile fut tenu à Ingelheim, qui excommunia Hugues (948). Ce ne fut, pourtant, qu'en 950 que ce dernier restitua Laon.
Louis IV lit reconnaître, en 951, son autorité en Bourgogne, mais il ne put arrêter deux invasions hongroises. Il mourut des suites d'une chute de cheval, en septembre 954. Sa veuve recommanda ses deux fils, Lothaire et Louis, à l'empereur d'Allemagne, devenu ainsi, en fait, tout-puissant dans le royaume.
Lothaire (954-986). Louis V (986-987). — Lothaire succéda à son père sans opposition de la part de Hugues le Grand, à qui il donna les duchés de Bourgogne et d'Aquitaine. Profitant de l'avènement au trône impérial d'un prince de dix-huit ans, Lothaire
(1) Elle fut écrite vers 1020.
(2) Louis l'Enfant, fils d'Arnulf.
voulut se rendre indépendant du patronage de l'Allemagne et il entreprit la conquête de la Lorraine. Le nouvel empereur, Otton II, avait donné' le titre de duc de Basse-Lorraine au frère du roi de Fiance, Charles, et Lothaire ne craignit pas de s'avancer jusqu'à Aix-la-Chapelle. Aussitôt, l'empereur Otton II envahit la France, arriva devant Paris, n'osa l'assiéger, et, dans sa retraite, fut battu au passage de l'Aisne. Les deux ennemis se réconcilièrent dans une entrevue qu'ils eurent (980) à Margut-sur-Chiers (Ardennes), mais à la mort d'Otton (983), Lothaire envahit de nouveau la Lorraine, après s'être réconcilié avec son frère Charles, et s'empara à deux reprises de Verdun. Malheureusement pour lui, il était desservi par Adalbéron, archevêque de Reims, qui favorisait secrètement les desseins de la maison de France.
Louis V, surnommé sans raison le fainéant, lui succéda en 986. Son père, Lothaire, l'avait associé à la couronne en 979, puis avait vainement cherché à l'établir en Aquitaine, en le mariant à Adélaïde, veuve du plus puissant seigneur du pays, Etienne, comte du Gévaudan. Louis V était quelque peu discrédité par cet échec, lorsqu'il succéda à son père en 986. Ce fut sa mère Emma et l'archevêque Adalbéron qui dirigèrent d'abord le gouvernement; les projets de Lothaire sur la Lorraine furent abandonnés. Louis V, conseillé sans doute par son oncle Charles, se dégagea de l'influence de sa mère, et, pour châtier Adalbéron, qu'il considérait comme un traître, affecta de subir l'ascendant de Hugues Capet. Adalbéron, accusé d'avoir trahi le roi Lothaire au profit de l'empereur d'Allemagne, Otton II, fut assiégé dans Reims; il dut promettre de se justifier dans une assemblée qui se tiendrait à Compiègne; mais Louis V mourut prématurément d'un accident de chasse, le 21 ou 22 mai 987. Dédaignant l'oncle du défunt, Charles, duc de Basse-Lorraine, Adalbéron réunit à Senlis une première assemblée des grands, qui l'acquittèrent, puis une seconde assemblée, qui proclama Hugues Capet, fils de Hugues le Grand, et la déchéance de la dynastie légitime.
Fin de la dynastie carolingienne. — Le fondateur de la dynastie capétienne ou mieux robertienne arrivait au pouvoir grâce à la protection de l'Église et à celle des grands, qui, par suite de l'établissement du régime féodal, ne redoutaient plus le pouvoir d'un de leurs pairs.
La destinée des derniers descendants de Charlemagne a été plus noble, et, si l'on peut ainsi parler, plus glorieuse que celle des derniers descendants de Clovis. Ceux-ci ont accepté leur déchéance sans rien faire pour lasser la mauvaise fortune; ceux-là n'ont cessé de lutter et de se débattre, sans jamais se résigner à déchoir, et, moins heureux que les maires du palais, les ducs de France se heurtèrent constamment à l'énergique opposition des rois légitimes, comme le prouvent les deux restaurations carolingiennes de 898 et de 936. Le règne de Louis d'Outre-mer fut celui d'un monarque actif, habile, tenace, et le fils de Charles le Simple sut tenir en échec la puissance de la maison de France. Lothaire, s'il eut à combattre plus d'une fois le mauvais vouloir des Robertiens, bénéficia de la disparition du dangereux Hugues le Grand. Louis V, enfin, quoique inférieur à son père Lothaire, ne mérite point le nom de fainéant, car on pourrait plutôt lui reprocher son humeur brouillonne, et lui vivant, Hugues Capet n'osa point prendre la couronne de vive force.
Pourquoi donc la race de Charlemagne est-elle tombée, alors que ni l'énergie ni les ressources matérielles ne lui faisaient défaut? On a dit qu'elle représentait l'esprit germanique, et que les Capétiens avaient sciemment élevé une barrière contre la race carolingienne, consacré définitivement la ruine de l'Austrasie au profit de la France neustrienne : clans cette hypothèse, Hugues Capet aurait eu le sens de la situation politique et tiré parti des événements dans son intérêt personnel. Mais d'autres historiens objectent que Hugues Capet, homme irrésolu et politique médiocre, ne représenta jamais un principe nouveau aux yeux de ses contemporains, qui n'ont point songé à établir, sur le terrain de la nationalité, une distinction entre les derniers Carolingiens et les ducs de France.
Reste à savoir si les seigneurs qui donnèrent, le 1er juin 987, leurs suffrages à Hugues Capet songèrent à ruiner une dynastie qui personnifiait les idées romaines de centralisation et d'unité pour la remplacer par une dynastie symbolisant l'idée féodale, le principe de division et d'indépendance à l'égard du pouvoir central. Cela n'est guère admissible, si l'on songe que les premiers Capétiens ont gouverné comme les Carolingiens et qu'ils furent dominés par l'Église, dépositaire des traditions romaines et monastiques. L'avènement de la dynastie capétienne apparaît, en somme, comme un fait surtout ecclésiastique, favorable à la puissante maison territoriale de Robert le Fort.
LES CAROLINGIENS