JEANNE REYNEDF NAVARRE COMTES
DECHÂPAGNE, FEMME DE PHIJLII'FS I V ' ROY Dt FRANCE DIT LE. BEL .,,.-,, »~<
Jeanne de Navarre (Recueil de Gaigniéres; Bibliothèque nationale).
Sceau et chaise d'or de Philippe le Bel.
commença en 129'*. A la suile d'une rixe entre marins français et anglais à Bayonne, Philippe se saisit de la Guyenne, alléguani qu'Edouard Ier s'était rendu coupable de félonie en ne comparaissant pas en personne devant la cour. Philippe fut assez, heureux pour attirer dans son alliance les Écossais 1295 ; Edouard répondit en concluant un traité d'alliance avec Guy de Dampierre, comte de Flandre, et avec le comte de Bar. Il passa donc sur le continent 1297) et il put obtenir bientôt du roi de France la signature du traité de Montreuil (1299) : Philippe mariait sa fille Isabelle au prince héritier d'Angleterre (plus tard Edouard II) et lui donnait en dot la Guyenne.
Entre temps, Guy de Dampierre avait été puni de son alliance avec Edouard Ier. Philippe IV le fit venir à Paris, l'y retint prisonnier et envahit le comté. Il l'ut vainqueur à Fumes (1297) et nomma gouverneur de la Flandre Jacques de Châtillon. Partial en faveur du palriciat et de la noblesse féodale, Jacques de Châtillon ne tarda pas à provoquer des révoltes dans la classe populaire. Le 18 mai 1302, un certain nombre de chevaliers et d'hommes d'armes du roi, qui étaient entrés dans Bruges, y furent massacrés à la voix de Pierre Koenig [Matines de tirages).
Batailles de Courtrai (1302) et de Mons-en-Pevèle (1303). — Presque tous les grands barons du royaume accoururent au cri de guerre de Philippe le Bel ; une armée de quarante ou cinquante mille hommes s'avança vers Courtrai. Les Flamands s'établirent en avant de cette ville dans une position habilement choisie; la plaine étant basse et détrempée, ils y creusèrent un grand nombre de fossés qu'ils dissimulèrent sous des branchages. Les chevaliers français se reposaient trop sur leur courage; ils s'élancèrent contre l'ennemi, écartant les milices des communes, qui avaient engagé l'ac-
tion. Les premiers rangs culbutèrent dans les chausse- trapes, les suivants vinrent s'abattre sur eux et les Flamands accablèrent sans peine cette masse confuse, déjà vaincue. Ils n'étaient point montés, mais ils avaient leurs fameux guedendags I ., forts épieux armés d'une redoutable pointe de fer, qu'ils lançaient à pleine volée sur le chanfrein des palefrois, sur la nuque ou l'épaule des chevaliers désarçonnés. Jacques de Châtillon, le connétable Raoul de Nesle, Robert d'Artois, cousin de Philippe le Bel, le chancelier Pierre Fiole furent ainsi égorgés, et les Flamands suspendirent six mille éperons de chevaliers aux voûtes de leur cathédrale de Courtrai. La journée de Courtrai fut appelée bataille des Éperons d'or : vingt mille Français périrent; cent Flamands à peine furent tués.
Philippe ne voulut pas demeurer sous le coup de cette défaite. Il prépara une nouvelle campagne, triompha à Lille età Arques (1303), remporta la victoire navale de Zierickzee et mit les communes flamandes en déroute dans la journée de Mons-en-Pevèle (1304). Néanmoins, et devant la patriotique obstination de son adversaire, il préféra traiter : il remit en liberté les enfants de Guy de Dampierre, reconnut l'indépendance de la Flandre de langue française, sous réserve du lien féodal, et conserva les chàtellenies de Lille, Douai, Orchies et Valenciennes. Le traité d'Athis-sur-Orge (juin 1305) fut confirmé par l'accord dit Transport de Flandre (1309).
Agrandissements territoriaux. - Diverses conventions ou successions assurèrent encore à Philippe le Bel les comtés de Bigorre, de la Marche et d'Angoulème, le Quercy et Beaugency.
Du côté de l'Allemagne, sa politique fut heureuse. Il signa avec Albert d'Autriche un traité d'alliance à Quatre-Vaux (1299), et il
(1) Quelques historiens voient clans le goedendag non un épieu ferré, mais un contre de charrue emmanché au bout d'une hampe.
Les Corporations gantoises en costume de guerre.
Les dessins ci-dessus, fragments des célèbres fresques de la Leuyenieele, à Gand, représentent les corporations gantoises en costume do guerre, telles qu'on les vit marcher contre Philippe le Bel à courtrai et à Mons-en-Pevèle. Ces fresques, contemporaines des événements, ornaient les parois d'une ancienne chapelle, la Leur/emeele, c'est-à-dire la menteuse, ainsi appelée parce que le cadran de sa façade était souvent dérangé. Elles furent découvertes sous des plâtras en 1844 par F. de Vigne, qui les publia dans son livre Recherches historiques sur les costumes civils et militaires des gildes et des corporations de métiers (Gand, 1847, in-8"). Par une négligence inconcevable, on a laissé ces précieux documents se détériorer, cl nous ne les connaissons plus que par les gravures de F. de Vigne et quelques estampages du baron de Béthunc. Lca corporations sont armées du goedendag.
LES CAPETIENS DIRECTS
parvint à ramener à la couronne le Barrois et le comté de Bourgogne (Franche-Comté .
Politique de Philippe le Bel. Les légistes. — Philippe le Bel fit entrer résolument la monarchie dans des voies nouvelles. Tandis que saint Louis avait pris pour règle de conduite les inspirations de sa foi et de sa conscience, Philippe le Bel chercha à faire triompher l'omnipotence du prince, en rendant la royauté absolue en tout :
lois, justice, finances, administration. Il ne craignit pas d'affronter les foudres du Saint-Siège; il dépouilla les seigneurs d'un grand nombre de privilèges; il augmenta le nombre des officiers royaux et étendit la juridiction des justices royales; il consulta la nation tout entière sur les affaires de l'État.
L'étude du droit romain, très négligée pendant plusieurs siècles, venait d'avoir une renaissance brillante en Italie. A la fin du xie siècle, Irnerius avait fondé à Bologne une école célèbre, et des écoles secondaires se créèrent partout en Italie et en France.
A côté des gens d'épée et des gens d'Eglise se forma donc une classe d'hommes toute nouvelle, les légistes, qui puisaient directement leurs inspirations dans le droit romain et dans la tradition impériale; ils s'éprirent de l'administration d'un État jadis si puissant sous l'autorité souveraine des empereurs et furent amenés à vouloir pour leur maître une autorité analogue; ils professèrent que le roi, comme l'empereur romain, est la « loi vivante »
et que « ce qui plaît à faire au roi doit être tenu pour loi » (BeauiManoir). Sous l'influence de ces jurisconsultes, la royauté française va prendre une
orientation nouvelle. Comme la souveraineté du roi de France était absorbée, amoindrie par des pouvoirs concurrents, les légistes furent les auxiliaires tout désignés de la monarchie. Celle-ci prend conscience d'elle-même comme d'un pouvoir absolu qui n'a à transiger avec aucun autre principe, un pouvoir d'origine toute romaine et à qui s'impose la mission d'anéantir les pouvoirs féodaux, un pouvoir de caractère tout laïque et qui n'a fias à subir la tutelle de l'Église. Elle va fatalement se heurter aux forces sociales qui avaient abrité et protégé son enfance débile, aux alliés de la première heure, l'Église, le peuple même. Les légistes dominèrent l'esprit du roi ; ils eurent la plus grande part de responsabilité dans buis ses actes el lui apportèrent un dévouement absolu à sa cause, qui était la leur.
Avec des hommes inflexibles, comme Pierre Flote, Guillaume de Nogaret, Guillaume de Plaisians, Raoul de Presles, Enguerrand de Marigny, Pierre Dubois, le roi accomplit son œuvre antiféodale avec une rigueur presque farouche. Dans ses Études sur ht politique religieuse du règne de Philippe le Bel, Renan ne met pas en doute la sincérité des sentiments religieux du prince el de ses ministres. Il voit en Philippe IV un homme très pieux, un croyant austère, moins éloigné qu'on ne le pense de son aïeul saint Louis; la foi chrétienne de Nogaret lui parait certaine, et il le montre, ainsi que
Armures que Philippe le Bel et son fils Charles (IV) portaient à la bataille de Mons-en-Pevèle (Musée de Chartres).
Dubois, imprégné des enseignements de la Bible. Mais il regarde comme un trait caractéristique des Capétiens de la deuxième moitié du xiii0 siècle « celle piété qui ne répugne pas à faire servir la religion à des intérêts mondains », et il définit la politique du roi et de ses agents « une vaste tentative pour exploiter l'Église au profit de la royauté ».
De sa longue et ardente lutte avec les Hohenstaufen, la papauté
était sortie victorieuse, mais moralement affaiblie, au moment où une nouvelle puissance laïque, la royauté capétienne, remplaçait la puissance impériale abattue. L'Église avec sa juridiction envahissante, ses prétentions à la domination universelle, ses biens immenses, était l'obstacle que le roi de France voulut réduire ou briser. « Attribuer à la maison capétienne toute la succession de Charlemagne, ramener sans cesse le souvenir du grand empereur et présenter le roi comme son héritier, donner au roi tout l'effectif de pouvoir de l'Eglise, réduire le pape à l'état de pensionnaire du roi », telle fut la pensée des légistes.
Les plus célèbres arlisans de celte politique furent les chevaliers es lois Guillaume de Nogaret et Pierre Dubois, celui-ci plutôt théoricien, celui-là homme d'action avant tout.
En 1291, nous trouvons Nogaret professeur royal de droit à Montpellier; en 1294, juge-mage en la sénéchaussée de Beaucaire. A dater de 1296, il est membre de la cour du roi et prend une part directe à l'administration du royaume. Il dut sa fortune à la faveur de Pierre Flote, qui joua dans la première partie du règne un rôle prépondérant. II était animé comme lui de l'esprit légiste, résolu à réaliser l'unité nationale, en détruisant ou en paralysant les autorités locales, les traditions et les coutumes par lesquelles le pays s'administrait spontanément. Il continua la politique de Pierre Flote après la mort de ce dernier à Courtrai (1302), mais avec moins de mesure et, ne reculant pas devant la violence, il dirigea personnellement l'attentat d'Anagni. (Voir p. 110.)
Pierre Dubois, avocat à Coutances, avait attiré sur lui l'attention du roi par des écrits politiques dont le plus remarquable, De recuperatione Terne Sanctse, est une œuvre de premier ordre, un traité doctrinal plein de vues profondes et originales.
Les légistes manifestèrent leur action dans les affaires de l'Etal en donnant à toutes les questions la forme contentieuse. G'esl ainsi qu'on les vil en la mer un procès contre Edouard I'1' pour lui la Guyenne; d'autres procès contre le comte de Fiai h l'envoyé du pape, Bernard Saisset, évèque de Pam IV\ èijue de Troyes, contre Boniface VIII, conti e les Tem]
Quelques-unes de ces affaires montrent commet I u i on judiciaire pouvait brusquement mettre un terme aux plus hautes fortunes. Ue ce nombre fui le procès de l'évêq '■• rroy< -, Guichard.
Familier de Blanche, re louairière de Nava i de sa fille
Jeanne, femme de Philippe le Bel, il fut accusé: d'avoir favorisé la
fuite en Italie d'un comptable prévaricateur, Jean de Calais, receveur des revenus de la reine Blanche. On prétendit faire payer à Guichard les sommes réclamées à Jean de Calais. Après la mort de la reine Blanche, Guichard composa en 1304, avec sa fille Jeanne, pour la somme de 40 000 livres. Mais l'affaire ne s'arrêta pas là. La reine Jeanne étant morte soudainement, on accusa Guichard de l'avoir fait périr par des manœuvres de sorcellerie et d'avoir commis «beaucoup d'autres crimes énormes et sacrilèges ». Guillaume de Nogaret prit l'affaire en main; cependant Guichard ne fut pas traité avec trop de rigueur et il fut finalement détenu à la cour d'Avignon.
Philippe le Bel et Boniface VIII. Les Premiers États généraux. — La papauté était la grande puissance du moyen âge. Elle ne régnait pas seulement sur les âmes : elle avait un immense pouvoir politique et temporel. Elle levait des impôts sur les fiefs ecclésiastiques, ses prêtres échappaient à la juridiction civile, elle était au-dessus du droit commun. Philippe le Bel, sous l'inlluence des légistes, se décida à la braver.
Les premiers froissements datent de 1296, époque où le pape Boniface VIII, dans la décrétale Clericis, laicos, soutenait que, sans sa permission, le roi ne pouvait exiger de subsides du clergé ni le clergé payer de décimes au trésor. Ils s'accentuèrent à l'occasion de l'alliance que le roi de France conclut avec Albert d'Autriche, à Quatre-Vaux (12 décembre 1299). Albert d'Autriche était alors considéré par le pape comme un usurpateur : son alliance avec Philippe le Bel ruinait en outre les rêves de domination temporelle que le pape caressait encore.
La querelle, un moment apaisée, se raviva en 1301, à l'occasion de l'arrestation de l'évêque de Pamiers, Bernard Saisset. Boniface VIII ayant lancé la bulle Ausculta, fili, où il reprochait au roi ses exactions, celui-ci prétendit que le pape n'avait pas à intervenir dans les affaires intérieures du royaume.
On a dit que la bulle avait été brûlée publiquement, ce qui n'est pas prouvé, mais les légistes surent créer un mouvement d'opinion contre le Saint-Siège. Boniface VIII avait convoqué à Borne, pour le 1er novembre 1302, « les prélats, les docteurs en divinité, les maîtres en canon et en lois du royaume de France pour amender et corriger les excès, les griefs, les oppressions et les dommages » : à cette mesure comminatoire Philippe le Bel répondit en consultant les prélats, les barons et les villes. Cette assemblée, qu'on est convenu de considérer comme la première réunion des états généraux (1), se réunit à Notre-Dame de Paris le 16 avril 1302. Le roi fit exposer que l'union traditionnelle de l'Eglise et de la France était menacée par les entreprises du pape, qu'il tenait de Dieu seul son pouvoir « en temporalité », qu'il avait ajourné les réformes arrêtées dans son esprit pour ne pas paraître céder à la contrainte, que le désordre régnait dans le gouvernement de l'Église. « Après cet exposé, le roi s'adressa directement aux assistants et chercha à. les émouvoir; il leur ordonna comme seigneur, il les supplia comme ami de l'aider à préserver l'indépendance du royaume, à corriger les abus, à réformer le royaume et l'Église gallicane, pour l'exaltation de la religion catholique et l'honneur de l'Église universelle. Sur ce, les trois ordres se retirèrent pour délibérer séparément. » Les barons et les députés des villes donnèrent unanimement leur adhésion. « Le clergé répondit qu'il était attaché au roi, à la conservation de sa personne et au bien du royaume par le double lien des serments et des fiefs, que dès lors la fidélité l'obligeait à donner au souverain aide et conseil; mais qu'en même temps les évêques, tenus à obéissance envers le siège apostolique, suppliaient humblement le seigneur roi de leur permettre de se rendre à l'appel du pape. Le roi et les barons répondirent tous d'une voix que cette permission était refusée, que leur départ ne serait pas souffert. Les protestations des nobles et du peuple furent si unanimes que le clergé sentit la nécessité de céder (2). » Il rendit compte au pape, dans une longue lettre, de la réunion du 10 avril, le suppliant de rétablir la paix en révoquant la citation au concile de Borne.
Dès que les résolutions de l'assemblée eurent été portées à la connaissance du pape, elles provoquèrent des récriminations extrêmement vives. Dans le concile de Borne, auquel assistèrent un certain nombre de prélats français, Boniface VIII renouvela les censures qu'il avait déjà fulminées contre le roi et ses agents, et il lança la bulle Unam sanctam, où il soutenait que les deux « glaives » spirituel et temporel appartiennent à l'Église, que le glaive temporel n'est
dans la main des rois que l'instrument du pape et qu'il n'est pas de salut hors de la soumission au pontife romain.
Philippe le Bel qui, dans l'intervalle, avait essuyé la défaite de Courtrai, où Pierre Flote avait perdu la vie, discuta avec modération la thèse du Saint-Siège et les critiques dirigées contre son administration sous forme d'un ultimatum qui lui fut remis par le cardinal Lemoine(l). Mais Boniface ne désarma pas et le conflit s'aggrava brusquement sous l'action de Guillaume de Nogaret, qui avait remplacé Pierre Flote dans la direction des affaires. Le 9 février 1303, Nogaret lut devant une assemblée de prélats et de barons un réquisitoire contre Boniface VIII, contestant la légalité de son élection, l'accusant de crimes multiples et même d'hérésie, demandant la convocation d'un concile général pour le juger. Quelque temps après, le lieutenant de Nogaret, Guillaume de Plaisians, donna lecture, au Louvre, d'un acte d'accusation plus violent encore et requit le roi de convoquer le concile. Philippe le Bel déclara qu'il considérait comme un devoir de prendre en main la cause de la chrétienté, et les membres du clergé, adjurés et obligés de s'associera sa politique, donnèrent leur assentiment en ajoutant, pour se couvrir, que l'innocence du pape serait certainement établie devant le concile. Les conseillers du roi l'engagèrent ensuite à faire recueillir l'adhésion des ecclésiastiques des divers bailliages et sénéchaussées, de manière à donner aux graves décisions qui avaient été prises l'appui, au moins apparent, du clergé de France.
Le pape, surpris, mais non terrassé par l'audace de ses ennemis, réfuta leurs accusations avec beaucoup de mesure, et, en excommuniant de nouveau le roi de France, il délia les sujets de Philippe du serment de fidélité. Nogaret, chargé de s'assurer de la personne de Boniface en attendant la convocation du concile général, s'était rendu en Italie et avait groupé autour de lui les ennemis du pape, en particulier Sciarra Colonna et Rinaldo da Supino. En apprenant que la bulle d'excommunication (Super Pétri solia) allait être aflichée sur les portes de l'église d'Anagni, il envahit le palais pontifical et somma vainement le pape d'abdiquer (7 septembre 1303).
Ici se placerait la scène célèbre, mais légendaire, de Sciarra Colonna souffletant Boniface de son gantelet : Colonna le suivit dans sa chambre, criant qu'il devait se soumettre aux conditions du roi; mais le prisonnier, impassible, répondait : « Voici mon cou, voici ma tête ! » Colonna, ivre de rage, voulait l'égorger : Nogaret s'interposa et nul ne porta la main sur le souverain pontife ; on se contenta de piller son trésor sous ses yeux. Le lendemain, Boniface fut délivré par le peuple, qui s'était ressaisi, et ses agresseurs furent mis en fuite, mais le coup était trop rude et Boniface VIII mourut un mois après (11 octobre 1303); il était âgé de quatre-vingt-six ans (2). Son successeur, Benoît XI, ne s'assit que pour peu de temps sur
le trône de saint Pierre. Bertrand de Got , archevêque de Bordeaux, dont Philippe le Bel avait favorisé l'élection, et qui prit le nom de Clément V, vint s'établir à Avignon (1305).
Il fut le premier pape qui n'ait jamais été en Italie, et l'on fait commencer à son pontificat la captivité de Babylone. Le Saint-Siège se plaçait sous la sujétion des rois de France : Borne ne redevint la ville des papes qu'en 1377, sous le règne de Charles V.
Philippe le Bel et les Templiers. — Philippe le Bel eut plus d'une fois recours à des moyens iniques pour se procurer de l'argent. Il leva des taxes exorbitantes et il modifia arbitrairement la valeur des monnaies de compte. Supprima-t-il l'ordre des Templiers dans le but de s'emparer de leurs richesses et de combler le vide du Trésor? La ruine des Templiers fut-elle uniquement motivée par la pénurie des finances royales, et cet acte considérable, perpétré
Plomb des bulles de Clément V.
(1) Sur l'institution des états généraux, voir plus loin, page 113.
(2) Documents relatifs aux états généraux et assemblées réunis sous Philippe le Bel, publiés par Georges Picot (1901), Introduction.
(1) Le cardinal Jean Lemoine, né à Grécy-en-Ponthieu et docteur de l'Université de Paris, fonda à Paris le célèbre collège qui porta longtemps son nom.
(2) Le pape semble avoir recherché contre Philippe le Bel l'appui du roi d'Angleterre. On s'est demandé s'il n'y aurait pas une relation de cause à effet entre la menace d'interdit sous la pression de laquelle Philippe le Bel s'engageait à restituer l'Aquitaine à l'Angleterre (traité de Paris, 20 mai 1303) et l'attentat d'Anagni (7 septembre 1303). [Fr. Funck-Brentano.]
LES CAPÉTIENS DIRECTS
sous le manteau d'un appareil juridique, doit-il être rangé dans la même catégorie que la spoliation arbitraire des lombards et des juifs? Telle est l'opinion la plus répandue, mais on a dit aussi que, si l'ordre du Temple fut aboli, c'est qu'il était parvenu à constituer une puissance dangereuse pour le pouvoir royal luimême. Quoi qu'il en soit, et quelque hypothèse que l'on préfère, la
L'ensemble des possessions de l'ordre était divisé en huit provinces ou langues. Chaque langue se subdivisait en grands prieurés et ceux-ci en commanderics. La langue de France comprenait trois grands prieurés (France, Aquitaine et Champagne), sous la suprématie du grand hospitalier, chef de la langue. Le grand prieuré de France avait son siège à Paris, et ce siège était le Temple. Pauvre
La maison du Temple de Paris au moyen âge; reconstitution de Hoffbauer.
procédure suivie fut déloyale et les chefs d'accusation mal établis.
L'ordre des Templiers fut fondé en 1118 par Hugues de Payns et huit autres chevaliers français qui avaient suivi la croisade de Godefroy de Bouillon pour protéger les Lieux saints. Sous le nom de pauvres chevaliers du Christ, ils devaient former une sorte de gendarmerie de la Palestine. Ils prirent le nom de Templiers lorsque Baudouin II, roi de Jérusalem, les eut établis dans un palais attenant à l'ancien temple de Salomon. En 1128, le concile de Troyes, devant lequel se présenta le premier grand maître, Hugues de Payns, confirma l'institution du nouvel ordre et lui donna une règle sévère, dictée, dit-on, par saint Bernard. Les Templiers, avantgarde des armées chrétiennes en Orient, furent récompensés des ices rendus par de nombreuses donations. Ils devinrent, en Occident, de grands propriétaires terriens, mais ils s'enrichirent encore davantage par le commerce de l'argent.
Le seul document donnant des renseignements certains et un peu complets sur l'organisation de l'ordre du Temple est sa Règle française, rédigée plutôt en vue de la vie guerrière en Asie que de la vie conventuelle. Les Templiers ne pouvaient rien posséder en propre. Leurs vœux étaient perpétuels. Les peines les plus graves étaient la perte de L'habit pendant un an, la prison avec les fers, l'exclusion de l'ordre, niais la règle interdisait les abstinences immodérées, les chevaliers ayant le devoir de s'entretenir vigoureux et forts.
Le manteau était blanc pour les chevaliers et orné d'une croix rouge, brun ou noir pour les autres frères. La devise, inscrite sur l'étendard de l'ordre, noir et blanc et appelé Beauséant, était Non . Domine, sed nomini tuo da gloriam, et le sceau figurait un cheval monté par son cavalier avec cette inscription : Sigillum militum Ckristi.
L'ordre comprenait quatre classes : les chevaliers, qui devaient être nobles; les écuyers, les frères lais, qui étaient les sergents et les soldats; les chapelains et prêtres formant le clergé. Le grand maître, élu comme les autres dignitaires, avait rang de prince et se regardait comme l'égal des souverains. La bulle du 15 juin 1163 donna aux Templiers un rang privilégié dans l'Eglise.
à l'origine, le domaine de la maison de Paris s'accrut vite de dépendances nombreuses au cœur même de la capitale. Il occupait tout un quartier de la ville.
Les immunités de toute sorte que les rois eux-mêmes avaient accordées aux Templiers leur avaient donné une grande puissance. En matière ecclésiastique, ils relevaient directement du Saint-Siège, ce qui les soustrayait à toute action du clergé et à la juridiction des officialilés.
Le Temple de Paris avait rang parmi les plus hautes seigneuries tant par l'étendue de sa censive et le nombre de ses tenanciers que par ses droits de juridiction civile et criminelle. Il jouissait du privilège d'asile en faveur des individus poursuivis par la justice et du droit de franchise en faveur des artisans et marchands établis sur son domaine et sous sa juridiction (1).
Le petit commerce y florissait à l'aise. Il s'y tenait toutes les semaines un marché fréquenté et une foire le 28 octobre.
La puissance des Templiers, parvenus, au x i n° siècle, à une indépendance presque absolue, possesseurs de territoires considérables, à peu près exempts d'impôts, disposant d'une grande partie des capitaux de l'Europe, banquiers du Saint-Siège, dépositaires du Trésor royal à Paris, avait fini par exciter la malveillance et l'envie; leur orgueil n'était pas fait pour désarmer leurs ennemis. Des préjugés violents et opiniâtres s'élevèrent contre eux.
Il ne semble pas, quoi qu'on en ait dit, qu'ils aient pu constituer un danger politique : l'ordre ue comptail pas plus de 15000 chevaliers ou sergents ; ni un danger religieux : les prétendus aveux d'hérésie, arrachés par la torture, sonl contradictoires. Mais il souffrit dans son prestige, comme les autres ordres militai] désastres des chrétiens en Orient; on accusa même li soldais d'entente avec les Sarrasins, lies légendes se formèi-i .■■ sur leur avidité qui allait, disait-on, jusqu'à provoquer la famine pour spéculer sur les grains.
(1) Ce droit dispensait les métiers du payement de toute redevance aux corporations et de tout contrôle des maîtres.
Le peuple les détestait à cause de leur prospérité, dont ils étaient vains; d'ailleurs, la grossièreté, l'immoralité des frères employés au service domestique ne laissaient pas de jeter le discrédit sur l'ordre tout entier.
Enfin, le secret dont s'entouraient les Templiers pour conduire leurs affaires provoquait les bruits les plus hostiles, les imaginations les plus folles ; l'opinion populaire vit en eux des hommes de plaisir, des criminels et des renégats, alors que, s'il y avait des cas isolés d'hérésie et d'immoralité, l'ordre dans son ensemble n'était pas coupable.
Sans doute, les mœurs des religieux s'étaient amollies avec la richesse, la puissance et l'orgueil, et les esprits éclairés reconnaissaient la nécessité d'une réforme des ordres militaires. Mais rien ne faisait prévoir toutefois, à la fin du xin° siècle, la fin brusque et tragique des Templiers.
Procès des Templiers. — Une crise financière détermina la catastrophe : le fisc aux abois se jeta sur les biens du Temple. Dès 1305, les gens de l'entourage du roi songeaient à cette confiscation, et des négociations s'engagèrent à ce sujet avec le pape Clément V, qui tergiversa.
Guillaume de Nogaret fut l'instrument de Philippe le Bel dans sa lutte contre le Temple, comme il l'avait été dans la lutte du monarque contre Boniface VIII. Le 23 septembre 1307, on lui confia les sceaux, première dignité du royaume (1). C'en était fait de l'ordre du Temple, car le pape Clément V avait trop peu d'énergie pour défendre les victimes de Nogaret. Dès le 13 octobre, tous les chevaliers de France furent arrêtés à la même heure et leurs biens séquestrés suivant la procédure d'inquisition, sous l'inculpation d'hérésie. Une proclamation emphatique, rédigée par Nogaret luimême, fut lue au peuple, tant à Paris qu'en province, et précéda les enquêtes et perquisitions pratiquées dans les temples. Ces perquisitions furent infructueuses, et c'est en soumettant les accusés aux tortures les plus atroces qu'on obtint les aveux qui motivèrent leur condamnation.
De grands dignitaires avouèrent le reniement du Christ, les mœurs infâmes qu'on leur imputait : Jacques de Molay lui-même consentit à reconnaître qu'il avait craché sur la croix. Le pape s'émut de ces violences et prélendit évoquer à lui toute l'affaire : reprenant la procédure qui avait précédé l'attentat d'Anagni, Nogaret fit convoquer à Tours les états généraux, qui déclarèrent que les chevaliers avaient mérité la peine capitale (1308).
Au concile de Vienne (1311), où Philippe le Bel vint siéger, suivi d'une armée, le pape, tout en déclarant qu'il n'avait pas le droit de se substituer aux évêques, statua par voie de « provision (2) » : par la bulle du 3 avril 1312, il supprima en fait l'ordre du Temple, bien qu'il n'y eût pas eu de condamnation effective, et il réserva la question de droit à un concile nouveau, qui ne se réunit jamais.
L'instruction avait duré sept ans : elle fut partiale, comme la sentence qui envoya au bûcher cinquante-six chevaliers.
Déjà le roi de France avait fait condamner les Templiers par des conciles provinciaux et en avait l'ait brûler un certain nombre, qui avaient rétracté leurs aveux. 11 avait en même temps saisi tout le numéraire accumulé dans les temples, et appréhendé les biens des Templiers, qui ne furent donnés aux Hospitaliers, suivant la décision du concile de Vienne, que moyennant de grosses indemnités. En Angleterre, en Espagne, en Allemagne, les princes firent de même, mais les bûchers ne se dressèrent qu'en France.
On avait remis au pape le soin de décider du sort du grand maître, Jacques de Molay, et des autres dignitaires de l'ordre. Une commission de trois cardinaux français les condamna à la prison perpétuelle, et la sentence fut lue publiquement sur le parvis de Notre-Dame, mais les accusés ayant rétracté leurs aveux, on les fit reconduire en prison. Le roi ne laissa pas aux juges le temps de reprendre l'affaire : il s'empressa de livrer aux flammes le grand maître et Geoffroy de Charnay, • précepteur » de Normandie. Tous les deux moururent avec dignité, le 18 mars 1314, en protestant de leur innocence, de celle de l'ordre et de la mauvaise foi des accusateurs. Jacques de Molay, sur son bûcher, assigna le roi et le pape à comparaître sous un an « au tribunal de Dieu ». L'un et l'autre moururent effectivement l'année suivante.
(1) Le registre du trésor des chartes, qui relate le fait, porte ce qui sait: « L'an du Seigneur 1307, le vendredi après la Saint-Matthieu, le roi étant au monastère royal de Maubuisson, près Pontoise, le sceau fut remis au seigneur de Nogaret, chevalier, et alors, dans ce lieu, on s'occupa de l'iirrestalion des chevaliers.» Ces lignes suffiraient à établir la part prépondérante prise par Nogaret dans l'affaire du Temple.
(2) Jugement provisoire, en attendant une sentence définitive.
Administration de Philippe le Bel. Justice royale. Parlement. — De plus en plus la souveraineté judiciaire du roi s'étend sur toute la société, restreignant la compétence des juridictions féodales el des juridictions ecclésiastiques. La théorie descasroyam continue à se développer. On se garde bien, d'ailleurs, d'en donner une définition précise. Les cas royaux comprennent tout ce qui porte atteinte à la majesté du roi et à la paix du royaume. On y fait rentrer tous les délits que les ordonnances avaient visés pour la première fois et contre lesquels elles avaient édicté des pénalités. On considère môme comme cas royaux les attentats commis sur les grandes roules.
Les juges royaux imaginèrent aussi d'étendre le champ d'action de leur juridiction en retenant les affaires dont ils se trouvaient saisis avant la justice seigneuriale qui aurait dû en connaître el qui était présumée négligente : c'est le droit de prévention. Toute justice émanant du roi, le tribunal du souverain restait valablement saisi.
C'est sur celte même théorie, due aux légistes, que fut fondé le droit d'appel, qui plaça les justices seigneuriales sous la dépendance des justices royales. On en tira aussi le droit de justice retenue : le roi, en déléguant sa prérogative de juge, n'avait pu en transférer que l'exercice, non la jouissance, et il lui était toujours loisible de retenir une cause. De là, le droit d'évocation au conseil du roi; de là aussi la faculté d'attribuer la connaissance d'une affaire déterminée à une commission extraordinaire; de là le privilège de committimus . droit permanent pour certaines personnes de soumettre tous leurs différends à la juridiction des requêtes de l'hôtel.
Philippe le Bel fit reconstruire le Palais de justice, où le parlement, sans devenir encore tout à fait sédentaire, siégea le plus souvent en sessions régulières. Le parlement n'est pas encore détaché de la cour du roi, mais il prend sous ce règne la physionomie qu'il aura plus tard, lorsqu'il formera un corps judiciaire vivant de sa vie propre, distinct du grand conseil et de la chambre des comptes.
D'après les ordonnances de Philippe le Bel, on nommait des présidents ou souverains, choisis parmi les prélats et barons, pour être à la tète des clercs et laïques de la cour. Leur rôle n'était pas de présider les débats, car la véritable présidence était le plus souvent dévolue à des maîtres compétents, mais plutôt de veiller à la bonne tenue des séances et à la répartition des affaires; ils avaient voix prépondérante. Ces présidents représentaient, dans l'assemblée, tout à la fois la personne du roi, dont la présence effective était de plus en plus rare, et l'élément féodal de l'ancienne curia régis. Deux d'entre eux, un baron et un prélat, devaient siéger continuellement au parlement. Le règlement de 1296 porte aussi que dix-huit laïques et seize clercs doivent y demeurer en permanence.
Le roi choisissait les membres de son parlement et les révoquait à son gré. Ce fut seulement en 1344 que la charge de conseiller devint légalement un état et un office.
En principe, toutes les affaires civiles ou criminelles se plaidaient à la grand' chambre, qui pouvait statuer de suite sur plaidoirie ou renvoyer l'affaire à la chambre des enquêtes.
On soumettait à cette section tous les procès qui se jugaient sur documents écrits ou à la suite d'enquêtes ordonnées par le parlement, mais elle ne faisait qu'examiner les pièces de la procédure et préparer le jugement. La grand'chambre prononçait l'arrêt, et ce ne fut que plus tard que la chambre des enquêtes eut un droit de juridiction propre.
Il était d'usage d'adresser une requête au roi pour être autorisé à plaider devant sa cour. Le roi pouvait juger lui-même la cause ou en charger un de ses conseillers : c'était la juridiction des plaids de lu porte. Certains fonctionnaires de l'hôtel avaient mission de recevoir les requêtes et de les présenter au souverain; on les appelait maître îles requêtes ou poursuivants, leurs fonctions les obligeant à suivre la personne du roi.
De son côté, le parlement délégua des membres de la grand'chambre pour recevoir et juger sommairement les requêtes qui lui étaient adressées : ce fut l'origine de la chambre des requêtes, comprenant cinq membres pour les requêtes de langue d'oc et six pour celles de langue française.
La chambre de la tournelle, chargée des affaires criminelles, n'avait pas un personnel fixe : les membres de la grand'chambre et ceux de la chambre des enquêtes devaient y siéger à tour de rôle. On n'y appelait que des conseillers lais, les conseillers ecclésiastiques ne devant pas faire partie d'un tribunal pouvant prononcer la peine de mort. La tournelle, dont l'origine remonte à la fin du xivc siècle, n'apparaît guère comme chambre distincte avant le règne de François Ier.
Les maîtres du parlement étaient assistés par des clercs qui appartenaient à deux catégories : les secrétaires et les notaires. Les
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clercs des arrêts, appelés regislreurs au xive siècle, furent l'origine des greffiers du parlement. Les huissiers ou portiers gardaient la porte de la chambre, appelaient les parties, exécutaient les arrêts. Les procureurs étaient des laïques instruits qui représentaient légalement, dés le xiii° siècle, les communautés ou les personnes ayant obtenu du roi le droit d'ester en justice par mandataires. Il y avait aussi des avocats, dont la profession fut réglementée par les ordonnances de 1274 et de 1291.
Les intérêts de la royauté étaient représentés dans le parlement par des fonctionnaires appelés gens du roi, qui furent l'origine du minislèie public. Le procureur du roi est pour la première fois mentionné en 1281. On lui donna un substitut en 1319, et on lui adjoignait aussi un avocat, dont la charge fut l'origine de celle des avocats généraux.
Les Délégations du parlement. — Le parlement de Paris était la cour souveraine pour tout le royaume. Cependant on ne crut pas devoir abolir les hautes cours féodales qui existaient dans certaines grandes seigneuries annexées au domaine royal. Elles furent maintenues comme des annexes ou des prolongements du parlement, qui y envoyait des commissaires pour les présider. Ainsi fonctionnèrent, au xiiic siècle, les Grands jours de Troyes, l'Échiquier de Normandie, les Assises de Toulouse. Ultérieurement, on dota ensuite certaines provinces, à des dates diverses, de parlements particuliers.
Les États généraux. — La participation des représentants des villes à des délibérations concernant la politique générale est antérieure au règne de Philippe le Bel. Le jour où les villes, en obtenant des franchises, étaient entrées dans l'organisme féodal, elles fuient tout naturellement tenues du service de conseil (voir p. 81), et les rois les consultèrent au xine siècle, comme ils auraient consulté des seigneurs vassaux. Ce qu'il y eut de nouveau dans la convocation faite par Philippe le Bel, ce fut la réunion des représentants des villes et des seigneurs ecclésiastiques et laïques en vue d'une sorte de consultation générale. C'était donner à ces réunions accidentelles le caractère d'une institution régulière, et voilà pourquoi, malgré qu'elle se rattache à des précédents plus ou moins anciens, l'assemblée de 1302 mérite la qualification d'états généraux, qui ne se rencontre pas d'ailleurs dans les documents contemporains.
Mais il faut bien retenir que leurs membres, en répondant à la convocation du roi, n'agissaient pas en vertu d'un droit : ils accomplissaient un devoir découlant de l'obligation de fidélité dont ils étaient tenus envers le souverain. Ainsi, le sénéchal de Beaucaire fut invité à donner aux consuls et communautés des villes l'ordre comminatoire de choisir trois personnes considérables et d'expérience, munies de pleins pouvoirs. « Le mode de convocation à l'assemblée de 1302 a donc un caractère très aristocratique. Les députés, ecclésiastiques ou laïques, sont toujours choisis parmi les majores. Le bas peuple et le clergé inférieur semblent ne pas exister. Quant au rôle laissé à ces représentants, il paraît bien effacé. Les lettres concernant la convocation du tiers état de la sénéchaussée de Beaucaire nous permettent de croire que les députés n'étaient appelés que pour approuver les actes et les décisions du gouvernement royal, ce qu'ils firent en effet (1). »
De nouveaux états généraux furent convoqués à Tours, le 4 mai 1308, pour appuyer la politique du roi dans le procès contre les Templiers; en 1312, à Dijon, pour peser sur les décisions du concile de Vienne (2); en 1314, à Paris, au Palais, pour obtenir les subsides de la guerre de Flandre.
1 Maurice Jusselik, Bibliothèque de l'École des Charles, 1906, p. 471. (-2) Ces états ne furent pas réunis, la seule annonce de la convocation ayant sufli pour obtenir le résultat escompté par les conseillers de Philippe le Bel.
Le domaine. Les impôts. Altération des monnaies. — Le
royaume formait alors trente-cinq bailliages ou sénéchaussées. Bien que les annexions eussent accru les revenus de l'État, il ne pouvait déjà plus vivre exclusivement des produits du domaine.
Les perceptions do caractère domanial furent les revenus judiciaires grossis par les confiscations; les droits d'amortissement et de franc fief, pour lesquels Philippe le Bel fit faire des enquêtes par des commissaires spéciaux; les droits d'épave, d'aubaine et de bâtardise; le produit des forêts domaniales, dont l'exploitation fut pour la première fois organisée sous la direction d'une administration nouvelle comprenant des maîtres des eaux et forêts, des gruyers, des sergents; les droits de sceau, de greffe et de tabellionage ; les droits sur le trafic, notamment les droits de douane.
Mais les dépenses avaient notablement augmenté du fait de la fréquence des guerres et du développement des services publics. Il fallut recourir périodiquement aux ressources extraordinaires. Philippe le Bel s'efforça de faire de ces levées d'impôts une institution générale et permanente, mais il ne réussit pas à fonder un véritable régime fiscal.
La couronne fit un usage fréquent de l'aide de l'ost, taxe militaire perçue sous les formes diverses d'impôts indirects sur la vente des marchandises (maltôte), d'impôts directs sur la valeur des biens, d'aides féodales ou d'emprunts forcés sur les villes. En 1293, un emprunt forcé fut imposé aux bourgeois, aux membres du conseil du roi, du parlement et de la chambre des comptes. Philippe le Bel et ses fils eurent également recours aux taxes ecclésiastiques (décimes). Des tailles générales furent levées sur les juifs royaux à diverses reprises : en 1306, ils furent expulsés et leurs biens confisqués au profit du Trésor. En 1311 des dispositions analogues frappèrent les lombards (1).
Enfin les variations de la monnaie devinrent une ressource abondante et presque ordinaire pour le Trésor. Philippe le Bel ne fut pas précisément un faux monnayeur, car il ne diminua guère le titre et le poids des espèces, mais il suréleva arbitrairement au-dessus de leur valeur réelle la valeur légale pour laquelle elles avaient été mises en circulation. Le système monétaire de l'ancienne monarchie comprenait en effet deux espèces de monnaies : des pièces d'or, d'argent et de billon, et une monnaie de compte pour les transactions, divisée en livres, sous et deniers. C'était en livres, sous et deniers qu'était exprimée la valeur des espèces monnayées : ainsi, le gros tournois d'argent avait cours pour 1 sou, l'agnel d'or pour 12 sous 6 deniers tournois. « La monnaie n'avait donc alors ni titre ni poids légal; la fixité, qui est son caractère essentiel, puisqu'elle sert de commune mesure, devait résulter non de ce que les espèces monnayées auraient toujours le même poids et le même titre, mais de ce que le rapport entre ce poids et ce titre, d'une part, et leur valeur légale d'autre part, ne seraient pas modifiés. Or, rien, ni dans la dénomination ni dans l'empreinte des pièces ne constatait cette valeur, et pour la changer il n'était pas nécessaire d'avoir recours à une opération matérielle (2). »
Les brusques variations de la valeur de la monnaie de compte entraînaient des perturbations économiques d'une extrême gravité et provoquaient parfois des résistances violentes.
Administration des finances. — La trésorerie, considérée; comme administration centrale des finances, date de Philippe le Bel. Cependant, jusqu'à la destruction de l'ordre des Templiers, les deniers de l'État furent répartis entre deux caisses, celle du Temple et celle du Louvre.
Déjà, sous saint Louis, on avait songé à enlever aux baillis une partie de leurs attributions financières pour les conférer à des comptables spéciaux, chargés des dépenses et des recettes. Cette transformation s'accentua sous Philippe le Bel.
Les finances devenant plus compliquées, l'ancienne cour du roi ne pouvait suffire à la vérification. Les gens des comptes commencèrent à former une assemblée ,'i peu près sédentaire, qui siégea non plus au Temple, mais au Palais. Pour la première fois, en 1309, leur réunion fut qualifiée de Chambre des comptes.
Service militaire. — Pour faire lace a la guerre contre les Anglais et contre lu comte de
Statue tombale de Philippe IV le Bel [Saint-Denis). Histoire de France. — I.
(1) Sur les juifs et les lombards, voir livre V, La Civilisation et la société au moyen âge, chap. iv.
(2) Ad. VuiTRY, Études sur le régime financier de la France avant lu Révolution de ITS9. Nouvelle série, t. 1", Philippe le Bel et ses trois fils (1883), pp. 181 222.
La Tour de Nesle telle qu'elle existait encore au XVII* siècle, par Cal lot. (A droite, le Louvre.)
Flandre, le contingent féodal était insuffisant. Philippe le Bel convoqua donc l'arrière-ban, c'est-à-dire qu'il décréta la levée en masse des nobles et roturiers. On le voit, en 1302, ordonner aux baillis de « semondre par arrière-ban toute manière de pins qui pourront porter armes, nobles et non-nobles, de poste (1) ou d'autre condition qu'ils soient ». Dans la suite, il convertit le service personnel en une prestation pécuniaire, se proposant de constituer une solide armée de mercenaires. La tentative était prématurée et ne donna pas les résultats qu'on s'en était promis, mais elle constituait « un grand pas vers la civilisation; tout le monde avait à y gagner : le peuple, car, ainsi que Philippe le Bel le faisait remarquer, chacun pouvait continuer de se livrer en sécurité à ses occupations; le gouvernement, car les levées générales entraînaient toujours de grands désordres : ces multitudes à peine armées et inhabiles étaient plutôt un embarras, tandis qu'au moyen de la prestation d'un impôt le roi était en état de solder une armée de nobles qui, par leur condition, étaient exercés à la guerre, de roturiers de bonne volonté tirés des milices communales, enfin d'étrangers... I)e ce principe fécond, posé par Philippe le Bel, que lorsque la patrie était en danger tout Français devait porter les armes, découlait cet autre : que ceux qui ne pourraient ou ne voudraient pas servir auraient la faculté de se faire exempter par une prestation pécuniaire (2). » C'était établir et jeter les bases du service militaire soldé.
pour théâtre la tour de Nesle (1) : les deux chevaliers furent suppliciés à Pontoise, et les trois sœurs éloignées de Paris.
Avec Philippe le Bel s'est achevée l'œuvre centralisatrice et monarchique commencée par Philippe Auguste.
Les légistes ont pu élever à leur gré sur les débris des anciens pouvoirs l'édifice du gouvernement nouveau, avec le droit exclusif de légiférer; avec les grands corps de judicature et de finances, le conseil du roi, le parlement, la chambre des comptes; avec une hiérarchie de fonctionnaires nommés et révoqués à la volonté du prince; avec la subordination des juridictions féodales, municipales ou d'église, aux juridictions royales; avec la limitation du droit de guerre pour les féodaux; avec un service d'impôts de plus en plus régulier, mais de plus en plus lourd pour les peuples. Et ce qui faisait la force des institutions capétiennes, c'est qu'elles étaient nées pour ainsi dire des nécessités sociales, qu'elles avaient suivi le fait au lieu de procéder d'un système à priori. « Sur le sol de la vieille France, presque toutes les institutions semblaient moins construites selon un plan d'architecte que poussées par une fécondité naturelle. Non fondées, mais essayées d'abord, inaperçues à leur origine, modestes en leurs débuts, peu à peu grandies par des accroissements auxquels la force des choses avait travaillé et que personne n'avait prévus, elles recevaient enfin, quand était formée leur structure et certaine leur utilité, un suprême achèvement: l'État s'occupait d'elles le dernier pour les faire siennes (2). »
Dernières années de Philippe le Bel. — Philippe le Bel mourut quelques mois après, à Fontainebleau, d'une fièvre maligne, qui fut sans doute la lièvre typhoïde.
De son mariage avec Jeanne de Navarre (1284) il avait eu quatre fils dont trois montèrent sur le trône de France : Louis X, Philippe V et Charles IV, et trois tilles, dont l'une, Isabelle, épousa en 1309 le roi d'Angleterre Edouard IL
Ses derniers jours furent al Iris lès par les scandales dont ses brus, Jeanne, Blanche et Marguerite de Bourgogne, donnèrent le spectacle. Marguerite, fille de Roberl II, '\w de Itmirgogne, et d'une fille de sainl Louis, avail épousé en 1305 Louis X le Hutin ; Jeanne de Bourgogne, fille d'Otton V, comte de Bourgogne, et de Mathilde ou Mahaul. comtesse d'Artois, avait épousé eu 1307 Philippe (V le Long); Blanche, sœur de .banne, avait épousé en 1308 Charles (IV le Bel . Ces scandales, auxquels resten! attachés les noms de Philippe et de Gauthier d'Aunai, amants de Blanche et de Marguerite, eurent
(1) lie poteslas puissance . C'est-à-dire les hommes qui étaient en puissance, qui n'étaient pas de condition libre.
(2) E. Boutaric, Institutions militaires de la France avant les armées ■permanentes [1863), pp. 232 cl 235.
BIBLIOGRAPHIE
Sources : La Branche des royaux lignages, poème de Guillaume Guiahu. — Chronique artésienne de Guy de Dampierre. — Chronique attribuée à Geoffroi de Paris. —Continuateurs de Guillaume de Nangis (chronique officielle des rois de France de 1300 à 1340). — Lettres et écrits de Guillaume de Nogaret et de Pierre du Buis.
Ouvrages à consulter : Aubert (F. , Le Parlement de Paris de Philippe le Bel a Charles Vil (1887-1889). — Bardoux (Ag.), Les Légistes (1877). — Boi taric Edgard), La France sous Philippe le Pet (1861); Clément I", Philippe le lui el les Templiers (1874). — Curzon (II. de), La Maison du Temple de Paris (188S). — Delisi.e (Léopold), Mémoire sur les opérations fman-
cières des Templiers (1889). — ESMEIN (A.). Cours d'histoire du droit français (3« partie). — Funck-Brentano (Fr.), Philippe le Bel en Flandre (1897).
(1) La Tour de Nesle, ainsi appelée de son voisinage avecl'hôlel dumême nom, était haute de 25 mètres environ et taisait face à la tour du Louvre; elle fut démolie en 1663 lors de la fondation du collège des Qualre-Nations. Son emplacement est exactement représenté par le pavdlon est de l'Institut de France, occupé par la bibliothèque Mazarine. Aucun document ne prouve que les brus de Philippe le Bel y aient attiré des passants de leur choix pour s'y livrer à la débauche el les faire jeter ensuite dans la rivière.
(ï) Etienne Lamy, Séance annuelle des cinq Académies, 25 octobre 1907.
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La Tour de Nesle telle qu'elle existait encore au XVIIe siècle, par Callot. (A gauche, lo Pont-Neuf.)
— Géiuud (H.), Paris sous Philippe le Bel, notamment d'après le rôle delà taille de Paris en 1291 (1S37). — Langlois (Gh.-V.), Le Règne de Philippe III le Hardi il 887). — Luchaire (A.), Manuel des Institutions françaises. Période des Capétiens directs (1892). — Michelet, Procès des Templiers (1841-1851, 2 vol.). — Picot, Histoire des Étals généraux (2e éd., 18S8, 5 vol.). — Picot (G.), Documents relatifs aux États généraux et Assemblées réunies sous Philippe le Bel (1901). — Raynouard, Monuments historiques relatifs à la condamnation des chevaliers du Temple et à l'abolition de leur ordre (1813). — Rathery, Histoire des Étals généraux (te France (1845). — Renan (Ernest), Éludes sur la politique religieuse du règne de Philippe le Be2(1899). — Rigault (Abel), Le Procès de Guichard, évéque de Troyes, 1308-1313 (1896).
Marigny avait exercé, depuis la mort de Pierre Flote, une telle influence sur Philippe le Bel que Louis de Nevers écrivait en 1318 : » Enguerrand de Marigny est regardé par tous comme un magicien, car il appert avec évidence qu'il conduit et traîne le roi vers le mal comme vers le bien, comme il veut, sans qu'aucun homme du monde, quels que soient son état, son autorité ou sa dignité,