‹ Histoire de France illustréeChapitre 45 sur 182 · V. - PHILIPPE LE HARDI ET PHILIPPE LE BEL · texte numérisé non relu

V. - PHILIPPE LE HARDI ET PHILIPPE LE BEL

Philippe le Hardi (1270-1285). — Quand Louis IX expira sur la plage de Tunis, son fils et successeur, Philippe le Hardi (I), reçut le serment des barons et des chevaliers. Il remporta sur les musulmans quelques avantages qui le mirent en état de conclure une trêve de dix ans et ramena en France les débris de l'armée.

Son premier soin fut de faire transporter à Saint-Denis les restes de son père, du roi de Navarre, de son frère le comte deNevers, et de sa femme Isabelle, morte en Calabre en donnant le jour à un lils.

Alphonse de Poitiers ayant lui aussi contracté devant Tunis une maladie mortelle, et la comtesse Jeanne ayant succombé le lendemain même de la mort de son mari, Philippe III annexa aussitôt le Poitou, la Saintonge, le comté de Toulouse, l'Auvergne 2 .

Dans la première partie deson règne, Philippe III fut dominé par son favori Pierre de La Broce, « chirurgien et valet de chambre du roi ». Isabelle, fille de Jacques Ier, roi d'Aragon, que Philippe avait épousée en premières noces, mourut le 28 janvier P271. Le 21 août 1274, le roi se remaria avec la fille de Henri III, duc de Brabant, Marie, dont l'influence détrôna celle de Pierre de La Broce. Accusé de trahison par les amis de la reine, le favori, rendu responsable des échecs de la politique française à l'extérieur, fut arrêté, enfermé à la tour de Janville et pendu au gibet de Montfaucon (juin 1278).

Sceau et monnaie de Philippe le Hardi.

Intervention en Navarre.

haut let avait en 1234 succédé sur le trône de Navarre à son oncle Sanche le Fort,. Son tils, Thibaut II, qui avait épousé en 1258 une lille de saint Louis, Isabelle, mourut devant Tunis (1270) et fut remplacé par son frère Henri le Gros, qui ne laissa en mourant qu'une tille mineure, Jeanne.

Cette princesse régna sous la tutelle de sa mère Blanche qui, en butte aux intrigues de la diplomatie castillane, vint demander l'appui du roi de France. Philippe le Hardi fit occuper la Navarre par Robert d'Artois (3), qui prit Pampelune (1276) et fiança la princesse Jeanne à son fils aine, Philippe le Bel. Le mariage fut célébré en 1284, et lors de l'avènement de Philippe le Bel au trône de France le royaume de Navarre et le comté de Champagne se trouvèrent annexés à la couronne.

Intervention en Castille. — Une autre fille de saint Louis, Blanche, avait épousé en 1269 Ferdinand, fils d'Alphonse X, roi de Castille. Les cortès de Ségovie ayant exclu de la couronne, au mépris du droit de représentation, les infants de La Cerda, Philippe le Hardi intervint en faveur de ses neveux (1276), mais Robert d'Artois, qui commandait l'armée française, dut signer une trêve avec le roi de Caslille.

La Domination française en Sicile. Les Vêpres siciliennes (1282). — Le royaume fondé par les Normands en Italie

(1) Philippe le Hardi, né en 1245, eut de sa première femme, Isabelle, fille de Jacques Ier d'Aragon : 1° Philippe, né en 1268, roi sons le nom de Philippe IV le Bel, et 2° Charles de Valois (1270-1328), époux de Marguerite de Naples et père de Philippe de Valois, qui devint roi en 132X; — de sa seconde femme Marie de Brabant : 1° un fils, Louis, comle d'Évreux (1276-1319) el père de Philippe qui devint roi de Navarre en 132S par son mariage avec Jeanne de Navarre, fille de Louis X (1311-1349); 2° deux filles : Marguerite, femme d'Edouard Ier, roi d'Angleterre, et Blanche, femme de Rodolphe d'Autriche.

(2) Le Comtat Venaissin fut donné au Saint-Siège, l'Agcnais au duc d'Aquitaine.

(3) Robert I" d'Artois, fils de Louis VIII el de Blanche de Caslille, par conséquent frère de sainl Louis, mort à la Mansourah (1250), laissa un lils posthume, Robert II, celui-là même qui fui envoyé en Caslille. Robert II intervint aussi en Sicile en faveur de son oncle Charles d'Anjou cl fut un des principaux auteurs du désastre de Courtrai, où il périt (1302).

LFS CAPKÏ1RNS DIRECTS

(voir p. 8(11 élail passé en 1177 dans la maison souabe dos Hohenstaufen par suile du mariage de Constance, fille de [loger II, avec Henri VI, fils de L'empereur Frédéric Ier Barberousse. La rivalité

des papes et des empereurs porta sur le trône des Deux-Siciles le frère de Louis IX, Charles d'Anjou, comte de Provence.

Conrad 1''', mort en 1234, avait, laissé un frère naturel, Mainfroi, nui n'hésita pas à usurper la couronne au détriment de son neveu Conradin. Le Saint-Siège, mal disposé pour les Hohenstaufen, refusa de reconnaître le nouveau souverain et offrit les Deux-Siciles à Charles d'Anjou (12(io\ qui céda, en acceptant, aux conseils de sa propre ambition et au désir de plaire à sa femme Béatrix de Provence. Il venait d'être couronné à Home lorsque la comtesse lui amena 30 0JO hommes, à l'aide desquels il triompbade Mainfroi à Bénévent (1266) et de Conradin à Tacliacozzo, près d'Aquila (1268). Mainfroi avait été tué sur le champ de bataille ; Conradin eut la tète tranchée à Naples sous les yeux du vainqueur; après quoi Charles d'Anjou, maître du royaume et chef du parti guelfe, devint l'arbitre de l'Italie.

Il ne changea rien tout d'abord à la constitution du royaume, mais il ne tarda pas à dépouiller, au profit de ses compagnons d'armes, la noblesse indigène, dont les emplois civils ou militaires passèrent aux mains des Français. 11 songeait à une expédition contre Michel Paléologue pour restaurer à son profit l'empire de Constantinople, lorsque les excès de pouvoir de l'aristocratie permirent au roi d'Aragon, Pierre III, gendre de Mainfroi, aidé par la noblesse disgraciée, de provoquer une vive agitation contre la domination de la maison d'Anjou. Un médecin calabrais, du nom de Jean Procida, fut l'âme d'une conspiration qui éclata à Païenne le lundi de Pâques 30 mars 1282, à l'heure où l'on se rendait aux vêpres. A la vue d'un soldat qui arrêtait une jeune fille noble, des cris de mort se firent entendre; tous les Français habitant Palerme furent exterminés.

Cet exemple entraîna l'île entière, et, au bout de dix jours, tous les étrangers étaient massacrés, sauf deux Français qui s'étaient distingués par leur modération. Pierre III accourut en Sicile et prit la couronne, tandis que l'amiral Iloger de Loria faisait triompher partout le pavillon aragonais (1).

Expédition d'Aragon (1285). — Le pape Martin IV, né Français, excommunia Pierre, le déclara déchu du trône au profit de Charles de Valois, second fils de Philippe le Hardi, et prêcha une croisade contre le roi d'Aragon. Philippe III, après avoir obtenu l'assentiment des barons et prélats', passa les Pyrénées et fut reçu dans le Roussillon par Jacques d'Aragon, roi de Majorque. Les Français saccagèrent Elue et occupèrent quelques autres villes; mais, sur mer, Guillaume de Lodève, qui gardait Rosas avec vingtcinq galères, fut battu et fait prisonnier par les Aragonais, et Roger de Loria remporta à Las Hormiguas une victoire navale plus importante encore. Les Français durent alors se replier de liosas sur Girone, qui capitula. L'armée était à ce point décimée par la maladie qu'il fallut battre en retraite : l'arrière-garde fut massacrée et le roi de France, atteint d'une fièvre pestilentielle, mourut à Perpignan. Telle fut l'issue malheureuse de cette guerre, « une des plus injustes, des plus inutiles et des plus désastreuses expéditions que les Capétiens du moyen âge aient entreprises. Charles d'Anjou, en L 270, avait mené Louis IX en Afrique [tour satisfaire son ambition; en L285, il mena Philippe III en Aragon pour venger ses injures; le père et le fils moururent également pour lui en croyant combattre pour Dieu 2) ».

Administration de Philippe le Hardi. — Philippe le Hardi, esprit médiocre, mais nature droite et généreuse, continua la politique de son père.

Sous son règne, prolongement de celui de Louis IX, comme le règne de Louis VIII avait prolongé celui de Philippe Auguste, la succession d'Alphonse de Poitiers vint agrandir considérablement le domaine royal. Le comte de Foix, Roger Bernard, avait dû, en 1273, faire abandon d'un certain nombre de châteaux et du Sabat'tès. Le mariage du prince royal Philippe avec Jeanne, héritière de Champagne et de .Navarre, assura de prochains accroissements territo-

riaux. Enfin le comté de Guines, Le port de llarileur, la vicomte de l'ierrel'onds, etc., furent, acquis a prix d'argent.

Philippe» le Hardi, comme son père, lit sentir son autorité' à L'Église et à la féodalité.

Par l'ordonnance de 1274, il infligea de fortes amendes aux seigneurs qui ne venaient pas à Vost, et il imposa l'usage des asseurements pour diminuer les guerres privées. Mais grand admirateur des tournois, que tour à tour il défendit et autorisa, il paraît avoir été

Pierre tombale de Philippe III le Hardi (Saint- Denis).

moins sévère que son père en ce qui concerne le duel judiciaire. Est-il vrai qu'il ait voulu aussi affaiblir la féodalité en conférant à un « vilain », à Raoul l'orfèvre, des lettres de noblesse? « Il est possible que Philippe le Hardi ail anobli son orfèvre; toutefois, il n'est pas certain qu'il l'ait fait (1). »

Une ordonnance de 1278 organisa le parlement. Elle nous apprend que la section judiciaire de la cour du roi comprenait sous Philippe le Hardi une grand' chambre ou chambre des plaids, une chambre des enquêtes et une chambre des requêtes. Plus tard, au xive siècle, on eut, en outre, la tournelle ou chambre criminelle, d'abord composée de magistrats pris à tour de rôle dans la grand'chambre et dans la chambre des enquêtes, puis de magistrats spéciaux. L'appel fonctionna avec une régularité de plus en plus grande.

Pour éviter les difficultés et les abus résultant d'une longue régence, Philippe III fixa, en décembre 1271, à l'âge de quatorze ans révolus la majorité de son fils aîné (2).

Philippe de Beaumanoir, qui avait été bailli seigneurial de Clermont de 1279 à 1282, acheva, en 1283, ses Coutumes de Beauvoisis. Il n'y expose pas seulement les usages du comté de Clermont, mais il y parle, comme il le dit lui-même, du droit commun à toutes les coutumes de France. C'est donc un véritable traité général de droit coutumier, où l'auteur met en relief les principes fondamentaux du droit privé de son temps. Esprit lucide et original, juriste érudit et praticien consommé, Philippe de Beaumanoir ne s'est pas borné, connue certains de ses contemporains, à faire une compilation de règles coutumières. S'il s'est servi du droit romain et du droit canonique, qu'il connaissait à fond, il ne s'en est pas davantage fait l'esclave. Les Coutumes de Beauvoisis passent avec raison pour l'une des œuvres les plus originales et les plus remarquables de tout le moyen âge.

Philippe IV le Bel (1285-1314). — Philippe le Hardi laissait trois fils : Philippe IV le Bel, marié à Jeanne, héritière de Champagne et de Navarre; Charles, comte de Valois; Louis, comte d'Evreux.

Philippe le Bel succéda à son père le S octobre 128i> el fut sacré à Reims, avec sa femme Jeanne de Navarre, le ti janvier 1286. D'après le portrait qu'a laissé de lui le Templier de Tyr (3), il était « d'une rare beauté, de très haute taille et d'une force qui faisait l'admiration des hommes d'armes. Le regard de ses yeux bleus était froid, dur et clair. Il portait de longs cheveux bouclés, dont le blond pâle encadrait un visage aux traits réguliers et qui frappait par sa blancheur. » D'accord sur sa beauté physique, les témoignages contemporains sont contradictoires quant à son caractère.

Qu'il ait exercé sur son gouvernement une influence personnelle ou que l'action de ses conseillers se soit constamment et uniquement fait sentir, son règne, l'un des plus remarquables de l'histoire de France, a une unité incontestable. Il gouverna avec les petites gens, maintint l'abaissement île la haute féodalité, tint tête au Saint-Siège. Il» précipita violemment la royauté vers le pouvoir absolu > Guizot), mais son gouvernement apparaît sous l'aspect odieux d'une tyrannie administrative, judiciaire et fiscale aussi violente, aussi dure que la puissance féodale.

(1) Charles-Robert, arrière-peliUfila de Charles l" d'Anjou, devint en 1310 roi de Hongrie, et la maison d'Anjou, qui avait préparé cet événement par des négociations et des alliances, régna sur les Hongrois jusqu'en 1388.

(2) Ch.-V. Langlois, le Règne de Philippe lll le Hardi, p. 1G5.

(1) Ch.-V. Langlois, Op. cit., p. 20i.

(2) Charles V renouvela et généralisa l'ordonnance de Philippe le Hardi.

(3) Fr. Funck-Brentano, Philippe le Bel en Flandre, p. 97 (181)7).

II ISTOl M E DE FRANCE

Politique extérieure. Angleterre et Flandre.

— La politique extérieure de Philippe le Bel, inégale dans ses résultats, témoigna du moins d'une réelle clairvoyance.

Proclamé roi à Perpignan, Philippe le Bel l'amena l'armée en France, reçut l'hommage d'Edouard Ier poulies fiefs français du roi d'Angleterre, et, malgré l'avis contraire du Saint- Siège, termina la guerre d'Aragon par les traités de Tarascon(1291) eld'Agnani (129*)), qui laissaient la Sicile à la maison d'Aragon et le royaume de Naples à l'Angevin Charles II le Boiteux.

S'il renonçait aux prétentions de son père sur l'Aragon, il pouvait maintenant tourner ses efforts contre l'Angleterre et contre la Flandre.

Les luttas contre ces deux États ont une solidarité étroite. Le roi d'Angleterre d'une part, le comte de Flandre de l'autre, tendaient à se rendre indépendants de la couronne de France, dont le premier était vassal en tant que duc de Guyenne. La lutte contre l'Angleterre

Page 1