‹ Histoire de France illustréeChapitre 52 sur 182 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

La Société et la Civilisation au moyen âge

'état social qui, depuis l'arrivée des Barbares, s'est lentement formé par, la fusion des éléments latin et germanique, est parvenu, au xnie siècle, à son plein développement.

Ce qui caractérise la société nouvelle, c'est la coexistence de deux populations très distinctes : l'une, militaire et souveraine; l'autre, agricole, industrielle et commerciale, dépendant de la première et travaillant pour elle.

Le pouvoir central n'existe plus :

les grands propriétaires exercent chez eux les droits domaniaux et les droits régaliens; les plus faibles ont du se lier aux plus forts, et un contrat oblige le protecteur et le protégé à des devoirs réciproques de fidélité et d'assistance. Audessous de cette population souveraine vit la masse des travailleurs, et si l'élément urbain, en prenant rang dans la hiérarchie féodale, s*est plus rapidement conquis une meilleure condition que l'élément rural, tous ceux qui n'appartiennent pas à la noblesse sont dans la dépendance plus ou moins étroite de cette classe supérieure (1).

1 Sur celle coexistence de deux populations distinctes, voir L. Garreau, L'État social de la France au temps îles croisades L899 ■ — Sur la société au moyen âge, outre les ouvrages spéciaux qui seront indiqués ultérieurement, on consultera les ouvrages généraux ci-après : Chéruel, Dictionnaire historique des institutions de la France :>,; édit, 1880, 1 vol.). — Lacroix et ScnÉ, Le Moyen âge et la Renaissance 1848-1851, S vol.). — Langlois (Gh.-V.), La Société française au XIII' siècle, d'après dix romans d'aventure -i* éd., 1904] ; La Vie en France au moyen dye d'après quelques moralistes du temps 1908 . — Luchaire Ach. , La Société française au temps de Philippe Auguste 1909 . — Monteil A. -A. . Histoire des François des divers étals Y éd., 1853, 5 vol. in 16 . — Rosières Raoul . Histoire de la Société française au moyen âge 2" éd., 1882\. — SÉBILLOT ;Pauly, Le Folklore de France (1904-1905, 4 vol.).

La société du moyen âge est donc essentiellement féodale ; elle est en même temps essentiellement chrétienne. L'Église, en effet, n'est pas seulement une puissance féodale, de par ses biens et ses immunités : elle est aussi une puissance spirituelle, morale, politique, dont le rôle est prépondérant et décisif. C'est donc par l'exposé de l'organisation et de l'œuvre de l'Église que commencera notre étude sur la société et la civilisation au moyen âge.

On remarquera, d'autre part, que le moyen âge n'a pas connu Y individualisme, et ce point a été très fortement mis en lumière par Emile Gebhart :

« Le moyen âge avait ordonné d'une façon très originale la vie des âmes et la vie des peuples, et son souci le plus constant avait été de subordonner toujours et partout l'individu à l'ensemble, le citoyen à la cité, la cité à la suzeraineté, l'artisan à la corporation, la corporation à la commune, le chrétien à la paroisse, la paroisse à l'évèque, le moine à la règle de son Ordre, le docteur à l'École. Le trait caractéristique de la société médiévale est la soumission absolue, résignée ou joyeuse, de la conscience individuelle à la Loi, par conséquent à la collectivité. Ici, l'individu disparaît dans le régime que l'Église et le dogme de la monarchie œcuménique de l'Empire ont établi pour le repos du monde et l'exaltation du royaume de Dieu. Il disparaît dans l'ordre féodal, où le suzerain est le vassal d'un seigneur plus grand, où le plus humble sujel est sort, attaché de sa personne à la terre de son maître. Son action n'est efficace qu'à la condition de se confondre avec l'action de La communauté. Sa pensée n'est puissante qu'à la condition d'accepter le dogme de la communauté.

« Ainsi, le moyen âge mit l'individu en cellule. Toutes ses entreprises furent collectives : les croisades, les communes, le i naclrisme, la scolastique. Et chaque fois que, en Italie en Allemagne, l'individu tente d'élargir on de tran rigides du moyen âge et ose toucher à quelque partie de l'édil sacré, une crise terrible éclate et la chrétienté chancelle sur sa base : le révolutionnaire, si uoble qu'il soit, parait un brigand, un apostat, un hérétique, une ligure do l'Antéchrist, qu'il s'appelle Abélard, Arnauld de Brescia, Frédéric II ou Rienzi. Qu'un pape,

Grégoire VII, essaye d'abolir le pacte par lequel la famille humaine fait de la Papauté et de l'Empire « les deux moitiés de Dieu », il ira mourir en exil; qu'un autre pape, Silvestre II, étudie le cours des étoiles, lise Virgile et remonte une horloge, il passera pour magicien et compère de Satan.

Et, parmi les moines et les ascètes, ceux qui se penchèrent avec le plus grand amour sur l'Évangile et crurent le mieux traduire la parole de Jésus : Joachim de Flora, saint François d'Assise, Jean de Parme, abreuvèrent d'angoisses l'Église pontificale, et combien de leurs disciples, trop logiciens ou trop exaltés, allèrent tranquillement jusqu'au schisme, jusqu'à l'hérésie ! »

L'état social qui succédera' au moyen âge sera caractérisé au contraire par Yindividualisme, c'est-à-dire « le droit que s'arroge l'individu d'échapper à toute entrave, de rejeter toute règle, d'atteindre à la richesse, à la puissance, d'assouvir ses convoitises, ses amours et ses haines, et, pour contenter sa passion et réaliser son rêve, d'abattre d'abord, sans scrupule, sans pitié, tous les obstacles, de rompre allègrement toutes les barrières (1). »

Nous étudierons successivement : 1° L'Église, les hérésies et les croisades; 2° Les Seigneurs ; 3° Les Paysans et l 'agriculture; 4° Les Villes, l'industrie et le commerce; 5° Les Lettres; 6° Les Arts; 7° Les Sciences; 8° La Philosophie; 9° L'Université, la Sorbonne.

Page 1