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Phot. de M. Enlart.
Château de Raymond de Saint-Gilles, à Tripoli de Syrie-
Phot. de M. R. Kipcklin.
Le Krak des chevaliers (Etal actuel).
du Mont-Sinaï (1), sur un certain nombre d'abbés et d'abbesses et sur le prieur du Saint-Sépulcre.
Maîtresse de grands biens territoriaux, l'Église, dont les tribunaux avaient une compétence très étendue et dont le clergé indigène acceptait docilement la prépondérance, tenait une très grande place dans l'Orient latin. « Il y a au royaume de Jérusalem, écrivait Jean d'Ibelin, deux chefs seigneurs, l'un spirituel et l'autre temporel :1e patriarche de Jérusalem est le seigneur spirituel, et le roi du royaume de Jérusalem le seigneur temporel dudit royaume. » Ces deux puissances devaient entrer plus d'une fois en rivalité et même en conllit.
Sous une grandeur apparente, le royaume de Jérusalem cachait une réelle faiblesse. C'était un État aristocratique dans lequel la véritable souveraineté appartenait beaucoup moins au roi qu'au corps de la noblesse, dont il était le chef et le suzerain.
Les nobles devaient au roi le service militaire, comme vassaux, mais le service féodal ne fournissant pas aux Etats latins des moyens suffisants pour combattre les infidèles, les princes avaient aussi en-
Ci ) Après la chute des établissements fondés par les croisés, les évoques latins, chassés par les conquérants, conservèrent leur litre, et l'on appela évêques in partibus infidelium les prélats qui, nommés à un siège où ils ne pouvaient exercer leur juridiction, résidaient en pays catholique. L'origine des évêques in partibus paraît remonter toutefois au vne siècle, lorsque les musulmans s'emparèrent de plusieurs villes chrétiennes d'Asie et d'Afrique.
rôle des soudoyers indigènes, principalement parmi les Syriens, les Maronites et les Arméniens.
La royauté ne pouvait, ni en matière législative, ni en matière judiciaire, s'affranchir de l'aristocratie féodale. Les barons formaient une assemblée qui, sous le nom de conseil ou de haute cour, avait tous les attributs du pouvoir souverain : les propositions royales y recevaient force de loi ou d'assise, et de même l'exercice du pouvoir judiciaire appartenait non pas au roi, mais à la haute cour des barons. Il y avait aussi des juridictions commerciales dites cours de la Fonde (entrepôt) et, dans les ports, des tribunaux maritimes dits cours de la Chaîne (1). C'est sous le nom d'assises qu'ont été rédigées les institutions en usage dans les royaumes latins, d'après les coutumes et les décisions du conseil des barons. Des ordres religieux, dont les membres étaient à la fois moines et soldats, apportèrent aussi un appoint important aux forces militaires dont disposait la chrétienté en Orient. L'un de ces ordres, celui de l'Hôpital, a son origine dans un établissement qu'un certain nombre de nobles avaient fondé' à Jérusalem pour les pèlerins, et qui s'appela « Maison des pauvres de l'hôpital de Jérusalem »; ils s'appelèrent eux-mêmes « hospitaliers de Saint-Jean ». Les hospitaliers devinrent bientôt une sorte de milice permanente destinée à combattre l'infidèle et à conserver la conquête; ils élevèrent un peu partout des châteaux forts, dont le plus célèbre est le Krak des chevaliers, sur l'un des sommels dominant le col qui fait communiquer la vallée de l'Oronte avec le bassin de la Méditerranée; il formait, avec d'autres forteresses, une ligne de défense protégeant le comté de Tripoli, et, leur nombre s'augmentant tous les jours, il y eut non seulement dans l'Asie chrétienne, mais dans toute l'Europe, des commanderies de l'Hôpital. — D'autres seigneurs, établis près de l'emplacement <\el'ancien temple de Salomon, formèrent
l'ordre puissant des Templiers (voir p. 111),
et enfin les croisés allemands instituèrent près Saint-Jean-d'Acre les Chevaliers de l'unirc teutonique.
Les Assises de Jérusalem. Les Assises d'Antioche. — Ce fut aussi après la conquête de Jérusalem par les croisés que Godefroy de Bouillon fit rédiger, dit-on, les coutumes qui devaient régir l'Etat nouveau et qu'il fit adopter par le conseil des barons. Le texte original, qui daterait de 1099, ne nous est pas parvenu; il était connu sous le nom d'Assises du royaume de Jérusalem, ou de Lettres du Saint-Sépulcre, parce que ce recueil, enfermé dans un coffre, avait été placé dans le trésor de l'église du Saint-Sépulcre. Ce que nous désignons aujourd'hui sous le nom d'Assises de Jérusalem, c'est un ensemble d'oeuvres privées, de beaucoup postérieures à Godefroy de Bouillon et dues à divers jurisconsultes.
Le Krak des chevaliers (Reconstitution par Ru y).
(1) Ainsi appelés de la chaîne qui fermait l'entrée des ports.
LA SOCIÉTÉ ET LA CIVILISATION AU MOYEN ACE
Phot. Bonflla
Ruines du Krak de Montréal (Royaume de Jérusalem).
Les Assises du royaume de Jérusalem contenaient deux chartes, l'une applicable aux nobles, l'autre aux bourgeois. Cette distinction se rapporte à l'organisation judiciaire. Il y avait, en effet, deux juridictions différentes : la haute cour ou cour des barons, pour les nobles et les affaires féodales; la cour des bourgeois, pour les nonnobles ou bourgeois. Cette dernière était composée de douze jurés, présidés par le vicomte.
Les assises de la haute cour contiennent les notions les plus précises sur l'organisation judiciaire, militaire, financière des Etats chrétiens d'Orient et fournissent un tableau très précis de la société féodale française, dont ces pays avaient adopté les usages. La jurisprudence de la haute cour nous est surtout connue par les ouvrages de Philippe de Navarre et de Jean d'Ibelin, qui datent du xiii" siècle.
La jurisprudence de la cour des bourgeois fut rédigée entre 1173 et 1180. C'est un véritable coutumier, contenant toutes les règles de droit applicables aux bourgeois en matière civile, criminelle ou administrative. Il paraît avoir été écrit par un praticien de Saint-Jeand'Acre, et un résumé en fut fait, vers le milieu du xiv° siècle, par un jurisconsulte de Chypre.
De Jérusalem et de Saint-Jean-d'Acre, l'organisation judiciaire des Latins était passée dans l'île de Chypre, et c'est par les Vénitiens, aux mains desquels cette île tomba en 1490, que nous sont parvenus les différents textes réunis sous le nom d'Assises de Jérusalem.
Les autres principautés d'Orient eurent aussi leurs assises; en dehors de relies de Jérusalem, les Assises d'Antioche sont les seules qui nous aient été conservées. Elles ont dû être rédigées sous Bohémond IV 1201-1235) et comprennent les assises de la haute cour et celles de la cour des bourgeois. Le texte français original est perdu, mais nous en avons une Iraduction en arménien, composée, avant l'an 1265, par le connétable d'Arménie, Sempad.
La Féodalité dans la Petite-Arménie. — Lorsque Godefroy de Bouillon s'était présenté à l'entrée de [a Cilicie, il avait été accueilli à bras ouverts par les Arméniens qui, chassés de leur pays par les Turcs Seldjoukides, s'étaient établis dans cette province de l'empire byzantin. Les Arméniens étaient chrétiens : ils soutinrent donc les croisés, leur envoyèrent des vivres, et leurs princes contractèrent des alliances avec les familles latines d'outre-mer. Léon II reçut des Francs le titre de baron en 1187; il avait épousé une fille d'Amaury de Lusignan. Puis, lorsque le royaume de Jérusalem eut, également en 1187, succombé sous les coups de Saladin, et que les grands fiels qui relevaient de la couronne des successeurs de Godefroy eurent été menacés ou envahis, les papes provoquèrent la fondation de deux nouveaux royaumes : Chypre el la I'etite- Arménie.
Léon, ayant proposé au pape Célestin III et à Henri VI, successeur de Barberousse, de se déclarer le vassal du Saint-Siège et de l'empire d'Occident, le pape, d'accord avec l'empereur, lui fit envoyer une couronne par l'archevêque de Mayence, et, le 6 janvier 1 1 1*8, le gendre d'Amaury de Lusignan fut sacré ni d'Arménie dans la cathédrale de Tarse.
Léon II s'efforça de dégager son pays de la suprématie byzantine, et, pour rendre l'assimilation avec les Francs plus complète, il leur emprunta leurs institutions féodales, s'entoura d'une noblesse militaire, organisa la justice et l'administration d'après les règles suivies dans les pays d'Occident.
Mais il y avait une différence essentielle entre la féodalité arménienne primitive et celle de l'Europe. Depuis un temps reculé, il existait en Arménie de grandes familles en possession du sol, dont les chefs étaient appelés nakhararq. Ces domaines étaient des terres libres, comparables à nos alleux, et n'obligeant les propriétaires à aucun devoir envers le roi. Le rapport de dépendance qui pouvait exister entre les nakhararq et le souverain ne découlait donc que des dignités et fonctions dont ils étaient investis; il ('lait purement personnel. De son côté, le roi n'était tenu envers les nakhararq à aucun des devoirs de protection et de défense qui liaient ordinairement le suzerain au vassal.
Néanmoins, par esprit d'imitation, les nakhararq prirent le titre de barons et devinrent de véritables seigneurs féodaux. Le régime allodial des anciens domaines fui lui-même modifié, e1 l'on introduisit dans le droit arménien l'idée que c'était le fonds lui-même qui emportait l'obligation du service militaire dû par le vassal à son suzerain. La jurisprudence des Assises de Jérusalem faisail loi dans la Petite-Arménie; au moins en matière féodale.
L'influence exercée par les peuples d'Occidenl dans la Petite- Arménie eut aussi pour résultat de faire naître un courant commercial entre ce pays et l'Europe. Le royaume, doté de poils bien protégés, devint l'entrepôl des marchandises transportées d'Europe en Orient ei, d'Orient en Lui-ope. Des Génois, des Vénitiens, di Pisans, des Siciliens et des Provençaux vinrent s'y établir, et le roi Ochin accorda aux marchands de Montpellier des privil commerciaux (1).
Importance sociale des Croisades. — Les ci ois beaucoup d'argent et beaucoup de sang, comme !■ Par suite des dissensions et des rivalités des i I
! En L349, un prince de la maison de Lusign in mi Petite Arménie el y fonda la dj nastie de
Léon VI, détrôné en 1375, mourut u Paris eu 1303, pensionné i VI,
el fui enseveli a Saint-Denis.
n'atteignirent pas le but que s'étaient proposé leurs promoteurs, àsavoirrla possession définitive parles chrétiens du tombeau du Christ. Mais elles eurent pour la civilisation des conséquences importantes.
Elles retai'dèrent les progrès de la domination turque en Europe.
Elles débarrassèrent l'Europe d'une foule d'aventuriers, ne vivant que de vols et de rapines.
Elles donnèrent aux Français du Nord et du Midi l'occasion de se rapprocher, et elles firent connaître des pays nouveaux à des millions de gens qui auparavant perdaient rarement de vue le clocher de leur village.
Elles renouèrent entre l'Orient et l'Occident des relations qui avaient été interrompues par les invasions barbares, favorisant ainsi le commerce et les progrès de la géographie. Les Européens rapportèrent d'Asie des plantes inconnues ou peu cultivées (sésame, limon, pistache, safran, melon d'eau ou pastèque), des tapis, des étoffes, des armes; ils en rapportèrent aussi divers procédés industriels. L'activité économique née des croisades survécut à la domination latine en Orient.
Elles exercèrent sur les lettres une influence à laquelle nous devons nos premières chroniques nationales : celles de Villehardouin et de Joinville.
Elles donnèrent à la France l'occasion d'exercer dans les pays du Levant l'influence prépondérante qu'elle y a conservée depuis.
Les croisades forcèrent les seigneurs, obligés de se procurer des ressources pour d'aussi lointaines expéditions, à aliéner leurs domaines, à vendre à leurs serfs la liberté, à octroyer aux villes des franchises à prix d'argent et à favoriser ainsi indirectement l'abolition du servage, les progrès de la bourgeoisie et ceux du pouvoir central. « La chrétienté, réunie un instant sous un même drapeau, a connu une sorte de patriotisme européen, écrit Michelet. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur entreprise, la plupart ont goûté de la vertu et rêvé la sainteté. Ils ont essayé de valoir mieux qu'eux-mêmes, sont devenus chrétiens, au moins en haine des infidèles. Le jour où, sans distinction de libres et de serfs, les puissants désignèrent ainsi ceux qui les suivaient : « nos pauvres, » fut l'ère de L'affranchissement. Le grand mouvement de la croisade ayant un instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant menés au grand air par l'Europe et l'Asie, ils cherchèrent Jérusalem et rencontrèrent la liberté. Au pied de la tour féodale, qui l'opprimait de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impitoyable, qui ne descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses vassaux, les arma lui-même, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec eux, la communauté de misère amollit son cœur. Plus d'un serf put dire au baron : « Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d'eau dans le désert; je vous ai couvert de mon corps au siège d'Antioche ou de Jérusalem. »
BIBLIOGRAPHIE
Sources : L'Académie des inscriptions et belles-lettres a entrepris en 1841 la publication d'un Recueil des historiens des croisades, comprenant les historiens occidentaux, arabes, grecs et arméniens. On se bornera à citer ici les chroniqueurs ci-après énumérés : Première croisade : Robert Le Moine, Baudry de Bourg ueil, Guibert de Nogent, Raymond d'Aiguilers ou d'Aiguilhe, Foucher de Chartres, Albert d'Aix; — Deuxième croisade : Odon* de Deuil, Guillaume de Tyr; — Troisième croisade : Ambroise, L'Estoire de la guerre sainte, poème français; — Quatrième croisade : Villehardouin, Histoire de la conquête de Constanlinople, cl son continuateur Henri de Valexciennes. — Robert de Clary, Chronique de Morée; — Cinquième croisade : Jacques de Vitry.
Ouvrages à consulter: Buciion, Histoire des conquêtes et de l'établissement des Français dans les ■provinces de l'ancienne Grèce au moyen âge (1846). — Chalando» F.), Essai sur le règne d'Alexis Ier Comnène, 1081-111$ (1900). — Dodu (Gaston), Histoire des institutions monarchiques dans le royaume latin de Jérusalem 1099-1291 (1894). — Heyd (W.), Histoire du commerce du Levant au moyen âge (Leipzig, 1885-1886, ± vol.), Irad. en français par Furcy Reynaud. — Kugler(B.), Histoire des croisades (en ail., Berlin, 2e éd., 1891); Histoire de la civilisation des croisades en ail., Berlin, 1883). — Luchaire (Achille , Innocent III, la Question d'Orient (1907) — Prutz (H. , Histoire de la civilisation des croisades (en ail., Berlin, 1883). — Bey, Essai sur la domination française en Syrie durant le moyen âge (1860 ; — Les Familles d'outre-mer de Du Canne (1869); Études sur les monuments tir l 'architecture militaire des croisés enSyrie et dans Vile de Chypre (1871); — Les Colonies franques de Syrie aux XIIe et XIII" siècles (1883 . — ScHLUMBEriGER (Gustave), Campagnes du roi Amaury Ier, de Jérusalem en Egypte, au XIIe siècle (1906). — Sybel, Histoire de la première croisade (en ail., 2e éd., Leipzig, 1881). — Tessier (J.), Quatrième Croisade. La Diversion sur '/.m-,: et Constanlinople (18o4).
La célèbre lli^/nire des croisades, de Michaud, n'est plus au courant de la science et ne doit être consultée qu'avec la plus grande circonspection.
LES SEIGXEl'RS
La Noblesse; son origine. — La noblesse, d'après Guilhiermoz i I , constitue :< une classe sociale, à laquelle le droit reconnaît des privilèges se transmettant héréditairement par le seul fait de la naissance ». Sous cette forme, la noblesse n'a pris lin en Fiance qu'en 1789.
Deux sociétés s'étaient trouvées en contact, au v siècle, sur le sol
de la Gaule : la société r aine et la société germanique. L'une et
l'autre avaient une noblesse héréditaire, mais on ne peut pas plus rattacher à la noblesse germanique qu'à la noblesse romaine (elle des temps modernes, car on ne voit dans aucune de ces sociétés une classe jouir héréditairement de privilèges juridiques l'élevant audessus de la classe des hommes libres. On peut cependant y relever des institutions qui ne sont pas indifférentes aux origines du régime féodal. Dans l'évolution qui a conduit à ce régime, le lien personnel est le plus ancien des deux éléments constitutifs de la féodalité; le lien réel n'est venu qu'après coup s'ajouter au premier.
Ce lien personnel, celui qui unit le senior au vassus et qui forma la vassalité, peut avoir ses premières racines soit dans les institutions romaines, soit dans les institutions germaniques. La plupart des historiens font des antrustions ou convivse régis de l'époque mérovingienne les successeurs des comités dont parle Tacite, hommes libres attachés aux princes germains et qui formaient leur suite et leur garde en temps de paix comme en temps de guerre.
Peu favorable aux origines germaniques, Guilhiermoz fait remonter à l'époque romaine l'usage si répandu chez les riches de s'entourer d'hommes armés, chargés de leur service et de leur défense. On doit rattacher ces soldats domestiques et mercenaires aux scholares et aux buccellarii de l'époque impériale qui, le plus souvent barbares d'origine, constituaient la garde des césars et qui se retrouvent ensuite, au vie siècle, sous le nom de doryphores, auprès des grands personnages de la cour byzantine. Les « compagnons » des princes germaniques étaient, comme les buccellarii, des « fidèles », mais, tandis que les premiers étaient l'élite de leur nation, les seconds n'étaient que des mercenaires à la solde de l'étranger.
Cette institution de soldats domestiques, unis au roi ou à un seigneur par un lien personnel de fidélité, se retrouve chez des peuples germains établis dans l'empire : Wisigoths, Ostrogoths, Lombards, et ils sont de même nature que les buccellarii romains. Ils s'appellent thanes chez les Anglo-Saxons, et, chez les Francs, ils deviennent des vassi. L'hommage (voir p. 80) dérive de l'acte par lequel on devenait chez les Francs le soldat domestique ou le vassal de quelqu'un. Ainsi, les coutumes barbares n'étaient pas, sur ce point, différentes des habitudes romaines : les unes et les autres contenaient en germe l'importante notion de la vassalité.
La vassalité franque prit, sous Charles Martel, un essor rapide, résultant de la nécessité d'accroître la cavalerie et de garder le territoire. Déjà, pour retenir leurs serviteurs auprès d'eux, rois ou seigneurs leur faisaient des donations de terre : Charles Martel en fit de grandes distributions.
La terre concédée à l'homme libre, au vassal, à charge de service équestre, devint le bénéfice ou fief. Au lien personnel s'ajouta ainsi le lien réel. Du même coup le lien de la vassalité se transforma. Les concessions
»vassaliques tentèrent désormais non plus des personnages de conditions infime ou médiocre, mais aussi les grands eux-mêmes et jusqu'aux membres de la famille royale. Le domaine concédé n'était plus, en effet, comme à l'origine, une simple terre per- . mettant au bénéficiaire de vivre et de servir le senior, mais un vaste domaine sur lequel il pouvait lui-même entretenir ses hommes. Ainsi se constitua la classe des vassi régis qui, bientôt, jouirent de différents privilèges et, comme le souverain luimême, s'entourèrent du plus grand nombre possible de vassaux; si bien qu'à la fin du ixe siècle il n'y eut, en somme, que deux
Saint Théodore en costume de chevalier (Cathédrale de Chartres).
(1) P. Guilhiermoz, Essai sur l'origine de la noblesse en France au moyen âge (1902j.
LA SOCIETE ET LA CIVILISATION AU MOYEN AGE
loi
Phot. Giraudon.
Chevaliers combattant (Cathédrale d'Angoulême).
sortes d'hommes dans la société laïque, les milites et les non-libres.
Mais l'équipement d'un cavalier pouvant être plus ou moins complet, on classa 1rs Qefs d'après la nature du service exigé; on distingua les fiefs de haubert, les plus considérables après les fiefs de dignité voir p. 80, note 1), et les fiels de moindre importance. Par suite du démembrement des fiefs primitifs, les possesseurs de beaucoup d'entre eux ne furent plus assez riches pour qu'un pût exigi r d'eux un équipement complet. L'adoubement, qui conférait la qualité de chevalier (voir [dus bas', ne fut possible, à partir d'une certaine époque, qu'au profit de ceux qui étaient en état de servir avec l'équipement complet, haubert compris. Quant aux vassaux; pauvres, ils finirent par être rejetés hors de la chevalerie, car la naissance ne suffisait pas à faire un chevalier : il y fallait encore la réception de l'équipement de guerre, en échange duquel le nouveau chevalier obtenait un sceau lui conférant la capacité' civile ainsi que le droit de contracter. Les fils de nobles qui n'étaient pas adoubés restaient en dehors de la noblesse, composée des seuls chevaliers.
Dès le xme siècle, beaucoup de familles de chevaliers n'avaient pas de quoi subvenir aux frais de l'adoubement, de sorte que, après avoir servi à constituer une caste à part parmi les vassaux, la cérémonie de l'adoubement tomba en désuétude. Le noble fut d'à-1 bord, au xne siècle, le vassal assez fortuné pour s'adouber du haubert chevaleresque. Puis, les nobles lurent aussi les fils de chevaliers, devenus adultes, et non encore faits chevaliers, mais attendant de pouvoir être adoubés. Aux XIIIe et xive siècles, la noblesse n'est plus que l'aptitude à devenir chevalier.
A la même époque, il n'y avait plus qu'un moyen d'établir sa noblesse, c'était de prouver qu'on descendait île chevaliers; d'abord il fallul être fils, puis il suffit bientôt d'être petit-fils et finalement descendant a n'importe quel degré. Le noble fut donc désormais tout rejeton d'une souche de chevaliers, qu'il fût lui-même chevalier nu non.
Le Chevalier. — Le futur chevalier ne recevait qu'une instruction des plus sommai] ;s.
Jusqu'à l'âge de sept ans, il jouait a la paume, a la pelote, aux raquettes, aux table trictrac . aux dés, aux échei S, et, aussitôt que son développemenl physique le permettait, on l'habituait a monter a cheval.
Il sortait alors des mains des femmes et s'exerçait à l'escrime, à I'équitation, à la fauconnerie, à la vénerie; puis, vers l'âge de douze ans, il allait achever son éducalion hors de la maison paternelle, dans le château de quelque haut baron, comme damoiseau ou varlet; il accompagnait son maître et sa maîtresse à la chasse, dans leurs voyages et leurs promenades et même les servait à table. Quelques années plus tard, il devenait écuyer, et les écuyers se distinguaient en plusieurs classes, suivant les emplois qui leur étaient confiés. Le premier de tous était l'écuyer de corps ou d'honneur, qui devait se tenir près de la personne de son maître, l'aider avant le combat à revêtir son armure, suivre ses moindres mouvements pendant la bataille, lui présenter au besoin de nouvelles armes, parer les coups qu'on lui portait, le relever s'il était désarçonné, et lui fournir un cheval frais si le sien avait été' tué ou blessé dans la mêlée. Venaient ensuite l'écuyer de la chambre ou le chambellan, l'écuyer d'écurie, de paneterie, d'échansonnerie, l'écuyer tranchant. Tous, dans les moments de loisir que leur laissait le service du seigneur, s'instruisaient au maniement des armes, à l'art de I'équitation et se livraient à tous les exercices propres à développer leur force, leur adresse et leur agilité. Ils atteignaient ainsi leur vingtième année. Alors seulement ils devenaient chevaliers, et ce titre, ils le gardaient, ainsi que les obligations qui y étaient attachées, tout le reste de leur vie, à moins qu'ils ne fussent dégradés pour félonie.
Primitivement, il suffisait pour être reçu chevalier de se conformer à une double cérémonie : 1° Vadoubement ou remise des armes (1); 2° la coh'e ou accolade, grand coup de poing que le parrain laissait tomber sur la nuque du futur chevalier.
Les obligations du chevalier prirent un caractère précis lorsque l'Eglise s'avisa d'intervenir dans la cérémonie de l'adou I e ment. Le chevalier, qui n'était qu'un pourfendeur, devint un soldat du Christ; la chevalerie fut la forme chrétienne de la condition militaire.
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l'autel ou qu'il les fît bénir. Un peu plus laid, l'aspirant à la clievalerie entendit la messe le matin de l'adoubement. Puis il passa la nuit qui précédait la cérémonie à prier Dieu dans une église ou dans la chapelle du château : c'est la veillée des armes. Après cette sorte de retraite, il se confessait, communiait, recevait des visites et revêtait li' costume des chevaliers. Il se mettait alors à genoux et faisait serment de n'épargner ni sa vie ni ses biens pour la
Si la chevalerie ne put prévenir ou empêcher les désordres et les abus auxquels elle ne resta pas toujours étrangère, elle n'en exerça pas moins une grande influence morale en faisant germer dans les rudes âmes des guerriers ces sentiments de délicatesse, de générosité et de courtoisie qui caractérisent l'esprit chevaleresque et la religion de l'honneur. La violation de la parole jurée, même envers un ennemi, imprimait une tache ineffaçable, et si petit était le
Armement d'un chevalier; composition de Hoffbauer.
Dégradation d'un chevalier; composition de Hoffbauer.
défense de la religion et la protection des opprimés. Le seigneur chargé de conférer la chevalerie posait au novice un certain nombre de questions convenues d'avance et lui donnait la caler, c'est-à-dire le frappait sur la nuque, non plus de son poing, mais du plat de l'épée en disant : « Au nom de Dieu, de saint Michel et de saint Georges, je te fais chevalier; » il ajoutait quelquefois : « Sois preux, hardi et loyal. » On remettait ensuite an jeune homme un casque, un écu, une lance, et on lui amenait un cheval sur lequel il s'élançait immédiatement pour caracoler dans le voisinage et montrer sa nouvelle qualité-. En temps de guerre, le futur chevalier se bornait à présenter son épée par la croix ou la garde à celui qui devait l'armer, et il n'y avait pas d'autre cérémonial.
On distinguait dans la chevalerie : 1° les bacheliers, qui ne comptaient, pas un nombre suffisant de vassaux pour lever une bannière sous laquelle ils devaient se ranger et raccompagner à la guerre; 2° les bannerets, qui portaient une bannière carrée, tandis que les simples bacheliers, leurs subordonnés, portaient un pennon, c'està-dire une bannière terminée en pointe. Quand le bachelier était fait banneret sur le champ de bataille, les hérauts d'armes coupaient la queue du pennon : c'était « de pennon faire bannière ».
Une des principales distinctions des bannerets était le cri d'armes, sorte de clameur guerrière que tantôt un chef, tantôt tous les soldats ensemble faisaient entendre au commencement ou au fort de l'action. Chaque noble baron avait s<m cri d'armes particulier; les sires de Montmorency : Dieu aide au -premier baron clirétien! les premiers duc- de Bourgogne : Chastillon au noble duc!\e comte d'Auxerre : Notre-Dame Auxerre! le connétable Du Guesclin : Notre-Dame Du Guesclin ! Les rois de France avaient pour cri de guerre les mots fameux : Montjoie Saint-Denis !
nombre de ceux qui faussaient leur foi que l'on vit, pendant la guerre de Cent ans, les vainqueurs, Français ou Anglais, laisser des prisonniers retourner librement chez eux pour y rassembler les sommes nécessaires à leur rançon.
D'ailleurs, la chevalerie n'a pas été constamment semblable à elle-même. Le chevalier primitif est avide, brutal, trop souvent cruel et injuste. Puis les efforts de la religion et de la poésie réussissent à donner à la chevalerie une direction morale, un idéal, en même temps que l'influence de la femme lui communique une certaine élégance. Le preux de Joinville n'est plus le guerrier de Yillehardouin.
Diverses causes contribuèrent à propager et à entretenir l'esprit chevaleresque : le caractère tout guerrier du moyen âge, l'éducation que recevaient les fils de gentilshommes, l'institution des tournois, ou les jouteurs, étalant avec orgueil leurs armoiries et portant sur leurs armes les couleurs et la devise de la dame de leurs pensées, luttaient de force, d'adresse et de courage sous les yeux de l'élite de la noblesse; enfin, les privilèges attachés au titre de chevalier.
Les Armes du chevalier. — Les armes offensives du noble étaient l'épée, la lance, la hache d'armes, qui se suspendait à l'arçon; la masse d'armes, petite massue garnie de pointes de fer; le fléau d'armes, composé d'un manche court et d'une chaînette terminée par une boule hérissée de pointes; la dague; le poignard de miséricorde.
L'ensemble des défenses du corps s'appela d'abord adoubement. Il se composait essentiellement de la broigne, des chausses, du capuchon de mailles et de la cervelière à nasal. La broigne, tunique de tissu ou de peau, était renforcée par l'application de plaques