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JEAN II LE BON

Premiers actes de Jean II le Bon. — Jean le Bon (1) ou le

brave était violent, vindicatif, excessif dans ses haines comme dans ses amitiés, prodigue envers ses favoris, assez peu scrupuleux pour altérer les monnaies. Il n'avait aucun sens politique; mais il avait les qualités guerrières qui, aux yeux de ses sujets, nobles ou vilains,

devaient être incarnées par le roi : il n'était pas de plus brave chevalier, et il lui appartenait bien de fonder cet ordre de Y Étoile (1352) dont les membres juraient de ne jamais reculer devant l'ennemi, [.'indécision de son caractère se manifesta par ses premiers actes :

il remit en liberté les fils de Robert d'Artois, ce qui était justice, puisqu'ils étaient innocents de la trahison de leur père ; mais en même temps, et sur de simples soupçons, il fit assassiner le connétable Raoul d'Eu dans l'hôtel de Nesle et donna sa charge, avec le comté d'Angoulème, à un favori, Charles de La Cerda [1350] (2).

Guerre de la Succession de Bretagne. — La guerre des Deux Jeanne (Voir p. 211) continuait en Bretagne-. Dans les rangs de Montfort combattait Olivier de Clisson, le futur connétable, que l'exécution de son père par Philippe de Valois, sur de simples soupçons, avait jeté dans il- parti anglais. Aux côtés de Charles de Blois, Du Guesclin, qui lui aussi méritera sous le règne suivant la plus haute dignité militaire, faisait aux Anglais du duc de Lancastre une guerre de ruses et d'escarmouches. Un jour, déguisé en bûcheron, il s'intro-

Jean le Bon, pur Girard d'Orléans (Bibliothèque nationale).

(1) Jean II le Bon, fils de Philippe VI et de Jeanne de Bourgogne, né en 131'.», au château du Gué de Mauluy, près du Mans, mort à Londres en 1364, épousa en premières noces (1332) Bonne, fille du roi de Luxembourg Jean de Bohême, morte en 13'i9, el « - 1 1 -crinnlis innés fl3.'i0) Jeanne, lille de Guillaume, comte de Boulogne et d'Auvergne. De son premier mariage, il eut Charles (V); — Louis d'Anjou (1339-1384), roi de Naples et de Sicile; — Jean, comte de Poitou, duc de Berry et d'Auvergne [I340-1416J ; — Philippe le Hardi, duc de Bourgogne fl342-1404); — Jeanne (1343-1373), mariée (1353) à Charles le Mauvais, roi de Navarre; — Isabelle (1348-1372), mariée (1360) à Jean-Galéas Visconti.

(2) Ferdinand de La Cerda (1254-1275), fils lui-même du roi de Castille Alphonse X, avait épousé Marguerite, fille de saint Louis. Ses enfants, Alphonse et Ferdinand, ne purent recouvrer le trône occupé par leur oncle Sanche IV, malgré l'intervention de Philippe le Hardi (voir p. 107). Alphonse eul deux fils : Louis de La Cerda, dit Louis d'Espagne, amiral de France sous Philippe VI de Valois, el qui reçut du pape le litre de « Roi des îles forlunées »; — Charles de La Cerda, dit Charles d'Espagne, le favori du roi Jean.

duit adroitement dans le château de Fougeray, suivi de quelques partisans; le pont-levis est à peine abaissé qu'il se précipite sur les Anglais en poussant. son cri de guerre pour appeler les hommes cachés dans le voisinage. La garnison résiste, mais le château reste au pouvoir des Français. — Au siège de Rennes, Du Guesclin s'empare audacieusement d'un convoi ennemi et le conduit lui-même aux assiégés.

Parmi les faits d'armes qui signalèrent sous Jean le Bon la guerre de la Succession de Bretagne, le combat des Trente est resté fameux

Sceau et monnaie de Jean le Bon.

(26 mars 1351). Trente hommes d'armes bretons et français, sous les ordres de Jean de Beaumanoir, capitaine du château de Josselin pour la comtesse de Penthièvre, défirent un nombre égal de soudoyers anglais, allemands et bretons, commandés par Richard Bramborough, qui tenait la place de Ploërmel pour la comtesse de Montfort et qui les avait défiés.

A la première passe, quatre Français et deux Anglais tombèrent morts; à la deuxième, Bramborough, atteint par Alain de Keranrais et Geoffroi du Bois, fut tué avec huit de ses compagnons. Les Anglais continuèrent toutefois avec acharnement le combat, sous le commandement de Croquart. Beaumanoir, blessé, se plaignaild'une soif ardente: « Bois ton sang, Beaumanoir, » lui cria du Bois. Une offensive vigoureuse de Guillaume de Montauban, qui mit sept ennemis à terre, décida de la victoire des Français. Le reste des Anglais se rendit et fut emmené prisonnier à Josselin. Tous les survivants étaient blessés.

Sur l'emplacement du chêne de Mi-voie, entre Josselin et Ploërmel, non loin duquel eut lieu le combat, s'élève une pyramide en granit destinée à en perpétuer le souvenir.

Charles le Mauvais, roi de Navarre. — Le roi de Navarre Charles le Mauvais, petit-fils de Louis le Hulin par sa mère, avait épousé en 1353 la princesse Jeanne, fille du roi de France. Remarquablement doué, mais dépourvu de tout sens moral, il était fourbe, haineux, vindicatif et dangereux. Jean le Bon, en lui donnant sa

fille aînée, comprit l'intérêt qu'il avait à vivre en bonne intelligence avec un prince dont les États, situés entre Aragon et Castille, touchaient à la Guyenne anglaise, et dont la maison possédait le comté d'Évreux, des terres en Normandie, des villes dans l'Ile-de- France. Mais la haine l'emporta sur l'intérêt et, aussitôt après ce mariage essentiellement politique, Jean sembla prendre à lâche d'exacerber un personnage déjà trop naturel lement La colonne des Trente, près Josselin. porté au Cl'ittie

LA GUERRE DE CENT AXS ET LA FIN DU MONDE FEODAL

Le château de Josselin et les bords de l'Oust.

et à la trahison. Jeanne d'Évreux avait échangé en 1349 le comté d'AngouIème contre d'autres terres : Jean le Bon refusa à Charles le Mauvais toute compensation, lorsqu'il eut donné le comté d'AngouIème à Charles de La Cerda. Celui-ci ayant été assassiné par le roi de Navarre, Jean le Bon saisit les fiefs normands de Charles le Mauvais, qui entra en pourparlers avec Edouard III pendant que son frère Philippe faisa't alliance avec les Anglais.

États généraux de 1355-1356. — Dès 1351, les États provinciaux s'étaient plaints des prodigalités loyales et des nombreuses altérations de monnaies qui avaient marqué les débuts du règne. Le Trésor étant épuisé par les dépenses militaires et par les dilapidations, les Etats généraux de la langue d'oïl (1) furent convoqués à Paris et tinrent successivement trois sessions en décembre 13oo, mars et mai 1356. Jusque-là, les représentants des trois ordres ne s'étaient réunis que pour approuver les résolutions du roi ; leur mandat, pour employer la langue politique de notre temps, était impératif. Convoqués, au xive siècle, pour voter les crédits nécessaires aux dépenses de la guerre anglaise, ils commencèrent à délibérer, à critiquer les actes du gouvernement. Leurs décisions, si hardies qu'elles fussenl pour l'époque, reçurent la sanction de Jean le Bon, impuissant ;ï remédier par lui-même aux embarras inextricables qui entravaient le fonctionnement des services publics. Ils votèrent des subsides, mais s'en attribuèrent l'administration et l'emploi, el choisirent à cet effet, dans leur sein, une commission de neuf membres (trois clercs, dois nobles, trois bourgeois).

«Est ordonné que des trois États '2 , dil l'ordonnance du 28 décembre 1333, seront ordonnés et députés certaines personm s bonnes

et honnêtes, solvables et loyales et sans aucun soupçon, qui par les pays ordonneront les choses dessus dites, qui auront receveurs et ministres (1), selon l'ordonnance et instruction qui sera faite sur ce; et, outre les commissaires ou députés particuliers des pays et des

contrées, seront ordonnés et établis, par les trois Etals dessus dits, neuf personnes bonnes et honnêtes. C'est assavoir de chacun Etat trois qui seront généraux et superintendants sur tous les autres, et qui auront deux receveurs généraux prud'hommes et bien solvables, paire que les dits superinten dants ne seront chargés d;aucu ne recette ni de faire compte aucun

1 La division delà France en langue d'oïl cl en langue d'oc correspondait, en principe, a celle de- dialectes 'lu Nord el du Midi et à la distinction entre [es pays de droit écrit et les pays île droH coutumier. (2J C'est-à-dire le clergé, 1 ' noblesse et les villes.

Charles le Mauvais, roi de Navarre (Recueil de G aiguières).

(1) Minisire, ulion.

(2) C'est déjà ta distinction, fondami dans noire droit financier moderne, entre l'ordonnateur et le comptable.

Consenti pour un an, perçu et contrôlé dans son emploi par les délégués des États généraux, l'impôt frapperait indistinctement toutes les classes de la société et jusqu'à la famille royale; en outre, des conseillers, nommés par le roi sur la désignation des députés, surveilleraient la fabrication de la monnaie.

Mais les États, qui osèrent s'ajourner d'eux-mêmes à terme fixe, ne se bornèrent pas a réaliser tics réformes purement financières. Ils se préoccupèrent aussi d'assurer un meilleur recrutement des gens d'armes et de réaliser l'unité de la justice spécialement par la suppression des privilèges de juridiction.

Pour la première fois, les représentants des trois ordres faisaient preuve d'indépendance et, tout en protestant de leur entier dévouement au roi, se posaient en gardiens de l'intérêt public.

Arrestation du roi de Navarre. — Reprise des hostilités avec l'Angleterre. — Aussitôt après la session de décembre 1355, Charles le Mauvais fut au nombre de ceux qui s'opposèrent à la perception de la gabelle et de la taxe sur les ventes votées par les États (1) et impopulaires, particulièrement en Normandie. Cette attitude lui valut les sympathies des Parisiens, mais déchaîna chez son beau-père, qui n'avait pas oublié la lin tragique de La Cerda, une explosion de haine violente. Jean le Bon accourut à Rouen, s'introduisit avec des hommes armés dans la salle où le dauphin, duc de Normandie, traitait Charles le Mauvais, fit emprisonner le roi de Navarre à Château- Gaillard et décapiter ses conseillers, parmi lesquels le comte d'Harcouit.

Les frères et les partisans de Charles le Mauvais appelèrent aussitôt les Anglais, et les hostilités, suspendues grâce aux efforts des papes d'Avignon, reprirent une nouvelle vigueur. Pendant que le duc de Lancastre accourait en Normandie, le prince de Galles faisait une vaste chevauchée à travers le Périgord, le Limousin et le Berry, incendiait les faubourgs de Bourges, échouait devant le château d'Issoudun, mais s'emparait de ceux de Vierzon et de Romorantin.

Le roi de France, après avoir concentré ses troupes à Loches, s'était dirigé sur Poitiers, qu'il croyait menacé et qu'il voulait couvrir; son arrièregarde fut rencontrée et battue, le 16 septembre 1356, près de Chauvigny, par les éclaireurs anglais, et le prince Noir

Bataille de Poitiers (Miniature d'un manuscrit français de la Bibliothèque nationale)

1 Les Etats, en présence du mécontentement séditieux provoqué par ces impositions, les remplacèrent dans la session de mars 1356 par un impôt sur les revenus.

établit son camp près de Poitiers, sur la hauteur de Maupertuis(l), « moult forte place » couverte de vignes, de haies et de buissons.

Bataille de Poitiers (1356). Jean le Bon prisonnier. —

Jean le Bon forma son année en trois « batailles » sous le commandement de son frère le duc d'Orléans, du dauphin duc de Normandie, et enfin du roi lui-même." La position des ennemis était telle qu'on ne pouvait les joindre que par un étroit chemin, dont

les haies étaient garnies d'archers anglais. De ce côté aussi les Anglais s'étaient divisés en trois « batailles » de 1000 hommes d'armes, 2200 archers et 1 500 « brigands » à pied, sous le prince Noir et Jean Chandos, sous les comtes de Warwick et de Suffolk, maréchaux d'Angleterre, sous les comtes de Salisbury et d'Oxford (arrièregarde). La chevalerie française commit, par son impétuosité et sa téméraire bravoure, la même faute qu'à Crée y. Le prince de Galles, craignant qu'on ne le bloquât au lieu de lui livrer bataille, offrit de libérer tous ses prisonniers, de restituer ses conquêtes et de déposer les armes pendant sept ans; mais Jean le Bon, se croyant sûr de la victoire, exigea que le prince se rendit à discrétion (18 septembre 1346).

Le lendemain, la bataille s'engage. Une première troupe de 300 hommes d'élite, placée sous les ordres du connétable et des maréchaux de France et suivie d'auxiliaires allemands, se jeta dans le chemin étroit qui conduisait au coteau, où quatre cavaliers à peine pouvaient passer de front.

Le gros de l'armée avait mis pied à terre, tout prêt à suivre les cavaliers ; mais les archers anglais, dissimulés derrière les haies, firent pleuvoir une grêle de traits qui effarouchèrent les chevaux et les empêchèrent d'approcher. Aussitôt le prince de Galles accourt, met en déroute les « batailles » du dauphin et du duc d'Orléans, et se dispose à marcher contre la « bataille » du roi Jean. Du haut de la colline, il observait d'un oeil attentif cette déroute des deux tiers de l'armée française. « Allons, seigneur, lui dit Jean Chandos, un des plus habiles capitaines de ce temps, allons, la victoire est à vous; adressonsnous à la bataille que commande le roi, ce doit être notre unique but; » et lui montrant le roi de Fiance, dont la cotte d'armes, semée de lis d'or, éfincelait au loin, mais que l'on reconnaissait plus encore aux coups

Plan de la bataille de Poitiers (1356;.

(1) Mauperluis, aujourd'hui La Cardinerie, commune de Nouaillé (Vienne).

LA GUERRE DE CENT ANS ET LA FIN DU MONDE FÉODAL

terribles de sa hache d'armes : « Je sais fort bien, ajouta-t-il, que, par vaillance, il ne luira pas. Ainsi, moyennant l'aide de Dieu et de saint Georges, il demeurera en notre pouvoir. — Allons, Jean, répondit le prince, vous ne me verrez d'aujourd'hui retourner en arrière. » Il s'élance alors à la tête des siens, franchit le défilé, et toute l'armée anglaise, comme un ouragan de fer, tombe sur les Français rangés autour du roi. La lutte alors devint terrible; on entendait de tous cotés retentir le choc des épées, des haches d'armes, le fracas des cuirasses et îles casques brisés. Le tir des archers anglais, rapide et régulier, mettait les Français hors de combat avant même qu'ils eussent pris contact.

Jean le Bon, descendu de cheval avec tous les siens, avait saisi une hache de guerre et marchait au premier rang de sa « bataille», qui en vint aux mains avec celle de Warwick et de Suffolk.

11 fit des prodiges de valeur; l'aspect du danger avait doublé ses forces et son courage, et, combattant sur un sol jonché de cadavres, enveloppés de toutes parts, foulés aux pieds des chevaux, les chevaliers français donnaient ou recevaient la mort avec la même intrépidité. Le roi, d'ailleurs, les animait par sa présence et par son exemple, ayant à ses côtés Geoffroy de Charny, qui portait la bannière royale, et son fils Philippe, qui mérita dans cette journée le surnom de Hardi; il surveillait l'approche des ennemis et en avertissait le roi : « Père, gardez-vous à droite! Gardez-vous à gauche! »

Mais cette vaillante résistance fut inutile : déjà tous les chefs français étaient tombés; la bannière royale gisait à terre, entre les bras de Charny, qui la serrait convulsivement encore en expirant, et le reste des combattants s'éclaircissaità vue d'œil. « Là, dit Froissart, périt toute la Heur de la chevalerie française, de quoi le noble royaume fut durement affaibli. » Le roi seul, sa hache d'armes à la main, entouré de cadavres, semblait braver sa défaite. En vain lui criait-on de tous côtés: « Rendez-vous, sire, rendez-vous! » Il ne répondait que par des coups plus terribles et abattait tous ceux qui osaient l'approcher. Enfin, épuisé par un combat si acharné et ayant reçu deux blessures au visage, il consentit à se rendre à Denis de Saint-Omer, sire de Morbecque, chevalier d'Artois, banni de France pour un meurtre et qui servait parmi les Anglais (19 septembre 1356).

Jean, au lieu de chercher à cerner l'ennemi, n'avait écouté que sa bravoure et donné le signal de l'assaut. L'armée des Anglais, dont l'infanterie était excellente, cribla de traits la cavalerie française, qui dut reculer en désordre; puis, quand la cavalerie anglaise s'ébranla à son tour, Jean commit la faute d'ordonner aux siens de mettre pied à terre : gênés par leurs armures, les chevaliers ne [lurent soutenir le choc de l'ennemi, bien que l'armée française fût deux fois plus forte que l'armée anglaise (1).

Le soir, le prince de Galles donna à souper au roi Jean, ainsi qu'il ses principaux chefs, au château de Savigny-l'Evesquault ; il voulut servir le roi lui-même, refusa de s'asseoir à côté de lui, disant qu'il n'était pas digne d'un si grand honneur, et le proclama « le plus brave de son royaume », aux applaudissements des Français et des Anglais.

Le roi prisonnier fut conduit à Bordeaux, et de là à Londres.

Etienne Marcel. — La honte de la défaite de Poitiers, le poids écrasant des impôts, la consternation provoquèrent dans les provinces comme à Paris un véritable mouvement de révolte contre la noblesse, qui n'avait pas su, malgré la supériorité du nombre, éviter un désastre plus effroyable encore que celui de Crécy. Le dauphin Charles, duc de Normandie, âgé de dix-neuf ans, fut nommé lieutenant général du roi. Ce prince, qui mérita plus tard le nom de

Statue d'Etienne Marcel (Hôtel de ville de Paris

i On trouvera dans l'Histoire de Charles 1 . de K. Deiaciienal, lome Ier (1908 , p. ls'.t-^li, un récit de la bataille du Poitiers et une discussion très serrée des textes anglais ut français.

HisTùiKE Dt France. — I.

sage, n'était pas homme à commander une situation aussi difficile : le pouvoir passa à la bourgeoisie et à ses chefs : Etienne Marcel, prévôt des marchands de Paris; Robert le Coq, archevêque de Laon ; Jean de Picquigny, gouverneur de l'Artois.

Le prévôt des marchands, premier magistrat de la bourgeoisie parisienne, exerçait la juridiction commerciale, réglait le prix des denrées et assurait la fidélité du débit, nommait le personnel des marchés, dirigeait les services de voirie, gardait les fortifications, et l'extension progressive de ses attributions devait lui permettre de tenir en échec le pouvoir royal.

Etienne Marcel appartenait à une famille notable de la corporation des drapiers. Il dut à son énergie propre et à son intelligence

politique, aussi bien qu'à la poussée des circonstances, déjouer un rôle décisif dans la crise politique qui précéda et suivit la défaite de Poitiers. Aux États de 135b, il avait été au nombre des commissaires élus pour surveiller la levée des impôts destinés à subvenir aux frais de la guerre. Au lendemain de Poitiers, le roi étant prisonnier et le dauphin sans autorité, il fut le véritable maître de la capitale. Énergique et résolu, Marcel exerça les Parisiens au maniement des armes, répara les fortifications et fit fermer la nuit, par des chaînes de fer, les rues de la ville et le cours de la Seine.

« Par une anticipation étrange, dit Augustin Thierry, cet échevin du xive siècle a voulu et tenté des choses qui semblent n'appartenir qu'aux révolutions modernes. L'unité sociale et l'uniformité administrative; les droits politiques étendus à l'égal des droits civils; le principe de l'autorité publique transférée de la couronne à la nation; les États généraux changés, sous l'influence du troisième ordre, en représentation nationale; la volonté du peuple attestée comme souveraine devant le dépositaire du pouvoir royal; l'action de Paris sur les provinces comme tète de l'opinion et centre du mouvement général ; la dictature démocratique, et la terreur exercée au nom du bien commun; de nouvelles couleurs prises et portées comme signe d'alliance patriotique et symbole de rénovation; le transport de la royauté d'une branche à l'autre, en vue de la cause des réformes et pour l'intérêt plébéien : voilà les événements et les scènes qui ont donné au xixe siècle et au précédent leur caractère politique. Eh bien, il y a de tout cela dans les trois années sur lesquelles domine le nom du prévôt. Marcel vécut et mourut pour une idée, celle de précipiter, par la force des masses roturières, l'œuvre de nivellement graduel commencé par les rois; mais ce fut son malheur et son crime d'avoir des convictions impitoyables. A une fougue de tribun qui ne recula pas devant le meurtre, il joignait l'instinct organisateur; il laissa, dans la grande cité qu'il avait gouvernée d'une façon rudement absolue, des institutions toiles, de grands ouvrages et un nom que, deux siècles après lui, ses descendants portaient avec orgueil comme un titre de noblesse (1). »

Les Etats généraux de 1356 et de 1357. — La grande ordonnance de réformation. — Craignant pour lui-même, et le Trésor étant à sec, le dauphin convoqua les Etats généraux.

Cette assemblée de 800 membres, où lesreprésentants de la noblesse, décimée à Poitiers, étaient en très petit nombre, se réunit le 17 octobre 1356 et chargea XI) commissaires ou rlu^ d'élaborer wn programme de gouvernement et d'administration. Les élus affirmèrent leurs sentiments d'indépendance en refusant de délibérer eu présence des « gens du conseil du roi », et, à la lin d'octobre tii connaître au dauphin leurs propositions, préalablement approuvée ■ en séance plénière par les États. Ils demandaient la mise en ju ment de plusieurs officiers royaux, nommément désignés; l'envoi dans les provinces, sons le nom de réformateurs, de députés chargés d'enquêter et de mettre fin aux malversations et concussions; la création d'un conseil de 28 délégués (4 prélats, 12 chevaliers,

(1) Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du tiers état, cli. 11.

Etienne Marcel, tableau de Mélingue (Musée du Luxembourg).

12 bourgeois , « lesquels auraient puissance de tout faire et ordonner au royaume, ainsi comme le roi, tant de mettre et ôter officiers comme de autres choses»; enlin, la mise en liberté de Charles le Mauvais, » nul bien n'étant venu au roi ni au royaume pour le péché de la prise dudit roi de Navarre ». A ces conditions, des subsides seraient alloués par les trois ordres.

Influencé par ses conseillers, le dauphin, sans oser écarter positivement les vœux des États, ne chercha qu'à gagner du temps et finit par lasser la patience des députés, qu'il décida à se séparer après leur avoir promis de les convoquer de nouveau à brève échéance.

Il avait surtout l'ail valoir que le pape Innocent VI et l'empereur Charles IV s'efforçaient en ce moment même de rétablir la paix entre les rois de France el d'Angleterre. Eu réalité, il escomptait l'appui éventuel de l'empereur, son oncle; et les déclarations loyalistes, comme on dirait aujourd'hui, des États de la langue d'oc, réunis à Toulouse, aussi bien que l'atlitude favorable de quelques villes, lui permettaient de croire que les Etais provinciaux lui accorderaienl des subsides. .Mais ses espérances lurent déçues et il se heurta partout aux mêmes exigences; car ceux-là mêmes qui condamnaient la violence el le manquement au respect dû à la majesté royale n'en considéraient pas moins comme nécessaire rétablissement d'un contrôle régulier.

Le dauphin eul alors à Metz une conférence inutile avec l'empereur. A son retour, il apprit que Marcel s'était opposé victorieusement à une nouvelle altération de la monnaie, et il lui fallut bien rappeler les filais 5 février 1357), devant lesquels il se présenta sans avoir tenu compte des résolutions de la précédente assemblée et qui, moins nombreux, avaient pris la précaution d'envoyer aux provinces l'exposé de leurs doléances, pour les présenter au roi

préalablement approuvées par la nation. Une commission permanente de 36 membres, que dirigeaient Marcel et Robert le Coq, élabora un plan de réformes qui fut présenté' au duc de Normandie et devint la « grande ordonnance » du 3 mars 1357.

Les États exigeaient d'abord l'éloignement immédiat de vingtdeux conseillers du roi, « indignes et insuffisants », et leur remplacement au grand et secret conseil, recruté parmi les députés, « souverain de tous les officiers du royaume », partageant avec le roi le pouvoir exécutif. Neuf généraux réformateurs pour tout le royaume (5 clercs, 2 chevaliers et 2 bourgeois), secondés par des ré formateurs provinciaux à la nomination des Etals, devaient assurer la réforme de l'administration et la marche des services. De fait, le personnel du Parlement, et de la Chambre des comptes fut réduit et en partie renouvelé, le chancelier privé de toute attribution politique. « C'est noire intention, disait l'ordonnance, de pourvoir aux offices el non pas aux personnes. »

Les Étais s'emparaient aussi de l'administration financière. Elle comprendrait 9 généraux superintendants, choisis en nombre égal par chaque ordre, chargés de la haute administration et du contentieux^ et assistés de 2 receveurs généraux qui centraliseraient le produit des impôts répartis et perçus par des députés ou élus que les Etats délégueraient dans les bailliages au nombre de trois par diocèse (un de chaque ordre). Enfin, le roi ne pourrait, sans la participation des États, ni conclure la paix ni taire de trêve avec l'Angleterre.

(in a dil de l'ordonnance de 1357 qu'elle avait posé en France les bases du gouvernement parlementaire, mais il est. permis de se demander si le régime qu'elle instituait était né viable. Elle réprimait sans do u le des abus intolérables, s'inspirait de l'intérêt général et faisait application de principes consacrés par le droit public

LA GUERRE DE CENT ANS ET LA FIN DU MONDE FÉODAL

La Jacquerie; tableau de Rochegkosse.

moderne, mais elle concentrait tous les pouvoirs dans les États de langue d'oïl, qui no représentaient qu'une partie de la France, et elle ae prenait pas garde qu'elle instituait la confusion dangereuse du législatif et de l-'exécutif, qu'il appartient à une assemblée représentative de contrôler les actes du gouvernement et non de gouverner elle-même, et que la participation des députés à ces actes leur interdit de les critiquer.

Le dauphin s'efforça d'ailleurs de secouer la tutelle des conseillers que lui avaient imposés les États ; il leur déclara bientôt qu'il entendait gouverner sans eux et leur interdit de se réunir. Jusque-là, Marcel, dictateur en fait, était resté dans la légalité. La révocation parle dauphin de la grande ordonnance (8 avril 1357), suivie d'un édit d'altération des monnaies qui exaspéra la bourgeoisie, et les conseils de Roberl le Coq, âme damnée de Charles le .Mauvais, allaient l'en faire sortir. Jean de Picquigny, d'accord avec .Marcel, et Robert le Coq mirent en liberté' le roi de Navarre, qui rentra triomphalement à Paris. Cependant le désaccord se mel lait, au sein des États qui, désertés peu à peu par le clergé et la noblesse, ne comprirent plus guère que des représentants des villes, fatalement soumis à l'influence des députés de la capitale. Le dauphin se reprenait à espérer, d'autant plus qu'une trêve de deux ans avait été: conclue avec l'Angleterre. Marcel, sentant son autorité décroître, entra dans les vides révolutionnaires : suivi de Ions les corps de métiers, il envahit le palais du dauphin où, sous les yeux du prince, il fit massacrer Robert de Clermont, maréchal de .Normandie, et Jean de Conflans, maréchal de Champagne. Comme le dauphin craignait pour luimême le soit de ses conseillers, Marcel le rassura et lui mit sur la tète son chaperon mi-parti bleu et rouge, couleurs de Paris, et prit celui du prince, qu'il porta toute la journée (23 février 1358).

Charles, majeur le 14 mars 1358, avait échangé son titre de lieutenant général du roi contre celui de régent: abandonnant la capitale, il essaya de soulever contre le prévôt la bourgeoisie de province. Les États généraux, réunis à Compiègne, se rallièrent à lui, et Marcel ne fut désormais que le chef d'une ville rebelle; mais, sur ces entrefaites, éclata la révolte des Jacques, à laquelle le prévôt des marchands prêta son appui, bien qu'il ne semble pas en avoir provoqué l'explosion.

La Jacquerie. Assassinat d'Etienne Marcel (1358). — Les

Jacques s'étaient soulevés contre l'oppression des seigneurs et les excès des Grandes Compagnies, qu'ils confondaient dans un même sentiment, parce que les nobles, au lieu de les défendit', avaient, souvent fait cause commune avec des routiers. Il y eut deux jacqueries successives : la jacquerie des brigands, antérieure à la bataille de Poitiers et dont les excès provoquèrent la jacquerie des paysans, celle-ci coïncidant avec, la tentative révolutionnaire d'Etienne Marcel. La mise en défense des châteaux commandant les voies d'approvisionnement de la capitale devait permettre d'affamer la population parisienne et de la soulever contre Marcel : la cause du prévôt se trouvait ainsi liée à celle des paysans. De l'Ile-de-France, la jacquerie se propagea dans la direction du nord el de Armés de couteaux et de bâtons ferrés, les Jacques se jetèrent sur les châteaux, dont ils massacrèrent les habitants et auxquels ils

mirent le feu, comme on avait mis le feu à leurs cha ières. Dans

plusieurs villes, la bourgeoisie se joignit aux paysans (1).

Étourdie d'abord et consternée, la noblesse se ravisa bientôt :

(1) Voir R. Delaciienal, Histoire de Charles V, t. Ier, p. 39 i.

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