‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 1 sur 25 · Histoire de France · texte numérisé non relu

Histoire de France

— Origine de l'assurement. — Sacre de Louis et de Blanche, à Reims. — Entrée du roi à Paris. — Son ordonnance à l'égard des Juifs. — Guerre entre Louis et Henri III. — Premiers succès de Louis sur Mauléon. — Fuite honteuse de Richard.— Trêve avec l'Angleterre. — Tableau de la chevalerie.

— Ordres des chevaliers. — Usurpation d'un faux Baudouin.

— Son procès. — Sa punition. — Rivalité de Raymond VI et de Montfort. — Nouvelle excommunication de Raymond.

— Croisade contre lni. — Sa courageuse défense.— Désastres de Louis. — Ligue contre lui. — Sa maladie. — Sa chasteté,

— Serment de fidélité à Blanche et à son fils. — Mort de Louis. — Origine d'un proverbe. —Enthousiasme pour saint François.

— Enfans de Louis VIII.

MODEJR.

L Accroisse* E fils de Philippe- Auguste fut le premier roi, *• '*

depuis trois siècles, qui, en montant sur le trône, xojsj*,

se trouva environné de force , délivré du joug de* seigneurs , presque affranchi de celui du clergé, et supérieur en puissance aux plus grands vassaux de la couronne. Mais , si 1er courage de Louis-le-Gros , si le génie et la fortune de Philippe avaient élevé à ce point la puissance royale, malgré les obstacles que lui opposait la féodalité , il fallait encore beaucoup de sagesse et de fermeté pour maintenir cette élévation , et pour conserver une autorité dont l'accroissement subit excitait tant de jalousie, sans être soutenu par aucune institution*

Les rois de France n'exerçaient de pouvoir réel et légal que dans leurs domaines. Maîtrisés par les grands lorsque ce domaine se bornait aux villes de Reims et de Laon , plus respectés quand le sceptre passa dans les mains d'un duc de France, ce ne fut que depuis la réunion à la couronne de l'Anjou , de la Touraine , duPoitoir, du Maine et delà Normandie , qu'ils s'élevèrent au-dessus des ducs d'Aquitaine , de Bretagne, de Toulouse, de Bourgogne, des comtes de Flandre et de Champagne. Ainsi ce n'était pas comme rois qu'ils exerçaient un grand pouvoir, mais comme seigneurs plus puissans en domaines que tous les autres.

Cette vérité est incontestable ; tous les faits prouvent que les ordonnances du monarque n'avaient force de loi que dans ses domaines , et , pour en étendre l'empire, il fallait conclure des conventions en vertu desquelles les autres seigneurs confédérés avec le roi adoptaient et signaient ces réglemens.

Le roi , dans ses guerres privées, ne pouvait exiger de secours que des vassaux de ses domaines; le*

autres seigneurs ne lui en devaient que pour les guerres générales , qu'on n'entreprenait jamais sans les avoir consultés.

L'habileté de quelques princes sut peu à peu transporter à la royauté des droits que le système féodal n'avait attachés qu'à la seigneurie. Ces princes, profitant avec autant de suite que de sagacité des querelles de leurs vassaux , du mécontentement des opprimés , de la cupidité des oppresseurs et du besoin que les peuples avaient d'un protecteur, affranchirent les communes, s'en déclarèrent les patrons, ressuscitèrent les appels à la justice royale , confisquèrent les biens des nobles qui refusaient de remplir les devoirs de vassaux , étendirent les attributions, la compétence de la cour des pairs, composèrent à leur gré ce tribunal suprême en le modifiant, employèrent les forces presque irrésistibles de leurs vastes domaines à faire respecter ses arrêts, et don* nèrent ainsi un corps véritable et une existence réelle au pouvoir monarchique, qui, depuis Charlesle-Chauve, n'était plus qu'une ombre majestueuse.

Si Louis VIII , dont le règne ne dura que quatre années . ne brilla pas dans nos annales du même *• LooU éclat que son père et son fils , on doit néanmoins reconnaître qu'il fut brave comme eux , qu'il sut garder avec sagesse l'héritage de l'un, et préparer habilement la marche glorieuse de l'autre. Placé par le sort entre deux rois illustres , son nom se mêle aux leurs sans y faire ni ombre ni tache.

Quelques historiens l'accusèrent, il est vrai, de faiblesse; mais , comme Condillac le remarque avec raison , « les nobles ne l'en soupçonnèrent pas; car ,

Curjctère

» s'ils n'avaient point craint sa fermeté , ils auraient » remué ; et son règne fut tranquille. »

D'ailleurs, s'il eût mérité d'être placé au rang des rois faibles , le peuple ne lui aurait pas donné le surnom de Lion, qu'il avait mérité par ses victoires sur les Anglais , au moment où son père triomphait des Germains à Bouvines, et par sa conquête rapide de l'Angleterre.

Un auteur du temps, Guillaume de Puis-Laurens, nous apprend que Philippe appelait son fils homo delicatus et debilis ; mais il est évident que c'était uniquement de la faiblesse de sa santé qu'il voulait parler. Aucun fait ne me semble appuyer l'opinion de M. Sismondi \ qui lui reproche d'avoir été faible d'esprit et de corps. Il 1© dit aussi dominé par les prêtres ; mais qui dans ce siècle pouvait être totalement exempt de cette dépendance d'une autorité redoutable à tous les trônes !

. Philippe-Auguste lui-même s'était croisé. H avait sacrifié son amour pour Agnès à la crainte des foudres romaines , abandonné le comte de Toulouse au ressentiment du pape , et ne s'était point cru assez puissant pour soutenir son fils sur le trône d'Angleterre contre la volonté du Saint-Siège ; tandis que Louis , bravant le légat romain , entreprit , malgré ses menaces , la conquête de cette couronne.

Ce qui est certain, c'est que sous le règne de ce prince, en dépit des grands vassaux, les appels royaux se multiplièrent , et que , malgré leur opposition formelle , le chancelier et les grands officiers de la couronne continuèrent à siéger au parlement.

On rît même une foule de seigneurs , qui redou- origine taient l'ambition et l'injustice de leurs puissans su- de l^ni! zerains , chercher un appui sous la protection d'un sceptre qu'ils croyaient capable de garantir leur repos. Ainsi ce fut à cette époque que commença parmi eux l'usage de faire assurer leurs domaines. Ils s'adressaient au monarque pour lui demander l'assurement f c'est-à-dire , la garantie de la conservation de leurs seigneuries , « de sorte que le roi, » nous dit encore Condillac , accrut journellement » son autorité en se déclarant tour-à-tour patron » des communes et protecteur des nobles opprimés. »

Mably remarque également que « les Français » commencèrent, sous le règne de Louis VIII, à » soupçonner la nécessité de trouver dans l'État » une puissance qui en unît , resserrât et gouvernât » par un même esprit toutes les parties diverses. » Louis, ajoute-t-il , fit quelques réglemens géné- » raux , non comme législateur , car il aurait ré- » volté les esprits ; ses ordonnances ne furent que » des traités de confédération avec des prélats et » barons qui se rendaient à ses assises. »

Un des moyens les plus adroits et les plus prompts d'étendrel'autorité royale hors des domaines royaux, fut la résolution hardie que prit Louis VIII de changer le patronage en suzeraineté directe , et de déclarer qu'il regardait comme appartenant à sa seigneurie toutes les villes auxquelles les seigneurs avaient cédé ou vendu les franchises communales* Aussi M. de Montlosier regarde cette déclaration publique comme l'une des grandes atteintes portées aux droits des nobles.

sarr* de Philippe-Auguste , non par jalousie , comme Tout wTn i ?, d à supposé sans fondement quelques historiens , mais Kcm$. p 0Ur prouver que sa race était assez affermie sur le trône pour régner sans le secours de la cérémonie du sacre , dont plusieurs circonstances rappelaient le droit électif des peuples, n'avait pas jugé à propos de faire couronner son fils. Cependant ce jeune prince , dès qu'il fut roi , se conforma à l'antique usage ; il fut sacré avec Blanche , sa femme , le 6 août (t) , par Guillaume de Joinville , archevêque de Reims.

Jean de Brienne , roi de Jérusalem , qui était venu chercher en Europe des secours pour la Palestine , assista au sacre.

Entrée d» L'entrée du jeune monarque dans Paris fut pomroia Pj,u «p euse ^ brillante et animée par la satisfaction que les Français éprouvaient en voyant monter sur le trône un prince belliqueux , issu par son père de Hugues-le-Grand et par sa mère de Charlemagne.

L'abbé Vély se complaît à faire une description magnifique et fleurie des réjouissances qui eurent lieu dans la capitale à Foccasion de cette entrée solennelle. « Un grand nombre de fontaines faisaient » couler à grands flots le vin dans les rues. Ces rues » étaient remplies de tables chargées de mets et de » fruits ; l'air retentissait du son des instrumens et » des acclamations publiques ; le peuple en foule » courait au-devant du monarque , qui .par-tout se » voyait loué , harangué et chanté. »

« L'université même, dit cet auteur, viut se

» mêler à la joie générale $ les philosophes font trêve » à l'esprit de dispute ; Aristote se tait 5 Platon fait » silence ; tous jonchent de fleurs son passage que » les Parisiens avaient couvert de riches tapis. »

Les seigneurs qui entouraient le roi se hâtèrent de «on ««ion. profiter des premiers momens de ce règne pour ob- ré g "d d« tenir du nouveau monarque un acte injuste et arbitraire. Une ordonnance royale abolît les dettes qu'ils avaient contractées envers les Juifs. Cette ordonnance n'aurait eu force de loi que dans les domaines et seigneuries du roi , si la plupart des seigneurs ne s'étaient pas empressés , comme il élait facile de le prévoir , d'adopter et de signer cet acte sollicité par leur cupidité. t

La forme dans laquelle cette ordonnance est rédigée est d'autant plus importante à remarquer , qu'on y voit la preuve incontestable de la nécessité qui existait alors pour l'autorité royale d'obtenir l'assentiment des seigneurs lorsqu'elle voulait ren- - dre une loi ou un règlement général.

Voici les termes du préambule de cette ordon-» nance : « Sachez que par la volonté et du consente- » ment des archevêques, évêques, comtes, barons » et chevaliers du royaume de France , tant ceux » qui ont que ceux qui n'ont pas des Juifs chez eux , » nous avons fait l'établissement ci - après , que » ceux dont les noms suivent ont juré d'obser- » ver, etc. etc. »

Au moment où Louis se faisait couronner, un Guerre., ambassadeur , envoyé par Henri III , vint lui rede • Hep^ia.' mander la Normandie précédemment confisquée, mais dont on prétendait que Philippe-Auguste avait

promis la restitution. Louis nia cette promesse, et refusa hautement de rendre aux Anglais cette importante conquête.

Des deux côtés on se prépara promptement à la guerre, car la trêve devait expirer en I2a4. Louis s'assura prudemment de la neutralité de l'empereur Frédéric H. Il décida le vicomte de Thouars à refuser tout secours aux Anglais.

Hugues de Lusignan, comte de la Marche , l'inquiétait par son influence, par ses talens, par la force de ses alliés et la nécessité où il se trouvait de ménager les Anglais , dans la crainte de voir saisi par eux , en cas d'hostilités , le domaine de sa femme Isabelle , veuve de Jean- sans -Terre. Le roi obtint son alliance , en lui promettant , pour dédommagement, deux mille francs de pension , la possession de Saintes, ainsi que celle d'Oleron, et même de Bordeaux, si Ton parvenait à s'en emparer.

Premiers j)§ s q Ue ] a trêve fut expirée , Louis • qui savait que

sucrés de i A 1 ' . ,

Louis sur la rapidité est la mère des succès , conduisit promp- Mauieon. fe menl son arm ^ e en p 0 itou, attaqua Mauléon, général dont on vantait l'habileté , le défit, prit Niort, Saint-Jean-d'AngéJy , et assiégea la Rochelle.

Mauléon s'était jeté dans cette place, et il la défendit avec vigueur; mais , ne recevant aucun secours d'Angleterre , il se vit forcé de capituler.

Le roi , dans l'espoir de s'attacher cette ville et de l'empêcher de retomber dans les mains des Anglais , lui accorda d'immenses privilèges ; elle les conserva jusqu'au moment où le cardinal de Richelieu la punit de sa courageuse résistance.

, L'indolence du roi d'Angleterre lui fit perdre

beaucoup d'alliés ; ils se rangèrent du coté de la fortune. La plupart des seigneurs d'Aquitaine , du Limousin , du Périgord , et Mauléon lui-même , prêtèrent serment de fidélité au roi de France, qui rentra en triomphe dans Paris ( i).

L'Angleterre déploya enfin quelques forces ; mais elles ne se montrèrent qu'à la fin d'une campagne dont elles auraient dû prévenir les désastres.

Richard , frère de Henri III , arriva près de Bor- Fuit*

. * • «i t • i i boni eus*

deaux avec trois cents voiles. Le titre de comte de de hivhaid. Poitou, dont il se parait , annonçait ses espérances ; quelques succès légers semblèrent d'abord les coniirmer. Mais ensuite , repoussé par les Français dans les environs de la Réole , il n'osa risquer une bataille , et se rembarqua assez honteusement pour l'Angleterre.

Henri III, si mal secondé par ses armes, eut re- Trêve cours a la protection au pape Honore. Le ponLiie gictene. offrit sa médiation j il écrivit au roi de France que le Saint-Siège devait, conformément à l'ordre % de Dieu, combattre les péchés : la guerre contre V Angleterre , disait-il , en est un , et vous devez y met* tre fin. Cet argument , assez étrange en politique , n'eut aucun succès ; mais trente raille , marcs d'argent , donnés par l'Angleterre , décidèrent Louis à lui accorder une trêve do quatre ans.

Il fallait que le roi trouvât peu de ressources dans son trésor , et eût dissipé bien promptement celui de son père, pour commettre une telle faute; car l'abandon où le roi d'Angleterre avait laissé ses pos-

(i) xm4.

sessions françaises , la défection dé ses vassaux et la fuite de Richard prouvaient assez que l'armée victorieuse de Louis , ne trouvant point d'obstacles redoutables en Guienne , aurait pu , en une seule campagne, chasser totalement les Anglais de la France.

Quelques auteurs prétendent que la dévotion du roi et le désir d'accomplir son serment, en exterminant les Albigeois, furent les motifs qui le décidèrent à signer cette trêve impolitique.

Les mœurs des princes , comme celles des particuliers , offraient alors le mélange le plus singulier de grandeur et de petitesse , de licence et de superstition j de galanterie et de piété. On savait commander , mais non administrer ; conquérir , mais non conserver. Les grands faisaient dépendre leurs intérêts de leurs passions, et ceux des peuples de leurs caprices.

Tableau C'était l'époque florissante de la chevalerie , dont chcvaio* ie. nous sommes obligés de reparler souvent , puisque cet ordre , plus romanesque que politique , sans ressembler à aucune autre institution, eut peut-être , pendant long-temps , plus de force et d'influence , que toutes les institutions fondées par les plus sages législateurs.

Nous avons vu que celte chevalerie, née au milieu des excès de l'anarchie , en fut le premier remède. L'appui qu'elle donna aux opprimés, et les exploits qui l'illustrèrent, excitèrent pour elle un enthousiasme général ; elle de vint une despremières dignités militaires , et on la compara même au sacerdoce.

Un chevalier devait être , d'après ses vœux , religieux comme un prêtre , vertueux comme un

magistrat, intrépide comme un paladin. Cependant l'amour était l'aiguillon et le prix de ses travaux; il jurait de servir sa dame avec autant de zèle que son Dieu et son roi.

Bientôt tous les palais, tous les châteaux se transformèrent en écoles de chevalerie. Dès l'âge de sept ans, on donnait aux jeunes nobles des leçons pour les former à Fart militaire et au service de cour : ils servaient d'abord un seigneur en qualité de page, damoiseau ou varlet, et ensuite comme écuyer; ce service domestique était alors aussi honoré par-tout qu'il l'est encore aujourd'hui dans les maisons royales. Le nom de varlet même , que les mœurs modernes ont dégradé , fut autrefois porté par nos jeunes princes.

Dans ces écoles on donna à la fois aux jeunes demoiselles des principes de dévotion et de galanterie ; et si d'un côté on les formait avec soin aux vertus de mères el de femmes , aux travaux convenables à leur sexe, de l'autreonleur apprenait tousles moyens de plaire par leurs talens et leurs prévenances aux chevaliers dont leur tendresse devait enflammer le courage et couronner la gloire.

Ce n'était qu'à l'âge de quatorze ans qu'on pouvait devenir écuyer; alors un prêtre bénissait l'épée du jeune aspirant à la chevalerie. Les grands et les chevaliers avaient à leur suite plusieurs sortes d'écuyers.

L'écuyer de la chambre faisait les honneurs du château , et remplissait les fonctions de chambellan.

L'écuyer tranchant coupait les viandes avec adresse et les distribuait avec courtoisie ; il était échanson et panetier ; l'argenterie était confiée à sa garde.

L'écuyer du corps accompagnait par -tout son

maître , portait ses armes , sa bannière ; c'était lui qui, au signal d'un combat, faisait retentir l'air du cri d'armes de son seigneur; il lui attachait sa cuirasse , ses brassards, lui donnait son écu, son épée , sa lance; dans la mêlée il se tenait près de son maître , parait ' les coups qu'on lui portait , le relevait s'il était renversé , et quand son cheval recevait quelques blessures, il lui en présentait promptement un nouveau.

Les prisonniers étaient mis sous la garde de l'écuyer. En temps de paix , leurs jours étaient employés aux exercices militaires, à la course, à la bague , au maniement de la lance.

Au milieu des fêtes , les tournois offraient une image souvent trop ressemblante de la guerre. La présence des dames et du prince ou seigneur animait les combattans, qui recevaient de la main des belles le prix décerné à la force , à l'adresse , à la grâce, à l'agilité, ordre» de* On comptait deux classes de chevaliers : ceux de .htv.wers.j k p rera ière s'appelaient bannerets , et les seconds bacheliers. Le banneret avait à sa suite plusieurs chevaliers, suivis d'un certain nombre de soldats.

Pour entrer dans la classe des bannerets , il fallait posséder une terre considérable et prouver quatre générations de noblesse. Le banneret devait entretenir au moins cinquante hommes d'armes , dont chacun était suivi de deux cavaliers et accompagné de plusieurs valets. Sa bannière était carrée ; celle du bachelier se divisait en deux pointes. Le banneret seul jouissait du droit électif de choisir un cri d'armes particulier , comme Chdtillon au noble duc , Flandre au Lion $ le cri royal fut Mont- Joie

Saint-Denis ; celui de plusieurs princes du sang , Mont-Joie au blanc épervier.

On appelait les chevaliers dom , sire et me s sire ou monseigneur ; leurs femmes seules portaient le • titre de madame ; toutes les autres se nommaient demoiselles.

Les chevaliers jouissaient seuls du privilège de manger à la table du roi , d'arborer sur leurs maisons des girouettes, et de faire briller sur leurs vêtemens For, l'hermine , le velours et l'écarlate. Us étaient exempts du paiement de lous droits sur leurs denrées.

Les portes de ce temple de l'honneur ne furent long-temps ouvertes qu'à la naissance , à la fortune et aux exploits guerriers. Ce ne fut que deux siècles après qu'on permit à la science et à la vertu plébéienne d'y entrer.

On créa pour les lois et pour les lettres un troisième ordre de chevaliers ; l'orgueil des chevaliers militaires s'en offensa; ils méprisèrent les chevaliers légistes , étendirent même ce mépris sur les lois et les lettres, dédaignèrent la science, n'estimèrent, ne cultivèrent que celle des armes , désertèrent les parlemens, s'éloignèrent des tribunaux, et portèrent, par ces aveugles préjugés et par cet impoli tique mépris, la plus mortelle atteinte au pouvoir féodal, dont ils accélérèrent la chute.

Leur orgueil, en croyant se venger, abdiqua réellement la puissance , et ouvrit aux plébéiens le champ de la législation et de l'administration. De cette sorte ils lâchèrent la proie pour l'ombre; et, retranchés » dans les grandeurs d'une vanité chimérique , ils

devinrent gouvernés au lieu d'être gouvernans.

Tel fut le commencement d'une révolution dans les mœurs qui , plus tard , en fit naître une plus étendue dans presque tous les gouvernemens.

Jj y exemple des monarques , ainsi que Ta dit un grand roi, impose et se fait suivre* Louis-le-Gros , Louis -le -Jeune, Philippe -Auguste , Louis VIII, brillans de toutes les qualités des preux , se montrèrent ardens et parfaits chevaliers. Dans toutes les contrées de l'Europe , une foule d'émules belliqueux s'empressèrent de marcher sur les traces de ces illustres modèles. Mais trop souvent on imita mieux leurs prouesses que leurs vertus; trop souvent, entraînés par les vices du siècle, ces protecteurs de l'opprimé continuèrent à piller les marchands, ù tyranniser les faibles, à séduire, à enlever les dames qui devaient être l'objet de leur culte respectueux , et à brûler les hérétiques au nom de la charité ; trop souvent enfin leur piété dégénéra en superstition , et leur galanterie en libertinage.

On vit même, ainsi que le remarque l'abbé Vély, un grand nombre de dames ordonner, par une étrange courtoisie , à leurs demoiselles d'honneur de partager leur lit avec les chevaliers qui les visitaient : à cette occasion, le même abbé cite ces vers d'un poème où les mœurs du temps sont peintes avec une singulière naïveté :

Appelle un soun ( sienne ) pucelle

La plus courtoise et la plus belle ,

A cousoil (en confidence ) li dit : Bel amie ,

Allez tôt, ne vous ennuuit mie,

Avec le chevalier gésir ( coucher ).

Quoi qu'il en soit , et malgré ces abus inévitables

DE FRANCE. l5

ou crépuscule de la civilisation , l'institution de la chevalerie produisit d'immenses avantages. Si elle n'épura pas rapidement les mœurs , au moins elle les adoucit ; elle offrit des refuges au malheur, des vengeurs à l'innocence, des encouragemens à la poésie ; elle éleva les ames , donna à plusieurs vertus Fa tirait de la gloire, et créa, par le point d'honneur, une puissance toute nouvelle, qui, 4 défaut d'institution, servit long-temps de supplément à la morale, d'égide aux débris des antiques libertés nationales , et de seul frein au despotisme.

Aussi , de tous les châtimens et de tous les supplices qu'aurait pu inventer le pouvoir le plus rigoureux, aucun ne devait répandre plus d'effroi dans les imaginations et dans les ames que celui de la dégradation d'un chevalier convaincu de lâcheté, de mensonge, et enfin d'avoir forfait à l'honneur : traîné sur l'échafaud , on brisait devant lui ses armes; on effaçait les emblèmes de son écu; les hérauts l'accablaient d'injures , l'appelaient traître , déloyal et foi-mentie; ensuite, couvert d'un drap mortuaire , on le portait sur une civière dans une église. Là on récitait sur lui les prières des morts ; et , dans quelque lieu qu'il portât ses pas , s'il osait se présenter à la table des chevaliers, on coupait la nappe à la place qu'il occupait , et on le chassait ignominieusement.

Ce fut par de tels moyens que peu à peu l'honneur établit en France son règne et son culte ; il s'y maintint toujours comme la puissance la plus irrésistible , comme une sorte de religion, et ses arrêts y sont encore plus généralement respectés que les lojs.

l6 HISTOIRE

usurpation L'un des chevaliers dont les exploits illustrèrent BauJouiu. alors au loin la France , Baudouin , comte de Flandre , s'était élevé par sa valeur , comme nous Pavons dit , sur le trône de Constantin , vingt ans avant le règne de Louis. Ce fondateur d'un nouvel empire, vaincu, enveloppé , pris et massacré par les Bulgares, reparut soudainement en France (1), ou du moins un homme qui lui ressemblait en tous points , prit son nom et se fit reconnaître par un grand nombre de ses vassaux.

La plupart des Flamands et des Anglais furent ou parurent dupes de cet imposteur. Plusieurs circonstances le favorisaient. Jeanne , fille du vrai Baudouin , gouvernait alors la Flandre. Cette comtesse, al lier e et avare, régnait pendant l'absence de l'infortuné Ferrand son époux , qui restait toujours enfermé dans les prisons du Louvre , parce que sa femme refusait de payer sa rançon.

Cette comtesse, ambitieuse et hautaine, était détestée par ses sujets 5 la haine rend les peuples crédules , et l'espoir de briser son joug disposa les Flamands à croire les récits du faux Baudouin , qui se vit accueilli avec transport par la multitude.

Jeanne, abandonnée et au moment d'être détrônée, prit la fuite $ elle vint à Paris implorer la protection du roi de France, qui lui promit son appui et se rendit à Péronne. Là il envoya ordre àu prétendu Baudouin de comparaître devant lui. ■Son procès. Cet aventurier , protégé par le roi d'Angleterre et favorisé par l'opinion publique , eut l'audace de

se montrer aux yeux du roi et de soutenir sans trouble son imposture ; le cardinal de Saint -Ange fut chargé de l'interroger. Jeanne prétendait que cet aventurier était un certain Bernard de Rays , autrefois ermite en Champagne, et dont les traits ressemblaient effectivement à ceux du comte Baudouin.

Quoi qu'il en soit, il répondit avec autant de clarté que de fermeté à la plupart des questions qui lui furent adressées $ mais lorsqu'on lui demanda les époques précises et les jours où il avait rendu hommage à Philippe-Auguste et épousé Marie de Champagne , il se troubla et se coupa : sa confusion ou son défaut de mémoire furent regardés comme des preuves évidentes de son imposture.

Louis le chassa avec mépris , et lui ordonna de 8ortirdu royaume. Beaucoup de gens pensèrent qu'un châtiment si doux indiquait encore quelques doutes dans la conscience de ses juges; ils oubliaient que l'accusé n'avait comparu qu'après avoir obtenu du roi un sauf-conduit.

Au reste , cette clémence ne retarda que de peu s« punition son supplice; arrivé en Bourgogne, il fut enlevé par quelques serviteurs de la comtesse de Flandre , qui le fit mettre à mort après l'avoir accablé d'outrages.

Vainement Jeanne fit publier des lettres de Constantinople, dans lesquelles on racontait des miracles opérés en Bulgarie , sur le lieu même où son père avait été tué et enterré. Le peuple s'opiniâtra à croire qu'une souveraine injuste devait être une fille dénaturée , et , ainsi que le remarque M. Sismondi , les chroniques de Flandre disent que la plus grande tomje xv. a

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