CHAPITRE NEUVIÈME
SUITE DO REGNE DE LOUIS IX
( la 7°0
Chan^emcns en Orient. — Règne de Bondocdar.— Trêve rompue par les chrétiens. — Marche rapide de Bondocdar.— Croisade de Tunis. — Ses frais dispendieux. — Testament de Louis. — Ses immenses donations. — Régens du royaume. — Départ pour Âigues-Mortes. — Désordres des croisé*. — Vaine médiation de Louis entre les Églises. — Délibération pour la route. — Ruse de Muley-Moztanka, roi de Tunis.— Contre-temps éprouvés par les croisés. — Débarquement près de Tuuis. — Premier succès. — Prise de Carthage. — Menace dn roi de Tunis. — Perfidie des Sarrasins. —Contagion dans l'armée chrétienne.— Maladie du roi.— Ses derniers momens.— Ses en fans.— Hommes célèbres sous ce règne. — Désespoir de l'armée. — Instruction de Louis à son fils.
change- L'Orient venait d'être le théâtre de soudains et orient? grands changemens : à la mort de Conrad, Henri de Lusignan reprit le sceptre de Jérusalem. Le vaillant Sargines , malgré le petit nombre de ses chevaliers , soutenait héroïquement , dans Saint-Jeand'Àcre , l'espoir des chrétiens et l'honneur du nom français.
Pendant quelque temps , les dissensions qui armèrent les Musulmans les uns contre les autres 9 permirent aux croisés de goûter quelque repos.
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Un Mameluck , fameux par son audace et par ses exploits, Seffedin, enchaîna d'abord la victoire, et se crut au moment de régner seul sur tous les États soumis à l'étendard de Mahomet. Il avait humilié ou vaincu tous ses rivaux.
Mais un guerrier plus célèbre encore, plus heu- R*gne <fc reux et sur-tout plus habile, Bondocdar,cet homme Bo * àocA * v ' né esclave et parvenu au pouvoir en assassinant ses maîtres , trancha les jours de Seffedin ; il s'était élevé par l'épée , il régna par le poignard.
Il réunit sous ses lois l'Egypte, la Syrie, la Palestine et l'Arabie. Maître de l'ancienne patrie des Ptolémée, il y fît renaître l'ordre, fleurir les sciences, prospérer le commerce , l'agriculture, et montra sur le trône autant de grandes qualités qu'il avait commis de crimes pour y parvenir.
Les chrétiens , trop heureux de conserver quel- tt*t« rom. ques forteresses et un reste d'indépendance , à l'a- chréliem. bri d'une trêve obtenue dans le temps où les soudans d'Égyple et de Damas se faisaient la guerre, osèrent, malgré les sages représentations de Sargines, rompre cette trêve et braver la colossale puissance .de Bondocdar.
Au même instant , frappés de cet esprit de verlige précurseur des grandes calamités , au lieu de se réunir contre l'ennemi commun, ils se divisèrent et prirent parti pour les différentes factions de Gênes et de Venise , dont les guerriers avaient porté en Orient l'esprit de discorde qui déchirait en Italie ces républiques. Les chevaliers du Temple et de l'Hôpital, en se mêlant à ces querelles, les rendirent plus opiniâtres et plus sanglantes.
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w.rcb« Cependant Bondocdar, profilant de cette anar- Bondocir. chie , s'avance rapidement à la tête de trois cent mille hommes , détruit la ville de Nazareth, as— siège et prend Césarée , se voit repoussé devant la forteresse de Montfort , et se venge bientôt de cet échec en emportant d'assaut la ville de Saphet , dont les habitans furent égorgés , au mépris d'une capitulation jurée solennellement.
Le farouche vainqueur montrait autant de mépris que de haine pour les ehrétiens. « A quoi, » disait-il , ont abouti les gigantesques efforts de ces » empereurs de Germanie , de ces rois de France » et d'Angleterre, qui venaient fondre sur l'Asie » et sur l'Afrique , à la tête de tous les guerriers » de l'Occident? En s'approchant de nous, ces ter- » ribles montagnes, qu'on disait prêtes à nous » écraser , se sont dissipées à la lueur de nos ci- » meterres , comme les nuages s'évanouissent de- » vant les feux de l'astre du jour. »
Bondocdar , enivré d'orgueil comme tous les hommes favorisés de la fortune, se croyait supérieur à Mahomet lui-même , et destiné à faire la conquête du monde chrétien. Continuant sa marche victorieuse , il dévasta les environs d'Acre , et l'investit pour s'en rendre maître. La perte dés croisés semblait inévitable ; le courage héroïque de Sargines, et d'un petit nombre de chevaliers français, opposait seul une dernière digue à ce torrent destructeur.
croisade Ces nouvelles funestes , apportées dans l'Occident, d« Tunis, y. r ^p an( jirent j a consternation. Louis, indigné des affronts de la croix, résolut aussitôt de ressaisir se*
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armes, de venger les chrétiens opprimés, et d'entraîner les Français à de nouveaux combats.
Le pape, qui partageait sa douleur et non ses espérances , essaya d'abord de le détourner d'une si périlleuse entreprise; mais le zèle ardent du monarque l'emporta sur la froide circonspection du pontife; et le successeur des apôtres, cessant de sVpposer au pieux enthousiasme de Louis , le seconda de ses efforts, pour réveiller chez tous las princes et seigneurs de l'Europe la passion presque amortie de ces guerres sacrées.
Plusieurs conciles furent convoqués. Dans tout l'Occident , les temples retentirent à la fois et des ac~ cens de la douleur et des exhortations à la vengeance. Comme cette guerre était religieuse, on crut devoir lever sur le clergé un impôt considérable.
Saint Louis convoqua dans la ville de Paris tous les grands , les é vêques et les barons de son royaume; ils s'y réunirent le jour de l'Annonciation. Le bon sire de loin ville, dont la campagne d'Égypte avait refroidi le zèle pieux, voulut vainement alléguer Tétat dépérissant de sa santé pour se dispenser de se rendre à l'appel du roi. Louis lui répondit qu'il ne manquerait de médecin ni dans sa cour ni dans son camp*
Au moment où l'assemblée fut ouverte, le roi y parut portant à la main la couronne d'épines de Jésus-Christ, et, prenant la parole avec la dignité «d'un monarque, l'ardeur d'un guerrier et l'enthousiasme d'un apôtre, il retraça, dans un discours pathétique, l'effrayant tableau des atroces cruautés exercées par les Musulmans, les outrages prodigués
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à la- religion du Christ et les périls inuninens où se trouvaient les braves chrétiens de l'Orient.
Il s'exprima avec une telle éloquence, qu'il parvint, malgré la répugnance que presque tous les assistant ressentaient pour une nouvelle croisade , à leur faire partager momentanément la passion qui l'agitait. Il demanda la croix , et la recul des mains du cardinal de Sainte-Cécile. Si l'on ne s'écria pas cette fois: Diex le volt, Dieu le veut, chacun, se disant alors le roi le veut, crut suivre l'honneur en l'imitant.
Les premiers qui se croisèrent furent Philippe , fils aîné du roi et récemment armé chevalier par lui, les deux frères de ce prince, les comtes de Bretagne, de Montpensier, d'Eu, de Laval et de Brienne.
De tous côtés, beaucoup de princes, de seigneurs, de barons et d'hommes d'armes vinrent se ranger sous l'étendard religieux et royal. Ils s'empressèrent d'arborer ce signe pieux qui ne devait rappeler que la charité, mais qui, dans ce moment, appelait les hommes au carnage.
Joinville presque seul, jugeant de l'avenir par le passé, et connaissant trop bien l'état de la santé du roi, pour ne pas prévoir que, courant à une gloire chimérique , il allait trouver une mort certaine et prompte, refusa l'espèce de complicité qu'on exigeait do lui dans une entreprise qu'il croyait contraire aux vrais intérêts du monarque , comme à ceux de la nation et même de l'humanité, se* rv«ii Dans les croisades précédentes , l'enthousiasme dieu», universel multipliait les ressources 5 chacun brû~
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lait de Verser son sang et ses trésors pour' racheter le tombeau de Jésus-Christ ; tout homme était soldat $ tout prince , tout baron, tout prélat se dépouillait de ses richesses , pour lever , armer , équiper des milices» Mais , lorsque saint Louis voulut rallumer ce zèle refroidi , il fut obligé , pour se former une armée , de faire les plus grands sacrifices* Les . plus puissans vassaux alléguaient l'impossibilité de payer les frais d'une si coûteuse expédition: pour décider le duc de Bourgogne à marcher avec vingt bannières et quarante chevaliers , le roi lui donna vingt- deux mille livres. Il entretint de même les chevaliers de Valérie , de Beaujeu et de Mailli. Les prélats de Langres et de Reims recevaient de lui quatre mille livres chacun pour quinze chevaliers, La totalité des sommes qu'il payait se montait à cent soixante -dix mille livres. De plus, il était obligé de nourrir ces différentes troupes ; chaque jour cent trente chevaliers étaient admis à sa table. Les Génois lui vendirent chèrement la flotte nombreuse nécessaire au transport des croisés.
Louis, toujours si prodigue de ses richesses et si économe de celles de ses peuples , sacrifiant tout alors à son zèle religieux , soumit tous les sujets de son royaume à une lourde capitation. On leva la dîme des biens du clergé , el le pape accorda au monarque pour quatre ans la dixième partie des revenus ecclésiastiques.
On s'armait pour l'Église , et cependant les abbés, les prélats et les moines éclatèrent en murmures ; mais pourtant on obéit j et comme l'exemple d'un grand roi , soit en bien, soit en mal, trouve toujours
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un grand nombre d'imitateurs , on vit Charles d'Anjou , Gaston de Béar , Édouard d'Angleterre et une foule de princes étrangers arborer la croix.
Saint Louis crut l'occasion favorable pour demander au chef de l'Église une bulle qui mit sa personne, ainsi que celle de ses fils et du comte d'Artois , son frère , à l'abri de l'excommunication que , suivant un usage abusif, les évêques et les prélats prétendaient pouvoir à leur gré lancer contre eux. L'opiniâtre pontife opposa un refus formel à la juste demande d'un saint monarque qui courait , au nom do l'Église , chercher les palmes du martyre* Tr sèment Avant de quitter la France , Louis fit son testaie Louis. ment p ar cet acte ^ -j légua un apanage à son
héritier Philippe, quelques villes à Tristan, sous le nom de comté de Valois. Pierre eut en partage les comtés d'Alencon et du Perche ; Robert celui de Clermont en Beauvoisis.
Déjà le roi avait payé la dot de sa fille Isabelle, devenue reine de Navarre. Il assura celle de Blanche qui épousa Ferdinand , héritier du trône de Castille , et de Marguerite promise à Jean , duc de BrabanL La dernière de ses filles, Agnès, reçut dix mille livres : depuis elle fut mariée à Robert, duc de Bourgogne.
Le roi nomma exécuteurs testamentaires les évçdoMti'oM. «P 08 de Paris et d'Évreux, ainsi que les abbés do Saint-Denis et de RoyaumonL II fit d'immenses donations à tous les monastères, à huit-cents léproseries, à une foule de pauvres, à une multitude d'écoliers dont les parens ne pouvaient payer les études,
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aux veuves, aux orphelins et aux pauvres officiers de sa maison. Enfin il put donner beaucoup , parce qu'il avait beaucoup épargné : les rois économes peuvent seuls être généreux.
Ce prince , si bon , si sensible , et qui avait si long- Ré-en» du temps laissé régner sa mère sur la France et sur lui, ro,au-M " ne chérissait pas moins son épouse Marguerite. Cependant, en s'éloignant d'elle, il ne lui confia aucun pouvoir, soit parce qu'il croyait ses douces vertus peu propres à gouverner une noblesse turbulente , soit qu'exempte d'ambition et occupée de son seul amour , Marguerite eût rejeté avec effroi le poids du sceptre. L'abbé de Saint-Denis et le sire de Nesle furent chargés de la régence.
Après avoir fait toutes ses dispositions, saint Louis, !>•>»* suivant l'antique usage , prit l'oriflamme à Saint- Aiguës- Denis, et partit pour se rendre au port d'Aiguës- Morte ** Mortes (i). La flotte génoise qui devait l'y attendre n'y était point arrivée. Ce retard devint funeste à l'armée.
Les croisés, qu'une fatale expérience aurait dû Désordre» éclairer, se livrèrent dans le camp d'Aigucs-MorLes dc * Qtvw> ' à la même licence, aux mêmes débauches, aux mêmes excès qui, dans les murs d'Alexandrie, avaient été les présages de leurs désastres. Ruinés K par le jeu, égarés par l'ivresse, irrités par des rivalités d'amour et d'ambition , ils ensanglantaient chaque jour leurs maisons, leurs tentes, leurs fes-* tins. Beaucoup de Catalans et de Provençaux périrent victimes de leurs fureurs insensées.
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Tandis que ces étranges pèlerins étonnaient le monde par ce monstrueux assemblage de vices et de dévotion, Louis, profondément affligé de leurs égare mens, s'efforçait d'y mettre un terme par un prompt départ. Enfin son activité parvint à triompher de tous les obstacles qui arrêtaient sa marche, v.ioe Avant de s'embarquer, le roi, écoutant les sollicite lou?" tations de quelques envoyés des Grecs, s'efforça de Égale!? terminer par sa médiation l'antique et opiniâtre discorde qui existait entre les églises d'Orient et d'Occident. Une telle pacification était digne de lui ; mais, le Saint-Siège rejetant comme artificieuses les propositions des schisma tiques, Louis dut renoncer à son généreux dessein, tïciibéra- Tout était prêt pour son départ; mais une grande question l'arrêtait encore. H fit délibérer son conseil sur la route qu'on devait prendre et sur le but que devaient d'abord atteindre les efforts des croisés.
On hésita quelque temps entre trois partis : les uns voulaient qu'on courût directement au secours de la Palestine; les autres qu'on descendît en Égypte pour attaquer le Soudan dans le foyer de sa puissance; d'autres enfin conseillaient de débarquer en Afrique sur la côte de Cartbage, afin de se rendre promptement maître de cette contrée, et de priver l'Egypte et la Syrie des secours qu'elles en tiraient, ou même de les forcer par cette diversion à éloigner leurs armes des cités chrétiennes de la Palestine, et de laisser quelque repos aux héroïques et infortunés compagnons d'armes de Sargines.
Ce dernier avis prévalut dans l'esprit du roi : Voltaire lui en fait un injuste reproche , et attribue cette
lion pour la route.
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détermination à sa faiblesse pour Charles d'Anjou, son frère, qui portait ses vues ambitieuses sur le* contrées africaines voisines de ses États.
La vie entière de Louis répond à cette ambition; et toujours en effet on le vit réprimer le fougueux caractère du comte d'Anjou, désapprouver sa conduite, le forcer de rendre justice à ses vassaux, et refuser de sacrifier le repos de la France à la conquête du royaume de Naples.
Si Louis commit une faute en entraînant son armée dans les sables brûlans de Carthage, on en trouvera les vrais motifs dans le caractère de ce prince, dont un excès de zèle religieux fut peut-être le seul déftkut.
Depuis long-temps on sait que les princes mu$ulmansj pour éloigner l'invasion des chrétiens, pour «oSu" les tromper, pour les diviser et pour paralyser leurs ^ efforts, s'étaient servis des armes de la perfidie. Sans cesse menacés des formidables légions de l'Occident, ils se croyaient tout permis contre les chrétiens.
Le roi de Tunis , Muley-Moztanka , en adressant plusieurs lettres au monarque français , et en envoyant près de lui plusieurs adroits émissaires, était parvenu à lui faire croire qu'il était disposé à embrasser la foi chrétienne. Presque tous les historiens s'accordent sur ce fait.
Dans un autre temps et pour un autre prince, un tel piège sans doute eût été trop grossier. Mais dans ce siècle où la crédulité adoptait tous les faux miracles , celui de la conversion d'un roi musulman ne paraissait pas impossible.
Le pieux Louis désirait trop ardemment une pareille conquête nour en douter. Aussi on l'entendit
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plusieurs fois s'écrier : « Quelle consolation pour » moi si je pouvais jamais être parrain d'un roi » mahométan ! » On assure même qu'il fit dire à ce prince africain qu'il consentirait à passer une partie de sa vie dans les cachots , s'il pouvait obtenir à ce prix que Muley-Moztanka et sa nati< eussent le baptême.
Cet espoir chimérique fixa donc les irrésolutions de saint Louis , et ce fut ainsi que la ruse d'un barbare priva la Palestine de tout secours , troubla la raison d'un sage monarque , et l'attira avec son armée dans un aride désert qui devint pour eux un vaste tombeau.
Ccmtr*- Loin de prévoir les calamités qui les attendaient , ipto^é» les croisés , dès que la flotte génoise fut arrivée , s'éerotiéî. l anceren t avec autant de confiance que d'ardeur sur les flots. Impatiens d'attendre la cote africaine , trompés par un faux bruit généralement répandu , ils croyaient tous trouver à Tunis des trésors , des alliés, des armes et des troupes disposées à leur faciliter la conquête de l'Egypte et la délivrance de Jérusalem.
Cependant , dès les premiers jours de leur navigation, le sort , sembla par de fortes contrariétés leur annoncer l'issue fatale de cette expédition. Après avoir été tourmentés par des vents opposés, ils voulurent relâcher dans un port de l'île de Sardaigne. Les Pisans alors en étaient maîtres, et ces républicains montrèrent aux Français la même défiance que les premiers croisés avaient éprouvée dans l'Orient de la part des Grecs.
Louis, indigné devoir pour la première. fois, sa
loyauté soupçonnée, remit promptement à la voile , DéUrqae. et fut rejoint dans sa route par le roi de Navarre et Tiiu! par les comtes de Poitiers et de Flandre, qui lui amenaient un grand nombre de vaisseaux. Peu de jours après toute l'armée jeta l'ancre sur une plage située entre Alger et Tunis , près de l'antique Cartilage. Il ne restait plus de cette fameuse rivale de Rome que des débris épars, un bourg musulman décoré du nom de ville , et un château flanqué de tours.
A l'aspect de l'oriflamme et des pavillons français , les Sarrasins qui bordaient le rivage s'étonnent , s'épouvantent et fuient de toutes parts. Cette prompte retraite fut regardée comme un piège, chacun resta sur ses vaisseaux. Le lendemain une foule innombrable de Musulmans , s'étant rassemblés de nouveau sur la côte , annonçaient par leur contenance et par leurs cris une lutte opiniâtre et sanglante.
Le roi donne le signal du combat. Aussitôt les Premier Français f sans attendre le secours trop lent des bar- s mcce$ ' ques et des canots , se jettent dans la merle sabre a la main , bravent les vagues , les roches , l'ennemi , atteignent le rivage , se réunissent , se serrent , se précipitent avec furie sur les infidèles , les étonnent par leur audace, les entament, les enfoncent, les forcent à se retirer , ensuite à fuir, enfin à chercher leur salut dans une déroute complète.
Pendant ce court combat et ce brillant triomphe , Louis , dont la voix encourageait les siens , adressait à Dieu ses prières ferventes; et son aumônier, bénissant l'étendard planté sur le rivage, proclamait, au nom de la religion , la prise de possession de cette
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terre infidèle, qu'il regardait déjà comme conquise pour la foi chrétienne.
Les Musu^nans, frappés de terreur, avaient abandonné honteusement des passages et des défilés qu'il leur eut été facile de défendre. La victoire de Louis Aait éclatante ; mais là, comme en Égyple, on devait promptement perdre le fruit d'un courage dirigé sans prévoyance et sans plan, iw ûo Bientôt on s'aperçut que le lieu du débarquement cuibage. ^ choisi. Les Français , fatigués par Y ardeur du soleil et par la chaleur du combat , ne trou* vèrent sur le sable brûlant où ils campaient aucun ruisseau, aucune fontaine pour se rafraîchir. On apprit que près de Carlhago il existait quelques ci* ternes. Les premiers détachemens qu'on y envoya furent égorgés par les Africains. Alors Louis, rassemblant ses preux, courut réparer cet échec imprévu, dispersa les barbares, s'empara des citernes et investit Carthage.
On devait croire que cette forteresse exigerait un long siège; mais la bouillante audace des Français, animée par l'exemple de leur roi , aplanit tous les obstacles. Ils franchirent les fossés , escaladèrent les murailles, passèrent la garnison au fil de l'épée, et se rendirent ainsi , par un seul effort , maîtres de la ville et du château.
Le Scipion français, égal au romain en courage, en vertus, mais non en bonheur et en science militaire, loin de se livrer au repos après la prise de Carthage, s'occupa promptement des seuls moyens qui pouvaient adoucir les calamités de la guerre il établit sans retard des hôpitaux pour calmer les
souffrances, pour panser les blessures des vainqneurs et des vaincus.
Les princesses ses filles , ses sœurs et ses nièces Tinrent habiter le château. Là elles donnèrent , par les soins qu'elles prodiguaient aux malades, le spectacle, nouTeau pour cette terre barbare r des cou-r rageuses Tertus que la charité chrétienne inspire et commande au sexe le plus faible.
La tito résistance que Louis aTait rencontrée, en débarquant sur une terre où les promesses du roi de Tunis devaient lui faire espérer un autre accueil, déchirait le voile qu'une aTeugle confiance avait jusque-là jeté sur les yeux du monarque; et bientôt son illusion, si elle pouvait durer encore, fut totalement dissipée par une lettre de Muley-Moztanka»
Ce prince, loin de demander le baptême, décla-r Mensce rait qu'à la tête de cent mille Musulmans il mar- £„£ *' chait pour combattre et exterminer l'armée fran-r çaise. Sa menace ne tarda pas à se réaliser. b
Néanmoins, tandis qu'on se préparait de part et Perfidie des d'autre au combat, les Sarrasins essayaient encore b * TT "" ls de tromper la crédulité des croisés. Ces Africains perfides Tinrent en grand nombre dans le camp français, -et parvinrent à y être admis en annonçant qu'ils étaient décidés à embrasser la foi chrétienne* La loyauté française fut dupe de celle hypocrisie; et nos preux, oubliant qu'en Égypte on aTait employé contre eux la même ruse , reçurent ces infidèles sous leurs tentes.
La nuit venait d'étendre ses ombres sur la terre; soudain les traîtres se lèvent, se rassemblent et: poignardent sans pitié leurs hôtes imprudens. Mais,
au premier cri des victimes , Louis accourt. L'alarme se répand; on se précipite sur les barbares, on les enfonce, on les renverse. Le plus grand nombre est massacré; le reste obtient la vie en promettant d'attirer un corps de deux mille Sarrasins dans une embuscade; ils jurèrent de remplir cet engagement et partirent; mais, comme il était facile de s'y attendre, on n'en entendit plus parler.
Toute la plaine était inondée par les innombrables troupes du roi dé Tunis. Dès ce moment l'armée chrétienne, assaillie jour et nuit et forcée d'être sans cesse sous les armes, ne pût goûter un instant de repos. C'étaient à tout moment non des batailles, mais des combats semblables à ceux que les Partîtes en Asie et les Numides en Afrique livraient jadis aux Romains.
Les Maures, infatigables, ardens comme leur climat brûlant, féroces comme les monstres de leurs diserts, rapides comme les élans de leurs montagnes, également prompts pour attaquer et pour fuir, harcelaient continuellement l'armée française. Les croisés, leur opposant une inutile vaillance, les combattaient, les repoussaient toujours sans jamais pouvoir les atteindre ni les forcer à une mêlée décisive.
Contagion Bientôt les Français, accablés par la violence des r«rméc feux du soleil africain réfléchis par un sable brûlant ,
nht&ieunc. f^gy^ d'une lutte qui n'avait ni terme ni résultat, privés d'alimens sains, et à peine désaltérés par l'eau corrompue des citernes, se virent en proie au fléau d'une contagion plus destructive encore qu'elle ne l'avait été sur les rives du NiL
Les comtes de Vendôme, de la Marche, de Nemours, de Montmorency, de Fiennes, de Brissac, ' d'Apremont, en furent les premières victimes. Le comte de Nevers, fils du roi, ainsi que le cardinal légat, succombèrent, peu de jours après, à celte contagion. Le prince Philippe et le roi de Navarre, atteints du même mal, échappèrent heureusement à la mort. Enfin le roi s'aperçut que le fatal poison circulait dans ses veines, et dès le premier instant il sentit que cette atteinte serait, mortelle.
Ce fut toujours au milieu des plus grandes infortunes qu'on vit briller le caractère de ce prince avec le plus vif éclat. Nul ne donna au monde plus héroïquement le triste et noble spectacle de la vertu luttant contre l'adversité.
Loin de se laisser abattre, d'interrompre ses travaux et de chercher dans le repos quelques soulagemens, Louis semblait oublier ses maux et ne s'occuper que des souffrances de ses compagnons d'armes. Sans cesse il les visitait , les consolait , se faisait porter à la tête de ses soldats, ranimait leur courage et répandait encore par le sien la terreur dans le camp des infidèles.
• Son heure était arrivée : vaincu non par les hommes, mais par la nature, ses forces l'abandonnèrent. Sentant la mort s f approcher, il remplit ses derniers devoirs de roi en donnant à son héritier ses derniers conseils et ses dernières leçons.
Détournant ensuite ses regards de la couronne terrestre qu'il abandonnait pour conquérir les palmes d'une autre vie, il rassembla le reste de ses forces, se jeta à genoux au bas de son lit, reçut le tomb xv. ai
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saint sacrement, s'étendit sur un lit de cendres, et, après avoir répété ces paroles du psalmiste : « Sei- }> gneur, j'entrerai dans votre maison; je vous ado- » rerai dans votre saint temple , et je glorifierai » votre nom, » il mourut en chrétien comme il avait vécu en héros. Louis rendit le dernier soupir à trois heures après-midi, le 25 août 1270, il était âgé de cinquante-six ans. Son règne en avait duré quarante-quatre.
Ce prince qui plaça constamment toutes ses jouissances dans l'accomplisse ment de ses devoirs, mérita Téloge que Tacite fait de Germanicus. Donnant dans un siècle de licence l'exemple des vertus domestiques, jamais il ne fut infidèle aux liens d'un unique et chaste hymen. Marguerite, fille du comte de Provence, était digne de son affection; elle partagea seule ses peines, ses plaisirs, son lit et son trône. s« entons. Les fruits de cet heureux hymen furent nombreux : il eut d'elle un prince nommé Louis, que la mort moissonna à la fleur de ses ans; Philippe III, dit le Hardi, qui hérita de son sceptre; Jean, mort jeune; Jean Tristan, dont le nom ne fut que trop vérifié par le sort, puisqu'il naquit à Damiette et mourut à Tunis; Pierre, comte d'Alcnçon; Robert, comte de Clermont.
Ce même Robert, marié à Béatrix, fille de Jean de Bourgogne et d'Agnès de Bourbon, devint par ses enfans la tige des princes de la maison de Bourbon. L'un d'eux, Henri IV, trois cents ans après, monta sur le trône. Ses petits-fils régnent aujourd'hui.
Marguerite donna aussi le jour à quatre filles :
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Èlisabeth, marine au roi de Navarre; Blanche, au prince de Castille; Marguerite, au duc de Brabant, et Agnès, au duc de Bourgogne.
Parmi les guerriers dont le courage illustrait le now^i règne de Louis IX, lçs plus remarquables furent sous ce Mathieu de Montmorency, Amaury de Montfort, TV ° ue ' Gilles le Brun , Humbert de Beaujeu , tous quatre connétables; les maréchaux Henri Clément de Metz, Ferri Paste, Guillaume de Beaumout, Gauthier de Nemours , Renaud de Pressigni , Raoul d'Estrées ; Éric de Beaujeu.
Le dévouement et la valeur héroïque de Châtillon, de Sargines et du sénéchal Joinville, associeront éternellement leurs noms à celui de saint Louis.
Nos fastes conserveront aussi le souvenir des ministres honorés de la confiance de ce sage monarque; les principaux furent les chanceliers Guérin, Allegrirf, Jean de la Cour, Simon de Brioud, depuis pape sous le nom de Martin IV. On doit y ajouter le sire de Nesle, chargé de la régence.
On remarque , parmi les hommes les plus célèbres de l'époque où saint Louis appelait les sciences au secours de la civilisation , Étienne Boileau ou Boislève , Pierre de Fontaines , Gilles , archevêque de Tyr et confesseur du roi, Guillaume de Saint- Amour, Mathieu Paris, Pierre des Vignes, Robert de Sorbonne, Scot, saint Thomas d'Àquin et saint Bonaventure. Ces faibles lumières se faisaient distinguer parce qu'elles brillaient au* milieu des ténèbres, -i
Dès le moment où l'armée chrétienne sut que le n ; sc*poir roi touchait à ses derniers raomens, ce malheur fit <u larm,e *
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oublier tous le9 autres. L'ardeur dévorante du climat , les attaques sans cesse répétées d'un féroce ennemi , les tourmens d'une fièvre contagieuse , rien ne pouvait plus détourner les Français du funèbre objet qui les accablait de douleur ; ces intrépides guerriers, qui avaient si souvent bravé la mort, tremblaient en la voyant s'approcher de Louis; leurs cris, leurs gémissemens retentissaient autour de la tente du monarque.
Ce grand roi , près de quitter la vie , s'était vu obligé de faire un dernier essai de ses forces pour raffermir le courage de ses compagnons d'armes. Appelant leurs chefs près de lui , il leur dit avec cette sérénité qui jamais ne l'abandonna : « Mes )> amis, j'ai fini ma course; ne me plaignez pas; il » est naturel , étant votre chef, que je marche le )> premier : mais vous devez me suivre; tenez- >> vous donc prêts au voyage. »
Ses enfans, ses frères, excepté Charles d'Anjou, qui n'arriva qu'après sa mort , entouraient son lit et l'arrosaient de leurs larmes; car la douleur amollissait tous les courages hors le sien, instruction Fidèle à ses devoirs jusqu'au dernier moment, a so»°tu.* ce k° n ro *> avant d'expirer, remit dans lès mains de Philippe, son héritier, une instruction écrite de sa main, instruction paternelle et sage, mais trop monacale.
Ce monument s est conservé jusqu'à nous; il est d'autant plus précieux qu'en donnant à son successeur les plus sages conseils, Louis s'y est peint lui-même ; on y retrouve ses vertus , sa bonté , ks mœurs de son siècle et mémo le seul défaut
qui se mêlait à ses grandes qualités , sa déférence excessive pour les prêtres et les moines , dont cependant une grande partie avait si souvent mérité ses justes reproches.
Mais si sa dévotion fut trop ardente, il faut convenir aussi que jamais piété no fut plus évangélique , plus pure et plus sincère que la sienne. « Tel étoit, dit Joinville dans son naïf langage, le j> meilleur des rois , qui si saintement a vécu et » fait tant de beaux faits envers Dieu; le prince » le plus saint et le plus juste qui ait porté la cou- » ronne, dont la foi étoit si grande qu'on auroit » pensé qu'il voyoit plutôt les mystères divins qu'il » ne les croyoit ; le modèle enfin le plus accompli » que l'histoire fournisse aux souverains qui veu- » lent régner selon Dieu et pour le bien de leurs » sujets. >>
L'original de cette instruction, donnée par le bon roi à son fils, fut retrouvé en 1 4 par Gérard de Montagu , garde du Trésor des chartes , et offert par lui au roi Charles V, qui en fit présent à son beau-frère le duc de Bourbon , descendant de saint Louis. Plusieurs copies en furent gardées par la chambre des comptes. Ménard les avait publiées dans ses observations.
Nous laisserons à ces dernières paroles de saint Louis mourant l'empreinte antique qui caractérise son esprit et son siècle.
<( Beau filz , disait saint Louis à Philippe , la pre- » miere chouse que je t'enseigne et commande a » garder, si est que de tout ton çueur, et sur toute » rien , tu aymes Dieu. Car sans ce nul omme ne
» peult estre sauve?. Et te garde bien de faire chouse » qui luy desplaise : c'est assavoir pechié. Car tu » deverois plustoust désirer a souffrir toutes ma- » nieres de tourmens, que de pechier mortelle- » nient. Si Dieu t'envoye adversité , reçoy la be- » nignement, et luy en rend grâces : et penso » que tu Tas bien desservy , et que le tout te tour- » nera a ton preu. S'il te donne prospérité , si l'en » remercie Irez umblement , et garde que pour ce » tu n'en soies pas pire par orgueil , ne aultrement. » Car l'on ne doit pas guerroier Dieu de ses dons » qu'il nous fait. Confesse toy souvent, et essis » confesseur ydone , qui preudomme soit , et qui » te puisse seurement enseigner a faire les chouses » nécessaires pour le salut de ton ame , et aussy »✓ les chouses dont tu te dois garder : et que tu » soies tel , que tes confesseurs , tes parens et fa- » milîers te puissent ardiement reprandre de ton » mal, que tu auras fait, et aussy a t'enseigne!* » tes faitz. Escoute le service de Dieu et de nouslre » mere sainte Eglise, dévotement, de cueur et de )> bouche ; et par especial a la messe , depuis que » la consécration du corps de noustre Seigneur sera , » sans bourder (rire, folâtrer), ne truffer (railler) » avecques aultruy. Aies le cueur doux et piteux » aux povres , et les conforte et aide en ce que » porras. Maintien les bonnes coustumes de ton » royaume , et abbaisse et corrige les mauvaises. » Garde toy de trop grant convoitise^ ne ne boute » pas sus trop grans tailles ne subeide a ton peuple, » sicen'estpar trop grantnecessilé pour ton royaume » deffendre. Si tu as en ton cueur aulcun malaise.
» dy le inconthiant a ton confesseur, ou a aulcune
» bonne personne, qui ne soit pas plain de villainea
» parolles. Et ainsi légèrement porras porter ton
» mal par le reconfort qu'il te donnera. Prend to y
» bien garde que tu aies en ta compaignie preudes
» gens et loiaux, qui ne soient point plains de cou-
» voitise : soient gens d'église , de religion , séculiers,
» ou aultros. Fuy la compaignie des mauvais, et
» t'efforce d'escouter les parolles de Dieu , et les
» retien en Ion cueur. Pourchasse continuellement
» prières, oraisons et pardons. Ayme ton onneur.
» Garde toy de souffrir aultruy, qui soit si ardi de
» dire devant toy aulcune parolle qui soit commen-
» cément d'esmouvoir nully a pechié : ne qui mcs-
» die d'aultr uy darrieres , ou de v ant , par detraction.
» Ne ne souffre aulcune villaine chouse dire de Dieu,
» de sa digne mere, ne de saint ou sainte. Souvent
» regracie Dieu des biens et de la prospérité qu'il
» te donnera. Aussy fais droicture et justice a chas-
» cun, tant au povre comme au riche. Et a tes ser-
» viteurs soies loial, libéral, et roide de parolle, ad
» ce qu'ilz te craignent, et ayment comme leur
» maistre. Et si aulcune coiilroversilé ou action se
» meut, enquiérs toy jusques a la vérité soit tant
» pour toy que contre toy. Si tu es advcrti d'avoir
)> aulcune chouse de Taultruy, qui soit certaine soit
» par toy, ou par. tes prédécesseurs, fay la rendre
» incontinant. Regarde a toute diligence commant
» les gens et subgets vivent en paix et en droicture
» dessoubz toy, par especial ez bonnes villes et citez,
» et ailleurs. Maintien les franchises et libertez ,
» esquelles tes anxicns les ont maintenuz et gardez,
» et les tiens en faveur et amour. Car par la richesse » et puissance de tes bonnes villes, tes annemys et » adversaires doubteront de te assaillir, et de mes- » prandre envers toy, par especial tes pareils et tes » barons, et aultres semblables. Âyme et onnoure » toute gens d'église et de religion, et garde bien » qu'on ne leur tollisse (enlève) leurs revenuz , dons » et aumosnes, que tes anxiens et davanciers leur » ont lessez et donnez. On racompte du roy Phev lippes mon ayeul, que une foiz l'ung de ses con- » seillers luy dist , que les gens d'église luy faisoient » perdre et amen user les drOiz et libertez, mesme- » ment ses justices, et que c'cstoit grant merveille, » commant il le souffroit ainsy. Et le roy mon ayeul » luy respondist qu'il le croioit bien; mais que Dieu » luy a voit fait tant de biens et de gratuitez, que » il aimoit mieulx lesser aller son bien, que d'avoir » débat ne contens aux gens de sainte Eglise. À ton » pere et a ta mere pourte onneur et révérence , » et garde de les courrousser par désobéissance de » leurs bons commandemens. Donne les bénéfices, » qui te appartiendront, a bonnes personnes, et de » nette vie; si le fay par le conseil de preudes gens » et sages. Garde toy d'esmouvoir guerre contre » omme cbrestien sans grant conseil, et que aul- » trement tu n'y puisse obvier. Et si aulcune guerre » y as, si garde les gens d'église, et ceulx qui en » riens ne t'auront menait. Si guerre et débat y a » entre tes subgets, appaise les au plustoust que tu » porras. Prend garde souvent a tes baillifs, pre- » vostz, et autres tes officiers, et t'enquiers de leur » gouvernement : affin que si chouse y a en eulx a
» reprendre, que tu le faces. Et garde, que quelque » villain pechié ne règne en ton royaume, mesme- » ment blasphème ne hérésie : et si aulcun en y a, » fay le tollir et ouster. Et garde toi bien que tu » faces en ta maison despence raisonnable, et de » mesure. Et te supply, mon enfant, que en ma fin » tu aies de moi souvenance, et' de ma povre ame; » et me secoure par messes , oraisons , prières , » aumesnes , et biensfaiz , par tout ton royaume. » Et me octroie part et porcion en tous les biensfaiz » que tu feras. Et je te donne toute bénédiction que » jaraès pere peult donner a enfant. Priant a toute » la trinité de paradis, le Pere, le Filz et le Saint- » Esprit, qu'il te garde, et deffende de tous maulx, » par especial de mourir en pechié mortel. Ad ce » que nous puissions une foiz, aprez ceste mortelle » yie, estre devant Dieu ensemble, a luy rendre » grâces et loiienges sans fin en royaume de paradis. » Amen. » Ainsi parlait à son fils le modèle des preux iet des princes.
Le lieu où l'on déposa une partie de ses dépouilles mortelles devint célèbre par les miracles que, suivant les moeurs du temps , la vénération publique leur attribua. On peut les voir longuement détaillés dans une vie de saint Louis écrite par le confesseur de ce prince.
Le plus vrai, le plus grand de ses miracles fut peut-être de voir tant aimer et tant regretter par les peuples un monarque qui les avait deux fois entraînés, par un faux zèle, dans de funestes et désastreuses entreprises.
Le célèbre historien Gibbon, étranger et protes-
tant, rend en ces termes un juste hommage à ce monarque : « Louis IX, dit-il, roi de France, perdit » sa liberté en Egypte et sa vie sur la côte d'Afrique. » Rome le canonisa vingt-huit ans après sa mort. » Soixante-cinq miracles solennellement aLtestés )> semblèrent justifier les honneurs rendus à sa » mémoire. La voix plus sûre de l'histoire rend un » témoignage honorable à ses vertus. Il réunissait » celles de l'homme, du roi et du héros; l'amour » de la justice tempérait l'impétuosité de sa valeur. » Louis fut le père de ses sujets, l'ami de ses voisins » et la terreur des infidèles. » Ces paroles d'un auteur étranger ne seront point désavouées par la postérité.
Louis IX, fils soumis, père tendre, époux constant, loyal chevalier, allié fidèle, vainqueur généreux, politique habile, grand justicier , réformateur prudent, appui des opprimés, prodigue d'aumônes, protecteur des communes , indulgent pour les faibles, redoutable aux méchans, sévère pour sa cour, modeste après la victoire, inébranlable dans les revers, ne reçut point de la postérité le titre de grand; il en mérita et en obtint un plus rare, celui de prince de paix et de justice*
Son nom reste à jamais gravé dans nos annales militaires par la gloire , dans nos fastes civils par la justice, dans la légende romaine par la piété, et dans le cœur des Français par la reconnaissance.