PRÉFACE
Je vieillis; chaque jour je vois tomber autour de moi quelques-uns des hommes avec lesquels j’ai vécu. l’ignore si le sort me réserve assez d’années pour achever l’ouvrage que j’ai entrepris : à tout événement, je me décide à en pubher une partie; ce sont les huit premières années du gouvernement de Napoléon, comme consul et comme empereur. Cette publication fractionnaire pourra d’ailleurs m’être utile; elle me fera connaître si je suis dans la bonne route.
Le travail auquel je me livre est une tâche que je remplis, tâche difficile, mais qui doit m’être sacrée à pUts d’un titre. Le nom de celui de qui je l’ai reçue, le lieu, la date du mandat, lui impriment un caractère imposant et en quelque sorte religieux. L’homme qui a exercé pendant près de vingt années une influence si décisive sur les destinées du monde, m’a engagé à écrire l’histoire de la diplomatie française de 179a à i8i5. Ce n’est point dü haut d’un trône, qui a dominé tous les trônes, que cette invitation est descenduervers moi. Napoléon me l’adresse »de Sainte-Hélène, de son lit de mort, par son testament. Que dirions-nous d’un hotnn^ qui aurait refusé d’obéir aux dernières volontés ' de César ou d’Alexandre?
T>es termes dn mandat sont vagues. Faut -il s’attacher à la lettre des mots ou en chercher le sens? J’ai préféré ce dernier parti. D’abord ce n’est pas seulement l’histoire de sa propre diplomatie que Napoléon me demande. Il désire que j’embrasse tout l'espace de temps écoulé depuis le commencement de la guerre allumée par la révolution, jusqu’au monicut où la restauration de i8i5 l’a terminée. Ce n’est point de sa part un calcul de pur égoïsme; c’est une grande époque qu’il livre à mon examen, sous un de ses points de vue pAn'cipaux. En s’exprimant
* Opprimi m« ontrt offieii inalo, ^wun irf, quo<t miki cum fidt te$Hél imjtofilHiH etl, (tmi pnptur ptrfiiltam ahjirertfnut propitr infirmitattni mniwi dfpotierc. ^
PREFACK.
comme il l’a fait, a-t-il entendu que je dusse entreprendre une espèce d’histoire des traités, pareille à celles que nous connaissons? Je ne le pense pas. Une composition disposée suivant une telle méthode n’est guère faite que pour une classe peu nombreuse de lecteurs; et ce n’est pas ce que Napoléon a dû vouloir. Kn recherchant quelle a pu être sa pensée, voici comment je l’ai comprise.
Napoléon savait à merveille qu’il y aurait affluence d’écrivains pour rapporter les faits publics et matériels. Il a désiré davantage; il a eu à cœur que les causes de ces faits fussent retracées par un homme ayant quelque habitude des affaires. Pour répondre à ses vues, je me suis persuadé que je devais exposer tout ensemble et les faits et leurs causes, c’est-à-dire, éc rire, pour le temps qu’il détermine, une histoire générale dans laquelle seraient présentés tous les événements politiques, civils et militaires qui ont rempli cette période, mais en donnant au jeu secret des intérêts et des passions qui ont produit ces événements, en un mot, aux questions de politique extérieure, plus de développement et d’étendue que n’en comportent les histoires ordinaires.
Mon jugement une fois fixé sur le sens de la mission que j’ai à remplir, j'ai médité le «plan de mon ouvrage; j’en ai même agrandi le cadre, car il m’a paru convenable de -prendre mon point de départ à 1785. Ces trois décades de 1785 à i8i5 sont trois siècles. Effrayé de la grandeur et de l’étendue de ce travail j incertain si je pourrai l’exécuter complètement, j’en ai ébauché diverses parties; puis, m’arrêtant à la résolution de traiter d’abord l’époque qui m’est le mieux connue, celle du gouvernement de Napoléon, j’ai achevé le fragment que je publie aujourd’hui. . ■
Jusqu’ici le lecteur m’a laissé paisiblement exposer mes idées; il m’attend à l’exéaition. Quel qu’il soit, il peut n’être pas exempt de tout soupçon sur la plénitude de mon impartialité. A plus forte raison, je conçois la défiance des hommes dont les opinions politiques sont absolument contraires aux miennes. Je ne me dissimule ni la gravité ni la variété des préventions qui s’élèvent dans leur esprit;* et, pour les en convaincre, je vais mettre en scène un interlocuteur choisi dans leurs rangs. Il présentera ses objections avec franchise; j’y répondrai de même. “ Le’ Lecteur. Vous avez servi Napoléon ? *
L’Historien. Oui, et avec zèle.
Le Lect. Vous l’avez flatté?
L’Hist. Peut-être : qui ne l’a pas flatté? Demandez aux rois, aux prêtres et à la fortune
Le Lect. Vous ne pouvez pas dire : IS’cc benejicio cognilus?
La Fylhic phUippitc, disait D^nioalhènes. Royauté, sacerdoce, forluoe, tout bonaparlùait .
rUEFACE. •
L’Hist. Non; il a toujoui*s été bienveillant pour moi, autant qu’il pouvait l’être envers un homme qui ne remplissait pas des fonctions de premier ordre, et qui habituellement était bien loin de lui.
Le Lect. Vous êtes un de ses légataires ?
L’IIist. Je suis fier de l’être. Qui ne s’honorerait d’un souvenir de Napoléon mourant?
Iæ Lect. Par conséquent historiographe breveté?
J.,’Hi8t. Les historiographes à brevet sont tenus de flatter les rois vivants. Le mandat que j’ai reçu de Napoléon, je n’ai dû le remplir qu’après sa mort.
Le Lect. Vous aurez beau faire, vous serez toujours partial.
L’Hist. J’aurai beau faire, on m’accusera toujours de l’être. Mais dans la crainte de passer pour l’apologiste de Napoléon, faut-il que je me fasse son détracteur? Je ne veux être pour lui ni Sleidan, ni Paul Jove '. Je tâcherai d’être juste.
Le Lect. Effort inutile! Vous déguiserez, vous atténuerez, peut-être sans le vouloir, ses fautes, ses torts, ses crimes!
L’Hist. Ses fautes? Ses torts?. Pourquoi? H était homme; il restera toujours assez grand. Ses crimes? Sir Walter Scott cite trois faits auxquels ce nom pourrait s’appliquer. Deux de ces faits sont révoqués en doute par cet écrivain lui-même. Qui oserait nier le troisième? Je dirai la vérité.
Le Lect. La vérité? Vous, contemporain des événements que vous racontez, et acteur secondaire dans quelques-uns de ces événements?
L’Hist. H est vrai; mais faut-il donc répondre encore à cette objection banale, réfutée par les faits deipuis le commencement du monde? Faut-il que je nomme encore Xénophon et Thucydide, Tacite et Salluste? N’écrivait-il pas aussi une histoire contemporaine, ce Lucius Lucceius, à qui Cicéron ’ recommande si naïvement le soin de sa gloire? Dans notre France, enfin, le plus judicieux de nos historiens, le président de Thou, n’a-t-il pas de même raconté les choses arrivées de
1 Charles-Quint appelait ces deux écrivains tes menteurs, Tuii disant trop de bien, l’autre, trop de mal de lui. • '
- Lucius Lucceius avait été prêteur. Dans la guerre civile, il suivit le parti de Pompée. Cicéron lui écrivait : « Ardeo cupiditate incredibili... nomen ut nostruni scriptis iUusIretur et celebretur tuis... te plaué • eii'am atque etiam rogo ut omet ea tekementiùs eliam çitam fortassè sentis et in eo leges kistoriæ negligas... « amorique nostro plu$culum etiam quam concédât veritas, largiare. » Lorsque Cicéron conjure si ingénument Lucceius de négliger en sa faveur les lois de l'Iiistoire , et d'aller, par amitié pour lui , au delà mémo de ce que la vérité autorise, c’est bien là , sans contredit, l’une des plus fortes objections contre l'histoire contemporaine ; mais que prouve cet exemple ? que Cicéron avait tort. Pour Lucceius, le devoir de l'historien et de l'ami était le même ; c'était de présenter avec une lidèle exactitude l'immense service que Cicéron avait rendu à sa patrie. Tout vain luxe d'embellissement , quoi qu’en ait pensé Cicéron , n’eùt pu que nuire à la vérité.
vm
l’nÉFACE.
son temps? Je ne vous dirai pas comme Nestor: « J’ai vécu avec des hommes qui » valaient mieux que vous; » mais je vous dirai : J’ai vécu avec la plupart des hommes qui maintenant sont des personnages historiques : j’ai connu les empereurs et les rois, les hommes d’Etat et les guerriers. Est-ce donc un tort * d’avoir vu de près les choses et les hommes?
Le Lect. C’est un tort sous un certain point de vue. Vous écrirez avec vos passions, avec vos préjugés?
L’IIist. Ne me lirez-vous pas avec les vôtres? Du reste, un gouffre assez profond sépare le passé du présent pour que, sur la rive où m’a déposé le naufrage, l'intervalle ait amorti les passions qui ont pu m’animer durant la tempête. Pouique vous puissiez me juger tout entier, voiei ma vie politique. Entré en dans la diplomatie, ma destinée m’a conduit en Suisse pendant la révolution de 1798, en Italie dans les désastres de 1799; à Berlin dans les jours heureux de la Prusse, de 1800 à i8o4; et, après un séjour de trois ans à Cassel, m’a replacé en Prusse dans les jours malheureux de cette puissance, de 1806 à 1808. J’étais à Vienne en 1809 ’, à Varsovie et à Wilna en i8u et 181a, à Cracovie et à Dresde eu 181 3. Je suis revenu en France à travers les armées ennemies, vers 1814.
Le Lect. Puis, dans cette même année, vous vous êtes fait écriv.ain politique?
L’Hist. Je voyais la nation française découragée, désespérant d’elle - meme; je tâchai de lui montrer ce qu’elle était comparativement avec toutes les puissances de l’Europe, et cette position était admirahle, si des hommes qui ne connaissaient pas la France n’eussent égaré le gouvernement et soulevé de nouveaux orages. Je m’appliquais en même temps à défendre le respectable roi de Saxe contre le projet de spoliation médité au congrès de Vienne; car, je puis en faire la remarque avec orgueil, si j’ai écrit beaucoup, écrit trop peut-être, je n’ai du moins consacré ma plume qu’à la défense de la faiblesse contre la force. J’ai défendu le grand-duché de Bade contre un démembrement dont il était menacé, la monarchie constitutionnelle de Naples contre les congrès de Troppau et de I-aybach, les princes d’Anhalt contre la Prusse, les droits des nations contre la Sainte- .\lliaiice, et l’humanité tout entière dans mon traité sur les proscriptions
1 Ce »erait le tort üe< meilleurs historiens de l'Italie, Giiicciardini, Machiavel et Fra*Paolo.
2 L'empereur, ijui m'a distrait plu» d'uue fois de mes fonctions diplomatii|iies , m'avait nommé, eu 1807, administrateur général de la Prusse. U. de La Bouillerie rtail receveur général. L'iutendant général de l'armée, M. Darti , était en même Icoips intendant général des pays conquis, ^ous nous retrouvâmes, tous trois, en 1809, dans la même position en Autriche.
^ Il y a, au sujet de ce dernier ouvrage, un mot gracieux et bien sinipltt de Paul LohU Courritr» Dans uu récit piquant d'élections faites en 1820, U dit : • J'écrivis Bignon et un autre j Bignon, vous le con- • naissez, Je crois, eclni qui ne ttut pat qu’on protrripe. •