CHAPITRE PREMIER
OOCVERNKMENT PROVISOIRE.
Nature du coup d'Éiat du 18 brumaire. — Traita diiiiociifa du 18 brumaire. — Présidence du conuilat déférée au général Bonaparte. — Adoption d'une mesure fausse, et sa révocation. — Compositino d'un nouve.'tii minUtére.
— Nomination d'un seeréiairc d'État. — Suppression de rempruni forcé. — Révocation de la lot des otages. — Mise en liberté des prêtres détenus. — Mesures pour assurer In liberté dea cultes. — Honneurs rendus h la mémoire de Pie VI. — Arrêté relatif aux naufragés de Calais. — R.ippel des proscrits du 18 fructidor. — Retonr du général la Fayette. — Offre d'amnistie aux Veodéciia et aux Chouans. — Suppression de la fête du 91 janvier.
— Suppression du serment de haine à la royauté. — Abolition des lois contre les nobles et les parents d'émigrés.
— Organisation du rouseil d'Êlat. — Nomination des membres du aénal et du tribunal. — Dialribiiiion dea commamlcmenis militaires. — Récreis relatifs à l'armée d'Egypte. — Envoi d'un sabre au général Desaix. — Titre décerné au géuéral Gouvion<Saint*Cyr. — Décret sur les récompenses militaires. — Honneurs rendus à la mémoire de Joiibert. — Statues de Condé et de TiirL-oac placées aux Invalides. — Observations sur les priucip» de ta conduite du premier consul. — Examen tic la constitution de Pan VIII. — Causes qui ont produit les défauts de la constitution de Pan VIII. — Anéantissement du mode d'élection directe. — Effets désastreux du mode adopté. — Réflexions sur l'organisation du corps législatif. — Silence de la consiilulion sur la liberté de la presse. — Reproche fait au premier consul de n’avoir pas pris Washington pour modèle. » Mise en action de l’ordre conatituùonnel.
Le coup d’État est consommé, coup d'Etal vio- Icnl dans ses moyens, immense dans ses cITcls, qui renverse un gouvernement, brise une représentation nationale, et met temporairement la force à la place de la loi. L’entreprise est de celles qui offreiiL à riioramc, capable de les tenter, trois chances séduisantes ou terribles : la couronne civique, le irùnc ou l’échafaud. Une seule de ces chances en est l'ordinaire dénoùment. Four le général Bonaparte, tontes trois, en quelque sorte, se réaliseront tour à tour. La couronne civique va d'abord ceindre son front républicain. Un trône s'élèvera pour lui, dont la splendeur éclipsera tous les trônes. (^)ue sera le rocher de Sainle-nélène, sinon
l'échafaud de la gloire et du génie, échafaud dressé, par la vengeance de la victoire d'un jour, ü l’expiation de dix-huit années de victoires? Jamais mutation politique n'a, autant que le 18 brumaire, oflert un concours inouï de circonstances propres à en légitimer le succès : grandeur de l'homme qui rcxèculc, nationalité réelle ou apparente de ses intentions, garanties attachées à ses actes antérieurs, illusion produite |>ar l'éclat de son nom et le cortège de ses fabuleuses campagnes, promptitude de tout ce qui est illustre, honorable, glorieux, à sc presser autour de lut, à reconnaître sa voix, k marcher sous ses ordres, tout s'unit, tout s’assemble, tout conspire pour
CHAIMTIIK I.
son triomphe ; mais malheur à quiconque , sans l'appui de tant de réalités et de prestiges, eût osé prendre sur lui In consommation d'un attentat aussi hasardeux ! Ici, c'est le besoin public qui l'a commandé, c'est la reconnaissance publique qui va l'absoudre.
La constitution de l'an III n'existe plus. Au directoire aboli a succédé une commission consulaire, formée de Bonaparte, Sieyeset Boger-Ducos. Les conseils des Anciens et des Cinq-Cents, ajournés au 1" vcntûse (20 février 1800), sont représentés par doux commissions législatives, composées chacune de vingt-cinq membres. Ces commissions sont chargées, par le décret du 19 brumaire (10 novembre), « de préparer les changements à apporter » aux dispositions organiques de la constitution, ;> dont l'expérience a fait sentir les vices et les in- Il convénients... La commission exécutive pourra » leur présenter scs vues à cet égard. » Telle est la forme, telle est la mission du gouvernement provisoire, qui remplaçc l'ordre de choses détruit la veille. Le droit accordé à la commission consulaire de 11 présenter ses vues » sur l’ordre nouveau qu’il s’agit d’introduire, répond d'avance que l’action principale va résider dans cette commission, et la volonté de celle-ci, dans la volonté du général Bonaparte.
Des traits essentiels distinguent le 18 brutnairc de toutes les autres journées qui ont plus ou moins violemment déplacé le pouvoir pour le mettre en de nouvelles mains. Depuis que, fatiguée de révolutions de place et de faubourg, la raison publique avait cherché à remonter du désordre à l’ordre, de l'anarchie à la fixité, ou depuis qu'un pouvoir supposé définitif, comme le directoire, avait eu à combattre pour son existence, il avait fallu substituer à la pique des prolétaires, l’emploi d'une arme non moins dangereuse peut-être, l’épée du soldat. Ainsi, Pichegru, Hoche, Augcrcau, et Bonaparte lui-même, avaient, à des époques diverses, servi les partis qui avaient voulu détruire des factions rivales, et raffermir un gouvernement ébranlé; mais, dans toutes ces circonstances, le glaive du guerrier n'avait été qu’un instrument mis en oeuvre par l’autorité civile, et le général qui l'avait secondée allait, cette tâche remplie, reprendre son poste au milieu des phalanges républicaines, accoutumées à une passive obéissance. Peut-être en eût-il été encore de même du général Moreau, si, avant le retour de Bonaparte, il avait répondu à la voix d'hommes éclairés sur la situation de la patrie, qui , pour la préserver de sa perte imminente, lui demandaient le renversement du directoire. Dictateur de circonstance, Moreau eût été empressé d'abdiquer le lendemain. Tel n'est point
! le guerrier qui vient de prêter à la dernière révolution l’appui de son bras et de sa gloire. Instruit d'ailleurs par l’expérience, Bonaparte doit-il se j dessaisir d'un pouvoir qu’il se sent capable de I manier plus habilement qu'aucun de ceux qui I l’environnent? L'ambition le lui défend; et celte I ambition, la conscience de sa force, le sentiment de sa supériorité la justifient. On pourrait dire plus : n’eùl-il pas été naturellement ambitieux , l'intérêt public, dans la position où se trouve la I''rance, lui eût commandé de l’être.
Le 11 novembre, les consuls se réunissent pour la première fois, (lui prendra le premier rang parmi eux? Sieyes semble en douter un moment. Ce n’est une question que pour lui. Déjà Bonaparte a été salué comme président par Boger-Ducos. La discussion s’ouvre sur les diverses parties de l'administration publique. Bonaparte s’exprime avec non moins de fermeté et de justesse sur les affaires civiles que sur les affaires militaires. Au sortir de cette séance, Sieyes dit à scs coopérateurs du dernier événement : » Messieurs, nous avons un inat- » trc. » Cependant, malgré cet aveu, la résignation de l'ex directeur n’est pas encore complète, et il ne désespère pas de ressaisir l'avantage qui lui échappe. Appelé par sa renommée, comme publiciste , à être le rédacteur principal du nouveau statut constitutionnel, il imaginera, pour la formation du pouvoir exécutif, une combinaison destinée à faire retomber au second rang l'homme dont l'ascendant a déjà pris possession du premier. Cet effort de Sieyes ne sera pas plus heureux.
Jusqu'à présent, par une glorieuse exception, le 18 brumaire n’a frappé qu’un corps, qu'une autorité collective. Quelle que soit la part qu’on doive faire, en cette occasion, aux calculs de l’intérêt personnel , le but du mouvement n'a point été d'atteindre tels ou tels possesseurs du pouvoir. Ce n’est point une guerre privée; c'est une guerre d’ordre général contre un gouvernement qui entraînait la France à sa ruine. On a renversé le gouvernement; on a respecté les hommes. Tout à coup cette différence, qui ennoblit sa nature, est sur le point de lui être enlevée. On dirait qu'un mauvais génie veut ramener cette grande journée à une triste ressemblance avec les révolutions précédentes. Un arreté des consuls, en date du 26 brumaire (17 novembre), ordonne la déportation de trentesept personnes, députés ou autres individus, à la Guiane française, et celle de vingt -deux autres personnes dans file d’üléron. Tout injuste qu’est cette mesure en elle-même, son iniquité s’accroît encore par un cruel mélange de noms étonnés d'étre réunis. A cûté d'hommes d’une démocratie exaltée, mais dont la vie est exempte de crimes ,