Histoire de France
‘Jamais, jusqu'à ce jour, l'histoire contemporaine n’a pu, dans une monarchie, être écrite comme je le fais aujourd’hui. L’exception est unique; le mérite ne m’en appartient pas; je n’ai que l’avantage d’être venu à propos. La possibilité, qui existe pour moi, et qui auparavant n’a existé pour personne, est l’oeuvre d’un concours inouï de circonstances, le résultat accidentel do la grande commotion imprimée au monde par la révolution française, et du bouleversement extraordinaire de trônes et de dynasties dont nous avons été les témoins. « Dion remarque , P très-bien, dit Montesquieu ', que, depuis les empereurs, il fut plus difficile P d’écrire l’histoire. Tout devint secret; toutes les dépêches des provinces furent P portées dans les cabinets^ des empereurs. On ne sut plus que ce que la folie et P la hardiesse des tyrans ne voulut point cacher, ou ce que les historiens conp jecturèrent. P Dans les gouvernements de l’Europe moderne, la difficulté dont parle Dion, est lu même, ou plus grande encore que sous les empereurs romains.
A part les débats parlementaires de l’Angleterre, qui, de loin en loin, soulèvent un coin du voile étendu sur les négociations des puissances entre elles, voile qui, pour l’avenir, il est vrai, deviendra plus transparent, grâce à l’établissement de quelques constitutions représentatives, les archives des gouvememeuts ont été et sont encore, en ce qui concerne la politique extérieure, comme un sanctuaire dans lequel tout accès est interdit. Elles ne s’ouvrent tout au plus que pour un passé auquel le temps a enlevé sa principale importance. Ce n’est, par exemple, que dans le dix-neuvième siècle qu’if a été permis à quelques écrivains d’aborder les cartons du département des affaires étrangères, pour y étudier à fond les principes du gouvernement et la politique de Louis XIV.
* Grandeur et Décadence dea Romaioa.
PRÉFACE
Ce que MM. I.«montey, Mignet, Capefigue, n’ont pu faire, pour Louis XIV, que plus d’un siècle après sa mort, je le fais, à présent meme, pour Napoléon. Cette faculté actuelle, dont un heureux ha.sard m’a permis l’exercice, a coûté cher-an genre humain. Pour qu’une telle liberté ait été acquise à un homme de notre génération, il a fallu la destruction d’une forme antique de gouvernement, et son remplacement par des organisations gouvernementales d’un autre ordie; il a fallu le détrônement de la maison régnante, à laquelle a succédé une famille nouvelle, et ensuite l’expulsion de la nouvelle famille, suivie du rétablissement de l’ancienne, pour que la différence des intérêts, entre les pouvoii*s tombés tour à tour, rendît moins inaccessibles les sources où l’histoire peut puiser la seule expli- . cation vraie des faits et des événements dont les peuples n’aperçoivent que les côtés extérieurs. Les correspondaiices politiques, les manuscrits de toute nature, dont j’ai pu prendre connaissance, seraient, sous une succession non interrompue de rois d’une même race, demeurés ensevelis, pour des siècles, dans les bureaux des affaires étrangères.
Cependant, ce n’est pas sans peine que je suis parvenu à obtenir ces précieuses communications. De grandes difficultés s’offinient à jitoi, au moment où le testament de l’Empereur m’iin])osa la noble tâche à lacpielle j’ai consacré ma vie. A cette époque, la restauration, encore dàtjs son effervescence, cherchait à faire oublier Napoléon, et à effacer, autant qu’il dépendait d’elle, toutes les traces de son règne. Elle avait brisé scs statues, renversé ses autels, et refoulé au fond des coeurs le culte de sa mémoire. La colonne de la place Vendôme, veuve de son fondateur, offrait, à son faîte découronné, un drapeau, glorieux en d’autres temps, mais honteux peut-être de flotter surdos victoires qui n’étaient pas à lui. Dans ces jours d’une exaltation frénétique, et même <le 1 8aa à 1 828, je n’eusse rien obtenu de ministères violents ou faibles; je me gardai bien de leur rien demander. I^es seuls documents à ma disposition étaient, avec ce qui se trouvait entre mes mains par suite de mes anciennes fonctions, ceux que la force des choses avait rendus publics, et puis encore ces mémoires, rarement exacts, publiés par des personnages trop peu importants pour avoir l’obligation d’être discrets, et qui, par conséquent, n’ayant eu, sur les affaires graves, que des notions vagues et imparfaites, ne sont généralement que les échos, sans doute involontaires, du mensonge ou de l’erreur. De tels matériaux étaient bien insuffisants pour le genre de travail que l’Empereur avait attendu de moi. Il m’en fallait bien d’autres pour répondre à sa pensée; je dus les ' chercher là où ils pouvaient exister alors. Je m’adressai à la plupart des hommes qui avaient, sous son règne, occupé des ministères à l’intérieur ou des postes diplomatiques au dehors. Beaucoup de portefeuilles me furent ouverts. Appuyé sur les données que j’avais moi-même, et sur les richesses dont le dépôt me fut confié, je
PRÉFACE
TH
pus me livi er à l’accomplissement du mandat impérial, avec la confiance d’arriver, dans cette histoire si récente, plus prés de la vérité que jamais, avant moi, aucun écrivain français n’avait pu le faire, même pour des temps beaucoup plus reculés. Après cinq ou six ans d’une application soutenue, la première partie de mon ouvrage, celle qui renferme l’es^wce écoulé du 1 8 brumaire à la paix de Tilsitt, était à peu près achevée, lorsque l’influence de l’opinion publique, plus puissante que les résistances royales, porta, au ministère de Charles X, quelques hommes sages, par qui la branche aînée des Bourbons eût pu être sauvée, si elle eût voulu l’être.
’ Je cnis reconnaître, dans le nouveau chef du département des affaires étrangères, M. de la Ferronays, im ministre éclairé, ami de son pays, exempt de passions violentes comme d’injurieuses préventions; je ne me trompais pas. Je l’entretins
* du travail auquel je me livrais, des ressources que je m’étais procurées, et de celles que je pourrais encore obtenir en dehors du gouvernement, dont, toutefois, j’aurais préféré le secours. 1-a situation était simple. Il n’était au pouvoir de personne d’empécher que l’ouvrage parût. Par sa nature, et d’après mon caractère personnel, il serait nécessairement composé dans un esprit national. République, empire, royauté, pour un bon citoyen, la France est toujours la France. lai royauté des Bourbons n’avait donc elle-même aucun intérêt à vouloir qu’il se trouvât dans la composition dont j’étais occupé , des inexactitudes et des lacunes , plus nuisibles à la cause qu’â l’auteur. M. de la Ferronaj'S le comprit; il jugea d’ailleurs qti’il pouvait, sans danger, ouvrir les archives de son ministère à un écrivain qui déjà possédait une grande partie des pièces qu’elles renfermaient, et surtout à un homme qui avait jtassé sa vie dans les affaires de ce département. On conçoit de
* quel prix a été pour moi cette permission. Elle m’a fourni, même pour la partie
* déjà très-avancée de mon histoire, des éclaircissements utiles et d’importantes rectifications.
A dater de ce moment, maître de mon sujet et affermi sur un terrain solide, ' j’ai pu porter quelque changement dans la forme de ma rédaction'précédente, et donner à mon travail une teinte nouvell^ Si l'austère "vérité, exigée avec rai,son des écrivains modernes , ne compoi te plus' les éloquentes déclamations que les écrivains de l’antiquité mettent dans la bouche de leurs héros, il m’a paru qu’en échange de cette liberté qui nous est interdite, une heureuse compensation m’était offerte dans la riche collection detiires originaux dont j’ai pu disposer. J’ai fait une large moisson dans les volumineuses correspondances qui, par un privilège dont je suis fier, n’oiit jtisqu’à présent été confiées qu’à moi, et c’est sur ces * documents, les seuls sincères qui existent, sur les lettres des empereurs, des rois et de leurs ministres, sur celles de Napoléon surtout, que j’ai rédigé le récit des événements rpi’elles préparent ou qu’elles expliquent. Historien tliscret, je ni’ef-
Digüized by GiiOgle
nu
PRÉFACE
face, autant qu’il m’est possible, derrière ccs grands personnages. Je ne raconte guère qu’en mettant les acteurs eu scène, et naturellement c’e.st presque toujours l’empereur Napoléon qui se trouve placé sur le devant du théâtre. Vengée des injures de la restauration par la révolution de 1 83o, aujourd’hui sa grande figure i-esplendit de toutes parts; elle brille de nouveau nu haut de la colonne; elle occupe un immense espace dans les galeries de Versailles; sa personne seule, jetée dans des compositions de diverses sortes, donne de la valeur à une foule de tableimx que l’art du peintre n’eût que faiblement rccoiiuuandés à l’attention jnihlique. J’ai usé d’un pai-eil artifice dans mon ouvrage; c’est sous l’abri de l’Eni|>ereur que je me cache; je lui donne la parole toutes les fois qu’un mot de lui peut constater les faits ou en détermiuer le caractère; je l’accompagne à l’œuvre de chaque jour; je le suis dans son cabinet avec ses ministres, et ce n’est pas là qu’il est le moins intéressant à observer. Sans cesse il agit, il parle, il dicte des lettres et envoie des notes pour servir de base aux dépêches ministérielles ; sans cesse aussi je cite les unes et les autres, parce que là est sa pensée et fexpression vraie de sa politique. Je n’imagine pas qu’il existe aucun livre où le prince, le magistrat, le guerrier, qui en est le sujet, apparaisse aussi vivant que Napoléon dans le mien.
Il est à présumer que cette grande biographie, dont les écrivains actuels préparent les éléments, tentera un jour quelque talent de premier ordre, et moi-incme je désire que Napoléon trouve un historien vraiim'iit digne de lui; mais cet historien, à quelque époque qu’il vienne, n’aui-a |)lus de ilécouvertes à faire, et il ne pourra que puiser, dans mon ouvrage, la connaissance des négociations qui établissent le véritable caractère îles événements poUtiqiies. Tout ce qui dépendra de lui sera de faire une œuvre d’art, où les faits soient jirésentés sous un jour plus heureux, l’ensemble mieux ordonné, les détails embellis, et l’inlérét du récit* augmenté par la forme de la composition comme par la hauteur et l’éclat du style. . Pour moi, à défaut d’autre mérite, j’aurai du moins celui de narrateur exact et de citateur fidèle. Dans une histoire comme celle de Napoléon, et à une époque si rapprochée de son règne, ce genre de mérite a aussi sa valeur; je n’en ambitionne pas d’autre. Appelé un peu tard à cette belle tâche qui eût demandé toute une vie, pressé par les menaces de l’âge et par l’incertitude des jours qui me seront comptés, je me hâte de publier cette seconde partie, qui complétera douze années du règne de Napoléon.
léun des motifs qui me portent encore à ne pas différer plus longtemps la publication de cette seconde partie, c’est qu’elle renferme une foule de questions qui toutes sont, pour parler le langage du jour, palpiLintes d’actualité, questions dont ' l’état piésent ne peut être sainement apprécié qu’aiitant que l’on saura bien comment, à une époque antérieure, elles ont été envisagées, discutées, jiar deux grands
PREFACE
interlocutfui's , Alexandre et Napoléon. Telles sont notainment les questions de Pologne et de Turquie. En politique, la connaissance des antécéileiits est un élément indispensable pour se former une opinion exacte et juste des vues qui dirigent la marche des puissances, et ce n’est qti’en voyant à nu le conflit de leurs prétentions respectives, à une date de vingt ou trente années auparavant, que l’on peut juger, avec une sorte de certitude, à quel degré ces prétentions subsistent encore, ou dans quel sens et dans quelle proportion elles ont pu se modifier.
De tous les sujets débattus encore aujoin-d'hiii dans le monde politique, il n’en est peut-être pas un seul qui n’ait été agile entre les cabinets de premier ordre pendant la durée de l’empire français; mais, à la vérité, il s’en fallait beaucoup alors que ces questions en France Gsseiit partie du domaine commun. lai plupart n’étaient comprises que par un très-petit nombre de personnes, ou meme seulement par les agents qui avaient mission de les traiter. Il semblait que l’on laissât à l’Empereur le soin de penser, de réfléchir pour tout le monde. Comme à lui seul appartenait l’action, on lui abandonnait aussi le raisonnement. Hors ses ministres des affaires étrangères, le reste de son entourage n’avait presipie aucune idée de politique générale. Lorsqu’en i8î<), je fis paraître le commeneement de celte histoire, des bouimes très-éclairés d’ailleurs, qui avaient servi l’Elmpereur dans les postes les plus voisins du trône, m’avouèrent franchement qu’avant de me lire, ils n’avaient pas bien entendu les diverses questions dont cependant le bruit 1rs . avait souvent frappés, et, entre autres, la question de la neutralité maritime. Caitte question , qui depuis a été portée à la tribune des deux chambres à propos du traité américain des vingt-cinq millions, s’est trouvée par là dégagée île tous les nuages dont l’avaient longtemps couverte des passions ennemies. La manière dont elle a été considérée par les commissions des cliambres et par les orateurs distingués de toutes les opinions, a vengé l’Empereur des accusations injustes élevées contre lui par la malveillance, tanfintérieure qu’étrangère, en constatant que ce fameux système continental, texte de tant d’injures, n’avait été de sa part qu’une arme défensive, que l’exercice le plus légitime du droit île représailles.
Il en sera de même de la plupart des autres questions, à propos desquelles, dans les premiers temps qui ont suivi la chute de l’Empereur, on lui a prodigué l’invective et l’outrage. Nous sommes convaincus, par exemple, qu’après avoir suivi attentivement sa longue controverse avec le pape Pie Vil, les préventions dont l’Empereur a jusqu’à présent été l’objet, se trouveront singulièrement affaiblies.
Là où le présent ne justifie pas le passé , il l’explique. Ainsi l’horrible guerre dont l’Espagne est aujourd’hui le théâtre, offre un point de comparaison pour juger la guerre (i’£spagne de iSia à 1814. ,
PRÉFACE
Ainsi que je l’ai dit déjà dans la préface du premier vultiine, il ne m’est guère possible d’échapper au reproche d’être plutôt l’apologiste que l’historien de Napoléon. Ce reproche, fondé ou non, étant inévitable, je ne vois qu’un moyen d’y répondre. Comme je ne dissinuderai pas les fautes de l’Emperi-ur, toutes les fois que dans ses actes je croirai reconnaître des fautes, et comme, d’un autre côté, je n’approuverai que là où les actes me paraîtront digues d’approbation, ce n’est pas moi, ce sont les faits que l’on tlcvra taxer de partialité.