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Petit traité de M. de Saint-Cyran

JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 166î. 311

des avis au lieu où vous êtes ; je ne viens que d'y penser. Profitez bien des avis et des secours que vous recevez de monsieur votre hôte M c'est le meilleur que je puisse vous donner dans le lieu où vous êtes. Priez Dieu pour moi, je vous en supplie, mes chers enfants, et vous assure que je suis de tout mon cœur tout à vous.

« La mère prieure ^ vous salue et vous assure qu'elle ne vous oubliera point.

« Saluez M. Périer, etc. »

La persécution ne tarda point à s'étendre jusqu'aux religieuses elles-mêmes. Un des grands vicaires de l'archevêché de Paris fut envoyé à Port-Royal pour les interroger sur leur foi. On a conservé l'interrogatoire de la sœur Euphémie, écrit par elle-même^\

XP INTERROGATOIRE.

SOEUR JACQUELINE DE S AIN TE-E U PH ÉM lE PASCAL, SOUS-PRIEURE ET MAITRESSE DES NOVICES.

(( Après m 'avoir demandé mon nom et fort loué sainte Euphémie, il me demanda si depuis que j'étois

1. Peut-être Pascal, qui, sur la fin de sa vie, demeurait chez sa sœur, M'»'= Périer; peut-être aussi M. Singlin, qui avait prévenu l'exil auquel il était condamné en se réfugiant chez un ami.

2. Marie de Sainte-Madeleine du Fargis, M^^^^ Henriette d'Angennes du Fargis, fille de la célèbre M'"« du Fargis, amie de la reine Anne, et exilée par ordre du roi, nièce de Françoise-Marguerite de Silly, femme de Gondy, général des galères, et par conséquent cousin du cardinal de Retz; personne très-remarquable et digne de conduire Port-Royal dans ces temps difficiles. Voyez le Nécrologe, p. 216, etc.

3. 11 a été imprimé dernsV Histoire des persécutions des religieuses de Port-Royal, Villefranche, 1753, in-4o, p. 167.

dan? la maison je n'avois point vu quelque change* ment dans la doctrine. Je lui dis qu'il n'y avoit pas bien longtemps que j'y étois, mais que tout ce que je pouvois lui dire étoit que l'on ne m'avoit rien dit ici touchant la foi que je n'eusse appris dès mon enfance.

Demande. Avez-vous appris en votre enfance que J.-C. est mort pour tous les hommes?

Réponse. Je ne me souviens pas que cela fût dans mon catéchisme.

B. Depuis que vous êtes ici , ne vous a-t-on rieii enseigné là-dessus?

/?. Non.

D. Qu'en pensez-vous?

R. Je n'ai pas accoutumé d'approfondir ces matières, qui ne vont point à la pratique; néanmoins il me semble que l'on doit croire que Notre Seigneur est mort pour tout le monde ; car je me souviens de deux vers qui sont dans des heures que j'avois étant au monde, et que j'ai gardées longtemps depuis que je suis ici, où il y a, en parlant à Notre Seigneur :

Tu n'as pas dédaigné, pour sauver tout le monde, D'entrer dans l'humble sein d'une vierge féconde.

Il sourit un peu à cela, et me dit : Voilà qui est bien. Mais d'où vient qu'il y en a tant qui se perdent éternellement ?

/?. .Je vous avoue, Monsieur, que cela me met souvent en peine, et que d'ordinaire, quand je suis à la prière, et particulièrement devant un crucifix, cela me vient à l'esprit, et je dis à Notre Seigneur en moi-

même : Mon Dieu ! comment se peut-il faire, après tout ce que vous avez fait pour nous, que tant de personnes périssent misérablement? Mais quand ces pensées me viennent, je les rejette, parce que je ne crois pas que je doive sonder les secrets de Dieu; c'est pourquoi je me contente de prier pour les pécheurs.

Il répliqua : Cela est fort bien, ma fdle ; quels livres lisez-vous?

B. Présentement, ce sont les Morales de saint Basile, qui est traduit depuis peu, et le plus souvent ma règle.

D. Quel emploi avez-vous?

B. Avant qu'on eût fait sortir les novices et les postulantes, j'avois soin de celles qui étoient ici; mais pour cette heure il n'y a au noviciat que quelques professes, une novice et quelques sœurs converses.

B. C'a été une rude épreuve pour vous de vous ôter vos novices?

Pour réponse, je m'étendis beaucoup là-dessus, sans pourtant paraître aigrie, mais seulement touchée de la douleur qu'elles avoient eue et du danger où elles étoient dans le monde.

Il en parut aussi attendri, et" ensuite il me dit ; Apprenez-vous aux novices que Notre Seigneur est mort pour tous les hommes, et pourquoi il y a des! bons et des méchants?

B. Comme je ne m'embarrasse point de ces choseslà, je n'ai garde d'en embarrasser les novices. Je tâche, au contraire, de les contenir le plus que je puis dans la simplicité.

Il répliqua : Cela est fort bien; mais ne leur ditesvous pas que quand on pèche c'est par sa faute, et ne le croyez-vous pas aussi?

R. Oui, Monsieur, et je le sens bien par ma propre expérience ; je vous assure que quand je fais des fautes, je ne m'en prends qu'à moi seule ; et c'est pourquoi je tâche d'en faire pénitence.

Il dit : Voilà qui est fort bien. Dieu soit béni , car je crois que vous parlez sincèrement.

B. Oui, Monsieur, comme devant Dieu.

Il ajouta : Je le crois, j'en suis assuré. Dieu en soit béni, ma fille; demeurez toujours dans cette foi-là, quoi qu'on vous dise, et apprenez bien cela aux novices. Je remercie Dieu de tout mon cœur de vous avoir préservée de toute erreur ; car cela est horrible qu'il y en ait qui disent que Dieu tire les uns de la masse corrompue et qu'il y laisse périr les autres, selon qu'il lui plaît; cela est horrible. Mais Dieu soit loué de vous avoir garantie d'une si grande erreur. N'avez-vous point de plaintes à faire?

B. Non, Monsieur, par la grâce de Dieu; je suis parfaitement contente.

Il me dit : Mais cela est étrange : quand je vais quelquefois voir des religieuses, elles me tiennent des deux heures de suite à me faire des plaintes, et je ne trouve point cela ici !

Il est vrai, Monsieur, que par la grâce de Dieu nous vivons dans une très-grande paix et une grande union. Je crois que cela vient de ce que chacune fait son devoir sans se mêler des autres.

Il s'écria sur cela : Ah ! que cela est bien ! Dieu en soit béni, ma fille! Faites-moi venir celle qui vous suit. »

Mais rien ne pouvait sauver Port-Royal. Les jésuites avaient juré sa perte, et les jésuites dominaient alors et sur Rome et sur le gouvernement français. On connaît la fameuse constitution d'Innocent X, bientôt suivie de celle. d'Alexandre Yll, et le formulaire, confirmé par une déclaration royale, dont la signature était obligatoire pour tout ecclésiastique. Il renfermait deux points, l'un de fait, l'autre de droit ; le^ premier, que les cinq fameuses propositions sur la grâce étaient dans YAugustinus de Jansénius ; le second, que ces propositions étaient contraires à la foi. Au fond, Port-Royal pensait que les cinq propositions étaient dans Jansénius, sinon textuellement, au moins dans leur esprit et dans leur essence, et que ces propositions, bien interprétées, contenaient la vraie doctrine chrétienne et augustinienne de la grâce. Ainsi, en signant le formulaire, Port-Royal manquait à la vérité, et en refusant de le signer il se perdait. Dans cette situation fatale, l'idée d'une transaction entra dans les esprits les plus fermes. On négocia avec rarchevéché de Paris un mandement dont les termes adoucis permettraient de signer sans trahir la conscience. On inventa plusieurs modèles de signature où l'on s'efforçait de concilier, comme on pouvait, la sincérité et la prudence. Il y eut plusieurs assemblées des principaux du parti pour délibérer sur la conduite à tenir, et divers mémoires furent composés, les uns

de la main de Pascal et de Domat ' contre toute signature incompatible avec la sincérité chrétienne et avec la vérité, les autres de Nicole et d'Arnauld en faveur d'une signature avec explication. Dans une dernière conférence, qui se tint chez Pascal, la majorité des assistants, entraînée par l'autorité de Nicole et d'Arnauld, se prononça pour la signature, a Ce que voyant , dit le Recueil d' Utrecht d'après M'*^ Périer, M. Pascal, qui aimoit la vérité par- dessus toutes choses , et qui , malgré sa foiblesse, avoit parlé très vivement pour mieux faire sentir ce qu'il sentoit luimême, en fut si pénétré de douleur qu'il se trouva mal et perdit la parole et la connoissance. Tout le monde en fut surpris et s'empressa pour le faire revenir. Ensuite ces messieurs se retirèrent, et il ne resta que M. de Roannez, M. Domat et M. Périer le fds. Quand M. Pascal fut tout à fait remis, M'"^ Périer lui ayant demandé ce qui avoit causé son accident : « Quand j'ai vu toutes ces personnes-là, lui dit-il, quft je regarde comme ceux à qui Dieu a fait connaître la vérité et qui doivent en être les défenseurs, s'ébranler, je vous avoue que j'ai été si saisi de douleur, que je n'ai pu la soutenir, et il a fallu succomber. »

Jacquehne Pascal fit paraître en cette rencontre le même caractère de conséquence passionnée et la même intrépidité que son frère; et en général les femmes de Port-Royal se montrèrent plus décidées

4. Voyez à la fin du volume, dans V Appendice n° lU, les Docu--

ments inédits sur Domat.

et plus courageuses que les hommes'. La sœur d'Arnauld, la mère Angélique, accablée d'ans et d'infirmités, soutint le courage de la communauté éplorée^ : (( Quoi! dit-elle, je crois que l'on pleure ici? Allez, mes enfants, qu'est-ce que cela? n'avez-vous point de foi? et de quoi vous étonnez-vous? Quoi! les hommes se remuent ; eh bien 1 ce sont des mouches qui volent xit qui font un peu de bruit. Vous espérez en Dieu, et vous craignez quelque chose! Croyez-moi, ne craignons que lui, et tout ira bien. » La sœur de la mère Angélique, la mère Agnès, moins altière mais tout aussi ferme, écrivit au roi une lettre admirable qui a été conservée ^ Des prières publiques et particulières furent instituées. On fit une neuvaine de procession de pénitents; la mère Angélique y porta la croix avec un maintien qui la faisait voir si anéantie' en la présence de Dieu, que les religieuses ne purent retenir leurs larmes. Elle se trouva mal en rentrant dans le chœur, et ce fut là le commencement de la maladie dont elle mourut. Le vieux M. d'Andilly exhorta ces saintes filles à demeurer constantes, quoi qu'il put arriver, dans la condition où Dieu les avait mises". Pendant que ces choses se passaient au monastère de

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