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Ibid

Paris, celui des Champs ne présentait pas un spectacle moins triste et moins grand dont nous supprimons à regret le détail. La mère prieure, Marie de Sainte- Madeleine Du Fargis, et la mère sous-prieure, c'està-dire Jacqueline Pascal , refusèrent longtemps leur signature. Jacqueline, sans connaître ce qui avait été dit dans les assemblées de Paris, se rencontra merveilleusement avec les arguments et même avec les paroles de son frère. Comme lui, elle ne pouvait comprendre que des hommes qui se portaient pour les défenseurs de la vérité l'abandonnassent par pure politique. Son cœur intrépide trouva en face du péril des accents élevés et pathétiques, qui rappellent les plus beaux endroits des Provinciales. Nous le demandons à tous ceux qui aujourd'hui conservent encore quelque sentiment de l'énergie du caractère et de la beauté des convictions désintéressées, nous leur demandons s'ils connaissent beaucoup de pages plus grandes et plus fortes que celles que nous allons mettre sous leurs yeux. Au mois de juin 1661 , Jacqueline adressa à la mère Angélique de Saint-Jean la lettre suivante, qui a été déjà plusieurs fois imprimée', et que nous reproduisons, avec quelques variantes empruntées à un manuscrit de la Bibliothèque de 1. Troves.

1. Voyez l'Histoire des persécutions des religieuses de Port-RùycU, et e Recueil de Divers actes , lettres et relations des religieuses de Poî't-Royal, in-4°.

LETTRE

DE LA SOEUR EUPHÉMIE A LA SœCR ANGÉLIQUE DE SAINT-JEAN, SDR LA SIGNATURE DU FORMULAIRE.

c( Ma très chère Sœur,

(( Le peu d'état qu'on a fait jusqu'ici de nos difficultés sur les affaires présentes m'empêcheroit de les proposer encore à présent, voyant combien peu on s'entend de loin, si la chose pouvoit se différer. Je crois être obligée de vous dire que toutes celles que j'écrivis^ à notre mère ne regardoient que le mandement qui nous étoit tombé entre les mains par le plus grand hasard du monde, et je dirois par un effet de la providence de Dieu, si on avoit eu plus d'égard à nos peines et que cela eût eu quelque effet.

(( Nous'^ entendions fort bien que l'on prétend que par notre signature on ne nous demande que le respect, c'est-à-dire le silence pour le fait et la créance pour ce qui est de la foi. Mais la plupart désiroient de tout leur cœur que le mandement fût pire, parce qu'au moins on le rejetteroit avec une entière liberté,

1. Ces lettres de Jacqueline, qui devaient être si intéressantes, n'ont pas été retrouvées.

2. Le manuscrit de Troyes, n° 2203, donne la vraie leçon : Encore que nous entendions fort bien que l'on prétend que notre signature ne nous demande que le respect, c'est-à-dire le silence pour le fait et la créance pour ce qui est de la foi, ce que nous avions toujours été prêtes de témoigner; nous voyons néanmoins que cela est exprimé en termes ambigus et indignes de la sincérité ch'étienne. Ainsi la plupart désireroient

au lieu que plusieurs seront comme contraints de le recevoir, et qu'une fausse prudence et une véritable lâcheté le fera embrasser à plusieurs autres comme un moyen favorable de mettre aussi bien leur personne que leur conscience en sûreté. Mais pour moi je suis persuadée que ni l'une ni l'autre n'y sera par ce moyen ; il n'y a que la vérité qui délivre véritablement, et il est sans doute qu'elle ne délivre que ceux qui la mettent eux-mêmes en liberté, en la confessant avec tant de lidélité qu'ils méritent d'être confessés eux-mêmes et reconnus pour de vrais enfants de Dieu.

« Je ne puis plus dissimuler la douleur qui me perce jusqu'au fond du cœur de voir que les seules personnes à qui il sembloit que Dieu eût confié sa vérité lui soient si infidèles', si j'ose le dire, que de n'avoir pas le courage de s'exposer à souffrir, quand ce devroit être la mort, pour la confesser hautement. Je sais le respect qui est dû aux premières puissances de l'Église; je mourrois d'aussi bon cœur pour le conserver inviolable comme je suis prête à mourir, avec l'aide de Dieu, pour la confession de ma foi dans les affaires présentes; mais je ne vois rien de plus aisé que d'allier l'une à l'autre. Qui empêche tous ies ecclésiastiques qui connoissent la vérité, lorsqu'on leur présente le formulaire à signer, de répondre : Je sais le respect que je dois à messieurs les évêques; mais ma conscience ne me permet pas de signer

1. Ce sont presque les mots dont Pascal lui-même s'est servi. Voyez plus haut, p. 316.

qu'une chose est dans un livre où je ne l'ai pas vue; et après cela attendre en patience ce qui en arrivera. Que craignons-nous? le bannissement pour les séculiers, la dispersion pour les religieuses, la saisie du temporel, la prison et la mort si vous voulez ! Mais n'est-ce pas notre gloire et ne doit-ce pas être notre joie? Renonçons à l'Évangile ou suivons les maximes de l'Évangile, et estimons-nous heureux de souffrir quelque chose pour la justice.

« Mais peut-être on nous retranchera de l'Église? Mais qui ne sait que personne n'en peut être retranché malgré soi, et que l'esprit de Jésus-Christ étant le seul qui unit ses membres à lui et entre eux, nous pouvons bien être privés des marques, mais non jamais de l'effet de cette union, tant que nous conserverons la charité, sans laquelle nul n'est un membre vivant de ce saint corps? Et ainsi ne voit-on pas que tant que nous n'élèverons pas autel contre autel, et que nous demeurerons dans les termes d'un simple gémissement et de la douceur avec laquelle nous porterons notre persécution, la charité qui nous fera embrasser nos ennemis nous attachera inviolablement à l'Église, et qu'iP n'y aura qu'eux qui en seront séparés, en rompant, par la division qu'ils voudront faire, le lien de la charité qui les unissoit à Jésus-Christ et les rendoit membres de son corps î

« Hélas ! ma chère sœur, que nous devrions avoir de joie si nous avions mérité de souffrir quelque

1. C'est la leçon du manuscrit de Troyes. L'imprimé coupe mal à propos la phrase : et il n'y aura.

notable confusion pour Jésus-Christ ! Mais on a donné trop bon ordre à l'empêcher, lorsqu'on déguise tellement la vérité que les plus habiles ont peine à la reconnoître. J'admire la subtilité de l'esprit, et je vous avoue qu'il n'y a rien de mieux fait que le mandement. Je louerois très-fort un hérétique en la manière que le père de famille louoit son dépensier s'il s'étoit aussi finement échappé de la condamnation ; mais des fidèles, des gens qui connoissent et qui soutiennent la vérité et l'Église catholique, user de déguisement et biaiser, je ne crois pas que cela se soit jamais vu dans les siècles passés, et je prie Dieu de nous faire tous mourir aujourd'hui plutôt que d'introduire une telle conduite dans son Église. En vérité, ma chère sœur, j'ai bien de la peine à croire que cette sagesse vienne du père des lumières ; mais plutôt je crois que c'est une révélation de la chair et du sang. Pardonnez-moi, je vous en supplie, ma chère sœur; je parle dans Fexcès d'une douleur à quoi je sens bien qu'il faudra que je succombe, si je n'ai la consolation de voir au moins quelques personnes se rendre volontairement victimes de la vérité, et protester par une vraie fermeté ou par une fuite de bonne grâce contre tout ce que les autres feront.

(( Je crois que vous savez assez qu'il ne s'agit pas ici seulement de la condamnation d'un saint évêque, mais que sa condamnation enferme formellement celle de la grâce de Jésus-Christ, et qu'ainsi, si notre siècle est assez malheureux qu'il ne se trouve personne qui ose mourir pour un juste, c'est le comble du malheur

que de ne trouver personne qui le veuille pour la justice même. N'est-on pas au moins obligé de demeurer ferme, en sorte qu'on ne donne point sujet de croire qu'on n*ait ni condamné ni fait semblant de condamner la vérité?

« Vous me direz peut-être que cela ne nous regarde pas, à cause de notre formulaire particulier; mais je vous répondrai deux choses sur cela; l'une que saint Bernard nous apprend avec sa manière admirable de parler que la moindre personne de l'Église, non-seulement peut, mais qu'elle doit crier de toutes ses forces lorsqu'elle voit les évêques et les pasteurs de l'Église dans l'état où nous les voyons. Qui peut trouver mauvais, dit-il, que je crie moi qui suis une petite brebis, pour tacher d'éveiller mon pasteur que je crois endormi et prêt à être dévoré par une bête cruelle? Quand je serois assez ingrate pour ne le pas faire par l'amour que je lui porte et la reconnoissance que je lui dois, ne dois-je pas le faire pour la crainte de mon péril? Car qui me défendra quand mon pasteur sera dévoré? Ce que je ne dis pas pour nos pères et pour nos amis ; je sais qu'ils ont une aussi grande horreur que moi des déguisements; mais je le dis pour l'état général où est l'Église, et pour me justifier envers moi-même de l'intérêt que je prends à cela. L'autre chose que je vous réponds et que je vous avoue, ma chère sœur, c'est que je n'ai pu jusqu'ici approuver entièrement votre formulaire tel qu'il est; j'y voudrois quelques changements en quelques endroits. Le premier est au commence-

ment; car il me semble dur, étant ce que nous sommes, de nous offrir si librement à rendre compte de notre foi. Je le voudrois faire néanmoins, mais avec un petit préambule qui en ôtât la conséquence et le scandale; car vous ne doutez pas que ce procédé de signature et de déclaration de foi est une usurpation de puissance d'une conséquence dangereuse, principalement cela se faisant par l'autorité du Roi; à quoi pourtant les particuliers ne doivent pas résister ; mais au moins faut-il qu'il y ait quelque marque qu'on le fait sachant ce que l'on fait, et qu'on ne le fait pas comme une chose due, mais comme une violence à laquelle on se rend sans vouloir faire de scandale. Le second est sur la fin, où je ne voudrois point que nous parlassions en tout des décisions du saint-siége; car encore qu'il soit vrai que nous nous soumettions à ces décisions en ce qui regarde la foi, le commun confond tellement par ignorance, et les intéressés veulent tellement confondre par passion le fait et le droit , que vous savez qu'on n'en fait qu'une même chose. Que fait donc : votre formulaire, sinon de faire craindre aux ignorants et de donner sujet aux malicieux d'assurer que îious sommes demeurées d'accord de tout, et que jious condamnons la doctrine de Jansénius qui est clairement condamnée dans la dernière bulle?

« Je sais bien qu'on dit que ce n'est pas à des filles à défendre la vérité; quoiqu'on pût dire, par une triste rencontre du temps et du renversement où nous sommes, que puisque les évêques ont des courages

de filles, les filles doivent avoir des courages d'évêques. Mais si ce n'est pas à nous à défendre la vérité, c'est à nous à mourir pour la vérité.

(( Pour vous expliquer mieux ma pensée sur ces décisions du saint-siége, voici une comparaison qur m'est venue en l'esprit. Quoique tout le monde sache que la sainte Trinité est un des points principaux de notre foi, et que saint Augustin confesseroit sans doute et signeroit très librement; néanmoins si son pays étoit occupé par un prince infidèle qui voulût faire nier l'unité de Dieu et faire croire la pluralité des dieuXjCtque quelques-uns de nos fidèles, pour pacifier les troubles que cela exciteroit , fissent un formulaire de foi sur ce point : je crois qu'il y a plusieurs personnes à qui l'on peut donner le nom de Dieu et leur rendre les adorations, etc., sans autre explication; saint Augustin le signeroit-il ? Je ne le crois pas, et je crois encore moins qu'il le dût faire. Quoique ce soit une vérité indubitable, ce ne seroit pas le temps de le dire en cette manière. Vous ferez aisément le rapport de la comparaison.

(( On dira peut-être que notre autorité n'est pas du poids de celle de saint Augustin, et qu'elle est nulle. Je réponds que je n'ai parlé de saint Augustin que par rapport à la seule réponse que vous fîtes ces jours passés à tous mes doutes : savoir, que l'on se rioit de nos craintes, et que saint Augustin signeroit ce que nous craignons. Mais ce que je dis de saint Augustin^ je le dis de vous et de moi , et de moindres personnes de l'Église ; car le peu de poids de leur autorité ne les

rend pas moins coupables s'ils l'emploient contre la vérité. Chacun sait, comme M. de Saint-Cyran le dit souvent , que la moindre vérité de la foi doit être défendue avec autant de fidélité que Jésus-Christ. Qui est le fidèle qui n'auroit point horreur de soi-même, s'il se pouvoit faire qu'il se fût trouvé présent au conseil de Pilate, où il auroit été question de condamner Jésus-Christ à la mort, s'il se fut contenté d'une manière d'opiner ambiguë par laquelle on eût pu croire qu'il étoit de l'avis de ceux qui le condamnoient , quoiqu'on sa conscience et selon son sens ses paroles tendissent à le délivrer? Poussez la comparaison jusqu'au bout, je vous en supplie. Ma lettre n'est déjà que trop longue.

« Ainsi, ma chère sœur, voilà ma pensée sur le formulaire. Je le voudrois clair en tout ce qu'il contiendra ; et l'on pourroit mettre , ce me semble , à la tête du mandement ces paroles : a Comme dans l'ignorance où nous sommes, tout ce qu'on peut désirer de mieux par la signature qu'on nous propose, c'est un témoignage de la sincérité de notre foi et de notre parfaite soumission à l'Éghse, au Pape qui en est le chef, à Mgr l'archevêque de Paris, notre supérieur; quoique nous ne croyions pas qu'on ait droit de demander en cette matière raison de leur foi à des personnes qui n'ont jamais donné aucun sujet d'en douter; néanmoins, pour éviter le scandale et les soupçons que notre refus pourroit faire naitre, nous témoignons, par ce témoignage pubhc. que n'estimant rien de si précieux que le trésor de la foi pure et sans mélange

que nous voudrions conserver aux dépens de notre vie , nous voulons vivre et mourir humbles filles de l'Église catholique, croyant tout ce qu'elle croit, et étant prêtes de mourir pour la ^ moindre de ses vérités. »

c( Prions Dieu , ma chère sœur, qu'il nous humilie et nous fortifie, puisque l'humilité sans force et la force sans humilité sont aussi préjudiciables l'une que l'autre. C'est ici plus que jamais le temps de se souvenir que les timides sont mis au même rang que les parjures et les exécrables.

<c Si l'on se contente, à la bonne heure ; pour moi, si la chose dépend de moi, je ne ferai jamais autre chose. Du reste arrive ce qui pourra, la prison, la mort, la dispersion et la pauvreté ; tout cela ne me semble rien en comparaison de l'angoisse où je passerois le reste de mes jours si j'avois été si malheureuse que de faire alliance avec la mort en une si belle occasion de rendre à Dieu les vœux de fidélité que mes lèvres ont prononcés.

« Il m'est indifférent de quels termes on use, pourvu qu'on n'ait nul sujet de penser que nous condamnons ou la grâce de Jésus-Christ ou celui qui l'a si divinement expliquée. C'est pour cela qu'en mettant ces mots : croire tout ce que V Eglise croit, j'ai omis, et condamner tout ce quelle condamne j mais je crois qu'il n'est pas temps de le dire , de peur que l'on ne confonde l'Église avec les décisions présentes, comme

1. Le manuscrit de Troyes : pour la confession de la moindre de s...

feu M. de Saint-Cyran a dit que les païens ayant mis une idole au même lieu où étoit la croix de Notre Seigneur, les fidèles n'alloient point adorer la croix , de peur qu'il ne semblât qu'ils alloient adorer l'idole. »

En y réfléchissant, Jacqueline trouva plus loyal et plus vrai d'envoyer directement cette lettre à M. Arnauld, dans l'espérance qu'il ne se blesserait pas de la dureté des termes dont elle se servait, quoiqu'ils le regardassent plus que personne; elle l'accompagna d'une lettre obligeante dans laquelle elle témoignait qu'elle l'avait écrite dans le transport de la douleur dont elle avait été saisie, en pensant que la signature à laquelle on les voulait obliger était contraire à la sincérité chrétienne. La mère prieure Marie-Madeleine Du Fargis n'hésita pas à déclarer à M. Arnauld qu'elle partageait l'opinion et les scrupules de la mère sousprieure ; et ce grand homme , au lieu de s'irriter des vives objections de ces deux religieuses, essaya d'y répondre de son mieux \ Une si haute autorité entraîna tout, et au mois de juillet 1661 Port-Royal-des-' Champs signa comme avait fait la maison de Paris. La mère Angélique prévint par sa mort- cette cruelM nécessité. La mère Du Fargis et Jacqueline Pascal, pour rassurer un peu leur conscience, ajoutèrent un nouvel éclaircissement à celui dont Port-Royal avait

i. C'est ce que dit le Recueil déjà cité, et le Supplément au Xécrologe, p. 66; car la réponse d" Arnauld ne se trouve pas dans la collection de ses lettres, au moins à la place où elle devrait être, année 1061,

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