Entendez toujours : l'état religieux
2. Le génie de la poésie. Voyez la ir« note de la page précédente.
3. Pascal, ou plutôt sa sœur Gilberte. Yove? io. page suivante.
suadé, si Dieu en même temps ne s'empare de nos cœurs, pour lui faire haïr ce qu'elle a aimé et la séparer d'une vie toute mondaine.
Ne nous faites pas tant d'honneur et de déférence, je vous en supplie ; nous n'usons point céans du mot de révérende ; l'on dit simplement : ma mère^ et moi je dis, avec plus de vérité que de cérémonie, que je suis votre, etc.
iX. Le 19 août 1650. Je viens de recevoir votre lettre et j'y fais réponse aussitôt, en faveur de la fête de notre père saint Bernard, afin de nous joindre à vous en faveur de cette solemnité qui nous sera commune, quand il plaira à Dieu. Cependant, ma chère sœur, vous commencez d'être sa fille, si vous préférez la volonté de Dieu au désir que vous avez d'être religieuse ; adressez-vous donc à lui, et qu'il promette à Dieu pour vous que vous ne désirez rien dans le ciel et que vous ne voulez rien sur la terre, sinon qu'il soit le Dieu de votre cœur et qu'il soit à jamais votre seul et unique partage. Il n'y a point de religion, ma chère sœur, ni aucun genre de vie qui donne cela; et cependant sans cette disposition toute la piété extérieure est vaine et même l'intérieure qui consiste dans des mouvements de dévotion, s'ils n'assujettissent entièrement l'âme à Dieu, pour ne vivre que de sa volonté qui doit être notre nourriture, selon ce que dit Notre Seigneur lui-même : « Ma viande est que je fasse la volonté de mon père. »
Pour cette personne il vous faut ramentevoir souvent
cette vérité que si Dieu n'édifie les âmes, on travaille en
^^ vain ; c'est pourquoi il faut plus prier pour elles que non
'r ' pas leur parler de Dieu , sinon par l'exemple qui est une
sorte de langage que tout le monde entend et qui instruit
mieux que tous autres discours.
X. Ce 13 septembre 1650. Il faut recevoir la réponse que vous a faite M. votre père comme un arrêt de Dieu qui s'est réservé un autre temps pour vous faire la grâce d'accomplir ce qu'il vous a fait la grâce de désirer. Il est des âmes qui seroient infidèles à Dieu si elles ne se hâtoient d'exécuter les inspirations qu'il leur donne, et au contraire vous feriez une grande faute si vous ne vous soumettiez au retarde-
ment à quoi Dieu vous ot)îige, non-seulement extérieurement, mais aussi de cœur, en vous soumettant paisiblement aux ordres de Dieu, et rendant cette nécessité volontaire, afin qu'il soit vrai de dire que la loi n'est point imposée aux justes, parce que, ne voulant que ce que Dieu veut, ils accomplissent ses lois et ses préceptes dans une entière liberté et sans aucune contrainte. Que si cela ne peut être encore en vous de la sorte, au moins rendez-vous-y en la manière que Notre Seigneur Jésus-Christ nous l'a enseigné, lorsque, prenant la personne des imparfaits, il a dit à son Père : « Que ma volonté ne soit pas faite, mais la vôtre » , témoignant qu'il sentoit une volonté qui répugnoit à l'ordre de Dieu qui étoit qu'il souffrît la mort.
Il ne faut plus que cette personne ^ pense qu'à rendre les devoirs à celui qui lui tient la place de Dieu, et qui a la puissance de la crucifier en la tenant attachée où elle est, ou de la délivrer en lui donnant la permission de ne vivre plus qu'à Dieu seul.
Nous attendons des nouvelles de votre disciple ; je crains que votre absence n'éteigne son étincelle; car elle^ est encore bien peu allumée et peu enracinée dans la vertu. Cest ce qui fait beaucoup hésiter pour entreprendre à servir les âmes, parce que si Dieu n'a commencé à les toucher puissamment et à s'en rendre le maître, toutes peines que l'on prend ne font que les ébranler et les persuader pour un temps jusqu'à ce qu'il arrive quelque tentation qui renverse cet édifice qui n'avoit pas de fondements. Je prie Dieu qu'il i n'en soit pas ainsi de cette personne, mais qu'il la fasse entrer dans le premier degré de la vertu chrétienne qui est d'être immobile dans le dessein de lui plaire.
XL Le 23 septembre 1650. Il n'y a point d'autre moyen de renouveler le christianisme que de cultiver la grâce du baptême dans les enfants, qui la perdent facilement dans la
2. Ce féminin elle, et votre absence, prouvent que la personne en question est Gilberte, M^e Périer, et non Pascal. Jacqueline était alors à Paris avec Pascal, et elle venait de quitter Clermont et Gilberte.
LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS A JACQUELLXE. 3oo
corruption du monde et ne la recouvrent jamais presque par une véritable pénitence.
Vous avez, je crois, bien envie que je vous loue de votre soumission à ne me plus traiter de révérende ; car voici la deuxième fois que vous me la faites valoir ; mais en vous corrigeant de cette cérémonie, vous persévérez dans une autre, qui est de laisser des espaces comme à une femme du monde. Quand vous aurez retranché cette superfluité, je dirai que vous commencez à être à notre mode, et que vos respects seront différents de ceux du monde qui n'ont que l'apparence, au lieu que les vôtres sont de la nature ■des devoirs que l'on rend à Dieu, qui sont en esprit et en ■vérité; c'est pourquoi je désire que vous ne mélangiez pas ■ces civilités qui ne nous appartiennent pas avec des effets si solides.
XIL Le II novembre 1650. Ma très-chère sœur, je vous ai tiré un billet des ordres des saintes qui vous est bien propre : ce sont les saintes de notre ordre ; et afin que vous ne pensiez pas que vous les deviez imiter dans leurs grandes austérités, il y a pour vertus l'humilité et la simplicité. L'humilité les empêchoit de faire des compliments, et la simplicité ne leur permettoit pas de faire des vers, quand elles en eussent eu le talent. Elles ne désiroient autre chose, comme il est dit dans la Sentence, que d'être les plus abjectes en la maison de Dieu et d'y marcher en innocence, sans curiosité et sans désirer d'être savantes ; témoin sainte Ladgarde, qui refusa le don que Dieu lui avoit fait d'entendre le Psautier. J'ai cru, ma chère sœur, que la divine Providence vous avoit choisi ces vertus que vous n'avez pas toujours aimées comme je crois que vous faites à présent. Elles vous serviront pour bien exercer toutes les obéissances qu'on vous ordonnera, encore que vous n'y réussissiez pas, quoiqu'il faille faire tout ce que l'on peut pour s'en bien acquitter.
Je loue Dieu de ce qu'il vous a délivrée de l'attache que vous aviez pour nous, dont vous parlez avec tant d'exagération que de dire que le regret que vous avez de nous avoir quittées vous rendoit presque inconsolable. Certes, ma chère
sœur, vous avez raison en un sens d'user de ce terme d'inconsolable, car vous ne méritiez pas d'être consolée de Dieu dans une tristesse où il y avoit tant d'excès. C'est beaucoup quand Dieu les pardonne, comme je crois qu'il aura fait à votre égard parce que vous êtes encore novice, et que vous voulez bien que l'on mortifie en vous ce que vous n'auriez pas le courage de mortifier vous-même. Vous avez aussi la certitude des pauvres d'esprit. M. Singlin nous a prêché qu'elle consistoit à reconnoître que nous n'étions que mensonge et péché: le mensonge, c'est-à-dire les ténèbres dans l'esprit et le péché dans le cœur; que ces deux mots nous obligeoient de dire sans cesse à Dieu : Deiis meus, illumina tenebras meas, et saname. Domine, quia peccavi; que si Dieu mettoit quelque bien en nous, ou de ceux de l'esprit qui font les lumières et les connoissances des vérités, ou des biens de saint qui sont les vertus, qu'il falloit s'en dépouiller devant Dieu comme n'étant pas à nous, mais à lui, et qu'il n'y avoit pas d'autre moyen de s'enrichir qu'en s'appauvrissant de la sorte, de même qu'il est dit que le Fils de Dieu nous a enrichis par sa pauvreté, et les grands saints docteurs n'eussent point enrichi l'Église de la lumière de leur grande science, s'ils ne se fussent rendus pauvres d'esprit devant Dieu.
Voilà, ma chère sœur, les vraies vertus dans lesquelles vous vous devez exercer. Je vous supplie de les demander à Dieu pour moi comme je désire de le faire pour vous.
Xin. Le 8 novembre 1650. Il faut soufi'rir que les personnes, comme M. Singlin, qui craignent de faire des avances en s'engageant aux choses à quoi Dieu ne les appelle pas, ne déterminent rien jusqu'à ce qu'ils aient consulté Dieu plusieurs fois. C'étoit une maxime de Aï. de Saint- Cyran, qu'il falloit parler à Dieu cent fois des choses importantes avant que de les résoudre, et cela par imitation des grands retardements que Dieu a apportés dans les plus grandes œuvres.
XIV. En mars 1651. L'état de suspension où sont les personnes qui sont retenues dans le monde malgré elles dans le désir qu'elles ont de n'être qu'à Dieu ressemble au désir
des âmes qui, étant sorties cre reurs corps, ne peuvent plus aimer ni désirer que Dieu, et qui pourtant ne le possèdent pas encore; c'est pourquoi je crois que les prières pour les morts sont fort agréables à Dieu.
Je ne vous dis rien de notre *** (mère, la mère Angélique), parce qu'elle est aussi véritablement vôtre que si vous y étiez déjà ; c'est l'avantage qu'il y a que tout est réel devant Dieu de ce qui est dans le cœur de ceux qui l'aiment. Soyons de ce nombre, ma très chère sœur, et ayons gravées dans notre esprit les paroles que notre défunte^ avoit à la bouche peu de temps avant que d'expirer : « Heureux qui n'a que Dieu, qui de Dieu se contente ! »
XV. Le 20 mars 1651. J'ai tiré pour vous le mystère de la mort de Jésus-Christ^. Je vous dirai qu'il m'est échu le même mystère, ce qui m'a donné occasion de penser que celui-ci exprime tous les autres qui l'ont précédé, puisqu'ils se doivent tous terminer à cette mort adorable, qui devoit seule opérer la rédemption du monde; de même que dans une âme tous les bons désirs, tous les bons mouvements, les bonnes actions que Dieu lui fait faire, n'ont point leur perfection et ne contribuent point à notre salut, jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à ce point d'opérer la mort de la volonté qui s'anéantit heureusement dans celle de Dieu; après quoi la résurrection ne peut manquer de suivre, qui donne ' la vie immortelle à cette âme qui a renoncé au principe de la mort spirituelle qui est la volonté propre. Tâchons donc, ma chère sœur, de pratiquer la vertu de notre ministère qui est la volontaire occupation de la mort, en ne refusant point de mourir plusieurs fois le jour à nos inclinations pour honorer cette mort divine qui est le principe de notre vie.
XVL Le IZi avril 1651. Je ne suis pas fâchée que le monde tente cette personne^ ; il fait ce que la maison où elle désire entrer seroit obligée de faire; car la règle ordonne d'éprouver beaucoup ceux qui se présentent, et de le faire par des