Dans la première édition ds nos Études sur Pascal
accoDiplir cette tâche modeste, nous avons mis nous -même la main à l'œuvre, et essayé de faire connaître au moins Jacqueline Pascal.
Cet écrit était donc à nos yeux comme un appendice de nos Études sur Pascal, ^i le frère intéresse tant et à si bon droit , nous nous sommes flatté qu'un peu de cci intérêt se répandrait sur la sœur : car la biographie de l'une éclaire et achève la biographie de l'autre.
Mais, si Jacqueline nous touche déjà comme la sœur bien-aimée de l'un des personnages les plus extraordinaires du xvn' siècle, nous n'hésitons pas à dire qu'elle ne nous importe pas moins par elle-même , à Icux titres qui se rencontrent excellemment eu elle. D'abord elle nous représente les femmes de la première moitié du siècle , ces contemporaines de Richelieu, de Descartes et de Corneille, qui n'étaient point des femmes auteurs, mais qui avaient infiniment d'esprit, avec la force et la grandeur partout répandues ; qui , sans savoir écrire et sans jamais Tavoir appris comme
celles qui les suivirent, lorsque par nécessité elles prenaient la plume , trouvaient dans leur esprit et dans leur cœur des traits admirables et souvent des pages entières que leur envieraient les plus grands écrivains. Jacqueline Pascal est au premier rang de ces femmes pour lesquelles nous ne dissimulons pas toutes nos préférences. Mais c'est par un autre endroit encore qu'elle nous est chère, et que nous lui faisons une place éminente dans notre galerie : elle y représente ce qu'au xvn' siècle nous n'admirons guère moins que la philosophie de Descartes, la poésie de Corneille , le pinceau de Lesueur et de Poussin, la politique de Richelieu et de Mazarin, le génie militaire de Condé , l'éloquence de Bossuet, nous voulons dire Port-Royal.
Nous avons assez relevé et combattu les erreurs théologiques et philosophiques du jansénisme^, et particulièrement celle qui lui a été le principe de toutes les autres, cette conception exagérée du péché origl-
1. Voyez l'ÉPiLOGUE qui termine ce volume; voyez surtout lc3 Études slr Pascal, seconde préface.
nel qui le conduisait nécessairement à une conception tout aussi exagérée de la grâce, qui le poussa sur le bord du calvinisme et l'y eut précipité, si Port-Royal n'eût été retenu par toutes ses autres croyances et par une fidélité peu conséquente, mais inviolable, à l'unité de l'Église. On peut le dire aujourd'hui , sans craindre de passer pour le complice du père Annat et du père Le Tellie r : c'étaient les Jésuites alors qui défendaient la bonne cause, celle de la liberté humaine et du mérite des œuvres , en la rendant presque odieuse par une persécution lâche et cruelle qui tombait sur les plus grands esprits et les plus grands cœurs , sur des saints et des saintes, sur de véritables anges égarés par saint Augustin lui-même^. Mais la grâce gratuite et
1. Sans cesse occupé des périls de la foi nouvelle, saint Augustin se porte tour à tour au secours des différents dogmes que menace l'hérésie, et quand il est en face d'un ennemi il le combat à outrance. Ainsi la grâce lui paraît-elle en danger, il la défend jusqu'à compromettre la liberté humaine. Dans sa lutte avec Pelage, il a l'air de penser que l'homme croira toujours assez à ses propres forces, et que ce qu'il importe de lui enseigner, c'est sa faiblesse, la nécessité et la toute- puissance d'un secours surnaturel. Quand il sera devant les Manichéens, il revendiquera la liberté humaine : avec Pelage il ne
invincible a depuis longtemps perdu ses dangers, tandis que l'exemple de l'intrépidité et du dévouement donné par ces illustres victimes nous demeure une leçon immortelle.
M. Royer-Collard avait coutume de dire : ce Qui ne connaît pas Port-Royal ne connaît pas toute la nature humaine. » Et nous aussi nous répétons , avec une entière conviction , ce que nous avons dit autrefois : Port-Royal est peut-être « le lieu du monde qui a renfermé dans le plus petit espace le plus de vertu et de génie, tant d'hommes admirables et de femmes dignes d'eux ^. » Ce sont même les femmes qui nous frappent surtout à Port-Royal. Il est fort naturel qu'elles aient pris les idées de leurs
songe qu'à sauver la grâce divine, fût-ce même aux dépens de la liberté. Nous sommes convaincu que dans cette grande controverse l'ardeur du combat et la vivacité africaine de saint Augustin ont souvent emporté ses paroles plus loin que n'allait sa pensée, et il est bien difficile de ne pas convenir que plus d'une fois dans la forme il a excédé. Or, l'excès, au moins apparent, de saint Augustin, est le point de départ de Jansénius et de Saint-Cyran. 1. Du Vrai, du Beau et dc Bien, leç. X^, de l'Art français.
directeurs , des directeurs tels que Saint- Cyran, Arnauld, Saci. On leur pardonne bien plus aisément quelques erreurs de théologie , et chez elles tant de fermeté , de constance, d'héroïsme, étonne et saisit davantage. Elles se proposaieDt un idéaJ sublime, l'imitation de Jésus -Christ , éi il nous semble quelles en ont approché autant qu'il est permis à la faiblesse humaine.
Trois congrégations de femmes au xvn' siècle se partagent en quelque sorte ce divin modèle. Les Carmélites^ ont dérobé quelque chose de sa pureté ineffable, de sa suavité, de sa tendresse. Les filles de saint Vincent de Paul en expriment la charité, l'infatigable dévouement à la race infortunée des hommes. Les disciples de la mère Angélique semblent posséder la force merveilleuse qui animait le Sauveur du monde , qui lui fit entreprendre la plus sainte, mais la plus difficile des révolutions, la conver-
1. Voyez, sur les Carmélites de Paris et leurs quatre grandes prieures, La Jeunesse de M"'*-" de Longueville, chap. F"", et les nombreux et inédits documents de TAppendice.
sien des esprits et des âmes, qui soutint son humanité dans les terribles épreuves qu'il rencontra et dans le suprême combat de cette nuit où toutes les séductions furent essayées sur le cœur du Juste, et toutes les grandeurs et les voluptés de la terre sacrifiées à la vérité. Port-Royal touche moins que le Carmel et Saint-Lazare ; mais il lui a été particulièrement donné d'élever les âmes; il les prépare aux luttes de la vie; il enseigne à résister à l'oppression ou à la supporter avec courage , à tout braver pour la justice , non-seulement les persécutions de la puissance, la violence, la prison, l'exil, mais les ruses de la calomnie et les égarements ou les abattements de l'opinion. Le Carmel se cache, souffre et prie; Saint-Lazare se dévoue; Port-Royal combat, et il apprend à combattre. Peut-être le don céleste de l'humilité lui a-t-il un peu manqué , et a-t-il porté le courage jusqu'à l'opiniâtreté et la passion. Mais ne savons-nous pas que toutes les grandes choses ont leur excès, en religion comme en politique, comme en philosophie, et même dans les lettres et dans
les arts? Telle est l'inévitable condition de ce qu'il y a de meilleur sur la terre. C'est le plus sage, le plus modéré des politiques qui a écrit ces lignes : « Les dieux ont attaché à la liberté presque autant de malheurs qu'à la servitude; mais, quel que doive être le prix de cette noble liberté, il faut bien le payer aux dieux ^. » Nous payons donc volontiers à Port-Royal le prix de ses grandes qualités, comme dans nos jours de lassitude et d'affaissement nous sommes prêts à nous incliner de grand cœur devant tout ce qui pourrait rendre un peu de dignité et d'élévation aux esprits et aux caractères.
Jacqueline Pascal, c'est Port-Royal tout entier avec ses qualités et avec ses défauts. Jeune, spirituelle, fort recherchée, et déjà l'idole des plus brillantes compagnies, elle a tout quitté, même son vieux père et son frère malade, pour se donner à Dieu; elle est entrée en religion à vingt-six ans, et elle esi morte à trente-six, de douleur et de remords