Montesquieu, Dialogue de Sylia et (TEucrate
d'avoir signé un formulaire équivoque par pure déférence à l'autorité de ses supérieurs.
Sa haute vertu, son inflexible attachement à ce qu'elle croyait la vérité, sa sincérité courageuse, son mépris de toutes les douceurs de la vie , paraissent assez dans les nombreuses lettres confidentielles rassemblées ici pour la première fois. On y rencontre aussi des traits aimables et involontaires d'affection humaine pour sa sœur G liberté, sa fidèle, comme elle l'appelle, et pour son frère Biaise ; on y sent partout un esprit charmant prêt à éclater en mille saillies, si l'austérité janséniste ne le retenait. Quant à ses talents , nous ne voulons pas les exagérer, mais il est certain que peu de femmes au xvn® siècle, et parmi les phis illustres, ont été mieux douées. Elle avait quelque chose de la trempe du génie de Pascal, sa naïveté, sa vivacité, sa finesse, sa gravité, son énergie. Comme lui elle était capable de la plus sérieuse attention et d'un long travail, et dans la société forte et polie où elle était appelée à vivre, chez M"' de Sablé, entre M'"' de Hau-
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tefort et M'"' de La Fayette ^ sous les yeux et avec les conseils de son frère , elle était faite pour s'élever bien haut. Tout le siècle a vanté ses heureuses dispositions pour la poésie. Il ne faut pas voir seulement son extrême fa cilité à tout mettre en vers et à improviser sans cesse des sonnets, des quatrains, des stances de toute espèce , signe pourtant d'un tour d'esprit particulier et d'une vocation | naturelle. Non : Jacqueline avait reçu du ciel rinspiration et la puissance poétique. Nous demandons si ces deux ou trois stances du petit poëme sur le miracle de la sainte Épine ne semblent pas appartenir à TImita- Tiox de Corneille :
Invisible soutien de Pespiit langiiissaBt, Secret consolateur de l'âme qui t'honore, Espoir de l'affligé, juge de l'innocent, Dieu caché sous le voile où l'Église t'adore, Jésus, de ton autel, jette les yeux sur moi; Fais-en sortir ce feu qui change tout en soi; Qu'il vienne heureusement s'allumer dans mon âme, Afin que cet esprit qui forma l'univers
•1. Voyez dans M"^^ de Sablé, chap. III, les fréquentes relations de Pascal avec l'aimable et ingénieuse marquise.
Montre^ en rejaillissant de mon cœur dans mes vers, Qu'il donne encore aux siens une langue de flamme!
Au fond de ce désert, et ne vivant qu'en toi. Je goûte un saint repos exempt d'inquiétude. Tes merveilles, Seigneur, pénétrant jusqu'à moi, Ont agréablement troublé ma solitude.
J'apprends que par un coup de ta divine main. Trompant l'art et l'espoir de tout esprit humain. Un miracle nouveau signale ta puissance. Ce miracle étonnant, dans un divin transport. Me presse de parler par un si saint effort, Que je ne puis sans crime être encore en silence.
Qui n'a senti, Seigneur, dans cet événement, Cette sainte frayeur qu'excite ta présence? Qui s'est pu garantir d'un secret tremblement. Te voyant dans l'effet de ta toute-puissance? Que s'il est vrai qu'ici, dans l'ombre de la foi, Ta présence secrète imprime tant d'effroi. Lorsque tu ne parois que pour être propice. Que sera-ce, Seigneur, alors qu'au dernier jour, Couvrant de ta fureur l'excès de ton amour. Tu ne te feras voir que pour faire justice!
Polissez un peu la rudesse cornélienne de ces vers, sans toucher à la forte sève qui les anime; ajoutez Tart à cet admirable naturel,
et VOUS aurez un poëte de plus au xvii* siècle. Mais, quoique depuis sa conversion Jacqueline eût consacré son talent aux sujets les plus saints, elle conçut des scrupules, et consulta la mère Agnès; celle-ci consulta M.Singlin, alors directeur de Port-Royal, et il fut décidé que la sœur Sainte-Euphémie renoncerait à la poésie, parce que ce n'était pas là la grâce dont Jésus-Christ lui devait demander compte.
La prose de Jacqueline Pascal est de la meilleure qualité, saine, naturelle, ingénieuse^, agréable. Dans le ton ordinaire, elle est un peu négligée, et n'offre rien de bien saillant, en gardant toujours une distinction secrète qui se sent plus qu'elle ne se peut définir. Mais que la passion vienne à souffler sur l'âme de Jacqueline et sur sa plume, elle supplée l'art, emporte les négligences et les langueurs, élève et soutient le langage^ et alors on entend comme un écho de la voix mâle et pathétique de Pascal. Pour toute preuve, il suffit de rappeler la lettre sur la signature du formulaire imposé aux religieuses de Port-Royal.
Ce formulaire attribuait à Jansénius les fameuses propositions condamnées par la Sorbonne et l'assemblée des évêques, et semblait attaquer la grâce de saint Augustin. Sortons de notre temps et transportons-nous au milieu du xvn^ siècle : les questions religieuses y remuaient les esprits et les âmes autant que de nos jours les questions politiques. D'un bout de la France à l'autre, on était alors passionnément janséniste, ou moliniste, ou catholique modéré, comme depuis on a été et on est encore pour le pouvoir absolu^ ou la république, ou la monarchie constitutionnelle. Le formulaire agita le clergé, les corps religieux, les universités, les parlements; il divisa le jansénisme lui-même, et Port- Royal eut aussi ses guerres civiles. Les docteurs les plus renommés du parti, Arnauld, Nicole, Singlin, le neveu même de Saint- Gyran, donnèrent aux religieuses de Port-Royal le conseil de signer le formulaire, par respect pour l'Eglise, d'adhérer à la doctrine qu'ils reconnaissaient à l'Église le droit d'imposer, en se récusant sur le point de fait, à savoir si les propositions condamnées
étaient ou n'étaient pas dans Y Augustinus que les religieuses déclaraient n'avoir pas lu. Au contraire, Pascal et Domat^ n'étaient pas seulement inflexibles sur la question de fait comme n'étant point du ressort de l'Église, mais ils soutenaient que la doctrine même à laquelle il s'agissait d'adhérer était conçue en des termes qui mettaient en péril la grâce véritable. L'autorité d'Arnauld entraîna Port- Royal, mais un grand nombre de religieuses pensèrent comme Pascal et Domat; elles ne virent dans la signature du formulaire qu'un effort médiocrement généreux pour sauver Port-Royal aux dépens de la sincérité chrétienne; elles résistèrent longtemps, et à la fm ne signèrent qu'avec les plus fortes réserves, et encore avec une douleur profonde. Jacqueline Pascal, alors simple sous-prieure à Port-Royal-des-Champs, ne craignit pas de tenir tête à Arnauld lui-même, et elle écri vit , pour lui être communiquée , une lettre de protestation qui souvent s'élève jusqu'à
1. Voyez, sur la place de Domat dans le jansénisme et la part considérable qu'il prit à ses débats intérieurs, I'Appendice, n*» 3 : DocU' meiïts inédits sur Domat.
l'éloquence. En voici quelques passages que nous soumettons volontiers aux juges les plus délicats et les plus sévères :
« Je ne puis plus dissimuler la douleur qui me perce jusques au fond du cœur de voir que les seules personnes i qui il sembloit que Dieu eût confié sa vérité lui soient si infidèles, si j'ose le dire, que de n'avoir pas le courage de s'exposer à souffrir, quand ce devroit être la mort, pour la confesser hautement. Je sçais le respect qui est dû aux premières puissances de l'Église ; je mourrois d'aussi bon cœur pour le conserver inviolable comme je suis prête à mourir, avec l'aide de Dieu, pour la confession de ma foi dans les affaires présentes; mais je ne vois rien de pk;S aisé que d'allier l'une à l'autre. Qui empêche tous lf^> ecclésiastiques qui connoissent la vérité, lorsqu'on leur présente le formulaire à signer, de répondre : Je sçais le respect que je dois à messieurs les évêques; mais ma conscience ne me permet pas de signer qu'une chose est dans un livre où je ne l'ai pas vue ; et après cela attendre en patience ce qui en arrivera? Que craignons-nous? le bannissement pour les séculiers, la dispersion pour les religieuses, la saisie du temporel, la prison, et la mort si vous voulez ! Mais n'est-ce pas notre gloire et ne doit-ce pas être notre joie? Renonçons à l'Évangile ou suivons les maximes de l'Évangile, et estimons-nous heureux de souffrir quelque chose pour la justice.
« Mais peut-être on nous retranchera de l'Église ? Mais
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qui ne sçait que personne n'en peut être retranché malgré soi , et que l'esprit de Jésus-Christ étant le seul qui unit ses membres à lui et entre eux, nous pouvons bien être privés dos marques, mais non jamais de l'effet de cette union, tant que nous conserverons la charité, sans laquelle nul n'est un membre vivant de ce saint corps? Et ainsi ne voit-on pas que tant que nous n'élèverons pas autel contre autel, et que nous demeurerons dans les termes d'un simple gémissement et de la douceur avec laquelle nous porterons notre persécution, la charité qui nous fera embrasser nos ennemis nous attachera inviolablement à l'Église, et qu'il n'y aura qu'eux qui en seront séparés, en rompant, par la division qu'ils voudront faire, le lien de la charité qui les unissoit à Jésus-Christ et les rendoit membres de son corps '
« L-iélas ! que nous devrions avoir de joie si nous avions m=jrité de souffrir quelque notable confusion pour Jésus- Christ I Mais on a donné trop bon ordre à l'empêcher, lorsqu'on déguise tellement la vérité que les plus habiles ont peine à la reconnoître. J'admire la subtilité de l'esprit, et je vous avoue qu'il n'y a rien de mieux fait que le mandement ^. Je louerois très fort un hérétique, en la manière ique le père de famille louoit son dépensier, s'il s'étoit aussi finement échappé de la condamnation; mais desfidèles, des gens qui connoissent et qui soutiennent la vérité et l'Église catholique, user de déguisement et biai-
1. Le mandement des grands vicaires de l'archevêché de Paris, qui avait été concerté avec les amis de Port-RoyaL-
ser, je ne crois pas que cela se soit jamais vu dans les siècles passés, et je prie Dieu de nous faire tous mourir aujourd'hui plutôt que d'introduire une telle conduite dans son Église î En vérité, j'ai bien de la peine à croire que cette sagesse vienne du père des lumières ; mais plutôt je crois que c'est une révélation de la chair et du sang. Pardonnez-moi , je vous en supplie ; je parle dans l'excès d'une douleur à quoi je sens bien qu'il faudra que je succombe, si je n'ai la consolation de voir au moins quelques personnes se rendre volontairement victimes de la vérité, et protester par une vraie fermeté ou par une fuite de bonne grâce contre tout ce que les autres feront.
u Je sçais bien qu'on dit que ce n'est pas à des
filles à défendre l.i vérité , quoiqu'on pût dire, par nue triste rencontre du temps et du renversement où nous sommes, que puisque les évêques ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courages d'évêoues. Mais si ce n'est pas à nous à défendre la vérité, c'est à nous à mourir pour la vérité,
(( Chacun sçait, comme M. de Saint-Cyran le dit
souvent, que la moindre vérité de la foi doit être défendue avec autant de fidélité que Jésus-Christ. Qui est le fidèle qui n'auroit point horreur de soi-même, s'il se pouvoit faire qu'il se fût trouvé présent au conseil de Pilate, où il auroit été question de condamner Jésus-Christ à la mort, s'il se fut contenté d'une manière d'opiner ambiguë par laquelle on eût pu croire qu'il étoit de l'avis de ceiL* qui le condamnoient , quoiqu'on sa conscience et selon
son sens ses paroles tendissent à le délivrer? Poussez la comparaison jusqu'au bout.
« Prions Dieu qu'il nous humilie et nous fortifie, puisque l'humilité sans force et la force sans humilité sont aussi préjudiciables l'une que l'autre. C'est ici plus que jamais le temps de se souvenir que les timides sont mis au même rang que les parjures et les exécrables
« Si l'on s'en contente (de la déclaration sans équivoque qu'elle proposait), à la bonne heure: pour moi, si la chose dépend de moi, je ne ferai jamais autre chose. Du reste arrive ce qui pourra, la prison, la mort, la dispersion et la pauvreté ; tout cela ne me semble rien en comparaison de Tangoisse où je passerois le reste de mes jours, si j'avois été si malheuretise que de faire alliance avec la mort en une si belle occasion de rendre à Dieu les vœux de fidélité que mes lèvres ont prononcés. »
Y a-t-il dans la langue et la littérature française beaucoup de pages sorties de la main d'une femme qui pour la force et l'énergie surpassent celles que nous venons de citer! A ces accents qui partent du cœur, à cette véhémence intérieure, à cette austérité passionnée, ne reconnaît-on pas la digne sœur de l'auteur des Pro2;mcm/^^? Et quand Jacqueline dit qu'elle parle dans l'excès d'une douleur où elle sent bien qu'il faudra qu'elle
succombe, ce n'est point là un mouvement oratoire, c'est un cri de désespoir, un tragique pressentiment : car trois mois après cette lettre écrite et le fatal formulaire signé par obéissance, Jacqueline expirait à Port-Royaldes-Champs, le 4 octobre 1661, à l'âge de trente-six ans.
Quiconque n'a pas perdu le sentiment de la beauté des convictions désintéressées, de la dignité du caractère, de la constance portée jusqu'à l'héroïsme, qu'il soit janséniste, jésuite ou philosophe, doit considérer Jacqueline Pascal comme une grande âme et un rare esprit, dont les moindres reliques doivent être recueillies avec un soin religieux.
Nous sommes donc bien loin de nous repentir d'avoir donné à Jacqueline Pascal la première place dans notre galerie des femmes illustres du xvn" siècle; mais nous demandons grâce pour la façon dont nous l'avons représentée. Le temps nous a manqué, en i 844, pour la peindre comme nous l'aurions voulu, et en tracer une biographie régulière. Entre les travaux de la Chambre des pairs et ceux du Conseil de l'instruction publique,
nous pouvions à peine dérober quelques heures pour rechercher et rassembler des lettres inédites et les lier par quelques mots de récit. Aujourd'hui que la politique nous a fait du loisir, et que nous pouvons nous consacrer tout entier à nos deux études chéries, la philosophie et les lettres, nous trai-" terions Jacqueline Pascal comme depuis nous avons fait plusieurs de ses grandes contemporaines : nous essaierions d'en être l'historien ; alors il fallait bien nous contenter de lui servir en quelque sorte d'éditeur. En effet, ce n'est guère ici qu'un recueil d'écrits dispersés dans les collections jansénistes, et de lettres inédites, mises les unes après les autres, sans autre ordre que celui des dates, et accompagnées de fort peu de réflexions. Jacqueline y parait toute seule. Nous nous bornons à l'introduire sur la scène; elle agit et elle parle elle-même; elle expose ellemême ses sentiments d'un si sombre^ mais si noble caractère; et c'est à peine si, à la fin de cette courte tragédie, nous reprenons un moment la parole, comme sur le tombeau de l'héroine, pour lui adresser un dernier adieu,
et exprimer, avec une liberté respectueuse, les pensées d'un homme du xix' siècle sur la vraie manière de comprendre et de résoudre le problème delà destinée humaine.
Le lecteur reconnaîtra aisément que nous avons consulté bien des manuscrits etrecher-^ ché avec soin les moindres vestiges qui subsistent de Jacqueline. Nous avons marqué scrupuleusement les sources auxquelles nous avons puisé. Nous avions promis une juste et publique reconnaissance à qui voudrait bien nous signaler quelque pièce nouvelle échappée à notre zèle et à nos investigations. Mais nous avons le regret d'annoncer que, depuis 1844, on n'a pas pu découvrir d'autres lettres de Jacqueline, rien de nouveau, si ce n'est quelques vers de sa première jeunesse qui ne méritent point d'être remarqués. La seule lettre autographe qui nous rappelle sa main est encore celle dont nous avons donné le fac-similé "^ . En revanche, on a mis au jour un assez bon nombre de variantes qui nous ont servi à confirmer ou à rectifier les leçons