Pour : Qui sont étrangers à l'égard du cîeU
136 GHA^ITRE TROISIÈME.
la lumière, n'enferment que des ténèbres. Ainsi nous
devons veiller à purifier sans cesse l'intérieur qui se salit toujours de nouvelles taches en retenant aussi les anciennes, puisque sans ce renouvellement assidu on n'est pas capable de recevoir ce vin nouveau qui ne sera point mis en vieux vaisseaux.
« C'est pourquoi tu ne dois pas craindre de nous remettre devant les yeux les choses que nous avons dans la mémoire et qu'il faut faire rentrer dans le cœur, puisqu'il est sans doute que ton discours en peut mieux servir d'instrument à la grâce que noE pas ridée qui nous en reste en la mémoire, puisque la grâce est particulièrement accordée à la prière , et que cette charité que tu as eue pour nous est une prière du nombre de celles qu'on ne doit jamais interrompre. C'est ainsi qu'on ne doit jamais refuser de lire ni d'ouïr les choses saintes, si communes et si connues qu'elles soient ; car notre mémoire, aussi bien que les instructions qu'elle retient , n'est qu'un corps inanimé et judaïque sans esprit qui doit les vivifier ; et il arrive très-souvent que Dieu se sert de ces moyens extérieurs plutôt que des intérieurs pour les faire comprendre, et pour laisser d'autant moins de matière à la vanité des hommes, lorsqu'ils reçoivent ainsi la grâce en eux-mêmes. C'est ainsi qu'un livre et qu'un sermon, si communs qu'ils soient, apportent bien plus de fruit à celui qui s'y applique avec plus de dispositions que non pas l'excellence des discours plus relevés qui apportent d'ordinaire plus de plaisir que d'instruction ; et l'on voit quelquefois que
ceux qui les écoutent comme il faut, quoique ignorants et presque stupides, sont touchés au seul nom de Dieu et par les seules paroles qui les menacent de l'enfer, quoique ce soit tout ce qu'ils y comprennent et qu'ils les sussent aussi bien auparavant.
a Le troisième est sur ce que tu dis que tu n'écris ces choses que pour nous faire entendre que tu es dans ce sentiment; nous avons à te louer et à te remercier également sur ce sujet : nous te louons de ta persévérance et te remercions du témoignage que tu nous en donnes. Nous avions déjà tiré cet aveu de M. Périer, et les choses que nous lui en avions fait dire nous en avoient assurés ; nous ne pouvons te dire combien elles nous ont satisfaits qu'en te représentant la joie que tu recevrois si tu entendois dire de nous la même chose.
c( Nous n'avons rien de particulier à te dire sinon touchant le dessein de votre maison. Nous savons que M. Périer prend trop à cœur ce qu'il entreprend pour songer pleinement à deux choses à la fois, et que ce dessein entier est si long que pour l'achever il faudroit qu'il fût longtemps sans penser à autre chose. Nous savons bien aussi que son projet n'est que pour une partie du bâtiment ; mais outre qu'elle n'est que trop longue elle seule, elle l'engage à l'achèvement du reste, aussitôt qu'il n'y aura plus d'obstacle, de quelque résolution qu'on se fortifie pour s'en empêcher, principalement s'il emploie à bâtir le temps qu'il faudroit pour se détromper des charmes secrets qui s'y trouvent. Ainsi, nous l'avons conseillé de bâtir bien
moins qu'il ne prétendoit, et rien que le simple nécessaire, quoique sur le même dessein, afin qu'il n'ait pas de quoi s'y engager, et qu'il ne s'ôte pas ainsi le moyen de le faire. Nous te prions d'y penser sérieusement, de l'en résoudre et de l'en conseiller, de peur qu'il arrive qu'il ail bien plus de prudence et qu'il donne bien plus de soin et de peine au bâtiment d'une maison qu'il n'est pas obligé de faire, qu'à celui de cette tour mystique, dont tu sais que saint Augustin parle dans une de ses lettres, qu'il s'est engagé d'achever dans ses entretiens. Adieu.
«B. P. J. P. (Blàise p., Jacquixine P.) »
De la main de M. Pascal :
« Si tu sais quelque bonne âme, fais-la prier Dieu pour moi aussi ^ . »
En 1649, Jacqueline accompagna son père en Auvergne, et demeura dix-sept mois à Clermont, chez sa sœur, dans une grande retraite, et uniquement occupée de la prière et d'oeuvres de charité. Un bon père de rOratoire, qui venait souvent chez M"'^ Périer, ayant appris qu'autrefois elle avait fait des vers, lui demanda de traduire et de mettre en vers l'hymne : Jesii^ nostra redemptio. Elle le fit, mais elle en eut du scrupule, et, par le conseil de la mère Angélique Arnauld, elle renonça à la poésie. Nous verrons plus tard que,
1. En note : Copié sur l'original écrit de la main de M^^ Jacqueline
Pascal.
lorsqu'il s'agira de sa propre gloire, Port-Royal sera moins sévère, et permettra très-volontiers à Jacqueline de célébrer et de répandre les miracles de la Sainte- Épine. En attendant, voici la traduction que fit Jacqueline de l'h^Tiine : Jesu^ nostra redemptio. Cette traduction est exacte, sans être toujours aussi bien tournée que le dit M'""" Périer ^ .
Jésus 2, digne rançon de l'homme racheté. Amour de notre cœur et désir de notre âme, Seul créateur de tout, Dieu dans l'éternité, Homme à la fin des temps en naissant d'une femme;
Quel excès de clémence a su te surmonter. Que, portant les péchés de ton peuple rehelle. Tu souffris une mort horrible à raconter, Pour garantir les tiens de la mort éternelle?
Jusqu'au fond des enfers tu fis voir ta splendeur. Rachetant tes captifs de leur longue misère. Et par un tel triomphe en glorieux vainqueur Tu t'assis pour jamais à la droite du Père.
Que la même bonté t'oblige maintenant A surmonter les maux dont ton peuple est coupable : Remplis ses justes vœux en les lui pardonnant. Et qu'il jouisse en paix de ta vue ineifable.
Sois notre unique joie, ô Jésus, notre Roi , Qui seras pour toujours notre unique salaire; Que toute notre gloire à jamais soit en toi, Dans le jour éternel où ta splendeur éclaire!
Dans les derniers mois de Tannée 1650, Jacqueline revint à Paris avec son père, suppléant en quelque
\. Plus haut, p. 69.