Recueil de Marguerite Périer, p
JACQUELINE PASCAL. DE 1646 A 16o2. 133
néral et ancien de nos plaintes, et les satisfactions que nous en avons faites ont adouci l'aigreur que monsieur mon père en avoit conçue. Nous avons dit ce que tu avois déjà dit, sans savoir que tu l'eusses dit, et ensuite nous avons excusé de bouche ce que tu avois excusé par écrit , et nous n'avons su ce que tu avois fait qu'après que nous l'avons eu fait nous-mêmes : car, comme nous n'avions rien caché à mon père, il nous a aussi tout découvert et guéri ensuite tous nos soupçons. Tu sais combien tous ces embarras troublent la paix de la maison intérieure et extérieure , et combien dans ces rencontres on a besoin de ces avertissements que tu nous as donnés trop tard. Nous avons à t'en donner nous-mêmes sur le sujet des tiens.
« Le premier est sur ce que tu nous mandes que nous t'avons appris ce que tu nous écris. Je ne me souviens pas de t'en avoir parlé, et si peu que cela m'a été très-nouveau. Et, de plus, quand cela seroit vrai, je craindrois que tu ne l'eusses retenu humainement, si tu n'avois oublié la personne dont tu l'avois appris, pour ne te ressouvenir que de Dieu , qui peut seul te l'avoir véritablement enseigné. Si tu t'en souviens comme d'une bonne chose , tu ne saurois penser le tenir d'aucun autre, puisque ni toi ni les autres ne le peuvent apprendre que de Dieu seul. Car, encore que dans cette sorte de reconnoissance on ne s'arrête pas aux hommes à qui on s'adresse, comme s'ils étoient auteurs du bien qu'on a reçu par leur entremise, néanmoins cela ne laisse point de former une petite opposition à la vue de Dieu, et principalement
dans les personnes qui ne sont pas entièrement épurées des impressions charnelles qui font considérer comme sources de bien les objets qui le communiquent. Ce n'est pas que nous ne devions reconnoître et nous ressouvenir des personnes dont nous tenons quelques instructions, quand ces personnes ont droit de le faire, comme les pères, les évêques et les directeurs, parce qu'ils sont les maîtres dont les autres sont les disciples ; mais quant à nous, il n'en est pas de même; car, comme l'ange refusa les adorations d'un saint, serviteur comme lui, nous te dirons, en te priant de n'user plus de ces termes de reconnoissance humaine, que tu te gardes de nous faire de pareils compliments, parca que nous sommes disciples comme toi.
« Le second, est sur ce que tu dis qu'il n'est pas nécessaire de nous répéter ces choses, puisque nous les savons déjà bien ; ce qui nous fait craindre que tu ne mettes pas ici assez de différence entre les choses dont tu parles et celles dont le siècle parle, puisqu'il est sans doute qu'il suffit d'avoir appris une fois celles-ci, et de les avoir bien retenues, pour n'avoir plus besoin d'en être instruit, au lieu qu'il ne suffit pas d'avoir une fois compris celles de Tautre sorte ^ et de les avoir connues de la bonne manière , c'est-àdire par le mouvement intérieur de Dieu, pour en conserver la connoissance de la même sorte, quoiqu'on en conserve bien le souvenir. Ce n'est pas qu'on ne s'en puisse bien souvenir, et qu'on ne retienne
1. Il y a ici et ailleurs plus d'une petite erreur de transcription dansnôtre manuscrit que nous corrigeons sans en avertir.
aussi facilement une épître de saint Paul qu'un livre de Yirgile ; mais les connoissances que nous acquérons de cette façon, aussi bien que leur continuation, ne sont qu'un effet de cette mémoire; au lieu que pour y entendre le langage secret et étranger à ceux qui le sont du cieF, il faut que la même grâce qui peut seule en donner la première intelligence la continue et la rende toujours présente en la retraçant sans cesse dans le cœur des fidèles pour les faire toujours vivre. Comme dans les bienheureux Dieu renouvelle continuellement leur béatitude, qui est un effet et une suite de sa grâce ; et comme aussi l'Église tient que le Père produit continuellement le Fils , et maintient l'éternité de son essence par une effusion de sa substance qui est sans interruption aussi bien que sans fin , ainsi la continuation de la justice des fidèles n'est autre chose que la continuation de l'infusion de la grâce, et non pas une seule grâce qui subsiste toujours; et c'est ce qui nous apprend parfaitement la dépendance perpétuelle où nous sommes de la miséricorde de Dieu, puisque, s'il en interrompt tant soit peu le cours, la sécheresse survient nécessairement. Dans cette nécessité, il est aisé de voir qu'il faut continuellement faire de nouveaux efforts pour acquérir cette nouveauté continuelle d'esprit, puisqu'on ne peut conserver la grâce ancienne que par l'acquisition d'une nouvelle grâce, et qu'autrement on perdra celle qu'on prétend retenir, comme ceux qui, voulant renfermer