La mort de leur père
maître en quelque façon de ce qui me doit arriver, pour vous dire : Ne m'ôtez pas ce que vous n'êtes pas capable de me donner. Car encore que Dieu se soit servi de vous pour me procurer le progrès des preîuiers mouvements de sa grâce, vous savez assez que c'est de lui seul que procède tout l'amour et toute la joie que vous avez pour le bien ; et qu'ainsi vous êtes bien capable de troubler la mienne, mais non pas de me la redonner, si une fois je viens à la perdre par votre faute. Vous devez connoitre et sentir en quelque façon ma tendresse par la vôtre, et juger si je suis assez forte pour être à l'épreuve de la douleur que j'en recevrai. Ne me réduisez pas à l'extrémité ou de différer ce que je désire depuis si longtemps avec tant d'ardeur, et de me mettre ainsi au hasard de perdre ma vocation, ou de faire bassement, et avec une langueur qui tiendroit de l'ingratitude, une action qui doit être toute de ferveur, de joie et de charité, pour répondre à celle que Dieu a eue de toute éternité pour nous en nous choisissant pour ses épouses avant de nous avoir créées, et de me rendre par ce moyen tout à fait indigne des grâces que je dois attendre dans tout le reste de ma vie, par la lâcheté que j'aurois eue» dans ces commencements ; et ne m'obligez pas à vous regarder comme l'obstacle de mon bonheur, si vous êtes capable de différer l'exécution de mon dessein, ou comme l'auteur de mon mal, si vous êtes cause que je l'accomplisse avec tiédeur.
« Si j'avois moins d'expérience de ce que peut la tendresse naturelle sur ceux de notre famille, j'appor-
terois moins de précautions à vous faire consentir à une chose toute sainte et toute juste, parce que les grâces naturelles et surnaturelles que Dieu vous a données devroient vous porter même à m'encourager dans mon dessein, si j'étois assez malheureuse pour m'y affoiblir. Je n'ose encore attendre cela de vous, quoique j'eusse droit de l'espérer dans les connoissances que vous avez ; mais j'attends que vous ferez un effort sur vous-même, pour ne pas vous mettre en état de me faire perdre les grâces que j'ai reçues, et de m'en répondre devant Dieu, à qui je proteste que ce sera à vous seul que je m'en prendrai et que je les redemanderai. Dieu nous garde l'un et l'autre de tomber dans ce malheur!
« Je sais bien que la nature fait arme de tout en ces rencontres, et que, pour fomenter ce qu'elle vous suggérera, tout le monde ne manquera pas en cette occasion d'exercer cette sorte de charité et de ferveur qui lui est ordinaire et qui ne s'oppose qu'au bien. 11 n'y a pas assez longtemps que j'en suis sortie pour avoir oublié que l'estime et l'applaudissement qu'il a pour la vertu est un des meilleurs moyens dont notre ennemi se sert pour l'affoiblir insensiblement dans une âme, sous prétexte de la communiquer aux autres, et que ce qu'il voit bien qu'il ne pourra emporter par violence, il tâche de l'emporter par les caresses que le monde nous fait. 11 n'a pas manqué d'inspirer aux tyrans cette sorte de supplice pour ébranler la foi et la constance des martyrs, et il ne manque pas de la suggérer aux meilleurs amis, dans la paix de l'Église,
pour vaincre la persévérance des fidèles. Résistez courageusement à cette tentation si elle vous arrive, et lorsque le monde vous témoignera quelque regret de ne me plus voir, assurez-vous que c'est une illusion qui disparoîtroit incontinent, s'il n'étoit question de s'opposer à un bien, puisqu'il est impossible qu'il ait une véritable amitié pour une personne qui n'est point à lui et qui n'y veut jamais être, et qui n'a point présentement de plus grand désir que de le détruire à son égard, en l'abandonnant pour jamais par un vœu solennel et par l'engagement dans une vie tout opposée à ses maximes, et qui donneroit de bon cœur tout ce qu'elle a de plus cher pour imprimer un sentiment pareil dans toutes les âmes qu'elle connoît. Que s'il est vrai qu'il a conservé quelqu'impression de l'amitié qu'il me témoignoit lorsque j'étois sienne, à Dieu ne plaise que cela me puisse détourner de le quitter, et vous d'y consentir ! Ce doit être ma gloire et votre joie, et de tous mes vrais amis, d'avoir ce témoignage de la force de la grâce de mon Dieu, que ce n'est pas lui qui me quitte, mais moi qui l'abandonne, et qu'encore que l'effort qu'il fait pour me retenir semble une punition toute visible de la complaisance que j'ai eue autrefois pour lui, il plaise à Dieu me donner la force d'y résister, et que tous ses etîorts ne servent qu'à faire éclater la victoire qu'il a daigné remporter dans mon cœur sur tous les charmes et les promesses du monde, qui sont si vaines et si bornées qu'il ne faut qu'un peu de raison, éclairée de la foi et soutenue par la grâce, pour faire quitter avec joie par avance
ce qu'il faudra quitter par nécessité dans quelques moments. Ne vous opposez pas à cette lumière divine; n'empêchez pas ceux qui font bien, et faites bien vousmême ; ou si vous n'avez pas la force de me suivre, au moins ne me retenez pas ; ne vous rendez pas ingrat envers Dieu de la grâce qu'il a faite à une personne que vous aimez; plus elle doit vous être chère, plus les faveurs qu'elle reçoit vous doivent être sensibles.
(( S'il nous est recommandé de ne point négliger les châtiments du Seigneur, combien moins les grâces, et la plus grande et la plus rare de ses grâces ! Je parle de l'extérieure par laquelle il me permet d'être admise au nombre de ces anges visibles qui ne sont au monde que pour l'adorer, et qui n'ont d'autre occupation extérieure ni d'autre désir dans le cœur que de le servir dans toute l'étendue que peuvent des créatures mortelles; car pour l'intérieur, qui me rendroit un ange en cette manière, si elle trouvoit en moi une matière disposée, je reconnois que j'en ai très-peu, quoique ce peu surpasse infiniment mon mérite. C'est ce qui doit augmenter notre reconnoissance et notre admiration de cette faveur infinie et incompréhensible de notre Dieu envers une créature qui s'en est rendue si indigne.
« Je suis tellement touchée de cette pensée à l'heure que j'écris que, si j'osois, je crois que je ferois une confession de toute ma vie, pour vous faire mieux comprendre quelle est la miséricorde de Dieu envers moi ; mais elle ne sera point nécessaire, si vous voulez un peu rappeler votre mémoire pour vous ressouvenir des
temps où j'aimois le monde, et où la connoissance et l'amour que j'avois pour mon Dieu me rendoient d'autant plus coupable que je parla geois mon cœur entre ces deux maîtres avec une inégalité qui me couvre de confusion, surtout quand il me ressouvient que les exhortations fréquentes que vous me faisiez sur ce sujet ne pouvoient me faire concevoir que je ne pusse allier deux choses aussi contraires que sont l'esprit du monde et celui de la piété. Voilà un solide fondement pour rendre notre reconnoissance éternelle envers Dieu de ce qu'il daigne me retirer, non-seulement de ce dangereux aveuglement, mais aussi m'établir dans un lieu et une condition où je n'aie plus sujet de craindre d'y retomber.
« Je finis tout court, parce que j'aurois tant de choses à dire sur le sujet des obligations que jf v ous ai (lesquelles je vous prie de ne pas détruire, et de m'aider à les conserver, comme je ferai malgré vousmême et tout ce qui s'y pourroit opposer, afin de les augmenter en les conservant, et de ne pas détruire ce que vous avez édifié), sur ces avantages inconcevables de la profession que j'embrasse et de la maison où je suis, sur ce que vous et moi devons à Dieu, non-seulement en général comme les créatures, mais aussi en particulier, et sur plusieurs autres choses, que, si je m'y étendois, ce seroit plutôt un livre qu'une lettre.
« Je suis dans l'impatience d'apprendre comment vous aurez reçu cette nouvelle, quoiqu'il me semble que ce seroit vous faire tort de douter que vous ne l'eussiez bien reçue, si on ne pardonnoit à la nature
toutes les agitations qu'elle aura pu causer ; mais il ne faut pas qu'elle soit maîtresse. Surmontez-la par mon exemple, ou plutôt par celui des apôtres qui reçoivent avec une sainte joie la séparation de notre Seigneur. Sur quoi il y auroit encore beaucoup de .choses à dire. Fais par vertu ce qu'il faut que tu fasses, par nécessité; donne à Dieu ce qu'il te demande en le prenant; car il veut que nous lui donnions ce qu'il nous ôte, comme nous faisons véritablement ce qu'il fait en nous. Je suis ravie que vous ayez cette occasion de mériter, et j'espère que cette offrande nécessaire vous disposera et méritera la volontaire que je souhaite de tout mon cœur, et qui va être presque tout mon souhait à cette heure que j'ai obtenu ce que je désirois pour mon regard. Contentez-vous que c'est pour votre considération que je ne suis pas céans il y a plus de six mois, et que j'aurois l'habit sans vous; car nos mères ont reçu le noviciat de quatre années que j'ai fait dans le monde pour toute épreuve, et la volonté que j'ai de bien faire en me laissant conduire avec simplicité pour toute perfection; si bien que la seule peur que j'ai eue de fâcher ceux que j'aime a différé jusques ici mon bonheur. Il n'est pas raisonnable que je préfère plus longtemps les autres à moi, et il est juste qu'ils se fassent un peu de violence pour me payer de celle que je me suis faite depuis quatre ans. J'attends ce témoignage d'amitié de toi principalement, et te prie pour mes fiançailles qui se feront, Dieu aidant, le jour de la Sainte-Trinité. Je prie Dieu qu'il nous envoyé son Saint-Esprit pour nous y disposer.
« N'est-ce pas une chose étrange que vous vous feriez un grand scrupule, et que tout le monde vous voudroit mal, si pour quelqu'intérôt que ce fût vous vouliez m'empêcher d'épouser un prince, encore que je dusse le suivre en un lieu fort éloigné de vous! Faites vous-même l'application et mettez toutes les différences; car cette lettre est déjà trop longue pour l'amplifier encore. J'écris à ma fidèle ; je vous prie de la consoler, si elle en a besoin, et de l'encourager. Je lui mande que si elle s'y sent disposée, et qu'elle croye que je la pourrai encore davantage fortifier, je serai ravie de la voir, mais que si elle vient pour me combattre, je l'avertis qu'elle perdra son temps. Je vous en dis de même, et à tous ceux qui voudroient l'entreprendre, pour vous épargner à tous une peine inutile. Je n'ai que trop patienté. Dieu veuille que le déchet que cela m'a causé se répare par la pénitence que je désire d'en faire! Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il n'impute point à ceux qui se sont opposés à moi depuis quatre ans le péché qu'ils ont commis en cela, et qu'il leur pardoime à cause que véritablement ils ne savoient ce qu'ils faisoient.
« Ce n'est que par forme que je t'ai prié de te trouver à la cérémonie, car je ne crois pas que tu aies la pensée d'y manquer. Yous êtes assuré que je vous renonce si vous le faites. Adieu, je suis de tout mon cœur, M. T. C. F., V. T. H. et 0. sœur et servante, S. J. de Sainte-Euphémie.
(( Faites de bonne grâce ce qu'il faut que vous fassiez, c'est-à-dire en esprit de charité, et ne me donnez
point de déplaisir, car il me semble que je ne vous en ai point donné de sujet. »